2002
Figures de la Psychanalyse
Éditorial
La notion freudienne de sublimation ne fait pas l’unanimité quant à sa pertinence en psychanalyse. Certains ne la considèrent pas comme un concept psychanalytique, voire proposent de renoncer à ce terme. La sublimation se produit hors
de l’analyse, n’intervient que peu dans sa clinique, et semble orientée vers la
société plus que vers le sujet. Telle que Freud la définit, comme le destin d’une
pulsion échappant au refoulement en se détournant de son but sexuel, elle interroge encore, suscite réserves et doutes. Pourtant il y a là un enjeu essentiel pour
la psychanalyse.
Dès lors qu’un processus sublimatoire est régulièrement en jeu, sous quelque
forme que ce soit, à la fin d’une analyse réussie, il la concerne en son ensemble.
Et la question est alors d’élaborer, de rendre raison des conditions dans lesquelles
une pulsion peut échapper, fût-ce partiellement, au refoulement. Et d’étudier en
quoi Lacan, la reprenant où Freud la laisse, y répond.
Il combat, après Freud, une tendance à confondre idéalisation et sublimation,
une pente naturelle à concevoir la sublimation comme une substitution obscure
à l’acte sexuel, qui fait penser couramment qu’on crée au lieu de faire l’amour.
Jusque dans le chant du troubadour, qui a largement suscité une telle idée, Lacan
montre que l’idéalisation coexiste avec le désir le plus cru, que ce dire vise une
jouissance au-delà du symbole. Il a amené à concevoir ce processus comme une
« colonisation », à l’aide d’une création signifiante, du champ de la jouissance la
plus redoutée, la plus inassimilable par l’inconscient, celle de la Chose, avec son
versant incestueux. Dès lors, l’acte sublimatoire revêt une allure de transgression,
et comporte une réelle subversion, qui n’est pas simplement pour un artiste le
non-respect des discours en vigueur sur les règles académiques, mais la production d’un écart qui résonne avec les plus profonds refoulements de telle civilisation à tel moment. Cependant la fonction du beau n’y est pas d’habiller l’interdit,
elle fait barrière pour le sujet dans son rapport à la limite, à la destruction.
La création de l’œuvre est souvent rapprochée d’un enfantement, par identification à la femme. Mais ce n’est là que métaphore car leur proximité, effective,
est de jouissance dans le rapport à l’Autre, non de procréation. La jouissance
féminine effectue au regard de la castration le même ordre d’élaboration que la
sublimation quant au vide de la Chose. Et c’est pourquoi chacune se retrouve
aussi bien dans des expériences religieuses qui comportent un certain rapport au
sacré. Mais elles ne peuvent se concevoir comme un état continu, comme le tout
d’une position subjective. Elles alternent, comme jouissance autre, avec un pôle
où le refoulement n’est pas supprimé, où la fonction phallique n’est pas révolue.
La sublimation comporte, de façon plus évidente de nos jours, quelque chose
qui apparaît comme thérapeutique. L’élaboration de la jouissance, le triomphe
sur la pulsion de mort qu’implique une œuvre d’art constituent un rempart, plus
ou moins efficace, aux pathologies que présentent nombre de grands artistes.
C’est ce qui a pu faire espérer que toute pathologie recèle en son cœur une
possible œuvre d’art ! Et plus simplement cela donne lieu à la reconnaissance
d’une nécessité de fabriquer quelque chose de « créatif », pour les patients
psychotiques par exemple. Faisant souvent partie du processus de fin d’analyse,
la sublimation participerait ainsi de ses effets thérapeutiques. Mais l’analyse ne
produit que rarement de grands créateurs, et elle a même depuis longtemps la
réputation sulfureuse, difficile à justifier, d’étouffer les forces souffrantes de la
création. Son propos est plus modeste, plus constant aussi, de dénouer certains
points de la structure, ouvrant ainsi la voie au processus sublimatoire, de quelque
valeur ou ambition qu’il soit. Pour l’analyste qu’elle produit parfois, ce sera le lieu
où penser son acte, en élaborer les effets.