2002
Figures de la Psychanalyse
L’acte sublimatoire
Gisèle Chaboudez
Peu de concepts ont, comme la sublimation, la caractéristique de garder une
telle part d’ombre et d’interroger les psychanalystes au plus près, tout en se
trouvant à la périphérie de leur champ. Il y aurait là rapport singulier à un
extérieur qui est pourtant infiniment intime à la psychanalyse. Rarement Freud
s’est montré aussi humble face à une production faisant intervenir l’inconscient,
rarement a-t-il jugé sa discipline si peu susceptible d’en rendre raison, au point
que l’artiste savait sans elle, et mieux qu’elle, ce qu’elle avançait en tâtonnant. Et
l’on peut dire que si son œil lucide a jeté sur certaines œuvres une lumière
insoupçonnée, elles n’en gardent pas moins intact le mystère de leur jaillissement, comme de l’acte fondamental qu’elles représentent. L’écart subsiste et
subsistera entre l’esquisse de déchiffrement que les suivants de Freud sont
susceptibles d’effectuer dans l’inconscient du créant, dans la singularité de son
rapport au monde des profondeurs, et le ressort fondamental de l’acte dit
créateur. Cet acte a les plus étroits rapports avec l’Idéal, qu’il porte en lui et
apporte aux pieds d’une société qui y reconnaît diversement ses élans les plus
obscurs ou les plus lumineux. Mais cet Idéal n’est pas la cause de cet acte, et ne
saurait seul en soutenir la raison. Le ressort de l’acte sublimatoire comporte
l’intervention de processus infiniment plus complexes que la simple idéalisation,
dont il n’a d’ailleurs pas l’apanage. Notre propos va être de tenter de le cerner,
de l’approcher, à l’aide des éléments d’élaboration que Lacan en a avancé, reprenant le problème où Freud l’avait laissé.
Si la sublimation intéresse au plus près la psychanalyse, ce n’est pas seulement
parce qu’elle aime à dialoguer avec les œuvres artistiques, c’est aussi qu’une
analyse aboutie la comporte en règle générale, sous quelque forme que ce soit,
et de quelque valeur que soient ses productions. Pourtant on sait que l’analyse
n’est pas la voie la plus fréquente, loin s’en faut, pour que se produise un artiste,
et l’idée qu’elle aurait plutôt l’effet de résorber avec la souffrance les forces vives
de la création n’est pas morte, bien qu’elle n’ait plus le poids qu’elle a pu par
exemple revêtir pour un Rilke. Quoi qu’il en soit, si l’un de ses effets est de
comporter à son terme une démarche de sublimation, cela suffit pour que la
sublimation intéresse le champ de la psychanalyse à part entière. Des questions
cependant peuvent se poser pour tenter de circonscrire avec précision ce concept.
S’agit-il seulement de ce qui produit des œuvres, que ce soit dans le domaine de
l’art, de la pensée, de la science, voire de la religion avec certains mystiques ? Ou
au contraire le terme peut-il s’appliquer à toute sorte de créativité, aussi modeste
soit-elle, pour peu qu’elle ait sur son auteur le même effet d’investissement, de
plaisir, d’apaisement ou encore de tourment que peut avoir une grande œuvre ?
Le champ de la sublimation peut être très vaste, en effet, et inclure tout cela car
la qualité de l’objet créé n’est pas déterminante pour la qualifier. Mais on peut y
distinguer cependant parmi d’autres une démarche visant comme telle l’élaboration d’un objet qui n’existait pas, qui tend à faire reconnaître cette création par
le social, à la faire savoir.
Il est certainement impossible de déterminer d’une façon globale ce qui caractérise la position subjective dans l’acte de sublimation. On ne peut penser qu’elle
soit accessible à partir d’un seul mode de structure, par exemple, névrose ou
psychose, voire perversion. Mais dans tous les cas quelque chose se produit à
partir de la structure, qui rend la sublimation possible, un franchissement qui
ouvre à un processus nouveau, dont on peut cerner les constantes. Un destin de
la pulsion qui échappe au refoulement, détournée de son but sexuel, voilà le
solide repère que Freud a avancé concernant la démarche de sublimation. Et
quelque discussion qu’ait comportée l’évolution de cette question, quelques
contradictions ou nuances qu’aient apportées les auteurs, après Freud lui-même,
à cette assertion, elle n’en concerne pas moins le fait fondamental, dont il y a lieu
dès lors de rendre raison. Comment concevoir ce qui serait encore sexuel quant
à la pulsion alors que le but ne le serait pas ? Freud mettait en garde de ne pas
confondre cela avec une simple idéalisation du but sexuel, cas par exemple de
tout amour qui comporte ce qu’il appelait la surestimation sexuelle de l’objet
–or l’objet de la sublimation est sauf exception autre qu’un objet d’amour – ou
encore de toute action dont le but refoulé est sexuel tandis qu’elle prend l’allure
des plus hauts faits – or dans la sublimation la nature sexuelle de la poussée, non
refoulée, est utilisée comme telle. La névrose s’entend à produire l’idéalisation
comme corollaire du refoulement de la pulsion sexuelle, comme substitut, et l’on
sait le prix qu’elle paye de ce processus. La difficulté à concevoir ce paradoxe
d’une pulsion qui se détourne de son but tout en gardant sa nature a dès
longtemps produit une tendance presque spontanée à penser la sublimation
comme ce qui vient à la place du sexuel, comme ce qui à la faveur du sens
chimique du mot se présenterait comme volatile alors que sa nature fondamentale est solide, une forme aérienne et éthérée en somme de la rude sexualité. Le
discours courant n’implique-t-il pas qu’on sublimerait au lieu de faire l’amour ? Il
entend là un processus de substitution de l’un à l’autre, qui a d’ailleurs également la faveur d’études infiniment sérieuses sur cette question. Nous allons
tenter de montrer en quoi il nous semble s’agir de tout autre chose.
La Chose au centre de la jouissance
Pour parvenir à concevoir une pulsion à l’œuvre sans refoulement, visant un
autre but tout en gardant sa nature sexuelle, il faut se situer dans un autre
champ que celui du plaisir, car ce n’est que d’un au-delà de ce principe homéostatique du plaisir qu’une telle opération est possible. C’est pourquoi, dans son
premier abord de la sublimation, Lacan dessine l’esquisse d’un champ qu’il appellera la jouissance, et qui est régulé par tout autre chose que ce qui vise le plaisir
en termes de moindre tension possible
[1].
L’instance majeure de ce champ est nommée la Chose, d’après un terme
freudien,
Das Ding, figurant dans l’
Esquisse d’une psychologie scientifique
[2].
Freud désignait là le rapport du nourrisson à un premier extérieur, le premier
prochain, le
Nebenmensch, la personne à côté, qui se décompose en deux sortes
de relations. L’une permet à l’enfant de faire la comparaison avec le souvenir de
quelque chose de connu en ce qui le concerne, telles les mains par exemple, et
toutes sortes de traits qui sont de l’ordre du comparable. Cette instance est le
socle de ce qui sera identifiable en termes de représentation, puis ultérieurement, dit Lacan, en termes de signifiants dans le langage. L’autre ne peut se
référer à rien de comparable, de représentable, et restera comme chose : c’est
dans ce terme de
Ding qu’il situe ce qui, échappant au système signifiant et par
là à ce que régulera le principe du plaisir, constitue la matrice du champ de la
jouissance. Ce hors-représenté restera hors signifiant et insistera dès lors dans le
langage depuis son dehors : voilà ce qui est en jeu dans l’acte sublimatoire, une
jouissance que rien dans le discours ne mentionne, ne traite, ne distribue, et qui
pourtant l’informe par son exclusion même.
Lacan va garder quelque temps ce terme de Chose pour désigner ce lieu. S’il
emprunte là à la perspective heideggerienne, il souligne qu’il entend considérer
l’existence d’un vide central qu’un objet, l’entourant, représente. Tel le vase qui
se fabrique autour du trou plus qu’il ne le crée, un objet peut être façonné
autour du vide réel de la Chose
[3]. Dès lors la thèse est celle-ci : un objet peut
remplir la fonction de représenter la Chose, en tant qu’il est créé pour ce faire,
ce qui lui permet de ne pas l’éviter comme signifiant
[4]. Là est un des ressorts
fondamentaux qui nous permettraient de comprendre en quoi la sublimation
procède sans refoulement de la pulsion sexuelle : représenter par un objet la
Chose, à certaines conditions, rend non nécessaire le refoulement. La Chose qui
ne peut se dire, pas même s’imaginer, peut pourtant prendre forme, de façon
voilée. Certes, il y a lieu de souligner que jusque dans la sublimation la plus
accomplie une part de refoulement persiste, mais les conséquences de sa suppression en des points essentiels sont énormes, et à considérer comme telles.
De cette Chose, la mère tient la place à l’origine, en règle générale, place qui
restera marquée de la jouissance première dont l’exclusion seule permettra l’avènement d’un sujet du langage, et l’interdit de l’inceste trouera à jamais l’ordre
symbolique que cette exclusion permet de fonder. À partir de là s’organise un
champ de la jouissance marqué par l’interdit en son centre, par le déplaisir voire
la souffrance que comporte le franchissement de la limite du plaisir qu’a déterminée le signifiant, par l’élaboration des objets susceptibles d’accueillir ce qui
reste de jouissance possible. Nulle démarche du sujet s’avançant vers sa jouissance ne retrouvera l’objet premier, non seulement parce que ce qui anime sa
quête est autre chose que ce qui peut la satisfaire, mais aussi parce que la jouissance première est révolue, anachronique. C’est pourtant à partir d’elle que s’élabore la démarche de ce sujet vers la jouissance, avec les objets qui en tiendront
lieu.
