Figures de la psychanalyse
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I.S.B.N.2-7492-0152-7
152 pages

p. 127 à 136
doi: en cours

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no8 2003/1

2003 Figures de la Psychanalyse

Imaginaire et vérité en psychanalyse La triade lacanienne

Antoine Vergote Antoine Vergote, prêtre, psychanalyste et théologien, docteur en philosophie, professeur émérite à l’université de Louvain, est membre d’honneur d’Espace analytique. Il a publié de nombreux ouvrages sur la psychanalyse et sur les rapports entre psychanalyse, philosophie et religion. On lui doit notamment Interprétation du langage religieux (Éd. du Seuil, 1974), Dette et désir (Éd. du Seuil, 1978), Explorations de l’espace théologique (Presses universitaires de Louvain, 1990), La psychanalyse à l’épreuve de la sublimation (Cerf, 1997 ).
Imaginaire et vérité : deux termes abstraits, plus propres à la théorie de la connaissance qu’à celle du psychisme. Ils circulent dans la psychanalyse en France, mais n’appartiennent pas au vocabulaire proprement analytique de Freud. Comme terme psychanalytique, l’adjectif substantivé « imaginaire » fait partie de la triade réel-imaginaire-symbolique introduite par Jacques Lacan au titre de dispositif théorique fondamental, au moins à l’égal des triades inconscientpréconscientconscient et ça-moi-surmoi. Mon intention n’est pas ici d’étudier à fond la triade lacanienne, ni d’examiner l’éclairage nouveau qu’elle projetterait sur les réalités psychiques. Invité à porter un regard de psychanalyste sur les concepts d’imaginaire et de vérité, je dois toutefois rappeler que Lacan oppose imaginaire à symbolique et que, en référence à la linguistique structuraliste, « symbolique » a pour lui la connotation de ce que « vérité » signifie dans l’usage séculaire du mot. « Réel », dans cette triade, est pareil au trou noir dans la cosmologie. L’influence de la théorie de la connaissance « idéaliste » (Kant, mis avec Sade) et la polémique avec le principe trop vulgaire de l’adaptation à la réalité ont déterminé cette conception de « réel ».
Le mot « imaginaire » est dérivé de « image », au sens de la reproduction mentale de ce qui a été vu. Dans la triade de Lacan, l’imaginaire comme registre mental de la perception du visible avait à l’origine –et a gardé pratiquement jusqu’aux dernières années des recherches de Lacan – le sens de la représentation leurrante. Lacan privilégie ainsi une des significations d’« imaginaire » que des éthologistes des animaux (K.A. Lorenz) ont illustrée en étudiant leurs ruses. Par l’assimilation de l’imaginaire à la représentation de ce qui est donné par la perception du visible, Lacan entend analyser les leurres inconscients dans les symptômes en contraste avec le système du langage qui par la parole (« le discours ») les analyse, permet de se libérer du voile des leurres imaginaires et d’accéder à l’ordre « symbolique ».
Pour comprendre Lacan, il est capital de se reporter un moment à son texte analytique inaugural de 1949 : « Le stade du miroir comme formation de la fonction du Je ». Formé par le reflet visible, le Je ne peut avoir qu’une fonction imaginaire de leurre. Sa fonction est donc par nature « aliénante », au point de conduire, selon ce texte, à la paranoïa. À lire cela, on est saisi par une différence fondamentale d’avec la triade ça-moi-surmoi. Bien sûr, il faut être attentif au fait que « moi » traduit mal, ici, l’allemand Ich, qui peut signifier aussi bien Je (l’ego comme pronom personnel dans un énoncé en première personne) que « moi », qui dans « le moi » prend le sens de l’image de la personnalité.
Il n’est pas indifférent, pour leurs conceptions différentes, que Lacan ait commencé ses recherches psychanalytiques par l’étude de la psychose, Freud, par l’écoute des névroses. Après des années d’exploration des névroses, en partie sous l’influence de Jung, Freud a tenté de voir comment ses concepts théoriques pouvaient éclairer la pathologie psychotique, dont la structure est apparemment bien différente. Il a tout de suite compris que « la fonction du Je » est essentielle dans cette différence. Aussi a-t-il rédigé ce texte majeur qu’est Pour introduire le narcissisme. Il « introduit » là un nouveau concept pour rendre intelligible une pathologie non encore étudiée. Mais, comme toujours, le génie de Freud le porte à examiner comment la pathologie peut se former par la déformation d’un moment constitutif essentiel. Ici : la formation du Je. Or, cette formation ne s’explique pas comme dérivée des perceptions visuelles ou tactiles qui précèdent. L’ego (le Je) se forme par « une nouvelle action psychique ». Pour faire bref, disons que pour Freud cette action psychique est de l’ordre de l’assomption personnelle, non pas de l’image en miroir, mais du langage dans l’acte de parole. Les études linguistiques modernes sur les pronoms personnels (E. Benveniste) et sur les actes de paroles (J.L. Austin, D. Evans) illustrent et déploient en fait la thèse qu’affirme Freud. On devine d’emblée qu’en donnant au Je une fonction imaginaire, Lacan devra bouleverser profondément la pensée de Freud.
La pratique et la théorie de la psychanalyse ont incontestablement affaire à la question de la vérité, comme le signale la triade lacanienne. Toutefois, pour universel que soit ce concept depuis l’antique formation de l’esprit rationnel, l’histoire de la pensée nous apprend aussi que ce concept ouvre sur d’insondables mystères de l’existence et du monde et de la vérité ; cependant, le terme implique fondamentalement l’énonciation, par l’ego donc, d’une assertion concernant ce qui est, le réel. Or, le réel, c’est aussi le monde et son propre être dont l’homme cherche à dire en vérité le sens. Aussi, l’étude de la psychopathologie a toujours été accompagnée chez Freud d’un intérêt pour les grandes questions de la vérité des idées sur l’existence et le monde. Comment aurait-il pu en être autrement si l’être humain peut devenir malade, non seulement dans son corps physiologique, mais dans et par ce qui est le cœur de son humanité : désir, langage, angoisse, amour, conscience morale ? Ainsi que, après Freud, Lacan l’a fortement affirmé : on ne clarifie pas, par l’idée élémentaire d’adaptation à la réalité, ces questions dans lesquelles l’homme s’implique par sa nature, pour son bien ou pour son mal. Certes, sur les brisées d’un positivisme étriqué fort répandu dans les milieux scientifiques, Freud a commis des écrits pauvrement positivistes dans sa « psychanalyse appliquée » à l’art, à la religion, aux mythes et aux symboles, à l’origine du langage. Comme il l’a montré dans son étude introduisant le narcissisme, il savait néanmoins fort bien distinguer l’action psychique créatrice d’une nouvelle réalité culturelle et la répétition pathologique, de même qu’il démontrait la différence entre le rite religieux et la « caricature semi-comique semi-lamentable » dans l’obsession, entre le mythe et le délire apparemment mythique. Sinon, aurait-il inventé et construit sa psychanalyse ?
 
