2003
Figures de la Psychanalyse
Entretien avec Michel de Certeau
Ignacio Gárate Martínez
Hiver 1982, en fin de matinée, j'aurai un entretien avec
Michel de Certeau ; je ne connais pas bien Paris et tout déplacement me semble
une aventure. Rue d'Allerey, dans le XVe, une immense
résidence ne fait qu'accroître la peur de m'égarer. Restons
tranquille ! Certeau m'a livré son code.
Si je viens le voir, c'est parce que, frappé par un
paragraphe de son dernier livre, j'ai envie de connaître l'homme qui
jongle avec le sens avec une telle profondeur, construisant en liberté un
principe éthique de la rhétorique :
« Cette clarté, allusion kafkaïenne à la Shekina de Dieu dans
la tradition juive, serait peut-être l'éclat même d'un désir venu
d'ailleurs. Mais elle ne se donne pas au travail ni à l'âge. Elle est
testamentaire : c'est un baiser de la mort. Elle n'apparaît
qu'au moment où la porte se clôt devant le mourant, c'est-à-dire au
moment où la demande s'éteint, non d'elle-même, mais par manque de
forces vitales pour la soutenir. Alors s'accomplit la séparation. Alors le
gardien se penche pour crier à l'exténué quelle est la nature de son
attente : “Cette entrée n'était faite que pour toi. Maintenant je
m'en vais et je ferme la porte.” En attendant cette dernière heure,
l'écriture demeure. Son travail, en la région d'entre-deux, joue sur
l'inacceptable et insurmontable division. Il dure (il durera) toutes les
années qui s'étendent depuis la première demande que l'homme de la
campagne adresse au gardien de son désir, jusqu'à l'instant où
l'ange se retire en laissant le mot qui met fin à la patience. Pourquoi
écrit-on en effet, près du seuil, sur le tabouret désigné par le récit de
Kafka, sinon pour lutter contre l'inévitable [1] ? »
Nous avons parlé longtemps, et dru, de tout, tout ce qui me
venait à l'esprit, de plus en plus conquis par cet homme de parole qui
savait aussi trouver les mots. Lorsque je compare la position féminine de
Schreber et celle de Jean de La Croix, dans La
nuit obscure, il répond d'un trait :
« Pour Schreber, il faut être au lieu d'un Tout,
tapisser le ciel et l'univers avec son propre discours, masculin et
féminin en même temps ; mais précisément, il n'y a jamais d'Autre;
enfin, ce qui pour Schreber est fondamentalement terrifiant, c'est
qu'il y ait de l'Autre, tandis que pour Jean de La Croix, ou pour ces
mystiques, au contraire, ce qui articule tous leurs pas, c'est le postulat
de l'Autre. »
Ce n’est qu’à la fin de cet entretien que je lui ai demandé de
participer comme assesseur au jury de ma thèse et c’est la première amitié
qu’il m’a faite. L’année suivante, nous nous sommes retrouvés à Bordeaux pour
la soutenance et, à partir de là, nous avons maintenu jusqu’au bout de sa vie
une relation épistolaire brève mais affectueuse en souvenir de ce qu’il a
appelé « un croisement de marcheurs ».
Nous avons partagé tant d'intérêts… Les siens, universels
et érudits, pouvaient entendre les bribes de ma curiosité téméraire. Croire –
je dirais aussi aimer – sans objet, sans prétendre à l'épuisement de
l'objet dans la croyance, en fut le dernier.
Je découvris durant cette période de thèse ses travaux sur
l'institution, et je compris le sens de notre rencontre, que je
n'articulais pas auparavant. Du« Roman psychanalytique et son
institution
[2] », à «
Lacan : une éthique de la parole
[3] », ou « Jouer avec le feu » (préface au livre de M.
Cifali
[4]), Michel de
Certeau sculptait, avec les outils de la critique littéraire une analyse du
discours psychanalytique et de son institution. Il révélait le déplacement de
Freud, de
l'Aufklärung au roman,
et du roman à la tragédie.
« L'appareil freudien se distingue pourtant doublement
du modèle de la tragédie auquel il a recours. D'abord, il entend repérer
des forces qui articulent le déroulement psychique effectif, et pas seulement
les figures d'un spectacle. Il s'agit d'une représentation, mais
explicative de ce qui se passe. Si le modèle est tragique, son fonctionnement
est historique [5].