Dès lors, comment opère donc la sublimation si elle ne se produit pas à partir
de l’ordre du désir et de la loi du discours, auxquels pourtant elle satisfait, mais
vise à créer une forme, au-delà du principe de plaisir, de la Chose première, la
jouissance interdite ? Pour apporter une première réponse à cette question,
Lacan a, entre autres, recours au commentaire d’un discours amoureux qui a
laissé de larges traces en Occident même si sa durée de vie fut brève, deux siècles
à peine, celui de l’amour courtois, la Fin’Amor. Il souligne, après d’innombrables
commentateurs, que le personnage de la Dame est élaboré dans un contexte où
la femme était serve par excellence, et qu’il doit donc être compris à partir de là.
D’autre part, il désigne dans les nombreux obstacles qui parsèment le chemin
ouvrant au troubadour l’accès de sa Dame, une zone d’interdit, de vacuité
dessinée autour de l’objet. Il remarque également que la Dame est décrite de
façon quasi invariable, et que l’on a l’impression au travers des différents textes
qu’il s’agit toujours de la même femme. Ce qui est élaboré à partir d’une femme
réelle est donc un signifiant, aussi éloigné que possible de ce qu’elle est. Les
sculptures de Vénus préhistoriques constituaient, elles aussi, des représentations
presque invariables, donc proches d’un signifiant également, mais un tout autre
signifiant. La Dame à laquelle va le suprême amour se caractérise par une particulière cruauté, un peu inhumaine, et elle est souvent dénommée au masculin,
Mi Dons, mon seigneur ou ma seigneur.
Lacan rapproche alors cette élaboration signifiante de ce qui constitue la
jouissance énigmatique et menaçante du premier prochain, de celle qui tient la
place de la Chose. Tel ce premier voisin, à la volonté bonne ou mauvaise, la jouissance de la Dame est interdite et constitue un trou dans le symbolique, point
d’où un vide structurant se constitue. Une instance de l’ordre de cette jouissance,
à la volonté de laquelle le poète est soumis, est fabriquée à partir de personnages réels qui sont des femmes de seigneurs le plus souvent, et à ce titre elles-mêmes dans une position d’assujettissement à l’époux, propre à ce Moyen Âge
féodal, comme objet d’échange au sein des lignées et des biens. En ce sens, on
peut dire, ainsi que Lacan le fait, que l’objet est élevé à la dignité de la Chose, au
sens où l’objet, que la Dame constitue réellement, est invoqué dans l’imaginaire
et le discours comme une forme de cette jouissance interdite et menaçante.
La fonction de l’Idéal y est déterminante, et il est si présent qu’il a largement
prévalu dans les commentaires qui se sont penchés sur la
Fin’Amor au long des
siècles. On a beaucoup interprété le discours et l’érotique courtoise comme une
idéalisation qui comporterait une substitution du chant poétique à la relation
sexuelle, puisque celle-ci était entourée de tant d’obstacles, précédée de tant
d’épreuves qu’elle en semblait radicalement exclue
[5]. Nombre d’auteurs cependant ne partagent pas ce point de vue, et avec René Nelli
[6], Lacan est de ceux-là.
Et l’on peut en effet considérer que si l’acte sexuel est isolé par une zone d’obstacles difficiles à franchir, si l’érotique courtoise valorise ce qu’on appelle les
préliminaires plus que le coït, il en est forcément raréfié. Mais une chose est sa
raréfaction, dès lors qu’une telle exigence de conditions est posée à sa réalisation, qu’il est attendu comme un acte d’une qualité si différente, si radicalement
opposée à ce que le discours et la société féodale en faisaient, et une autre est
son exclusion par principe.
Lacan souscrit si peu au discours de la substitution, de l’instauration de l’Idéal
à la place du sexuel, qu’il va jusqu’à longuement commenter un texte particulièrement cru d’Arnaud Daniel, lequel est connu par ailleurs pour avoir écrit les
chants les plus idéalisants. Le caprice absolu de la Dame y est manifesté par une
exigence faite au troubadour, à titre d’épreuve à passer pour être agréé, d’une
caresse évoquée de la façon la plus brutale, ce qui est appelé « corner dans sa
trompette
[7] ». Et le troubadour disserte dans un registre de dérision scabreuse,
sur le bien-fondé d’un refus. Il met ainsi en évidence, au-delà de la femme
idéalisée, « une chose qui s’avère dans sa nudité être la chose, la sienne, celle qui
se trouve au cœur d’elle-même dans son vide cruel
[8] », dit Lacan. En citant ce
texte, il vise à souligner que « le jeu sexuel le plus cru peut être l’objet d’une
poésie sans que celle-ci perde sa visée sublimante
[9] ». Or un texte de cet ordre
n’est pas exceptionnel dans la tradition courtoise
[10]. Il y a donc là une remarque
qui va à contre-courant de la tendance, déjà combattue par Freud, à faire de
l’idéalisation ce qui élide le sexuel, dans la sublimation, en s’y substituant.
Cette discussion est essentielle, et traverse la question de la sublimation de
part en part, sans jamais y être définitivement résolue, comme si une tendance
irrépressible à l’idéalisation venait informer la manière même de concevoir
l’idéalisation dans la sublimation. Une substitution de formation idéale à la
pulsion sexuelle ne serait rien d’autre en dernier terme que la substitution signifiante même qui caractérise le compromis de la névrose, et comporterait un large
refoulement. Or la sublimation n’est pas le vidage de la jouissance du lieu de
l’Autre, contrairement à la névrose, et la Chose n’est pas l’Autre. La sublimation
est au contraire la fabrication du cadre signifiant d’une jouissance possible,
pourrait-on dire. Elle n’est pas détachée du sexe en son principe, elle y puise au
contraire ce à travers quoi le désir se sublime. Le dire de l’amour courtois ne vient
pas à la place de la jouissance, car c’est au cœur du vide, de l’impasse qu’il traite,
au sein même de la jouissance que la démarche sublimante s’inscrit. Au point que
ce vide peut apparaître, Lacan le fait remarquer, comme de même nature que la
« pourriture », celle qu’évoque la crudité du texte d’Arnaud Daniel, et qui est
autre chose que le déchet. C’est ce que le signifiant peut manifester, au-delà ou
au cœur de l’Idéal, lorsqu’il est invoqué en ce point.
Conjugaison et renversement
La sublimation procède non de la
substitution d’une élaboration signifiante
idéalisante à la pulsion sexuelle mais de leur
conjugaison, celle que Lacan
souligne entre le désir extrême que pouvait manifester le
trobar, nullement
platonique, et le fait que ce désir s’adressait à un être de signifiant, même s’il
concernait une personne réelle. Le désir d’un tel sujet est conjugué à la création
signifiante qu’il a lui-même effectuée, voilà l’accent essentiel qui permet de
concevoir ce qu’a de paradoxal, d’exceptionnel, la démarche sublimante comme
telle
[11]. Le signifiant élaboré dans un certain sens sert là à une jouissance, il n’est
pas coupé d’elle, pas plus que le désir. Il articule les conditions d’une jouissance,
construit à partir d’un vide les éléments susceptibles de l’évoquer, de la viser, de
l’obtenir. Un acte est en jeu qui produit, en un seul mouvement et corrélativement, du signifiant d’une part et une approche de la jouissance sexuelle de
l’autre. Cela constitue un renversement au regard de l’effet du signifiant, qui
tend d’ordinaire à séparer le sujet de la jouissance.
Cette élaboration signifiante concerne le lieu de la Chose en tant que zone
centrale de la jouissance, pour autant que l’interdit l’isole, en l’excluant du signifiant. Au regard de ce lieu, l’acte sublimatoire viserait à retourner vers la fin
première, afin d’élaborer à travers l’objet représenté une réalité autre
[12], celle de
la Chose et non celle de l’objet. Un renversement s’accentue ici encore, puisque
l’élaboration signifiante, d’ordinaire, loin de faire retour à un but premier,
s’éloigne toujours plus de ce qu’elle a exclu au départ pour se constituer. Mais ce
retour n’est pas le lieu d’une régression, car il s’agit au-delà de l’objet d’une
forme nouvelle. La sublimation fabrique une forme de la Chose qui n’existe pas.
Un signifiant est façonné à l’image de cette Chose non imaginable, et introduit
dans le monde
[13]. À ce titre, la construction courtoise pourrait être considérée
comme une sorte d’anamorphose de cette jouissance interdite et constituante
que Freud a désignée avec l’Œdipe
[14].
La visée fondamentale de la sublimation concernerait donc ce qui n’est pas
représenté dans le champ du signifiant, ce qui du réel pâtit du signifiant, et
insiste en son cœur comme un trou central à partir duquel il s’ordonne. Face à
l’incidence du signifiant sur le réel, la sublimation répond avec ce qui est en
jeu
[15]. En ce sens, elle a la particularité de ne pas éviter la Chose, d’entretenir avec
elle un rapport autre que celui du refoulement, de la représenter en créant un
objet à son image, c’est-à-dire un signifiant façonné
ex nihilo, à partir et autour
de rien, ce trou qu’elle constitue dans le réel
[16].