À l’écoute de l’analysant
 
 
Mettons un moment entre parenthèses les concepts théoriques et soyons attentifs à ce que l’analyste attend de celui qui s’engage dans la cure parce qu’il a conscience de souffrir déraisonnablement ; j’entends : celui qui a conscience qu’il souffre pour des raisons qui sont en lui, mais non pas dans son corps, des raisons qui sont de lui sans être de lui, comme le sont une pensée, un amour, un énoncé bien personnels. À moins de s’intéresser à la psychanalyse par curiosité intellectuelle, l’analysant sait très bien que ce serait le leurrer que de lui dire, en répétant abstraitement Hegel, que l’homme est un animal malade. Le désir, l’inquiétude, la souffrance, la culpabilité, même l’angoisse sont universellement humains, mais non pas, par eux-mêmes, des maladies au sens propre. Sinon, tout dynamisme conflictuel serait par sa nature maladie et la santé serait la mort psychique. Si le principe (négatif !) du plaisir pouvait par sa logique conduire Freud à cette idée, il s’est bien gardé d’en faire un critère clinique et il s’est rendu compte qu’il avait à repenser son principe de plaisir.
La règle de la cure invite à parler librement et à dire autant que possible ce qui vient à l’esprit et comme cela vient à l’esprit. Dans ce contexte, « librement » signifie : parler en vérité sans refouler ou déformer ce qui au cours des associations se présente à l’esprit. « Vérité » a, ici aussi, le sens qu’a le mot dans la plupart de ses usages : s’énoncer en conformité avec la réalité telle qu’elle apparaît à la conscience du locuteur. Comme toujours, ce qui dans le cas de l’analyse donne à « vérité » sa connotation particulière, c’est l’intention qui dirige la prise de parole; c’est ce que l’herméneutique allemande appelle le Sitz im Leben. L’analysant sera tenté de parler un peu comme un acteur qui se produit devant un spectateur, ou comme un avocat qui défend son client contre une accusation, ou comme le magistrat qui accuse tel autre, ou comme le poète qui communique à l’autre son plaisir esthétique, ou comme le philosophe qui s’interroge sur les énigmes universelles du monde, ou, plus subtilement, comme l’analyste détective qui explore son propre sous-sol. Ces diverses intentions surnuméraires composent également le « transfert » involontaire sur l’analyste d’une attente fondamentale, celle qui fait partie de la pathologie pour laquelle on s’engage dans la cure. On peut appeler « négatives » ces composantes surnuméraires du transfert parce qu’elles sont la mise en œuvre des représentations plus ou moins refoulées qui agissent également dans la pathologie. Entraînés par la parole intentionnellement dite « en vérité », ces éléments de transfert « négatif » font partie du processus thérapeutique. Faut-il interpréter, voire corriger, les expressions de transfert négatif quand elles concernent l’analyste et les interprétations qu’il fait ? Après des années d’expérience et de réflexion, cette manière de faire a prévalu dans la pratique de Freud, et c’est celle qu’il recommande. Lacan a eu le mérite de s’opposer à cette pratique. Dans mon livre La psychanalyse à l’épreuve de la sublimation, chap. II, j’ai examiné de façon critique les arguments de Freud. Ici, je voudrais plutôt me concentrer sur l’intention de vérité qui est censée diriger les paroles en liberté d’association.
 
