2002
Figures de la Psychanalyse
La maison que j’ai quittée
Élise Guidoni
Au large d’une côte d’Afrique, parallèle à la plage, il y a une barre. Il arrive
qu’un nageur, la nuit souvent, où elle n’est pas visible, la dépasse et se trouve pris
en elle au moment de regagner le rivage. C’est une sorte de courant très puissant
en forme de volute, qui vous aspire et vous rejette vers le large. Le nageur, qui
venait peut-être avec des copains parachever une fête par un bain de minuit, est
réveillé brutalement par le danger où il se trouve.
On dit qu’en ces circonstances il faut lentement tourner dans la barre, pour
ne pas perdre ses forces, en attendant de trouver l’énergie d’un sursaut hors
d’elle, ou qu’un autre nageur vienne vous chercher. Le fait de se débattre, ou la
seule peur, peut vous noyer. La barre joue avec vous entre le dedans et le dehors,
trompe et inverse le désir de retour. Dans la barre, le jeune nageur, ensuite
secouru, a rencontré sa mort, inoubliablement.
Il faut d’abord être allé trop loin.
C’est un piège. Lorsqu’on est piégé, dit Desanti, la seule solution est
d’explorer le piège, pour voir s’il est habitable, c’est-à-dire « endurer l’expérience
de s’y trouver pris
[1] ». Or pour les êtres de langage, le piège, la barre, sont de
langage, qui nous livre à cette nécessité, à cette impossibilité de franchissement.
La nature de la limite est telle, qu’il est possible de s’y maintenir, à condition d’en
épouser le mouvement, et d’en soutenir le danger. La limite est un lieu, il y a un
« no man’s land », une zone. Si c’est une frontière, elle ne peut être dite
« habitable » qu’ au sens que donne Desanti à ce mot : elle peut être endurée.
Soufferte, pourrait-on dire, et d’être soufferte ouvrir un temps qui lui est propre :
entre le fantôme de la rive et le fantôme du grand large, celui du retour et celui
de la perte, la menace de suffocation, tourner. « Endurer », c’est aussi un mot de
Faulkner, un mot essentiel.
Ce sont les formes de cet habiter qu’on pourrait réunir sous le terme de sublimation, parler, penser, aimer, peindre, voyager, une partie de ce qui est de l’ordre
du faire, du fabriquer, du créer, à condition qu’elles soutiennent et se soutiennent de ce lieu impossible.
Mais d’où ce lieu lui-même peut-il être soutenu ? Par ces formes mêmes de
l’habiter. « La sublimation » est un nom qui réunit un ensemble d’opérations,
comme « la mystique » en vient dans un deuxième temps à caractériser ce par
quoi une rose, ou un jardin, sont devenus « mystiques », ont cessé d’être objets
pour n’être plus que « la trace d’un Sujet toujours passant
[2] ». La sublimation est
essentiellement verbe, essentiellement une pratique, quelque chose qui renvoie
à notre condition, entre le rivage et le large, mais d’où sommes-nous ? Sommes-nous enfermés dedans, ou enfermés dehors ? Entre désir et jouissance, possible
et impossible, retour et perte, le désir de retour, qui meut aussi bien les oiseaux
et les poissons dans leurs épuisants voyages, est en nous piégé, trompé, à double
fond : Nous croyons revenir et nous sommes jetés dehors. Nous croyons désirer
revenir mais à travers une déchirure interne nous débouchons sur un dehors terrifiant qui arme (pour nous ou contre nous ?) un désir de perte et de perdition,
une aspiration dont nous revenons éperdus.
C’est ainsi qu’en parlent ceux qui ont choisi ce lieu, d’y vivre non sans
défaillance et trébuchement et tremblement et fuite, non sans une douleur qui
est de ce lieu même, de l’offrande qu’on fait nécessairement de son corps non à
un dieu mais à ce mouvement tournant entre respiration et suffocation. « La
poésie, c’est quand le langage se met à battre », dit Michel Deguy. Une douleur
qui retient à la rive, rappelle à la finitude, une douleur qui noue ce qui se
dénoue. La douleur et l’espoir sont dans le piège, sont le piège. Ils se confondent
et s’inversent. Ils suppléent. Ils occupent (comme militairement) et ils vident.