D’où un certain affrontement à ce qui, de la pulsion de mort, voisine avec ce
point d’infranchissable qu’est la Chose. Et Lacan avance que le bien, à cheval sur
le principe de plaisir et celui de réalité, voire l’économie des biens, qui arrête le
sujet devant ce champ innommable du désir radical, de la destruction absolue,
n’est pas la seule barrière. L’autre, la dernière, est le beau, l’expérience du beau,
qui a la particularité d’arrêter tout en indiquant la direction de la destruction
[17].
Le beau est dans une proximité plus grande à cette forme du mal que le bien. Le
rapport à la beauté chez nombre de grands créateurs est, on le sait, loin d’être
serein et, sans forcément « l’injurier » comme Rimbaud, ils témoignent de ce
paradoxe qu’elle comporte de les prémunir contre la destruction, de se présenter
comme une nécessité vitale à cet endroit, alors même qu’elle exige pour ce faire
qu’ils aillent jusqu’en un point d’où, déjà, ils aperçoivent cette destruction. La
première élégie de Rilke, par exemple, touche précisément et de façon aiguë le
deuxième versant de ce paradoxe, en étant presque silencieuse sur le premier,
tout en l’impliquant pourtant : « Car le Beau n’est rien d’autre que le commencement de terrible, qu’à peine à ce degré nous pouvons supporter encore ; et si
nous l’admirons, et tant, c’est qu’il dédaigne et laisse de nous anéantir. Tout
Ange est terrible
[18]. » Si le beau menace ou dédaigne là, par tournure poétique,
d’anéantir, c’est par un déplacement du processus selon lequel il arrête en un
point, mais seulement en un point où déjà l’anéantissement menace. Il porte en
somme la responsabilité de n’intervenir qu’en ce point ultime. L’effet du beau sur
le désir est de l’intimider, de l’interdire, un effet d’aveuglement, quelque chose
au-delà ne peut être regardé
[19]. Il résulte d’un rapport à la limite, limite de la
« seconde mort », il indique dans un éblouissement la place du rapport de
l’homme à sa mort
[20]. Il ne leurre pas, contrairement au bien, par rapport au
désir. Il retient au bord de quelque chose d’innommable. C’est pourquoi Lacan
définit avec Antigone un lieu où la mort empiète sur le domaine de la vie, entre-deux-morts en quelque sorte, lieu électif du beau que l’héroïne représente. La
fonction du beau dans la sublimation est donc tout autre chose que l’idée que
l’artiste donne une belle forme au désir interdit et qu’ensuite on le récompense
de son audace
[21].
Tout cela concourt au caractère de détour de la sublimation, un détour qui
peut être infini, mais qui n’est pas là le détour dont parle Freud quand il est
destiné à satisfaire au principe de réalité. Il fait apparaître au contraire une zone
de vacuité, l’isolement de l’objet au sein d’un vide, cette vacuole qui entoure
dans la construction courtoise l’approche de la Dame, la série des obstacles, des
menaces, le secret, les médisants. Le détour ici en question est celui au travers
duquel se projette, s’élabore, se calcule patiemment ce qui se présente comme
une certaine transgression du désir
[22] au regard du bien, et comporte un appel
démesuré à la barrière du beau. Il concerne aussi bien les étapes successives d’une
érotique qui met en son principe la retenue, la suspension, le plaisir de désirer,
les préliminaires de l’acte d’amour avant d’atteindre ce qui s’appelait le « don de
merci », dont le sens n’est pas tout à fait clair. On peut considérer que la retenue
face à l’acte sexuel vise à l’exclure, c’est en effet un sens possible de la retenue.
Mais on peut également concevoir que cette retenue est exigée par l’ambition,
la difficulté de ce qui est visé, ce qui est tout autre chose. Certes, l’évolution à
terme d’une telle approche peut éloigner toujours plus le but à atteindre, de
sorte que les deux sens de la retenue semblent se rejoindre à l’horizon – et c’est
ce qui paraît se dessiner dans le dernier siècle de l’évolution de l’érotique
courtoise, avant qu’elle ne disparaisse – mais cela ne change pas le sens fondamental de ladite retenue. Il ne s’agit pas là de ce qui consiste à penser que le
chant courtois était destiné à « dire l’amour pour ne pas le faire
[23] ». Avec l’inaccessibilité de l’objet, se découvre dans la sublimation ce que Lacan énonce
comme le fait que l’homme ne peut que demander d’être privé de quelque chose
de réel. Là encore, on peut avoir l’impression que le réel en question est l’acte
sexuel, et que c’est aux dépens de la satisfaction sexuelle que la sublimation se
produit, qu’il y a là substitution, mais ce n’est pas la question
[24]. C’est un être de
signifiant qui s’oppose à ce réel dont l’homme demande à être privé, et les
termes d’amour les plus crus peuvent s’adresser à une fonction symbolique audelà de la personne
[25]. L’acte sexuel peut être ou non en jeu, son absence pas plus
que sa présence ne sont déterminantes quant à l’essence de la sublimation, la
question est ailleurs. Situer exactement le point, la frontière où passe l’acte sublimatoire, dans l’érotique courtoise, concerne le nouage de sa création signifiante
d’une forme de la Chose à la jouissance qu’elle vise, voire produit, en dépassant
ce qu’a de narcissique l’amour accessible
[26].
Le détour concerne également le voile qui entoure nécessairement cette
Chose pour que nous puissions la concevoir. Mais si elle est toujours représentée
par autre chose, la sublimation n’en est pas moins du registre de la retrouvaille,
quoique par voie signifiante et sous une tout autre forme, au regard de ce que
Freud a appelé l’objet perdu. Le
trobar, le trouver, des troubadours prend le pas,
contrairement à ce que l’on pourrait croire, sur le chercher
[27]. Il y aurait là
quelque chose qui pourrait prendre l’allure d’une jouissance de la transgression,
mais qui se distingue de celle de la perversion, notamment chez Sade, où il n’y a
pas sublimation dans l’idée d’une technique orientée vers la jouissance sexuelle,
précisément
[28]. Il n’en reste pas moins que le rêve ici construit échoue en dernier
terme, non pas sur les points évoqués, mais peut-être sur le fait que cet appel à
La Femme, qui enfin demanderait sa castration, témoigne pour l’homme du
trobar d’une erreur de perspective, si l’on peut dire. Une femme, lorsque le signifiant qui l’habille défait un peu ses voiles, ne demande pas cela, ne le veut pas.
On peut donc isoler un renversement dans l’acte sublimatoire. Cet acte ne vise
plus simplement l’objet qui reste possible à partir d’une jouissance exclue, il
retourne le processus et tend, à l’aide d’un tel objet, à coloniser le champ de la
jouissance, à représenter une forme de sa zone centrale irreprésentable.
Renversement de l’objet serve de la féodalité en
Mi Dons, de l’objet réel en être
de signifiant où vont l’amour et le désir, de l’érotique du chevalier en érotique
créant pas à pas les conditions d’une jouissance autre, de la jouissance Autre de
la femme, pour s’y inscrire. Ce renversement pourrait avoir pour métaphore la
« Fleur inverse » du troubadour Raimbaud d’Orange : « Quand paraît la fleur
inverse Sur rocs rugueux et sur tertres, Est-ce fleur ? Non, gel et givre, Qui brûle,
torture et tronque ! [… ] Mais me tient vert et joyeux Joie, Quand je vois secs les
âcres traîtres. Car le monde ainsi j’inverse Que plaine me semblent tertres, Je
tiens pour fleur neige et givre
[29]… »
Lacan apportait, avec cette ébauche d’élaboration de la sublimation, un
processus qui éclaire nombre d’aspects obscurs de cette question. Il permet de
concevoir autrement l’allure de transgression, de subversion radicale, qui y est en
jeu, et de saisir comment cette élaboration signifiante n’opère plus seulement
dans le sens d’une séparation d’avec la jouissance, puisqu’elle comporte une
torsion qui en est aussi la retrouvaille à certaines conditions. L’œuvre construit de
façon voilée un passage vers la jouissance interdite, elle passe outre selon un
patient et progressif calcul qui au-delà de son auteur vaut pour tous. Lacan éclairait également d’une lumière nouvelle la fonction qu’y tient le beau, qui est
autre chose que le beau idéalisant, dans la mesure où il est rapport à la limite,
arrêt sur son bord.
Cependant la particularité de l’exemple choisi concerne le rapport entre
hommes et femmes dans un certain contexte historiquement daté, donc le sexuel
comme tel, même s’il était accompagné d’une œuvre poétique. Le but sexuel de
l’œuvre ne serait pas là totalement détourné puisqu’il est en son cœur. On peut
estimer pourtant qu’il s’agit bien de sublimation au sens freudien du terme, car
un certain but sexuel est bien élidé, celui qui fait de l’Autre sexe l’objet
a du
fantasme de l’homme. Il y a, même s’il s’agit encore du sexe, bel et bien un
changement de but avec l’élaboration de la fonction de la Dame, celui qui prive
de quelque chose de réel précisément et lui substitue un être de signifiant.
L’élision du but sexuel dans la sublimation pourrait ainsi se présenter là où on ne
l’attend pas. Lacan résumait à l’occasion la sublimation courtoise à « cet effort
pour permettre que l’amour se réalise avec la femme, et pas seulement de faire
semblant que ça se passe avec la femme
[30] ». Mais l’on a vu l’écueil que cet effort
rencontre, faire à l’inverse de cette Femme ce qui demande la castration. Cet
exemple n’en reste pas moins une exception.