Vérité personnelle, refoulement, forclusion
 
 
Dans ses discours transférentiels, l’analysant parle avec une mi-conviction. Il ne ment pas, il est convaincu que ses propos sont vrais, mais en s’exprimant librement sans être jugé, il perçoit graduellement, d’une part, le caractère narcissique défensif ou idéalisant de ses propos et, d’autre part, les déformations qui viennent d’un passé personnel au long cours. La vérité personnelle de la parole dans la cure consiste dans un mouvement de la conscience qui ouvre un passé personnel et personnellement recouvert et protégé, et qui, du même coup, crée une voie vers un avenir personnellement à faire.
Tout en insistant sur la nature personnelle particulière de la vérité en psychanalyse, je voudrais souligner que « vérité » a toujours cette structure dynamique de l’esprit qui est tourné vers ce qui est donné (en ce sens : le passé) et vers l’avenir qui est à découvrir constructivement. En science, la vérité d’une théorie se juge d’après sa correspondance avec ce qui est, au sens de donné à l’observation; mais la vérité y implique également que l’esprit se prononce et donc qu’il comprenne ce qu’il recueille dans l’observation, et que, pour comprendre, il construise des concepts qui, comme tels, ne sont pas fournis par l’observation. Bien sûr, l’observation est déjà orientée par des idées théoriques; mais celles-ci ont également été acquises par une compréhension constructive du « donné » du moment. Le mystère du temps est précisément celui de l’esprit qui se meut entre les deux références indissociables : la référence au passé donné et celle à l’avenir que fait l’homme en découvrant le donné. C’est dans cette tension dynamique que se situe également l’« imaginaire » tel que, selon moi, il fait partie de la théorie analytique.
Voir clair, comprendre pourquoi je souffre de manière apparemment anormale, me sentir moins entravé par ce qui survient je ne sais d’où et qui vient contrarier mes intentions, ne plus faire de gestes insensés ou rougir et me tendre sans que je sache pourquoi : ce qu’on entend dans les entretiens préliminaires demeure tout un temps la préoccupation qui soutient la parole de l’analysant. Comme l’indiquent les demandes de la cure, celui qui souffre d’une névrose sait qu’en parlant dans le dispositif analytique il mettra au jour ce qu’il sent être en lui sans être vraiment de lui tel qu’il le désire : aimer, travailler, être avec des amis, éduquer des enfants, être en paix avec Dieu. En lui sans être vraiment de lui : il sent que ce ne peut être qu’un passé personnel qu’il porte en lui comme un facteur actif dont il ignore l’intention. Avec les paroles en liberté d’association, les pensées et les paroles du transfert « négatif » actuellement éprouvées dans la cure entraînent progressivement avec elles les souvenirs des réactions analogues par lesquelles la personne s’est maintenue et s’est affirmée lors d’expériences affectivement importantes, déroutantes et menaçantes. Les dangers étaient différents dans les différents vécus : colère destructrice, plaisir mêlé d’angoisse lors d’une séduction, désir de se déployer devant l’admiration tout en sentant qu’on s’exaltait au-dessus de ses possibilités… Les souvenirs enfouis mais s’imposant indirectement donnent leurs formes spécifiques aux névroses. Le transfert négatif tel qu’on vient de le considérer fait entendre, du côté de l’analyste, la résistance à dire le passé avec sa charge émotionnelle; pour l’analysant, il rend perceptible cette résistance. De part et d’autre, il y a la perception qu’en ces moments conflictuels le sujet aurait dû s’approprier le langage pour se dire à soi-même, éventuellement à un autre, ce qu’il éprouvait comme très pénible à reconnaître, même comme trop contraire à un suffisant bien-être narcissique, trop douloureux pour laisser l’expérience prendre – même préconsciemment – la parole.
Freud a nommé refoulement l’action de refuser à l’expérience les mots pour la dire. Cette métaphore, devenue terme technique, dit très bien l’éloignement actif de soi qu’opère le psychisme animé par le principe de plaisir. On sait que Freud a régulièrement utilisé ce même terme technique pour la psychose comme pour la névrose, tout en sachant que le type et le contenu du refoulement devaient être différents dans les deux cas.
Y a-t-il une autre métaphore plus adéquate ? Lacan a introduit celle de forclusion en lui donnant la signification qu’avait, dans le vieux français, le verbe transitif forclore au sens de : exclure. À lire des textes de psychanalystes dans la mouvance lacanienne, j’ai souvent l’impression que le mot forclusion y a un sens simplement descriptif et qu’il désigne ce qui est exclu du langage. Le propre de la psychanalyse est cependant d’examiner les processus actifs, non directement repérables, qui ont activement produit la pathologie actuelle. Donnons donc à « forclusion » le sens actif de l’éloignement de soi d’une expérience trop pénible et de son rejet hors du langage. « Forclusion » est alors un néologisme qui reprend l’idée de « refoulement », étant entendu que forclusion désigne le refoulement caractérisé par une radicalité qui produit la psychose. Il faut alors spécifier le « mécanisme » (l’agencement dynamique défensif) propre de ce refoulement plus radical; sinon, la répétition du mot de forclusion n’a qu’une vertu dormitive pour la pensée de la psychanalyse. En quoi, dans le travail du refoulement, le langage est-il autrement en jeu dans la psychose et qu’en est-il, dans ce cas, de l’inconscient ?
 