Mon cœur et ma tête se vident
Tout le ciel s’écoule par eux
Ô mes tonneaux des danaïdes
Comment faire pour être heureux
Comme un petit enfant candide [3]
*
* *
La sublimation est liée au vivre, à la racine du vivre (et le mot lui-même fait
oublier cela, ou bien il faut entendre que c’est la limite elle-même qui est le
sublime en l’humain), du vivre en tant que piégé, mais du vivre en tant qu’il est
aussi un chemin de perte et d’éblouissement confondus. Non pas tel ou tel vivre,
telle ou telle vie, mais toute vie humaine blessée du vide que creuse en elle le
langage, vide où vient se former la question que Françoise Dolto formule
ainsi : « Où est ce par quoi j’aurai l’être ? » La sublimation est ce par quoi ce vide
est infranchissable et continuellement franchi, ce qui fait que nous ne restons pas
sur la rive de notre vie ni ne nous perdons au large, mais tournons dans la barre,
entre la peur de se perdre et celle de n’avoir pas été.
Patrice Loraux, qui traite de la condition de l’être parlant avec une finesse qui
n’a d’égale que la liberté, en parle ainsi : « Il y a à endurer l’effraction qui fait
qu’on existe [… ] L’articulation du corps et de l’âme, du masculin et du féminin
existe en nous sous forme de blessure, de non-articulation. [… ] Il y a à passer
outre à la profonde discontinuité-illégitimité des existences, des surgissements,
on ne vit que par bonds, bonds franchissant la limite qui cerne la fabrique de
néant que nous sommes
[4]. »
L’audace affreuse d’un instant de reddition, sur lequel
Un siècle de prudence ne saurait revenir
Par cela seul avons-nous existé [5]
Il y a un passer outre, une hubris nécessaire au vivant humain, sans quoi
l’excès même de la vie ne pourrait être soutenu. Il y a à soutenir avec violence la
violence qui nous est faite. La violence est suspens de la loi. À chaque pas, à
chaque parole nous nous plaçons sous la loi, sans cela il n’y aurait pas de sujet,
mais nous la suspendons aussi. La limite est ce qui fait l’humain, elle est une avec
ce qui se produit en lui de néant, mais à chaque pas nous franchissons ce vide.
Il n’est pas suffisant qu’il y ait langage pour que « qui-que-ce-soit » se mette
à parler. Il faut entrer sous sa loi, et que se creuse le vide où « qui-que-ce-soit »
devienne sujet, et par ce vide le redevienne encore et toujours. Le pas premier
(entrer dans le langage) est hors-la-loi, et pourtant ne serait pas sans elle. On
pourrait dire que la sublimation est au vivre ce que ce premier pas est au parler :
hors la loi, antérieure à la loi et pourtant postérieure, présupposée, creusant le
vide d’où surgit un sujet, voué à interroger ce vide même non pas sur sa propre
vie, mais sur son existence, s’il existe, s’il aura existé, s’il aura porté son nom. Ceci,
en tant que texture même de la vie, serait condition de possibilité de la sublimation, au sens où nous l’entendons plus souvent : Le vide même y devient objet,
objet de désir, objet d’une pratique, mais il s’agit bien de la même chose. Tout à
coup, le vide apparaît, et on ne peut plus : Au bord d’un trottoir, ou devant une
toile.
Celui qui se trouve ainsi soudain paralysé est reconnu, dans son impuissance
même, comme suprêmement sujet, puisqu’il se trouve face au vide qui le fait tel.
L’œuvre de sublimation est faite de ce vide, de cette confrontation, de cette
douleur, par une sorte d’insistance et de redoublement. Le vide se trouve enserré
dans le réseau de gestes, de règles, d’éléments, de matières propres à un art.
Mais le vide même est reconnu, comme étant de tous, et la reconnaissance va à
celui par qui il a pu devenir fécond.