»
Pour Certeau, Freud amorce un retour au mythe à partir du
roman, mais se tient en général au stade intermédiaire, « dans cet entre-deux
qu'est la tragédie ». Il s'agit d'un style d'analyse
critique dont la fraîcheur réside, à mon sens, dans une articulation des
dispositifs d'analyse en sciences humaines qui ne sortent de leur ghetto
spécifique que pour nous éclairer, appliquées à un autre discours dont la
proximité ne nous était pas apparue auparavant. C'est ainsi qu'il
situera Lacan dans une « archéologie chrétienne
[6] » : « Alors que la tradition juive s'ancre dans
la réalité biologique, familiale et sociale d'un “corps” présent [… ] le
christianisme a reçu sa forme d'être séparé de son origine ethnique et de
rompre avec l’hérédité. » Le corps est perdu, mis à distance, au profit du
Logos. L'absence de ce corps donnera naissance aux corps ecclésiaux,
doctrinaux ou « glorieux », amorce d'une analyse de l'institution
analytique lacanienne, qui se renforce dans la mesure où le discours se
dé-réalise.
On pourrait se demander quelle rigueur préside à cet exercice
critique dont la méthode ne semble pas interdire le mélange – même savant – des
genres du discours.
La rigueur, ici, n'est pas d'ordre théorique, du
moins n’est-elle pas inscrite dans le champ d'exercice du savoir positif ;
la production discursive se fait dans la quête d'une
clarté interdite aux choses et que la
production même de l'écriture ne parvient qu'à voiler. De là,
l'importance de la croyance, de l'adhésion hors objet. La croyance
rend la quête inévitable, tout en sachant que son objet sera caché par un voile
inexpugnable.
Le principe épistémologique de Michel de Certeau se situe dans
cette aire : établissement de ponts entre les différents discours en « sciences
humaines » ; fiabilité éthique plutôt que scientifique. Nous pouvons y adhérer
sans crainte, dans la mesure où le champ des sciences humaines est davantage
celui de l'expérience que celui de l'expérimentation ; si l'on
peut parler des conditions de possibilité scientifiques de production de
l'expérimentation, on ne peut que parler d'une
éthique de l'expérience.
D'ailleurs, les problèmes des institutions –
psychanalytiques, entre autres – ne font pas appel à l'expérimentation ;
il s'agit de transmissibilité d'une expérience, de témoignage d’un
passage, de maintien de la vivacité d'un discours sous la forme de
questions. En un mot : quelle « pédagogie » instaurer pour la formation des
analystes et la transmission du discours psychanalytique ?
Au temps présent, les institutions se forment à partir
d'un corpus doctrinal qui les légitime. On invoque des principes
épistémologiques : « continuité » freudolacanienne ou « rupture »
paradigmatique. Quels que soient les efforts de tels dispositifs, ils ne
peuvent pas parvenir à cette clarté testamentaire qui préside à la quête
d'une personne. Pour la personne, face à l'expérience, il ne saurait
s'agir de ligne doctrinale. Elle a à faire face à son expérience entière,
sans hiérarchie d'importance, ni objectivation signifiante. La vérité
d'un enchaînement signifiant n'est que singulière et
subjective.
« … La psychanalyse ne se soutient que grâce aux
“résistances” qu'elle y rencontre et, définie encore par l'idéologie
d'une culture, au “supposé-savoir” dont elle s'accrédite pour jouer
(de) ce qu'elle fait croire [7]… »
Cela en dehors de l'a-priori de l'unité individuelle, du
privilège de la conscience et du mythe de l'éducation. Aux prises avec la
question de la transmission, l'enseignement de la psychanalyse serait
:
« … Ce que la psychanalyse cache ou refoule d'elle-même.
Dès lors, il n'y aura pas de pédagogie psychanalytique sans une critique
de ce qui est pédagogique dans la psychanalyse [8]. »
Si, pour l'analyste praticien, les congrès sont parfois
des défouloirs, sortes de « repos du guerrier » où il se délasse de
l'écoute au profit du brillant d'une parole publique, la question de
l'enseignement de l'analyse va au-delà, car il ne s'agit pas
d'une aire de repos, mais de la question des résistances, de la prise de
parole et du désir agissant dans le procès pédagogique. Le silence, guetté
comme un signe dans la cure, ne peut pas se muer en logorrhée à la tribune,
pour servir un conservatisme social à l'œuvre dans le champ freudien « et
qui l'organise encore à son insu
[9] ».