L’inconscient : sans langage ou comme un langage ?
 
 
Freud a découvert l’inconscient dans et par la cure des névroses. Il n’a cessé d’essayer de le penser. Penser l’inconscient, c’est tenter de dire en langage raisonné ce qui par la névrose a été mis hors langage, mais cela d’une manière particulière : cela se prêtait à être dit en se libérant pour un avenir personnellement à faire.
Pour nous qui connaissons l’histoire des conceptions de l’inconscient, il est utile de remarquer que celles qui divergent de Freud tendent toutes à remettre le langage dans l’inconscient. Cela est précisément exclu par Freud, puisque l’origine de la névrose consiste dans l’exclusion hors langage par le refoulement.
En prenant modèle sur le délire psychotique, et en observant des similitudes avec des mythes religieux, C.G. Jung a élaboré sa théorie des archétypes, structures symboliques organisant la nature profonde de la libido. Dans sa perspective, la folie n’est qu’une profonde vérité cherchant à trouver sa voie et sa voix libérées. Notons que, sous l’influence d’un évolutionnisme primaire, Freud lui aussi pensait parfois observer une similitude entre mythe et délire, entre rite et névrose ; mais, en analysant le délire ou la névrose obsessionnelle, il était lucidement conscient de la rupture entre les formes culturelles et celles qui, dans la pathologie, semblaient présenter des traits identiques.
Les surréalistes français des années 1900-1940 avaient, eux aussi, leur conception idéalisante de l’inconscient. En 1925, André Breton proposait de peindre « l’imaginaire » selon le « modèle intérieur », en opposition au modèle extérieur qui portait à figurer « la réalité ». Miró essayait de peindre les formes « imaginaires » en se laissant guider par ses rêves. André Masson, beau-frère de Lacan, aimait laisser prendre forme en lui l’imaginaire naissant dans un « océan émotionnel », et le peindre sans retouches, comme dans un état second. À la recherche de la vraie vérité, de l’imaginaire-vérité, les surréalistes se tournent vers les productions des fous, des enfants et des médiums en état second. On espérait ainsi atteindre et mettre à jour les profondeurs de « l’inconscient ». Car pour les surréalistes, dans l’inconscient, « ça parle », et il faut le laisser s’exprimer dans des « cadavres exquis », dans des figures librement projetées sur la toile ou dans la glaise ou la pierre (voir Anne Egger, Le surréalisme, la révolution du regard, Paris, Scala, 2002).
Une autre manière encore de concevoir l’inconscient est de le penser soit commme des idées pré- ou subconscientes, soit comme les morceaux d’une Gestalt brisée. C’est de cette manière que la psychologie et la psychiatrie ont souvent cherché à interpréter les psychopathologies qu’elles refusaient de réduire à des effets de causes neurobiologiques. La nouvelle Gestalt -psychologie et la phénoménologie de Husserl semblaient aider les non-analystes à repenser Freud en le libérant de ce qui ne pouvait que gêner la pensée philosophique (ainsi Sartre et Merleau-Ponty avant 1958). Certains textes de Freud peuvent d’ailleurs être interprétés en ce sens, surtout sa célèbre métaphore de la pathologie comme un cristal brisé (XXIe des Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse). Par cette métaphore, Freud entendait rendre rapidement intelligible la causalité particulière, personnellement singulière et historique, qui agit dans la psychopathologie. La maladie qui s’installe à l’âge (pré-)adulte reproduit de manière malheureuse un ancien conflit intrapsychique que le sujet avait pu jusque-là résoudre avec suffisamment de bonheur. La métaphore du cristal qui se brise entend illustrer imaginairement que la forme de la pathologie ne survient ni au hasard, ni en raison des faiblesses organiques particulières, mais qu’elle s’établit sur des lignes de fracture que l’histoire personnelle a laissées – recouvertes – dans l’inconscient. La métaphore du cristal brisé condense en fait un élément fondamental de la théorie freudienne. La névrose adulte ne se comprend que par la formation d’un inconscient où le refoulement infantile a précédé la mise possible en paroles personnelles. Mais essayer, en s’appuyant sur cette métaphore, de penser les symptômes de psychopathologie comme des morceaux brisés contenus dans l’inconscient d’une Gestalt, ce serait méconnaître le principe théorique fondamental de la psychanalyse; ce qui est activement sous-jacent au phénomène pathologique, c’est un ensemble de représentations pulsionnelles déjà déformées par le refoulement; non pas des tendances qui attendent d’être intégrées dans un ensemble structuré.