Mais ne le devient-il pas, fécond, en ressaisissant en lui-même, en inscrivant
l’énigme et le piège par lesquels il existe ? C’est-à-dire en parcourant une spirale
qui capture et ramène quelque chose du dehors : Seules ce que Patrice Loraux
appelle des « concrétions
[6] » sont aptes à effectuer de telles captures, la pensée
dans son régime ordinaire tend à recouvrir, atténuer, dénier l’ouverture de
l’écart. Une « concrétion », roman, tragédie, se forme dans une zone de contingence pure, et se forme comme un être vivant : « un champ, qui contient ses
propres bornes, et se ferme du dedans de soi-même sur une ouverture ». C’est ce
mouvement qui fait que de telles œuvres peuvent contenir et présenter quelque
chose de tout à fait hors d’atteinte dont la présence se fait d’emblée connaître
et reconnaître.
Dans les romans de Henry James, le mouvement des jeunes Américaines
(Isabel, Milly
[7] ) de la Nouvelle-Angleterre vers l’Europe est un mouvement vers le
dehors, le grand dehors, vers une vie moins étroite, qui est en même temps
mouvement d’un dehors vers un dedans : il s’agit de quitter un lieu sauvage qui
n’inscrit rien, et une catastrophe personnelle puisqu’elles sont orphelines, vers le
trésor des inscriptions qu’est l’Europe, pour y jouer sa chance d’avoir un destin.
Ce faisant, elles franchissent un vide, qui n’est pas seulement celui de l’océan,
elles se mettent en écart, avec une belle audace, par rapport à la vie qui les attendait. Mais rien n’est ce qu’il semble, elles se trouvent séduites et piégées, et il y a
une sauvagerie seconde, impensable pour elles, du trésor européen qu’elles ont
voulu rejoindre, auquel elles se sont données. Le vide manque, et à sa place,
l’obturant, chez les hommes qui vont les séduire, leur fortune, et l’entreprise de
sa captation.
L’essentiel de l’œuvre de James est dans un deuxième temps énigmatique :
elles passent outre (le malheur et la trahison) vers le vide même qui a soutenu
leur écart et leur traversée, et par lequel elles échappent et en rejoignent le
cœur, désormais inatteignables. Ce peut être la mort, mais pas seulement, pas
simplement, la mort en tant qu’elle avive la vie de la vie, permet l’échappée, le
passer outre, le « pour rien ».
*
* *
Giorgio Agamben
[8] expose ainsi cette étrange relation du vivant à la loi, spécifiant cette forme de piège, de volute ou de mascaret, où c’est en entrant qu’on
se trouve rejeté vers un dehors, qui n’est pas autre chose que la condition d’existence d’un dedans : La condition de la loi, sous laquelle nous vivons tant que nous
sommes humains, est que pour se saisir de la vie qui vient se prendre en elle, elle
doive distribuer de part et d’autre de l’ordre qu’elle instaure deux lieux de sauvagerie qui se répondent et répondent l’un de l’autre : le souverain et la vie nue
[9].
C’est très précisément la structure du langage, dans lequel nous n’entrons que
par la présupposition d’un hors-langage, autour duquel tourne, vers lequel font
signe tous les actes de signification : un avant-le-langage, enfance, un horslangage, un au-delà du langage, transcendance. Le hors-langage, n’est pas autre
chose que la chose de ce langage qui de partout désigne la limite sans laquelle il
ne serait pas, ne serait pas parlé, habité. De partout : Si on écoute, chaque mot la
contient, chaque mot contient un cri, enveloppant cette jointure de l’âme et du
corps qui est violence et effraction, et c’est ce cri que le poème soudain fait advenir.
Ainsi le dehors serait présupposé, et nous n’appartiendrions au sauvage, qui
serait lié au souverain au plus intime de nous-même, que du fait de la loi de
langage et non contre ou malgré elle. Le pulsionnel (qui serait un nom du
sauvage, accès premier à cette force qui naît à la jointure de l’âme et du corps) et
la limite à laquelle il vient se heurter ont une origine commune, le sauvage n’est
pas plus un « vrai » dehors que le transcendant. Mallarmé parle de « l’instinct de
ciel ». Le langage nous fait un dehors et le désir qui nous porte vers lui, et cela
touche le corps, par cet être intermédiaire qu’est la pulsion. Ou, plutôt, que le
dehors ne nous vient pas hors langage, mais par le langage, et le ciel aussi. La
sublimation serait la pratique de la limite, avec ce qu’elle comporte de présence
de la mort et de risque réel, parce que la seule façon d’amener à l’existence un
dehors, de l’effectuer véritablement, est de reconnaître que le seul accès que nous
ayons au hors-langage est de langage
[10]. Et qu’en lui se rejoignant le sauvage et
le souverain, tracer souverainement des chemins dans le sauvage peut être une
façon d’habiter le piège, d’aller vers le grand large en s’en détournant.