Au fond, pour Certeau, ce qui est à ses côtés nous parle mieux
de la chose que son analyse même. Cette perspective structurale, au-delà des
formes, structurale au sens où le discours structure le monde pour ceux qui se
trouvent habiter le langage, le mène de la mystique à la linguistique, en
passant par l'histoire et la psychanalyse. Il garde toujours, comme une
croix, cette liberté de la pensée qui conduit non pas à la chaire des savants,
mais à la grisaille du quotidien.
Tel est le destin de la quête mystique, et l’université ne s’y
est pas trompée qui ne sut intégrer son discours qu’en 1984 à l’EHESS, mais son
désir n’était pas inscrit dans la répétition inlassable du discours
universitaire. Il fallut ce « goût du folklore des Californiens », selon ses
propres mots, pour qu'il occupât un poste de titulaire à l'université
de Californie à San Diego.
Il n'y a rien à dire de ces faits, la question qui taraude
Certeau n'est pas positive au sens universitaire, elle ne correspond même
pas à une envie, il ne s'agit pas d'une décision individuelle,
c'est une question de sujet à laquelle il ne peut pas échapper : il
s'agit d'une pratique de la littérature comme pratique du désir.
Nulle attente dès lors quant à l'objet, seule cette clarté annonciatrice
d'une fin qui, pour lui, est arrivée le jeudi 9 janvier 1986.
Il nous laissa alors, entre les lèvres, l'envie d'une
dernière question, le regret d'un dialogue inachevé.
Notre entretien reste d’actualité par la pertinence de son
questionnement sur la différence hors sexe, mais aussi parce qu’il situe, au
commencement, une ségrégation qui supprime l’explosion de haine par
l’instauration de la différence, non sexuelle, du deux : père et fils.
Ignacio Gárate : Je
voudrais commencer par une question qui peut paraître banale, mais dont je
pense qu’il faudrait éclaircir le sens, du moins celui que vous proposez, à
savoir l’application de la psychanalyse à la littérature, par exemple, pour
quoi faire ? Quel serait son intérêt ?
Michel de Certeau : À
mon avis, il ne s’agit pas d’une application. Dès le début de son œuvre,
c’est-à-dire en commençant les Études sur
l’hystérie, Freud, déjà, dit qu’il est surpris par sa découverte
psychanalytique et que le discours scientifique proportionné à cette découverte
l’oblige à quitter le discours scientifique et le déporte vers ce qu’il appelle
le style des romanciers et des poètes; autrement dit, il y a quelque chose dans
la nature même de l’expérience analytique qui est de type littéraire. Et je
pense que c’est quelque chose qui est marqué dès le début de l’œuvre de Freud,
qui va s’accentuer d’ailleurs au fur et à mesure de la vie de Freud, et à la
fin, pendant ses vingt dernières années, le personnage central, ce n’est ni le
client ni l’inconscient, c’est l’écrivain, c’est l’écriture. Au fond, on
retrouve exactement la même chose chez Lacan : le début de la carrière de
Lacan, même avant sa thèse, c’était de déceler, dans les processus psychotiques
qu’il analysait, ce qu’il appelait des schizographies, c’est-à-dire des procès de type
littéraire qui, disait-il déjà, sont absolument du même type que des procès du
surréalisme, etc. Autrement dit, je pense que dans la psychanalyse, il y a une
découverte, on pourrait dire une redécouverte de la littérature en tant que
problème théorique. Dans cette perspective, on pourrait dire que Freud, c’est
le renouveau de la rhétorique ; la Science des
rêves, c’est justement l’analyse d’un certain nombre de procédures
productrices de représentations et ces procédures sont de type rhétorique : la
condensation que l’on dit métonymie, la métaphore, etc. Une redécouverte de ce
qu’on appelait, jusque-là, les figures de rhétorique et dont on avait perdu la
signification pour en faire simplement des sortes de classifications des
ornements du langage. Une redécouverte de ce champ-là comme formalité de
pratiques organisatrices de représentations et aussi comme jeu, dans le champ
du langage, de quelque chose qui ne relève pas de ce qu’immédiatement ce
langage énonce, annonce. De ce point de vue, je ne dirais pas qu’il y a un
problème de l’application de la psychanalyse à la littérature, je dirais plutôt
que la théorie psychanalytique est fondamentalement de type
littéraire.
I.G. : Si la
psychanalyse n’est pas extérieure à la littérature, et réciproquement, cela
veut dire que les ornements du langage ne sont pas seulement des ornements,
mais qu’ils disent quelque chose en eux-mêmes.