On peut trouver un autre exemple frappant de l’élaboration idéale d’une
forme de la Chose, dans ce qui est considéré comme l’acte inaugural de la
création chez Michel-Ange, la
Pietà de Saint-Pierre de Rome. Tous connaissent
cette statue qui constitue véritablement une sorte de miracle, tenant à sa perfection, à la synthèse de sources fondamentales qu’elle représente, mais aussi à un
paradoxe qui a d’emblée attiré les remarques des contemporains : la Vierge y
paraît aussi jeune que le Christ. On sait par Giorgio Vasari que la surprise causée
par cette œuvre ne fut pas exempte de critiques
[31]. Michel-Ange, cité par Condivi,
y répondait lui-même : « Ne sais-tu pas que les femmes chastes se conservent
beaucoup plus fraîches que les autres ? Encore plus une Vierge dont le corps ne
fut jamais altéré par le moindre désir immodeste. Je te dirai mieux : une telle
fraîcheur et une telle fleur de jeunesse peuvent s’être maintenues en elle pour
cette raison naturelle mais surtout par la volonté de Dieu, car elles devaient
contribuer à prouver au monde la virginité et la pureté perpétuelle de la mère.
Ce qui n’était pas nécessaire pour le fils au contraire. Car voulant montrer que le
fils de Dieu avait pris, comme il l’a fait, un corps véritablement humain et soumis
à tout ce qu’un homme ordinaire subit – sauf le péché –, il ne fallait pas que le
divin dissimulât l’humain. Celui-ci devait donc suivre son cours réel et porter son
âge réel
[32]. » Le propos explicite de Michel-Ange concerne donc une jeunesse
corrélative de la chasteté.
Nous savons également que le dogme chrétien comporte cette jeunesse de la
Vierge à partir d’une certaine date, comme fille de Dieu précisément, dont elle
est aussi la mère selon la torsion qu’implique la Trinité, torsion que Dante,
grande lecture de Michel-Ange, évoque dans la prière de saint Bernard au
chant XXXIII du Paradis. Mais cette référence, présente chez les contemporains,
n’a pas suffi manifestement pour émousser leur surprise, voire leur refus, et elle
n’est donc pas seule en jeu.
Lorsqu’on regarde cette statue, la chose frappe en effet d’emblée. Marie,
habillée d’un drapé somptueux qui la couvre entièrement, et tenant dans ses bras
le corps nu du Christ mort étendu sur ses genoux, a un visage d’une étonnante
jeunesse. Une étrangeté se mêle à notre admiration devant la beauté de cette
œuvre, à voir la mère d’un homme dans la force de l’âge comparable à une jeune
femme, surprise qui transfigure totalement le rapport de ces deux corps. Mais
autre chose y contribue. Marie étreint le Christ, le serre contre son bras en le
tenant sous l’aisselle, un geste qui pourrait être celui dont on étreint un vivant
[33],
et qui évoque en outre une tendresse quasi amoureuse, tandis que de l’autre
main ouverte et tendue elle semble le présenter au monde. Il se dégage de ce
couple, malgré son aspect intensément spirituel, une impression d’amour infiniment plus sensuel que toute autre représentation de
Pietà, encore accentuée par
la présence presque vivante et la beauté du Christ, tandis que Marie est plus
idéalisée, plus abstraite. La tête du Christ est renversée sur le bras de Marie, son
corps comme alangui, abandonné, repose souplement sur ses genoux, ses lèvres
et ses yeux entrouverts ont une expression qui n’est pas celle d’un mort. Une
sorte de jouissance exténuée transparaît dans son visage chaviré comme dans un
sommeil ou une extase. Elle contraste avec l’expression du visage de Marie qui
manifeste simplement gravité et recueillement
[34]. Les exemples de
Pietà du
XV
e siècle ne figurent jamais cette présence vivante et sensuelle du corps du Christ
couplé à la jeunesse paradoxale de la Vierge. Ils représentent un cadavre, raide
et gris, généralement sans expression, tandis que l’attitude de la Vierge est
simplement celle d’un soutien du mort, de la douleur d’une mère, sans aucune
équivoque.
Tout à l’opposé de la Pietà, le Bacchus, qui la précède dans l’œuvre de Michel-Ange, exprime une mollesse lascive et titubante du dieu tenant la coupe de vin,
aux antipodes de la magnificence du Dionysos des Grecs dont il hérite pourtant.
Dionysos est souvent rattaché à la passion des dieux incestueux, à leur mort et
leur résurrection, ceux dont Freud évoquait, avec Attis et Adonis, la mort comme
un châtiment de l’inceste. Tout se passe comme si Michel-Ange avait ôté à
Bacchus la splendeur que les Anciens prêtaient à Dionysos, pour en faire ce que
les commentateurs décrivent comme un petit dieu vulgaire, et qu’à l’inverse dans
l’œuvre suivante, sa première grande œuvre, il ait transféré au Christ mort dans
les bras de Marie toute la sensuelle beauté du Dionysos antique, celle qui se
retrouvera également plus tard dans le David. Au sein de cette Pietà qui
comporte déjà une étonnante synthèse du rapport de Marie au mystère trinitaire, au-delà du thème soutenu par Michel-Ange de la jeunesse de la chasteté,
résonnerait ainsi une source païenne avec sa passion de l’inceste. Ce couple transfiguré porte en lui une sorte d’éblouissement de ce que l’on n’ose pas voir.
La forme évoque de façon voilée une jouissance interdite, réalité esquissée
au-delà de l’objet alors que cet objet emprunte ses traits à une réalité religieuse
bien précise, qui n’a pas suffi cependant à estomper chez les contemporains eux-mêmes la surprise de ce qui d’énigmatique, d’incertain s’entrevoit à travers elle.
Présente à l’orée de sa création, la Pietà restera chez Michel-Ange un thème avec
lequel il s’expliquera encore à la veille de sa mort. Une Pietà ultérieure donnera
à Nicodème, qui assiste la Vierge et soutient l’ensemble, les traits de Michel-Ange, puis l’ultime Pietà Rondanini présentera un saisissant contraste avec la
rayonnante Pietà de Saint-Pierre. Là, le tragique domine ces deux corps, écrasés
semble-t-il par le même poids, et Marie comme effondrée ne semble en aucun
cas à même de soutenir le corps du Christ. Tous deux sont hagards et comme
lovés, confondus l’un dans l’autre, par la douleur cette fois.
Bien d’autres exemples pourraient faire l’objet d’une étude comparable, mais
ils n’auraient pas tous un rapport direct ou évident avec ce dont il s’agit, la zone
centrale de la jouissance en tant qu’exclue à l’intérieur du signifiant, alors qu’elle
est diversement en jeu dans le processus sublimatoire.
Satisfaction dans l’acte sexuel et dans la sublimation
La sublimation concerne la pulsion, dans l’œuvre d’art ou de pensée. Elle est
dite apporter une satisfaction d’ordre sexuel. Or une chose est la pulsion, qu’elle
intéresse l’oral, l’anal, le scopique ou la voix, une autre est la jouissance sexuelle
même si elle peut être considérée comme une de ses occurrences. Là, une
question fondamentale se pose. Si nous voyons un peu mieux maintenant ce que
la sublimation opère, la jouissance centrale à laquelle elle a affaire, nous ne
saisissons pourtant pas encore en quoi la satisfaction qu’elle apporte, à l’artiste
mais aussi à la société comme valeur reconnue, peut avoir un lien avec la jouissance sexuelle comme telle. Si l’on sublime avec la pulsion et si Freud a largement
souligné que cette satisfaction était de même nature que la satisfaction sexuelle,
alors qu’elle n’en passe que par un but détourné du sexuel, comment
comprendre cela ? Quelle est l’équivalence de ces deux modes de satisfaction ?
À quel niveau se situe-t-elle ?
Lacan reprend cette équivalence freudienne, la confirme, et considère qu’elle
tient à un même rapport à la jouissance. Il avance que le fondement de la satisfaction dans l’acte sexuel est ce qui donne le statut de la sublimation
[35]. Il y a lieu
de bien différencier toutefois les termes de satisfaction et de jouissance. La satisfaction est dans le champ du sujet, et obéit donc au règne du principe de plaisir
qui est celui du signifiant, la jouissance comme telle est au-delà de ce champ. Un
sujet s’avance certes vers sa jouissance, mais son chemin est parsemé d’embûches
car certaines modalités de jouissance comportent son abolition comme sujet, en
premier lieu la zone centrale, exclue, que désigne la Chose. Dans la sublimation,
cette zone au cœur de la jouissance, isolée au sein d’un vide, d’une vacuole, est
visée et atteinte à l’aide d’un objet créé pour ce faire. Sur le plan topologique, la
pulsion y est en jeu avec sa structure de bord, constituée autour des orifices, y
déterminant un flux constant. L’œuvre d’art tient son prix de son rapport privilégié à la jouissance qui est évacuée du lieu de l’Autre comme lieu de la parole.
L’œuvre reconquiert en somme, avec ses instruments, un champ que le langage a
exclu, et elle le fait à l’aide des objets
a, dès lors qu’ils peuvent fonctionner
comme équivalents de la jouissance
[36]. Comme elle, ils conjoignent l’intime à une
extériorité, organisant une structure de bord variable selon ses différentes occurrences, ce pourquoi ces objets peuvent être élaborés comme différents modes de
capture de la jouissance.