Il y a quelque chose de plus à vouloir se soutenir du langage même pour
tourner dans le piège qu’il a armé pour nous. Il y a un au-delà du piège. Dans ce
dehors, quelque chose est suspendu, et tout ce qui arrive se grave à jamais. Le
langage inscrit un vide de corps, un corps de vide, que quelque chose en nous
reconnaît comme sa provenance.
Cela suppose que le langage, par quoi nous sommes sujets, puisse nous faire
un corps autre, autre le corps.
*
* *
: un cri dans la main
sans appel
poutrelle d’ombre ramassée
blanche
croisement quand
chaque jour attentif étendre
son regard d’ailes grises et bleues
dans les formes que précéder
l’ouvert le visage intérieur
l’arbre serré ployant l’immense
là-bas, blanche dans ses îles brusquées
l’enfance
vivement longe à bas bruit
les étangs doigts et mains beaux les jours mêlés
entre l’âme et couteau l’abrupt [11] :
C’est une parole énigmatique, et de l’ordre du chant. Elle vient dans le lieu de
l’énigme, là où la signification a quitté les rets du sens, faisant entrer en vibration
le vide même qui la permet. C’est l’avoir-lieu d’une langue qui n’est pas la nôtre,
en écart à la nôtre, mais essentiellement référentielle, son référent quelque chose
de rapporté d’au-delà d’une barrière qui nous arrête, c’est une parole lourde et
légère, ensauvagée. Lourde et légère d’être comme le premier tracé dans un vide
dont elle s’enveloppe, qu’elle porte avec elle, de donner à nouveau accès au
mystère du sujet, intact, d’être traversée par une nostalgie très pure. Lourde et
légère d’un suspens du sens et d’une intensité sans pareille de la signification, de
la première frappe de ces mots dont elle délivre les cris et le souffle.
Beauté de l’être qui se saisit par fragments, dont l’incertitude fait partie,
effectuant dans des frappes précises de l’hésitant, du tournoyant et du
tremblant. Ce sont les articulations mêmes de la langue qui tournoient, les
hiérarchies sont tombées, « donc », « à », « là-bas » se mettent à vivre d’une vie
pleine, on est revenu sur un seuil, dans un passage, en un lieu où l’enfance n’est
pas perdue, essentiellement non perdue sans être pourtant retrouvée,
puisqu’elle n’est autre que ce seuil qui n’a peut-être pourtant jamais été franchi.
Il y a une corporéité dénouée, enveloppante, ou venant dans la disparition d’un
enveloppement, il y a une voix, voix de personne ou de la langue même, et
l’assentiment immédiat, définitif et évanouissant à tous les sensibles qui surgissent, et qui nous font un autre corps.
C’est une boucle, un retour avant le sens, comme si quelque chose d’inoubliable et de douloureux devenait soudain « comme si » cela n’avait pas eu lieu :
une échappée et un retour avec la langue avant la langue, un passage par une
dissolution qui cesserait un instant d’être gardienne de l’impossible pour ouvrir
le passage à cette voix non perdue, à ce chant.
*
* *
La lettre, même hors sens, emporte du corps. Le nageur que nous sommes est
soumis à la condition du corps. La barre, c’est aussi cela. Le corps humain est
traversé du sans-limite : « Nous vivons dans le recouvrement de l’écart qui nous
constitue, nous tournons dans les surfaces de sens qui le recouvrent
[12]. » Il arrive
que le recouvrement ne puisse se faire, que les surfaces de sens ne tiennent pas,
que le sujet les crève et tombe à travers elles comme une pierre. L’écart se forme
alors en abîme.