M. de C. : C’est un
jeu de l’Autre dans la langue, avec quelque chose qui est très intéressant et
c’est, pour le dire bêtement, le rapport à une dimension de réel. J’avais
essayé d’analyser ça dans un texte que j’ai publié, « Le roman psychanalytique
et son institution »; justement, l’institution dans le champ analytique tend à
répondre à l’interrogation qui se pose au discours à partir du moment où le
discours est dégagé de sa valeur d’expression de réel. Il y a donc quelque
chose concernant l’extériorité du langage qui va être pris en charge sur des
modes politiques, et d’ailleurs extrêmement difficiles, par l’institution. J’y
disais que la conception du discours chez Freud est de type mallarméen, mais il
y a une question qui concerne la réalité de l’histoire qui va être représentée
par le rapport que ce discours mallarméen de Freud entretient avec l’opacité
têtue, politique, rusée, constituée par l’institution.
I.G. : En ce sens,
vous ne rejoignez pas les personnes qui font du discours de la psychanalyse une
méthode de critique littéraire, par exemple les travaux de C. Mauron
[10] qui donnent lieu à la
psychocritique ?
M. de C. : Ce n’est
pas exclu; ça dépend de ce qu’on appelle « méthode de critique littéraire ». Si
vous voulez, on pourrait partir du fait, pour ne retenir que quelques
monuments, que la moitié de l’œuvre de Freud et les deux tiers de l’œuvre de
Lacan sont consacrés à des œuvres littéraires. Est-ce que par là on a une
méthode d’analyse de textes littéraires ? Oui et non ! Le problème posé par
cette idée de méthode, c’est la volonté de maintenir à un texte littérairele
statut objectiviste que lui ont donné deux siècles de tradition depuis
l’Aufklärung, c’est-à-dire depuis
qu’on a élaboré un type de scientificité qui a rangé comme son extériorité ce
qu’on s’est mis à appeler la littérature. La littérature, c’est le reste d’une
figure historique de la science. Mais dans la mesure où Freud rompt avec cette
conception de la scientificité, il rompt aussi avec cette théorie de la
littérature, enfin, disons, avec cette position historique de la littérature.
En s’établissant, justement, sur cette frontière, il n’obéit ni à ce qui
caractérisait cette scientificité, ni à ce qui caractérisait cette conception
de la littérature. Alors, ce que je reprocherais à un certain nombre
d’applications de la psychanalyse à la littérature, c’est de restaurer
simultanément dans Freud, ou dans la tradition freudienne, une conception
scientiste de la psychanalyse et une conception, je dirais, positiviste de la
littérature.
I.G. : Voilà ! Parce
qu’avec cela, vous me faites penser que le discours de la psychanalyse a été
fondateur de quelque subversion.
M. de C. : Absolument,
oui !
I.G. : Subversion qui
va à l’encontre de cette approche d’analyse littéraire technique, positive,
etc. Alors, dans
La fable
mystique
[11], vous faites aussi référence à cette conception «
autre » de la psychanalyse et vous rompez, d’une certaine manière, avec cette
idée que l’on pouvait avoir de la mystique comme quelque chose qui aurait trait
à l’ineffable, quelque chose dont on ne pourrait rien dire, une sorte
d’approche spiritualiste qui serait définie par la « transe » dont on ne
pourrait rien dire. Et vous arrivez à dire que, dans la mystique, un peu comme
dans la progression dont peut parler Thérèse d’Avila dans « Les demeures
intérieures
[12] »,
c’était une approche qui avait aussi ses paliers, soit une topologie.
M. de C. : Le problème
de l’ineffable se retrouve tout autant, quoique sur un autre mode, dans le
champ analytique. Je veux dire que c’est la possibilité de constituer une
scientificité sur la définition d’un objet. C’est l’objet qui est fuyant.
Justement parce que, dans un cas comme dans l’autre, le problème qui organise
cette science-là, ce type-là de science, c’est la question du sujet.