Mais si l’on s’accorde pour constater là une équivalence de satisfaction avec
la jouissance sexuelle, est-ce à dire que l’on retrouve dans celle-ci une zone de
vide, de vacuole, comparable à celle que la sublimation rencontre et organise
autour de la Chose ? Comment une jouissance de bord peut-elle être appelée à
l’équivalence de la jouissance sexuelle, dès lors qu’il s’agit plutôt dans ce cas,
souligne Lacan, de tumescence et d’orgasme, qui n’ont apparemment rien à faire
avec des fonctions de bord
[37] ? Question qui concerne donc le plan topologique
de ce qui est en jeu dans la sublimation et la jouissance sexuelle.
Or il y a précisément dans la jouissance sexuelle une configuration de trou,
que l’on peut rapprocher de ladite vacuole. « Le rapport de la sublimation avec
la jouissance, puisque c’est de cela qu’il s’agit, en tant qu’elle est jouissance
sexuelle, ne peut s’expliquer que par littéralement ce que j’appellerai l’anatomie
de la vacuole
[38] », dit Lacan. L’objet
a interviendrait à l’intérieur de cette zone de
vide, tout comme dans la sublimation où « [… ] il est ce qui chatouille
Das Ding
par l’intérieur
[39] ». Cette élaboration de la « vacuole » en jeu dans la jouissance
sexuelle occupe Lacan dans les années 1960, et va aboutir à sa théorie concernant
le « rapport sexuel
[40] ». Pour rappeler brièvement ce qui a été développé ailleurs :
il part du constat qu’une particularité de la jouissance masculine, la détumescence corrélative à l’orgasme, a pour effet une soustraction de jouissance pour
les deux partenaires. Tout un ensemble de conséquences dérivent du fait que sur
le chemin de la jouissance de l’autre, de son appel, le phallus est dit céder en
quelque sorte « prématurément », ce qui équivaut à un mode de castration pour
l’homme comme pour la femme, au cœur de l’acte sexuel. La détermination
signifiante de ce fait y est fondamentale, mais sa détermination organique tout
autant. Ce trou dans la jouissance sexuelle, qui paraît obéir à la loi du plaisir,
constitue l’équivalent de cette zone de vide que Lacan appelle un instant
vacuole. Et c’est à partir de cette soustraction, de ce vide, qu’un objet va être
constitué. Du côté masculin, il le sera par simple
report sur la partenaire de la
valeur de jouissance soustraite au niveau du phallus, et c’est ainsi que se
constitue la femme comme objet phallique du désir pour l’homme. Du côté
féminin, un objet phallique imaginaire est
créé et donné, ce qui a de tout autres
conséquences. Autour de cette zone de vide dans la jouissance sexuelle, peuvent
être évalués les termes, signifiants et comptables cette fois, de la satisfaction en
jeu dans l’acte sexuel puis dans la sublimation, afin de voir en quoi l’un donne le
statut de l’autre.
Considérons donc maintenant le plan signifiant et économique, et non plus
seulement le niveau topologique, afin d’interroger ce qu’effectuent de comparable et de différent la sublimation et la jouissance sexuelle au regard des mêmes
termes. Lacan a apporté là une vaste et complexe élaboration que l’on va tenter
d’éclairer.
Qu’en est-il tout d’abord de la satisfaction au niveau de l’acte sexuel ? Un acte
comme tel n’est pas de l’ordre du geste mais a statut de signifiant. Un acte, en
tant que signifiant introduit dans le réel, répète quelque chose pour le sujet qui
s’y confronte. Or la psychanalyse a dès longtemps appréhendé ce que l’acte
sexuel répète : la scène œdipienne
[41]. En quoi est-elle justifiée de l’aborder ainsi ?
Lacan remarque que l’idée qui plane sur tout acte sexuel et le définit, fût-ce par
défaut, est l’idée de l’Un, au sens de l’union, faire Un. Cette idée est présente dans
la parole biblique : « Ils seront une seule chair. » Or rien dans ce cadre ne la justifie,
ne la soutient, alors qu’une seule source est à l’origine de tout ce qui concerne
l’idée de fusion, toute cette illusion du Un constitué à partir de deux corps : la
relation à la mère. C’est le signifiant de la mère qui comporte et entraîne cette
pensée de fusion, de passage de l’unité comptable à l’unité unifiante
[42].
L’énonciation religieuse implique donc dans la relation sexuelle ce qui se réfère en
fait au pôle maternel. Il y a dans cette relation une pensée de l’Un du couple, et
elle est déterminée au niveau de l’un des termes du couple réel, appelé par Lacan
le « patient » par opposition à « l’agent », termes qui recouvrent le plus généralement la femme et l’homme respectivement, mais non obligatoirement. En effet ce
qui est là en question n’est pas sexué, puisque le pôle maternel ne l’est pas plus, il
n’est pas féminin comme tel et n’est pas pris dans l’opposition masculin-féminin.
On peut donc considérer les deux termes en jeu dans l’acte sexuel en inscrivant ce
qu’ils répètent comme un rapport de signifiants. Ce ne sont pas des signifiants du
sexe, ils fonctionnent presque comme des nombres.
Face à ce terme où se situe la pensée de l’Un du couple, le sujet est confronté
non pas d’abord comme homme ou femme mais comme enfant, soit comme
produit de la scène œdipienne, objet
a, puisque chacun a à se confronter avec
l’idée de l’unité que la relation à la mère a instaurée et, comme sujet, résulte de
la dialectique œdipienne
[43]. L’agent de l’acte sexuel sait bien qu’il est un fils,
remarque Lacan. Au regard de cet Un, de cet « une seule chair » auquel le couple
ne peut qu’être inégal, s’instaure une différence, un écart, écrit simplement 1 –
a.
Pour chacun, sa confrontation comme
a, comme produit de la scène œdipienne,
à la pensée de l’Un du couple, fait surgir un manque au regard du couple réel.
Le
a qui représente le sujet dans l’acte sexuel est incommensurable au 1 de l’unité
du couple sexuel procédant du signifiant maternel. Partout appelée mais se
dérobant, l’ombre de l’unité, dit Lacan, plane sur le couple. Ici s’introduit la
marque d’un manque fondamental, ce qui est inféré au couple n’est pas satisfaisant. L’énigme du sexe est en somme chargée de recouvrir le Un emprunté à la
relation à la mère, or le
a résultant de la répétition signifiante est incommensurable à ce Un du sexe
[44].
La castration est la mesure de ce manque, là apparaît ce que signifie la
fonction phallique en tant qu’elle est manque à opérer la jonction du rapport
sexuel comme tel et sa réalisation subjective
[45]. Nous retrouvons, en termes signifiants et économiques, les éléments apportés par Lacan sur le plan organique et
topologique de la jouissance sexuelle. Ce manque à l’unité du couple a donc pour
mesure le même symbole phallique que celui de l’identification sexuée, de la
« petite différence en tant que l’un l’a en plus et l’autre en moins », ce que Lacan
écrit (
a + b) (
a – b)
[46]. C’est là le point central de toute cette élaboration. La castration que l’on entend comme l’en moins, possible ou réalisé, au regard de quoi se
définit la sexuation du parlêtre, vient aussi mesurer le manque à l’Un du couple,
le manque au « rapport sexuel ». La symbolisation des deux faits à partir du seul
phallus, de son manque entendu dans des sens très différents, est l’essentiel pour
comprendre ce dont il s’agit. Face à ce manque à l’unité du couple, chacun des
partenaires se conçoit comme faisant défaut à quelque chose, et il ne symbolise
ce défaut que par la castration, notamment la sienne. Le rapport selon lequel
l’être humain s’introduit dans la fonction du couple est autre chose que celui de
la conjonction sexuelle, il n’est représenté qu’à l’extérieur et ne s’y inscrit pas
immédiatement. Le phallus en tant que manque donne à la fois la mesure du
rapport de l’« agent » au « patient » de l’acte sexuel, celle de la « petite différence », et la mesure du rapport de la pensée du couple, pensée de l’Un déterminée dans le « patient », à ce qu’est le couple réel
[47].
On peut imager cela avec la division harmonique. Soulignons cependant qu’il
n’est pas question, avec ce support pris par Lacan dans les mathématiques, de
considérer qu’il s’agit véritablement de la structure en jeu, car ce n’est là que
métaphore, au contraire des structures signifiantes du symptôme ou du rêve.
Cette métaphore mathématique permet d’approcher en quoi les objets fabriqués
dans le langage, comme reste de l’opération signifiante sur la jouissance, se
tiennent dans une certaine zone où ils ne relèvent pas des lois du signifiant, mais
ne sont pas non plus hors langage puisqu’ils en résultent. De ce fait, un certain
fonctionnement du nombre peut approcher leur économie. Mais Lacan remarquait aussi que faire rentrer le
a dans l’univers du langage était une entreprise
quasi désespérée puisque c’est précisément du fait du
a qu’il n’y a pas d’univers
du langage
[48].
Dans le cas de la division harmonique, un même rapport peut être défini deux
fois entre deux segments, l’un par un point qui les divise de façon interne,
formant la moyenne raison, et l’autre qui à l’extérieur reproduit le même rapport
entre les deux, formant l’extrême raison. La confrontation à l’idée de l’union fait
surgir le manque à l’unité du couple, 1-
a, comme élément tiers et ce manque
revêt le signe celui d’un autre manque, celui de la différence sexuelle
[49]. De sorte
que la castration, ou son envers positivé le phallus, donne deux fois la raison du
rapport, de façon interne à la conjonction et de façon externe : celle du manque
à l’unité du couple, l’écart entre l’Un et le couple réel, mais aussi celle du rapport
de l’un à l’autre des partenaires
[50].