Mais il y a une possibilité de migration, du fait du langage, hors du propre,
du corps propre, que permettent cette empreinte de l’illimité et la douleur
qu’elle porte. Desanti dit : « un corps disparu en son site
[13] ». Tout en conservant
son site, le corps est disparu, chargeant de sa corporéité et de sa jouissance la
langue, la lande, l’océan, le vide, fleuves et galaxies.
Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
Ton cours vers d’autres nébuleuses [14]
L’impossible, tout en le demeurant, est aussi possible, mais seulement comme
un flash : « À l’intervalle de temps où les dés tourbillonnent avant de retomber,
la doctrine a donné un nom : émergence du sujet, lequel n’est pas le lanceur (le
lanceur n’existe pas), mais les dés eux-mêmes tant qu’ils sont en suspens. Dans le
vertige de ces possibles mutuellement exclusifs, éclate enfin, à l’instant ultérieur
où les dés retombent, le flash de l’impossible [… ] Le passage de l’instant
antérieur où l’être parlant pourrait être infiniment autre qu’il n’est –
dans son
corps et dans sa pensée – [je souligne] à l’instant ultérieur où l’être parlant, du
fait de sa contingence même est devenu tout pareil à une nécessité éternelle
[15]. »
Le corps est aussi en ce suspens, traversé par ce flash, affecté de la brutale discontinuité du vivre.
Faulkner écrit, dans une nouvelle de guerre : « Et c’est tout. C’est ça. Le
courage, à corps perdu
(recklessness), appelez ça comme vous voudrez, c’est
l’éclair, l’instant de la sublimation ; et puis flick ! À nouveau les mêmes ténèbres.
Voilà pourquoi. C’est trop fort pour être continu. Et si ça l’était, ce ne serait pas
un éclair, un éblouissement. Et c’est pourquoi, étant instantané, ça ne peut être
préservé, prolongé que sur le papier : une image, quelques mots écrits qu’une
allumette, une flamme minuscule et inoffensive qu’un enfant même peut faire
jaillir, peut détruire en un instant. Un fétu de bois d’un pouce de long avec au
bout un peu de soufre est plus long que la mémoire ou la douleur, une flamme
pas plus large qu’une pièce de deux sous est plus ardente que le courage ou le
désespoir
[16]. »
Le corps est à convaincre, comme un cheval qui refuse l’obstacle, ou le corps
part en arrière, cherchant frénétiquement l’inconscience. Il arrive qu’il parte en
avant, qu’il affronte le vide. Mais le corps n’a pas chez Faulkner, comme chez
Joyce, ou Lowry, migré, omniprésent ou/et forclos, et quel qu’en soit le prix, vers
la jouissance ou la torture d’être cœxtensif à la langue elle-même. Ce sont des
« enfermés dehors » qui sont au centre de ses livres, qu’il s’agisse du noir/blanc
de
Lumière d’août
[17], du personnage de Sutpen dans
Absalon ! Absalon !
[18], jeté
hors de la vie, en enfer. Les amants de
Les palmiers sauvages
[19] tentent une
échappée dans un espace limite, dans un hors-monde, qui est leur amour même,
mais aussi une sorte de délai de grâce, avant qu’ils ne soient repris. Ils se tiennent
dans la marge même d’où Faulkner peut seulement les faire exister. Il y a entre
Faulkner et les personnages faulknériens quelque chose de plus profond que des
traits d’identité : il y a le lieu où ils se tiennent (même si « se tenir » signifie
parfois ou souvent une course éperdue). Lui-même ne s’y tient que des destins
qu’il leur trace. Leurs destins sont des non-destins, leurs identités des non-identités : Tout se joue pour Joe Christmas, le noir/blanc de « Lumière d’août »,
condamné à effectuer l’énigme qu’il est (sans indications, seulement un
soupçon), dans une course qui est une fuite et une quête, le seul indice qui lui
soit donné de ce qu’il est étant la violence qu’il est, l’effraction qu’il est, la haine
qu’il suscite : il ne peut que venir en ce lieu qu’elles dessinent. Son destin/nondestin (puisqu’il est hors monde, hors père, hors Dieu, et que le soupçon qui le
traverse et le condamne, autour duquel il se forme, est un signifiant du corps,
dans le corps, le sang noir).