L’ineffable, c’est le sujet; et c’est ce qu’on retrouve aussi bien dans la
mystique que dans l’analyse. Ce qui n’empêche pas des aspects de scientificité
qui sont représentés par l’organisation de procédures contrôlées, c’est-à-dire
des méthodes d’analyse, etc. Mais l’objet, lui, n’est pas saisissable. C’est ça
l’ineffable. Dans cette perspective, tous les mystiques ont récusé qu’on
identifie la question du sujet ou la question mystique, c’est-à-dire la
question du sujet défini par un Autre qu’on ne peut pas objectiver, par
l’extase ou par des phénoènes psychologiques ; l’extase, c’est une sorte
d’épisode tout à fait secondaire ; on pourrait dire que c’est comme le mur du
son ; quand on passe d’un espace à un autre espace, de l’organisation d’un
monde d’objets à la question du sujet, alors il y a sur la frontière des
séismes comme le mur du son quand on change de vitesse. L’extase ou des
phénomènes psychiques ou physiques, etc., marquent cette frontière-là. Mais
tous les mystiques ont toujours ditque s’arrêter à ces épisodes de changement
d’espace, pour filer ma comparaison, c’est se tromper complètement sur ce
qu’est la mystique. La mystique au contraire va toujours plus loin et tend vers
ce que l’un des grands mystiques de la fin du Moyen Âge, Ruusbroec
[13], appelait déjà « la vie
commune », l’ordinaire. D’ailleurs, c’est aussi à cela qu’aboutit normalement
une analyse. C’est la vie grisaille, la vie de tous les jours, mais vécue et
pensée théoriquement autrement.
I.G. : En ce sens, il
y a quelque chose de très curieux qui se passe par exemple chez Jean de La
Croix. Ce dernier, qui, dans
La nuit obscure de
l’âme, se met dans une position féminine pour être, en quelque
sorte, une femme qui va être la maîtresse de l’aimé, et qui ensuite donne une
explication de son poème, une explication dans laquelle je dirais qu’il «
rationalise ». Alors qu’il y a un problème dont vous parlez dans votre livre
aussi, c’est la
shekina
[14] de Dieu, c’est-à-dire ce
caractère féminin de Dieu le Père. Est-ce que l’on pourrait retrouver un
certain parallélisme entre la
shekina
et cette intuition de Jean de La Croix lorsqu’il se met en position féminine à
côté de Dieu ?
M. de C. : Alors là,
on pourrait dire justement qu’il y a quelque chose qui est assez intéressant,
assez fondamental même, et c’est que ce temps, cette élaboration théorique
mystique, a été essentiellement le fait d’expériences féminines, et tendait à
rappeler, par le fait d’expériences féminines, qu’il y a quelque chose qui ne
dépend pas de la différence sexuelle, bien que l’on ne surmonte jamais une
problématique du « deux », c’est-à-dire de la différence ; mais que la
différence n’est pas fondamentalement de type sexuel. Et ça, on pourrait le
retrouver, par exemple, je ne sais pas, dans un certain nombre d’évocations
faites par Lacan en ce qui concerne l’âme, dans Encore ou dans d’autres textes, mais je veux
dire qu’il y a plusieurs types de définition qu’on peut donner de l’âme, enfin
que l’on peut reconnaître dans Lacan en ce qui concerne l’âme. Il y en a avec
lesquelles je ne serais pas absolument d’accord, par exemple : « L’âme, c’est
ce qu’on pense du corps », affirmation qui en même temps met en cause une
question de symbolique qui est constitutive de corps. Mais, je retiendrai
plutôt une orientation qui consiste chez Lacan, par exemple à dire : « L’âme,
c’est ce qui tient tête à l’intolérable. » Au fond, une sorte de principe
éthique, et Lacan à ce moment-là dit : c’est hors sexe.
I.G. : Principe
éthique qui ne se résumerait pas à une éthique du Bien.
M. de C. : Non ! Ce
n’est pas une morale; le principe
éthique, c’est une ouverture d’espace qui n’est autorisée par aucun fait. Il y
a un monde sur lequel il faut être lucide, qui est organisé par un certain
nombre de données, et le principe éthique est quelque chose qui ouvre un avenir
sans être autorisé par des faits.
I.G. : un espace pour
la durée ?
M. de C. : Un espace
pour le défi ou pour le poème…
I.G. : Alors, un
espace pour la tuchè comme rencontre
inespérée ?
M. de C. : Non !
Plutôt une lutte contre le destin. Ça, ça n’est pas sexuel, et je pense
justement que cette espèce d’oscillation entre un dieu masculin et un dieu
féminin, ou dans la position de Jean de La Croix comme vous le disiez, ou chez
beaucoup de mystiques qui sont tantôt masculins, tantôt féminins, qui met en
cause quelque chose qui est à la fois le maintien d’une différence toujours
organisatrice, une théorie du deux et, d’autre part, une relativisation du
caractère sexuel stable de cette différence. Il y a quelque chose d’autre qui
est en jeu, là.