Pour Freud, l’inconscient dont on peut construire le concept, en s’appuyant sur la cure des névroses, n’est ni un « discours » tel qu’il éclate à ciel ouvert dans le délire, ni un ensemble de représentations, qui dans leurs bribes et morceaux rappelleraient l’ensemble structuré du psychisme suffisamment bien formé. Contrairement à Lacan, Freud affirme le plus nettement que l’inconscient n’est pas structuré comme un langage. Par cette formule, Lacan s’était d’abord référé au délire ; puis il en a fait un concept plus général. Je pense qu’ainsi il a aussi cherché à penser l’inconscient en se référant aux conceptions non freudiennes de son époque, celles de la psychiatrie insistant sur « l’automatisme mental » dans la psychose, celle du surréalisme et de C. Lévi-Strauss…
Pour penser l’inconscient tel que la cure de la névrose le donne à entrevoir, Freud a dû procéder négativement : enlever aux représentations inconscientes ce qui caractérise précisément le langage : la structure du temps, la négation, l’identité personnelle des personnages figurant de quelque manière dans les rêves. Toute personne représente le rêveur dans le rêve, mais là, il n’y a pas d’ego comme tel, et donc pas non plus d’autre personne identifiée; c’est en racontant le rêve que l’entrée dans le langage amène à y identifier les personnages. En analysant l’inconscient dont il a dû, par la nécessité de la chose, construire le concept comme le fait un scientifique, Freud l’a quelquefois, malgré tout, considéré comme presque fait de signes linguistiques, « comme un langage » donc. Mais il a constamment corrigé cette idée. En introduisant l’idée du ça (le Es du Es traümt mir, par ex.), il essaye de pénétrer par la pensée ce qui est sous-jacent à l’inconscient tel qu’il est modelé par le refoulement et, en conséquence, déjà négativement retravaillé par la proximité avec le langage du système Pcs-Cs.
Si on ne commence pas par identifier l’inconscient en lui déniant ce qui est absolument propre au langage, il n’est plus possible de comprendre comment le refoulement a pu avoir lieu ; car on ne refoule plus des représentations, au sens fort de refoulement, si on dispose librement de mots pour le dire. On ne comprendra pas non plus comment les symptômes névrotiques sont des formes de compromis entre ce qui a été exclu du langage et ce qui en était si proche que cela pouvait se réfugier dans la forme hybride qu’est le symptôme. Le « compromis », en effet, s’est fait entre, d’une part, ce qui est avant la conscience qui naît avec le langage et, d’autre part, ce qui s’apparente suffisamment à l’ordre du langage pour avoir assez de sens pour être consciemment éprouvé. Le refoulement se fait en effet par un mouvement de défense de l’ego qui a une certaine conscience d’être mis en danger. Finalement, on ne comprendra pas non plus que la cure, en laissant venir et en transformant (sublimatoirement) ce qui a été refoulé, libère la pulsion pour une vérité future, à faire.
Sans approfondir la problématique du ça, je tiens à signaler que c’est dans ce registre psychique que nous pouvons reconnaître, selon moi, l’imaginaire. Comme le rappelle la formation du terme, adjectif substantivé, l’imaginaire est d’abord l’ensemble des représentations telles qu’elles ont imprégné le psychisme au gré des contacts perceptifs-libidinaux avec le monde, les autres et le corps propre. L’imaginaire ainsi entendu se prête à être personnellement assumé et significativement ordonné par le langage et par la parole en première personne. Encore présent dans la déformation des symptômes, l’imaginaire demeure actif et, libéré dans et par la cure, il s’introduit dans la parole consciente et rend celle-ci signifiante. Les virtualités d’action, de plaisir, d’affirmation de soi, de liens affectueux encore plus ou moins présentes dans l’imaginaire déformé par la répression ouvrent sur l’avenir personnel que n’alourdissent plus autant les souffrances aveuglement répétitives. Libéré par la parole en liberté d’association, l’imaginaire est en prise sur le réel et lui confère les valeurs symboliques où se trouvent les ressources de la jouissance. Dans mon ouvrage sur la sublimation, aux chapitres IV et V, je me suis expliqué sur ces questions.
Dans la psychose, le refoulement a plus radicalement éloigné les représentations premières de la conscience, autrement dit : de la reprise possible dans le langage personnellement parlé. On l’observe déjà dans la manière abstraite de penser et de parler, loin du concret donc qui raviverait les brûlures anciennes. J’ai entendu un patient schizophrène exprimer magnifiquement l’idéal du langage délibidinisé et donc, autant que possible, éloigné des anciens et toujours souterrainement incandescents foyers de conflits destructeurs : « Il faudrait pouvoir mathématiser les mathématiques. » L’idéal d’un structuralisme pur et dur !
Comment penser l’inconscient qui, dans la psychose, garde les traces des représentations libidinales archaïquement refoulées, non pas déformées par des conflits, mais enterrées, tout en étant constamment revivifiées ? Seule la psychanalyse de cas de schizophrénie encore suffisamment mobile peut répondre à cette question.
 