Faulkner parle de cela même qu’une écriture ne saurait que saisir en soi : le
ravage, la défaite, et pourtant une inscription, ailleurs, dans une altérité autre,
et dans l’œuvre où il s’engage, et ne peut que s’engager, corps et âme.
Son œuvre est exemplairement porteuse de la dimension de destruction et
d’arrachement que le mot même de sublimation occulte. Il parle de cela même
qu’une écriture ne saurait que capturer, et non dire : le lieu de naissance de son
œuvre est la défaite et le ravage, plus profondément encore la défaite déniée,
celle du Sud, la disparition d’une tragédie dont pourtant les survivants portent
les marques, qu’ils effectuent jusqu’au bout. La guerre a rendu les pères
incapables d’être pères, les mères incapables d’être mères, a détruit l’altérité. Et
c’est dans cela, dans les restes de cette destruction que Faulkner tourne, capturant ces restes dans la spirale de sa passion de la langue
[20].
Il y faut un arrachement premier, une catastrophe. Il faut d’abord être allé
trop loin. Mais là aussi, la catastrophe historique, biographique trouve son lieu
marqué d’avance : « Le sujet parlant se construit sous la menace d’une catastrophe
[21] », dit Olivier Grignon, et plus loin : « L’accent porté par Lacan est toute-fois nouveau, comme si on sous-estimait toujours à quel point la voie “normale”
est un séisme épouvantable. »
Le « choix » de ce qu’on appelle sublimation, à la fois vocation et condamnation, serait tressé en profondeur à cette menace de désastre, de séisme suspendu,
dont le danger ne serait jamais tout à fait aboli. Il en est ainsi probablement pour
toute vie humaine : c’est une question de seuil, d’une part que la catastrophe
reste suspendue, mais aussi qu’il soit viable, possible, de se tenir précisément en
son suspens : il y a quelque chose de fragile, de labile, de nécessairement discontinu. Dans Les palmiers sauvages, c’est de ce suspens qu’il est précisément
question dans l’entrelacement de deux nouvelles, l’une relatant l’histoire de
l’amour de Charlotte et Harry, chassés de lieu en lieu pour maintenir le refus qui
est le leur de l’enveloppement d’un monde qui réduirait et détruirait l’amour,
l’autre nouvelle relatant le parcours d’un forçat pris (et libéré de son enfermement) dans la grande crue du Mississippi. Ce qui joint et entrelace ces deux
nouvelles est purement (il n’y a pas d’autre rapport) d’être l’une et l’autre dans
la dimension de l’excès. Dans la première nouvelle, la catastrophe est suspendue,
mais on est dans l’attente et la provocation. Dans la seconde nouvelle, elle s’abat.
Le seul fait de se sentir vivant, de vouloir faire vivre ce qu’ils appellent « love »,
de faire ainsi un lieu pour ce qui n’a pas de lieu (ce sur quoi le monde se referme),
a jeté les amants hors limites. C’est leur loi singulière et leur éthique de demeurer
en ce suspens, sans peur, alors que sur cette autre scène qu’est l’autre nouvelle,
la Chose s’est soulevée, le monde humain est dévasté, le ravage est sans limites.
C’est une sorte de parabole : la catastrophe a lieu et n’a pas lieu. Il n’est pas
suffisant de dire qu’elle est suspendue, ni qu’elle est seulement menaçante, elle
a un autre statut d’irréalité, que seule cette construction permettait de capturer :
une sorte de fantôme réel. Un fantôme réel qui répond à, et qui répond de
l’autre fantôme réel qui est « the love », ce vide maintenu dans un monde saturé,
engorgé, vide dont les amants ont fait leur bien, sans lequel leur amour meurt.
C’est dans cet univers de fantômes réels que se meut la sublimation. Ils
peuplent le vide où il y a à se tenir : le vide, ou remise en cause simultanée de
toutes les trames, celle de l’espace, celle du temps, celle du sens. En cela, la
création, le commencement sont mêmes que la catastrophe, touchent au
temps et gardent un lien nécessaire au désastre. Habiter le vide, où toute
réponse à la violence de la vie qui ait la forme du « pour rien » est en soi
provocation.