D’ailleurs, un certain nombre de recherches contemporaines dans
le champ de la psychanalyse le retrouvent, on peut dire par exemple que ceci
n’est pas sans analogie avec ce que Michèle Montrelay appelle « l’ombre
[15] ». Ce qui, au fond, met
en cause aussi un problème très important dans la psychanalyse, à savoir que la
psychanalyse a misé globalement sur la division :
analytique, ça veut dire couper, découper,
articuler, pouvoir articuler quelque chose qui vient. Il reste le problème de
savoir pourquoi ça vient, qu’est-ce qu’il y a, ce qui est un problème qui
concernerait le moteur ou la pulsion ou, en tout cas, de l’un qui arrive.
Qu’est-ce que c’est que ça ? C’est précisément une question sur laquelle on
s’interroge et qui était centrale chez ces mystiques. C’est la question du
vouloir-vivre ; il y a un certain lien entre la question de cet « un » ou de ce
qui fait mouvoir et puis, d’autre part, la question de l’âme, ou la question de
l’ambivalence, je dirais de l’instabilité de la sexualisation par rapport à ce
problème. Ce que la psychose dévoile, d’une certaine façon. On peut dire que
toute la méthode thérapeutique de Gisela Pankow ou d’autres, pose le problème
d’un traitement analytique quand on ne peut pas compter sur la différence
sexuelle ou qu’elle n’est pas encore marquée.
I.G. : Est-ce que vous
faites une différence entre la position féminine de Schreber, qui pouvait être
déterminée par le prénom de son père Gottlieb, et celle de Jean de La Croix
?
M. de C. : Oui, je
crois que cela n’a aucun rapport, parce que, justement, pour Schreber, c’est la
négation de cette différence. Schreber, il faut qu’il soit dans la place où il
y a tout et qu’il tapisse, comme ça, le ciel et l’univers de son propre
discours, à la fois masculin et féminin; mais, seulement, il n’y a jamais
d’Autre. Ce qui est fondamentalement terrifiant pour Schreber, c’est qu’il y
ait de l’Autre, c’est abyssal. Tandis que, pour Jean de La Croix ou pour ces
mystiques, au contraire, ce qui articule toute démarche, c’est le postulat de
l’Autre.
I.G. : Comment
entendez-vous l’expression de Lacan dans le séminaire XI : « Dieu est
inconscient » ?
M. de C. : Il faudrait
savoir ce que veut dire inconscient. Lacan dit beaucoup de choses, beaucoup de
boutades aussi. On pourrait dire par exemple, pour entendre cet énoncé, que
Dieu a, dans l’hypothèse mystique religieuse des XVI
e et
XVII
e siècles, le rôle et la fonction qu’a l’inconscient
chez Freud. Qu’est-ce que c’est, l’inconscient ? C’est une hypothèse
nécessaire, relative à un certain nombre de fonctionnements. Il faut, pour
l’élaboration de ces fonctionnements, de ces procédures psychanalytiques, une
espèce d’horizon et de champ relativement auquel ce soit possible. Dans cette
perspective, on pourrait dire que l’inconscient est pour Freud ce que
Utopia
[16] est pour Thomas More : un espace où
pouvoir déployer ces procédures.
Dans cette perspective, on pourrait dire : Dieu est à la
mystique ce que l’inconscient est à la psychanalyse. Maintenant, si on prend
littéralement l’énoncé : Dieu est
inconscient, vous avez aussi un certain nombre de théories mystiques, à
commencer par Jakob Boehme, qui disent « Dieu a commencé par une espèce de
fureur complètement aveugle » ou « au début il y a la haine », une pulsion qui,
dans la théorie de Jakob Boehme et pour la prendre comme exemple, est une
espèce de violence qui va donner lieu, petit à petit, à une distinction, à une
différenciation où il y aura un Père et un Fils, mais qui est déjà un phénomène
secondaire par rapport à cette haine originelle. Ainsi, on pourrait dire : Au
commencement, il y a l’inconscient. Une espèce d’aveugle pulsion.
I.G. : Dans le
prologue que vous faites au livre de Mireille Cifali,
Freud pédagogue ?, vous dites que
parler de psychanalyse en dehors du champ de la clinique, c’est sauvegarder
cette hypothèse qui donne naissance à la psychanalyse. C’est-à-dire sauvegarder
le fait qu’il y a des choses qui ne sont pas expliquées. La clinique pourrait
aboutir à dire que l’on a expliqué l’inconscient et que, d’une certaine
manière, ceux qui en parlent dans un autre champ, sans être à proprement parler
des « applicateurs », sauvegardent cette ouverture à de l’inexpliqué.