Vérité
 
 
L’idée de vérité est présente de plusieurs façons dans la psychanalyse. Elle est tout d’abord présente dans le contrat explicite ou implicite de l’engagement dans la cure, de manière solidaire de la part du patient et de l’analyste. Le patient entend parler en liberté, c’est-à-dire, sans autre préoccupation que de dire ce qui lui vient à l’esprit, cela même en traversant les souffrances très personnelles que cette entreprise comporte régulièrement et inévitablement. L’analyste pour sa part, dans sa « neutralité », c’est-à-dire son abstention de tout jugement sur ce que l’analysant dit et raconte, représente les deux dimensions du temps de la cure en action. D’une part il sollicite, également en interprétant, la parole en vérité sur le passé et sur le présent. D’autre part, par sa confiance, l’écoute neutre et bienveillante oriente l’analysant vers son avenir personnel possible et à faire. Cette double tension de la parole dans la cure est constitutive de la vérité personnelle de l’analysant. Cette tension du temps est analogue à celle de la vérité dans la philosophie et dans la science; la vérité y implique en effet, d’une part, l’attention à ce qui est donné et observable et, d’autre part, la construction des concepts qui font comprendre et dire en vérité le phénomène donné. Dès lors, le concept de vérité s’applique aussi à la psychanalyse comme théorie du psychisme et de ses avatars pathologiques. Seules des conceptions d’un positivisme étriqué, nulle part vérifiées, pourraient dénier à la psychanalyse cette vérité. Parler à ce propos de fiction relève d’une théorie imaginaire de la connaissance.
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