*
* *
Mais, en ce vide, quelle loi ? Est-il vrai que dans cet état d’exception de la loi,
tout puisse être fait, ou dit ?
Se tenir dans la limite, et non hors limite, signifie justement l’inverse d’une
liberté d’indifférence. C’est un lieu de contrainte maximale, et c’est ainsi qu’il se
reconnaît : contrainte de ce que chaque inscription y est irrémédiable, elle-même
loi, en tant qu’elle est contingente, et absolument singulière. Tourner dans la
limite, c’est rejoindre le lieu où chaque chose pourrait ne pas être jusqu’à l’instant à partir duquel elle ne peut plus jamais ne pas avoir été. « L’être parlant, du
fait de sa contingence même, est devenu tout pareil à une nécessité éternelle »,
dit Jean-Claude Milner, « car enfin la psychanalyse ne parle que de ceci : la
conversion de chaque singularité subjective en une loi aussi nécessaire que les lois
de la nature et aussi contingente qu’elles
[22] ».
Ainsi, et pas autrement : Dans le vide, enserrées dans le fantôme d’un
arrachement, menacées du fantôme d’une catastrophe, et pourtant échappées,
hors d’atteinte, les choses rejoignent la liberté de leur premier surgissement.
La maison que j’ai quittée se tient debout dans l’étreinte du noyer dont les
branches lentes arrachent chaque année quelques tuiles de son toit
dans l’enveloppement du bruit des eaux vives qui descendent du bief et se
divisent puis se rassemblent comme des veines.
Des animaux viennent y dormir. On retrouve les traces de leurs corps, parfois
les empreintes de leurs sabots,
au matin ils sont repartis.
[1]
Jean Toussaint Desanti, intervention au Collège de philosophie, décembre 1997,
« Rôdeur de frontière ».
[2]
Michel de Certeau,
La fable mystique, Paris, Gallimard, 1982.
[3]
Guillaume Apollinaire,
La chanson du Mal-Aimé.
[4]
Patrice Loraux, séminaire à l’EHESS, inédit, 1997.
[5]
T. S. Eliot, « The Waste Land ».
[6]
Patrice Loraux, séminaire cité.
[7]
Henry James,
Portrait d’une Dame, et
Les ailes de la colombe.
[8]
Giorgio Agamben, l’ensemble des textes publiés, surtout
Enfance et Histoire, Paris,
Payot, 1989,
Homo sacer, Paris, Le Seuil, 1997.
[9]
Repris d’une intervention d’Élise Guidoni au Cercle freudien, 1999,
Homo sacer.
[10]
Cf. l’œuvre d’Agamben, particulièrement
Homo sacer.
[11]
Pierre Kahn,
Le gribouilleur sur le cadastre, Éditions de l’Éclat, Montpellier, 1987.
[12]
Jean Toussaint Desanti, intervention citée.
[13]
Jean Toussaint Desanti,
ibid.
[14]
Guillaume Apollinaire,
La chanson du Mal-Aimé.
[15]
Jean-Claude Milner, intervention au colloque, « Lacan et les philosophes » : « Lacan
et la science moderne », Actes du colloque publiés par les Éditions Albin Michel, 1991.
[16]
William Faulkner, « Tous les pilotes morts », dans
Treize histoires, Paris, Gallimard
1939, édition de poche Folio.
[17]
William Faulkner,
Lumière d’aôut, première publication États-Unis, 1932.
[18]
William Faulkner,
Absalon ! Absalon, première publication États-Unis, 1936.
[19]
William Faulkner,
Les palmiers sauvages, première publication États-Unis, 1939.
[20]
Élise Guidoni, « Le travail de l’espace et du temps comme matière et comme
passions dans l’œuvre de William Faulkner », séminaire inédit.
[21]
Olivier Grignon,
Le corps des larmes, Paris, Calmann-Lévy, 2002.
[22]
Jean-Claude Milner, intervention citée.