M. de C. : Oui, c’est
en effet un problème général, mais qui joue aussi dans le cas de la
psychanalyse. L’élucidation d’un certain nombre de pratiques contrôlées, qui
ont donc forme thérapeutique et qui deviennent des interventions, postule toute
une série de paradigmes globaux et aussi de champs globaux. Par exemple, dans
la psychanalyse, il y a quelque chose qui fonctionne sur une hypothèse
occidentale qui n’est jamais prouvée et qui n’existe pas dans bien d’autres
cultures, à savoir qu’il doit y avoir de la parole, ça doit parler. Tout
analyste est dans une relation avec quelqu’un et dit : Il y a quelque chose
dans ce discours qui parle. Voilà le
postulat, quelque chose d’autre qui
parle. Ce postulat, qui est complètement occidental, est totalement nul,
c’est-à-dire non recevable, quoique indécidable, dans une perspective hindoue.
C’est une espèce de condition de possibilité indéterminable pour toute une
série de procédures contrôlables, qui elles sont décidables, etc. Dans le champ
analytique, on a ça constamment.
I.G. : Une dernière
question, qui serait : Tout de même, l’Amérique est bien le représentant de la
science positive… Freud aurait dit en y arrivant : « Je leur amène la peste »;
de cette peste éventuelle, ils ont fait une espèce de bacille qui se soigne
avec des antibiotiques de parole. Et vous, vous avez choisi l’Amérique,
pourquoi ?
M. de C. : Je n’ai pas
choisi l’Amérique, j’ai fait des expériences en Amérique. J’y suis comme
travailleur immigrant dans un lieu particulièrement étrange, la Californie et
le sud de la Californie, parce que ce n’est pas exactement l’Amérique. Je crois
que la véritable coupure du monde occidental actuel, ce sont les Rocheuses et
pas l’Atlantique. L’Est américain ressemble beaucoup à l’Europe et, par contre,
la Californie, ce pays qui est la troisième ou quatrième puissance économique
du monde et qui est encore un pays immigrant, qui n’a pas de racines – plus de
la moitié de la population n’est pas née là–, représente une espèce
d’expérience sociale extraordinairement surprenante, la naissance d’une société
à elle-même, sur la base d’une instabilité des identités et donc d’une
prolifération des pratiques intercollectives, une sorte de réseau brownien de
compétition où chacun vaut ce qu’il produit et non ce qu’il est.
C’est en effet une expérience assez étrange, extraordinaire,
mais qui n’est pas pour moi l’adoption – enfin, ça pourrait l’être d’ailleurs,
mais ce n’est pas le cas – d’une nouvelle citoyenneté ou peut être d’une façon
différente de vivre. Je dirais que ce qui m’intéresse en Californie, c’est ce
lieu de créativité formidable par rapport à ce qui, comme le disaient déjà les
vieux témoins du XVIe siècle, apparaît comme un peu
corrompu, un peu vieillissant dans l’Europe.
Ce vent violent du Pacifique a quelque chose de stimulant et de
rafraîchissant, même s’il a aussi une brutalité, une sauvagerie et une
créativité choquante, qui fait choc. C’est une expérience, combien de temps
durera-t-elle ?Je n’en sais rien.
I.G. : Et c’est une
expérience qui est reçue ?
M. de C. : Oui, ils
ont le goût de l’exotisme, finalement j’en fais partie aussi, comme le
pionnierisme spatial ou la biologie ; je suis à San Diego, dans la capitale
mondiale de la biologie, qui représente aujourd’hui ce qu’était la physique
nucléaire il y a quarante ans, qui est en train d’être bouleversée. Il y a
aussi une espèce d’intérêt, justement, pour de l’innovation, même s’il faudrait
tempérer cela par des questions qui concernent la récession économique aux
États-Unis comme partout, et quantité de problèmes de pouvoir.
Globalement, il y a un intérêt pour ce qui ouvre un autre
espace. Je participe à ce style californien de
facto, bien que je n’y participe pas subjectivement. Ce contraste
même fait partie de ce qui intéresse la Californie du Sud.
I.G. : Jamais
l’Espagne, alors ?
M. de C. : Ça, c’est
très différent; au fond, j’ai surtout connu l’Amérique latine, j’ai beaucoup
travaillé au Chili, en Argentine, au Brésil. L’Espagne a plutôt été pour moi le
lieu d’un travail historique concernant le XVIe siècle ou
le XVIIe. Je suis donc allé un certain nombre de fois en
Espagne et je pense qu’il y a quelque chose d’absolument fascinant dans la
fermentation espagnole; peut-être quelque chose aussi qui reste mystique par
cette proximité que la lutte entretient avec la parole et avec la
mort.