Ici se définit en un premier niveau la satisfaction de l’acte sexuel en tant
qu’un manque surgit de la répétition, qui rétablit la raison moyenne. Un manque
se produit dans l’acte sexuel, qui donne la mesure de l’autre manque. Le sujet
s’avançant comme produit dans le champ de l’acte sexuel rencontre un manque,
non pas d’un partenaire à l’autre mais de chacun à l’idée du couple comme Un.
Ce manque peut être défini comme un manque à être, ou un manque à la jouissance de l’Autre. Et c’est le manque phallique qui vient pour lui symboliser le
manque à l’Un du couple, qu’il soit homme ou femme, castration ou
penis-neid,
au regard du rôle qu’il croit pouvoir tenir
[51].
Or si le pénis vient symboliser ce manque, c’est parce que sa détumescence,
corrélative à l’orgasme, matérialise cette soustraction de jouissance, ce manque
à l’Un du couple. La mise hors fonction de l’organe est un bon symbole de la
limite portée à la jouissance. Comment comprendre cependant que le surgissement de ce manque comme élément tiers dans l’acte sexuel soit aussi à la source
de la satisfaction ? Lacan avance que cette détumescence, dans la relation
sexuelle, non seulement matérialise le manque à la jouissance mais également le
masque, symbolise son élimination, ce qui peut revêtir un aspect comique
puisque ce qui constitue la limite de la jouissance est aussi ce qui élide le fait qu’il
y en ait une. Fonctionnant comme limite, elle donne pourtant l’illusion
trompeuse qu’il n’y a pas de reste de jouissance au-delà de ce point. Le pénis
détumescent semblerait attester en somme que ce qui était à accomplir est
accompli, que rien n’est plus à attendre. La satisfaction donc tiendrait là à ce que
le manque à l’Un surgi comme élément tiers, ce 1 –
a, soit masqué au niveau des
fonctions organiques de la jouissance, par cette mise hors fonction de l’organe,
paraissant dériver de la loi du principe de plaisir. Il semble qu’il ne manque rien
et c’est une erreur
[52]. Le surgissement de ce manque à l’Un du couple comme
masqué par la fonction de la détumescence, c’est ce qu’a de satisfaisant l’acte
sexuel : on ne s’aperçoit pas de ce qui manque.
La satisfaction en jeu dans la sublimation a un statut qui peut se comprendre
sur cette base, tout en comportant une radicale différence. Un manque intervient à la même place que celle de la castration dans l’acte sexuel
[53], et un objet
rétablirait également en quelque sorte la raison moyenne d’un rapport dont
seule la raison extrême est inscrite. Il ne s’agirait pas là du couple sexuel mais du
rapport avec la Chose, encore que cette fonction ne soit pas absente de l’acte
sexuel. Contrairement cependant à l’acte sexuel, le manque, le vide quant à la
jouissance n’est pas masqué dans la sublimation et même s’il n’est pas toujours
su, il apparaît comme tel à la fin
[54]. Au contraire de l’acte sexuel, c’est du manque
que la sublimation part, dit Lacan, elle construit son œuvre à l’aide de ce manque
qu’elle reproduit et va jusqu’à serrer le point où la coupure dernière équivaut au
manque de départ. Elle retravaille le manque de façon infiniment répétée
jusqu’à atteindre une limite qui donne à l’œuvre entière sa mesure, à condition
toutefois, ajoute-t-il, que la mesure soit juste au départ.
Le fonctionnement en jeu dans cette satisfaction peut être approché de façon
plus précise que par la simple division harmonique. En considérant toujours deux
segments, un rapport peut se définir entre eux de telle sorte que le rapport du
plus petit au plus grand des segments soit égal au rapport du plus grand à la
somme des deux
[55]. Le rapport n’est plus cette fois quelconque, tel qu’il l’était
dans la division harmonique, mais parfaitement déterminé et unique, il est celui
du nombre d’or, qui possède une série de propriétés. Le nombre d’or comme
incommensurable permet d’imager cette incommensurabilité du
a au Un du sexe.
En rabattant le plus petit des segments sur le plus grand, on obtient le reste,
1 –
a, et en répétant l’opération avec le segment nouvellement défini par rapport
au précédent, en soustrayant toujours du reste précédent le reste suivant on peut
déterminer la façon dont se recouvrent successivement deux unités de mesure
incommensurables l’une à l’autre, et ainsi de suite. Au fur et à mesure que l’on
rabat les unités de mesure comme décrit, le rapport atteint une précision de plus
en plus grande, mais non pas à l’infini car il rejoint à la fin la mesure de départ,
le reste 1 –
a.
Si de plus on ajoute un autre segment aux deux premiers, qui soit également
de valeur 1, tandis que l’autre est égal à a, on aura alors non seulement les deux
segments tels que le rapport du plus petit au plus grand soit égal au rapport du
plus grand à la somme des deux, mais en outre le même rapport sera reconduit
en incluant le segment supplémentaire. Entre l’ensemble 1 + a et l’autre 1, le
rapport sera le même qu’entre le 1 et le a. C’est précisément ce qui est nécessaire
pour rétablir le rapport de deux dans la conjonction sexuelle, ce qui ne se peut
qu’à l’aide d’un troisième terme. On a ainsi obtenu, à l’aide du tiers terme du a,
un rapport entre deux 1 « à égalité » et non plus un rapport incommensurable
entre le a, terme inférieur à 1, et le 1. Entre ces deux termes, un rapport peut être
défini à condition de maintenir le tiers terme du a. Pour rétablir une dyade, c’est-à-dire un rapport de deux termes au sein de ce couple incommensurable du a et
du 1, le 1 supplémentaire doit seulement, tel qu’il est forgé, établir avec les deux
termes précédents un rapport équivalent à celui qu’ils avaient entre eux. On
rejoint là le fonctionnement de suites arithmétiques telles que la suite de
Fibonacci, où chaque élément est égal à la somme des deux qui le précèdent,
avec pour premiers éléments 1 et 1. Rappelons que ces suites arithmétiques
fonctionnent comme métaphore de ce dont il s’agit et non comme identiques à
la structure. Nous allons voir intervenir ce 1 supplémentaire dans ce qu’opèrent
la jouissance féminine et la sublimation.
Concernant l’acte sexuel, si le manque est masqué subjectivement par l’effet
de la particularité organique de la détumescence, la jouissance féminine peut là
intervenir autrement. Le manque n’est pas masqué pour elle, si l’on peut dire, et
elle va le traiter sur un mode bien particulier, par la création imaginaire d’un
objet, l’objet phallique. Il faut qu’une femme reconnaisse ce manque pour
pouvoir le pallier. Elle crée alors un objet qu’elle devient et qu’elle donne. Sur la
base de son manque à elle, celui de la « petite différence », de ne pas l’avoir elle
peut l’être, elle peut le donner. Cette jouissance est dite
causa sui dans la mesure
où donner ce qu’elle n’a pas et qu’elle crée devient la cause même de son désir
[56]
elle crée donc les conditions mêmes de sa jouissance. Elle ne s’arrête pas en
somme sur ce qu’a de satisfaisant l’acte sexuel en tant que quelque chose masque
ce qui y manque, elle prend le manque en compte et crée un objet à partir de lui
afin d’y suppléer. D’où sa démarche commune avec la sublimation qui élabore
également l’objet de sa propre jouissance après avoir isolé le manque. C’est en
quoi, par exemple, la sublimation courtoise rejoint le procédé de la jouissance
féminine. « Fleur inverse », elle identifie le manque quant à la jouissance au
niveau de ce
a qu’est la femme dans la féodalité, et instaure un processus de
renversement sur cette base, pour construire à partir de lui une forme de la
Chose. Mais il est nécessaire que ce tiers terme du
a soit maintenu pour que le
rapport fonctionne : c’est sur la base de cet objet
a qu’est d’abord la Dame, et
qu’elle reste dans le réel, qu’elle est élevée à la valeur de la Chose.
Ce faisant, la jouissance féminine introduit un 1 supplémentaire, valeur
phallique imaginaire, qui peut avec l’autre 1, celui de l’unité du couple, instaurer
un rapport entre deux. Se faire l’égale de l’Autre dans la confrontation sexuelle,
ou inscrire dans l’Autre la répétition du 1, permet de reproduire le rapport initial,
en maintenant le
a. La sublimation, qui introduit également ce 1 supplémentaire
au travers de l’objet créé, procède en quelque sorte par identification à la femme
en tant qu’elle crée ce qui lui manque. Et cette identification n’a donc rien à voir,
contrairement à ce qui s’en comprend couramment, avec l’idée d’une procréation, mais concerne une jouissance
[57]. Cependant ce 1 n’est jamais donné en une
fois, il fait l’objet d’essais multiples qui chacun valent pour un mais ne sont que
des approximations successives, qui nécessitent d’être répétées pour que le tour
du manque soit fait de manière infinie et qu’à chaque répétition une réponse du
même ordre soit donnée. En répétant le rapport qui comporte ce manque à la
jouissance, l’approximation toujours plus grande de sa suppléance en réduit
progressivement l’écart.
Là où la jouissance féminine crée l’objet phallique à la place de la castration
comme manque à l’Un du couple dans l’acte sexuel, et met ainsi en jeu l’amour
comme suppléance au « rapport sexuel » qu’il n’y a pas, la sublimation crée un
objet à la place de vide qui constitue la zone centrale interdite de la jouissance,
pour la représenter et occuper cette place. Dans ces deux cas, le manque est
reconnu, reproduit, retravaillé en y apportant par une série d’approximations
successives une réponse sans cesse réévaluée, de plus en plus précise.