Il y a quelque chose dans l’expérience espagnole qui, au niveau
littéraire, au niveau de la vie sociale, est énorme et peut-être, d’ailleurs,
pour cette raison même, si fréquemment refoulé par le reste de l’Europe. Parce
que c’est un scandale de voir, par exemple, l’insuffisance de l’information
française en ce qui concerne l’Espagne.
I.G. : Je vous
remercie.
[1]
M. de Certeau,
La fable
mystique, Paris, Gallimard, 1982.
[2]
René Major, dans « Géopsychanalyse, les souterrains de
l'Institution », Paris,
Confrontation, 1981. Cf. l’édition définitive de
Luce Giard,
Histoire et psychanalyse, entre
science et fictions, Paris, Gallimard, « Folio histoire »,
2002.
[3]
Dans
Débat, n° 22,
Paris, Gallimard, novembre 1982. Cf. l’édition définitive de Luce Giard,
ibid.
[4]
« Jouer avec le feu »
,
dans Mireille Cifali,
Freud pédagogue
?, Paris, Inter-Éditions, 1982, p. 9.
[5]
« Le roman
psychanalytique et son institution », dans
Géopsychanalyse…, op. cit.
[6]
« Lacan, une éthique
de la parole
», Débat, op.
cit.
[7]
La fable mystique, op.
cit.
[8]
« Jouer avec le feu »,
op.
cit., p. 9.
[10]
Comme le dit Pierre-Marc de Biasi, C. Mauron cherchait à
réduire l’hétérogène (les différences entre les textes de l’écrivain) à
l’homogène (la métaphore obsédante qui dit la même chose sous des formes
différentes). La « textanalyse » génétique cherchera, en un même point du
texte, à débusquer ce que les brouillons de ce fragment contiennent
d’hétérogène, en quoi leurs différences permettent au critique de « déjouer les
trafics de la censure » (Bellemin-Noël). Dans une telle perspective, les
brouillons, les manuscrits seront conçus comme une extension utile de ce sujet
problématique qu’était le texte. Le texte présentait la difficulté de n’offrir
au textanalyste que des conditions très limitées pour l’exercice de «
l’association libre » qui permet d’interpréter. Les brouillons seront
l’occasion de construire les chances d’une psychocritique plus proche de la
relation analytique qui offrirait quelquefois à l’herméneute ce « mot nouveau »
dont s’enrichit l’interprétation des phénomènes inconscients. Une telle
conception consiste à faire de l’avant-texte un véritable « sujet », une sorte
d’équivalent du « patient », qui accumule lapsus, lacunes, oublis, actes
manqués et défaillances, et rend manifestes ces dysfonctionnements du discours
par lesquels le désir pourrait (comme dans l’expérience de l’analysant sur son
divan) se laisser deviner à la faveur des associations libres qui permettent de
suivre le glissement d’une concaténation verbale à une autre jusqu’à la formule
latente où le désir s’énonce intempestivement. Avec la poétique et la
sociocritique, la psychanalyse a été l’une des premières approches critiques à
s’impliquer dans la voie génétique (P. Bellemin-Noël, J. Willemart) ; elle
constitue toujours un champ d’étude central pour la théorie de la genèse (D.
Ferrer).
[11]
La fable mystique,
op. cit.
[12]
Thérèse d’Avila,
Œuvres
complètes, trad. des Carmélites, rééd. en 4 vol., Le Cerf,
1982.
[13]
Jan Van Ruusbroec ( 1293-1381). Maître spirituel dont les
leçons inspireront la
Devotio moderna,
il a donné ses lettres de noblesse à la littérature néerlandaise, et, avec
L’ornement des noces spirituelles, un
des chefs-d’œuvre de la littérature mystique chrétienne. Il prolongeait la
mystique rhénane, tout en adoptant, avec le vocabulaire essentialiste, un mode
d’approche plus traditionnel que celui de Maître Eckhart, de Tauler ou de Suso
(source E.U.).
[14]
Shekina signifie en
hébreu « demeure » ; dans la
Kabbale,
en tant que dixième et dernière
sefira, elle représente le principe féminin du
monde divin, elle est aussi l’épouse.
[15]
M. Montrelay,
L'ombre et le
nom, Paris, Minuit, 1977.
[16]
T. More,
L’utopie, éd.
et trad. M. Delcourt, Droz, Genève, 1983.