Peut-être est-ce de cette reproduction du manque à la jouissance, en jeu dans
toute sublimation, que l’on déduit si souvent qu’elle procède en se privant de la
jouissance sexuelle et en lui substituant une jouissance du signifiant. Pourtant
c’est au contraire en se confrontant à la jouissance, quelque forme qu’elle
prenne, qu’est rencontré le manque qu’elle comporte et auquel une suppléance
est tentée, jusqu’à ce que cette suppléance s’avère insuffisante et doive être
réévaluée, et ainsi de suite. Mais l’écart ne se réduit pas linéairement, puisque le
manque pris en compte est encore reproduit à la fin du processus, comme si après
avoir été éloigné il était retrouvé.
Ainsi il n’est pas rare que les dernières manifestations de l’œuvre d’un artiste
reprennent le même propos, retravaillent le même manque que celui de son acte
inaugural. On trouve ce fait dans la dernière série des Pietà de Michel-Ange, où
précisément ce dont l’objet créé dans un premier temps avait triomphé lumineusement par une représentation voilée de la jouissance interdite, au-delà de la
signification religieuse immédiate, réapparaît à la fin comme laissant à nu cette
fois un effondrement, un vide radical où il n’est plus question que de la mort. Là
le vide de la Chose d’abord maîtrisé par l’objet est retrouvé finalement dans
toute son acuité.
Mais l’on peut bien sûr observer des œuvres dont l’orientation ne se
manifeste pas ainsi. On trouve par exemple chez Dante un processus qui semble
orienté à l’inverse. Dans sa première œuvre, la
Vita Nova, et notamment au
travers du rêve du cœur mangé, une interdiction majeure de la jouissance va se
déployer dans le récit en une série de rencontres manquées avec Béatrice, avant
que sa mort ne vienne la clore
[58]. Là le ravage est au départ, et sur ce manque de
départ va se construire toute l’adresse de la
Divine Comédie. Or dans le Paradis,
après l’immense pèlerinage de l’Enfer et du Purgatoire, Béatrice est
« retrouvée », unie à la majesté de la Vierge, et accueille enfin le pèlerin. Le
manque a fait place à cette illumination dernière, où le vide est masqué par cette
retrouvaille par-delà la mort, même si l’Autre est désormais à une certaine
distance. Comme si le ravage rencontré en premier lieu dans le réel, et non pas
seulement à propos de l’œuvre, avait constitué un heurt avec la jouissance interdite, après quoi il s’était agi de construire sans cesse autour de ce gouffre jusqu’à
le masquer. Le manque de départ dans la sublimation semble se retrouver à la fin
sous telle ou telle forme, qu’il soit avéré ou comblé, que l’œuvre en triomphe ou
qu’elle s’y soumette.
On voit combien l’élaboration lacanienne concernant la sublimation est
complexe, mais on voit aussi ce qu’elle éclaire. On peut concevoir sur cette base
comment la satisfaction qu’elle produit procède dans son rapport à la jouissance,
non pas sur le mode du moins de jouissance possible comme dans le principe du
plaisir, mais en calculant son approche de la jouissance à l’aide d’un objet
façonné par le signifiant. On aperçoit pour la première fois le ressort signifiant
de cette communauté de satisfaction avec celle qui est en jeu dans l’acte sexuel,
dont l’économie est établie en des termes radicalement nouveaux. Sa proximité
avec le processus de la jouissance féminine trouve là sa raison, qui n’a rien à voir
avec quelque idée d’enfantement que ce soit, à moins que l’on considère comme
enfantement la fabrication dans le signifiant de l’objet de sa jouissance. Leur
commune approche d’un manque non nié, non élidé, conduit à la solution de ce
qui l’apaise, au moins un temps, à la structure de ce qui vient y suppléer. Il peut
sembler qu’il y ait peu de différence entre un manque refoulé, lit de la substitution idéalisante, et un manque saisi comme tel pour s’en servir en construisant
autour. Pourtant il y a entre les deux un pas immense, dont le franchissement
irréversible produit l’artiste, le penseur, ou intéresse toute fin d’analyse.
Il reste que la sublimation est par excellence le lieu d’un acte, lequel comporte
une modification du statut de l’Autre. Là est l’embarras du névrosé qui ne voit
dans le savoir de cet Autre, quel qu’il soit, que la jouissance d’un sujet supposé
au savoir. La sublimation vise au-delà d’un tel Autre, elle en rencontre l’inexistence, elle passe outre si l’on peut dire. Elle s’instaure d’un rapport à la répétition signifiante qui ne procède ni du passage à l’acte, mise en acte de cette part
de la division subjective que Lacan spécifie du « je ne pense pas », ni de l’actingout qui se produit dans l’autre part du sujet divisé, caractérisé par le « je ne suis
pas ». Elle a lieu en un temps ultérieur qui exige le recouvrement d’une part du
sujet par l’autre, de l’objet de l’une, le
a, par la signification de l’autre, la castration
[59]. C’est pourquoi elle a ce caractère de certitude qui semble en finir avec la
division subjective de la névrose, et qui constitue un franchissement. Là se
produit quelque chose qui change le rapport à l’Autre, précisément en tant qu’il
s’avère ne pas exister tel qu’il était défini, ce que Lacan pouvait après Freud souligner dans la position de Léonard de Vinci. Il la désignait comme une aliénation
qui consiste à s’adresser à lui-même à partir de son autre imaginaire, position
d’inversion qui se traduisait également dans l’écriture en miroir dont il couvrait
ses manuscrits. Une telle « aliénation » est corrélative d’un rapport à l’Autre,
notamment à Dieu ou à l’autorité, que Lacan appelle « désubjectivation ou
naturalisation de l’Autre
[60] », et qui constituerait un phénomène constant et
essentiel de la sublimation. Il y aurait toujours en effet dans l’acte sublimatoire
cette sorte de désubjectivation de l’Autre de la loi, instaurant une liberté
radicale.
Sans doute le voisinage des satisfactions sublimatoire et sexuelle, notamment
féminine, explique-t-il ce fait dès longtemps remarqué que l’amour est suscité
dans le travail de l’œuvre, presque comme l’amour d’un être. Rousseau ainsi se
disait à tel moment ivre d’amour sans objet. C’est que l’artiste, comme l’amoureuse, crée et donne précisément ce qu’il n’a pas.
Mais c’est aussi que l’œuvre, comme Lacan l’énonçait de l’amour, a son lieu
au-delà de la loi, où seulement elle peut vivre. Un lieu cependant bordé par
l’abîme, où également le beau demeure, qui enfin retient sur ce bord.
[1]
Le développement de cette élaboration constitue une large partie du séminaire de
J. Lacan,
L’éthique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986.
[2]
Paru en français dans le volume intitulé
La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF,
1956-1973, p. 307.
[3]
J. Lacan,
L’éthique…, op. cit., p. 146.
[4]
Ibid., p. 144.
[5]
Une étude remarquable et lacanienne de l’amour courtois, par Jean-Charles Huchet,
L’amour discourtois (Toulouse, Privat, 1987), va dans ce sens. L’auteur, analysant avec
beaucoup de pertinence les places et les fonctions des éléments du trio courtois, décrit
dans l’évolution de l’érotique courtoise une jouissance masculine, à l’origine, de nature
phallique, caractérisée par sa brutalité et son obscénité, dans les premiers écrits de
Guillaume de Poitiers, ledit premier troubadour. Puis très vite, selon un tournant
radical, ce discours devient celui de la
Fin’amor, témoignant de tout autre chose, et il
évoluera, jusqu’à sa disparition à la fin du XIII
e siècle, vers une féminisation croissante,
voire mystique chez Ventadour. Huchet décrit donc une courbe d’évolution de
l’élaboration courtoise qui va d’une jouissance phallique, au sein du discours
homosexuel de la féodalité, oscillant entre prouesse et haine, puis une étape d’érotique
perverse, sans rapport, à une idéalisation totalement chaste, équivalente d’une
jouissance féminine. Cette courbe est interprétée par lui comme ressortissant à un
processus de substitution progressive en jeu dans l’érotique courtoise, substitution des
mots au « fait » : « Les troubadours n’inventent pas l’amour mais une nouvelle façon
de le dire pour ne pas le faire. » C’est précisément un point que l’on discute ici. Il y a là,
semble-t-il, une interprétation de la phrase de Lacan à propos de l’amour
courtois : « C’est une façon tout à fait raffinée de suppléer à l’absence de rapport sexuel
en feignant que c’est nous qui y mettons obstacle. » Mais cette notion d’obstacle n’est
pas à entendre aussi simplement comme la privation du « fait », et la culture de
l’obstacle dans la tradition courtoise nous montre d’ores et déjà combien il s’agit d’une
élaboration infiniment minutieuse et complexe. Lacan poursuit : « L’amour courtois,
c’est pour l’homme, dont la dame était entièrement, au sens le plus servile, la sujette,
la seule façon de se tirer avec élégance de l’absence du rapport sexuel. C’est dans cette
voie que j’aurai affaire [… ] à la notion de l’obstacle, à ce qui, dans Aristote [… ]
s’appelle justement l’obstacle, l’enstasis » (
Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 65).
[6]
René Nelli,
L’érotique des troubadours, Paris, Union générale d’éditions, 10/18,1974.
[7]
Texte reproduit dans son intégralité dans
L’éthique de la psychanalyse, op. cit.,
p. 192. Un ensemble de ce type de textes est rassemblé dans le volume
Burlesque et
obscénité chez les troubadours, ce qu’il appelle le contre-texte, par Pierre Bec, Paris,
Stock, 1984.
[8]
Ibid., p. 193.
[9]
Ibid., p. 191.
[10]
On peut se reporter par exemple à l’ouvrage mentionné plus haut de Pierre Bec,
Burlesque et obscénité chez les troubadours.
[11]
J. Lacan souligne ceci dans le fragment suivant : « Les historiens ou les poètes qui se
sont attaqués au problème ne peuvent arriver à concevoir comment la fièvre, voire la
frénésie, si manifestement coextensive à un désir vécu qui n’a rien de platonique,
indubitablement attesté dans les productions de la poésie courtoise, se conjugue avec
ce fait, tout à fait manifeste, que l’être auquel ce désir s’adresse n’est rien d’autre qu’un
être de signifiant »,
L’éthique, op. cit., p. 254.
[12]
« Chaque émergence de ce mode d’opérer consiste toujours à renverser l’opération
illusoire, pour retourner vers la fin première, qui est de projeter une réalité qui n’est
point celle de l’objet représenté… Le rapport de l’artiste au temps où il se manifeste est
toujours contradictoire. C’est contre les normes régnantes, normes politiques par
exemple voire schèmes de pensée, c’est toujours à contre-courant que l’art essaie
d’opérer à nouveau son miracle »,
L’éthique, op. cit., p. 170.
[14]
« [… ] – vous pourriez presque structurer autour de cette anamorphose ce que je
dessine pour vous à propos de l’éthique de la psychanalyse, et qui repose tout entier
sur la référence interdite que Freud a rencontrée au point terminal de ce qu’on peut
appeler chez lui le mythe œdipien »,
ibid., p. 170-171.
[18]
Rainer Maria Rilke,
Œuvres II, Paris, Le Seuil, 1972, p. 315.
[19]
L’éthique, op. cit., p. 327.
[23]
On se réfère là à l’interprétation citée plus haut de J.-C. Huchet.
[24]
« [… ] elle [ la pulsion] élide ce qu’il en est du but sexuel. Il ne suffit pas de traduire
ça dans le fait assurément courant à ainsi imaginer que c’est aux dépens de leur satisfaction sexuelle que les auteurs, quels qu’ils soient, dont nous apprécions les œuvres,
dont les œuvres prennent valeur sociale – car c’est là le terme dont Freud lui-même
accentue la chose – qu’il y a là je ne sais quelle substitution obscure… », J. Lacan,
D’un
Autre à l’autre, séminaire inédit, séance du 12 mars 1969.
[25]
L’éthique de la psychanalyse,
op. cit., p. 179.
[26]
« Toutes ces femmes que nous chantent les poètes, elles ont toutes le même caractère, c’est aussi un représentant de la représentation ; elles sont comme les Vénus
préhistoriques, elles ont toutes le même caractère. Cela ne veut pas dire que ces
femmes n’existaient pas ou que les poètes ne leur faisaient pas l’amour en fonction de
leurs mérites.
[… ] l’accent mis sur l’épreuve, la cruauté, mille autres choses de cette espèce [… ] En
tout cas c’est un hommage, enfin c’est ce qui nous en reste, rendu par la poésie à ce qui
est à son principe, à savoir le désir sexuel, la tentative, autrement dit, de dépasser ce
qu’il en est, quoi qu’on en dise dans le texte de Freud, de l’amour accessible, en dehors
de techniques spéciales, à savoir de rester toujours étroitement narcissique »,
D’un
Autre à l’autre,
op. cit., le 12 mars 1969.
[27]
L’éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 143.
[29]
Pierre Bec,
Anthologie des Troubadours, Bibliothèque médiévale, Paris, Union
générale d’éditions, 1979.
Le mot clé de ce poème est si représentatif, en effet, d’un ressort du
trobar qu’il a été
retenu par Jacques Roubaud comme titre de son essai sur le style des Troubadours
: La
fleur inverse, Paris, Les Belles lettres, 1994.
[30]
J. Lacan,
D’un Autre à l’autre,
op. cit., le 19 mars 1969.
[31]
Vasari dit ceci : « C’est vraiment, comme l’a écrit un très bel esprit pour une vraie
figure vivante :
Beauté et vertu
Douleur et pitié mortes dans le vif du marbre
Hélas. Ne pleurez pas si fort
Comme vous le faites
Pour ne pas réveiller de la mort avant le temps
Malgré lui, Notre-Seigneur,
Et ton époux, fils et père,
Toi son unique épouse, sa fille et sa mère. (Madrigal de G.B. Strozzi l’Ancien, 1549.)
Cela lui valut une grande réputation. Certains l’ont critiqué de façon maladroite disant
qu’il avait fait la Vierge trop jeune. Ne savent-ils pas ou ont-ils oublié que les êtres
vierges, sans souillure, se maintiennent en conservant longtemps leur physionomie
intacte, au contraire de ceux qui ont souffert comme le Christ ?» Giorgio Vasari,
Les vies
des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, tome 9, Paris, Berger-Levrault, 1995,
p. 195, pour la traduction française.
[32]
Cité par Marcel Marnat,
Michel-Ange, une vie, Gallimard, « Idées », p. 69.
[33]
Quelque chose contribue à renforcer l’impression que le corps du Christ est
représenté vivant : ses veines sont turgescentes, alors que l’on s’attend à ce qu’un
cadavre n’ait plus aucune turgescence vasculaire. On pouvait sur cette base se
demander si Michel-Ange avait voulu secrètement donner vie au corps du Christ, alors
même qu’il représentait un mort. Cependant, il s’avère que c’est l’asphyxie qui cause la
mort d’un crucifié, provoquée par la position longtemps maintenue des bras levés, ce
qui a pour effet de causer la turgescence veineuse au-delà de la mort. Cette impression
de vie donnée au corps du Christ par les vaisseaux peut donc être à prendre en compte
comme telle, mais on peut supposer également que Michel-Ange connaissait ce détail
physiologique de la permanence d’une turgescence veineuse au-delà de la mort dans
un tel cas, ce qui est probable, et en dit long sur sa connaissance des corps qu’il traitait.
[34]
On peut par exemple, pour avoir une idée précise de cette œuvre, se reporter au
livre d’Antonio Paolucci,
Michel-Ange, Les Pietà, Paris, Skira, Le Seuil, 2000.
[35]
J. Lacan,
La logique du fantasme, séminaire inédit, séance du 8 mars 1967.
[36]
D’un Autre à l’autre, op. cit., le 26 mars 1969.
[37]
Ibid., le 12 mars 1969.
[40]
Le développement d’une lecture de cette théorie se trouve dans « Le rapport sexuel
en psychanalyse », G. Chaboudez,
Figures de la psychanalyse, n° 5, Toulouse, érès, 2001.
[41]
« L’acte sexuel se présente bien comme un signifiant qui répète quelque chose,
parce que c’est la première chose qu’en psychanalyse on y a introduit. Il répète quoi ?
mais la scène œdipienne », J. Lacan,
La logique du fantasme, séminaire inédit, séance
du 22 février 1967.
[42]
« La mère comme sujet, c’est la pensée de l’Un du couple. “Ils seront une seule
chair”, c’est une pensée de l’ordre du Un maternel »,
ibid., le 8 mars 1967.
[43]
Ibid., le 1
er mars 1967.
[44]
Ibid., le 26 avril 1967.
[45]
Ibid., le 22 février 1967.
[46]
« C’est ce qu’il est comme produit, comme
a, qui a à se confronter avec l’unité
instaurée par l’idée de l’union de l’enfant à la mère, c’est dans cette confrontation que
surgit le 1 –
a, qui va nous apporter cet élément tiers en tant qu’il fonctionne également comme signe d’un manque, ou si vous voulez de la petite différence qui vient
jouer le rôle capital dans ce qu’il en est de la conjonction sexuelle en tant qu’elle
intéresse le sujet »,
ibid., le 22 février 1967.
[48]
Ibid., le 26 avril 1967.
[49]
Ibid., le 22 février 1967
.
[50]
« Le rapport qu’a la prédominance du symbole phallique par rapport à la
conjonction en tant qu’acte sexuel est celui qui donne à la fois la mesure du rapport de
l’agent au patient et la mesure, qui est la même, du rapport de la pensée de l’Un du
couple telle qu’elle est dans le patient, à ce qu’est le couple réel »,
ibid., le 22 février
1967.
[51]
Ibid, le 8 mars 1967.
[52]
Ibid., le 1
er mars 1967.
[53]
Ibid., le 22 février 1967.
[54]
Ibid., le 8 mars 1967.
[55]
Ibid., le 1
er mars 1967.
[57]
Cette idée de procréation comme métaphore de la création artistique est si
répandue qu’un sculpteur de Saint-Pétersbourg, par exemple, s’entendit dire par le tsar,
après avoir façonné de superbes chevaux en bronze, qu’il faisait les chevaux mieux que
les juments elles-mêmes !
[58]
On peut se reporter à l’interprétation du rêve du cœur mangé proposée
dans
L’équation des rêves, G. Chaboudez, Paris, Denoël, 2000.
[59]
J. Lacan,
La logique du fantasme, op. cit., le 25 janvier 1967.
[60]
J. Lacan,
La relation d’objet, Paris, Le Seuil, 1994, p. 434.