2003
Figures de la Psychanalyse
Recherches cliniques en psychanalyse
[*]
Guy Jehl
La revue Psychologie
clinique en est à sa sixième année d’existence.
C’est une revue ouverte aux praticiens et aux chercheurs. Elle
est liée aux recherches universitaires en psychologie, psychiatrie et
anthropologie. Ses comités de lecture et scientifique regroupent des
universitaires de plusieurs laboratoires (Paris VII, Paris X, Paris XIII,
Rennes, Aix-Marseille, Nancy, Rouen, Besançon, EHESS, Laboratoire
d’anthropologie sociale, IRD ). Son projet, qui est d’illustrer et de défendre
la démarche clinique en sciences humaines, inclut nécessairement une centration
sur la recherche clinique en psychanalyse et prend position contre le
réductionnisme psychologique et scientiste en clinique.
Cette forme d’engagement, bien articulé dès la « plate-forme »
du premier numéro, « Cliniques : tension(s) et filiation(s)», paru en juin
1996, trouve ici à s’illustrer pleinement. Ce numéro, « Recherches cliniques en
psychanalyse », ne se limite pas à une énumération des recherches cliniques, il
s’ouvre par une réflexion d’envergure concernant les conditions de la recherche
clinique en psychanalyse. Cette contribution, originale et rigoureuse, signée
par R. Gori, C. Hoffmann et O. Douville, prend acte des nécessaires dialogues
entre psychanalyse et science. Il ne s’agit pas d’embrigader le psychanalyste
(et la psychanalyse) dans des diatribes contre « la science », mais bien de
situer comment la psychanalyse ne se réduit pas au scientisme en vogue dans les
managements comportementalistes et psychothérapeutiques qui se veulent
triomphants dans de nombreuses universités de médecine et de psycho-logie. Il
s’agit bien d’affirmer que la recherche clinique en psychanalyse atteste que
toute recherche authentiquement psychopathologique provient de la clinique et
ne saurait se réduire à des recherches sur la clinique. On notera, au passage,
avec les trois auteurs de cette brillante introduction, que trop de recherches
sur la clinique, préludes et prétextes à bien des techniques d’évaluation
réductrices des actes de parole, se sont coupées des avancées les plus nettes
des sciences du langage, puisque ces dernières se sont émancipées de la double
et injustifiée contrainte de la signification et de la référence. Il fallait
alors rappeler le lien entre parole et réel (pas seulement entre signe et
réalité) et montrer, dans une interdisciplinarité non confuse, ce qu’est le
réel pour la psychanalyse et en quoi il diffère du réel des physiciens, du
moins dans les modalités de son écriture et de sa présentification.
Il devenait alors possible de dégager, à partir des opérateurs
du symptôme, du savoir, de la vérité et du langage, ce qui peut spécifier la
recherche psychanalytique, puis d’indiquer que cette recherche doit aujourd’hui
relever deux défis :
- celui des nouvelles formes de la demande sociale au soin
psychanalytique, voire à la capacité des analystes à dire quelque chose sur
notre surmodernité. On sait bien que le vif d’une invention psychanalytique
solidaire d’une anthropologie des mondes contemporains (M. Augé) se joue aussi
par et dans cet enjeu. On aimerait que les psychanalystes ne se sentent pas
obligés de se réduire et de nous réduire au catastrophisme, en agitant cette
bonne vieille ritournelle du « déclin du père ». On situe bien aussi qu’une
extension des possibilités de la métapsychologie à décrire le fonctionnement
psychique se fera à partir du moment où les cliniciens pourront écrire à partir
de situations cliniques extrêmes éloignées du cadre « traditionnel » du
dispositif de la cure;
- le second défi concerne la place de la psychanalyse et des
psychanalystes dans des institutions qui appartiennent à la communauté
scientifique (l’Université) et qui sont des lieux de formation de
cliniciens.
Ce numéro, riche et dense, pas toujours facile d’accès, offre
un contenu à la hauteur de ses ambitions. C. Hoffmann reprend la question de la
vérité, ce qui nous permet de comprendre comment, en psychanalyse, se configure
de façon inédite le lien entre singularité et universalité, au moment où
l’universalité fait aphanisis du
sujet, sans le forclore pour autant. G. Pommier fait usage de la vieille
notion, chère à Henri Ey, de « corps psychique », mais en lui donnant ses
coordonnées psychanalytiques, ce qui permet le débat avec les
neurosciences.
D. Koren soutient le pari que c’est bien l’invention freudienne
de la pulsion qui permet à la psychanalyse d’échapper à l’idéalité et au
scientisme – deux formes de réduction, l’une par vaporisation, l’autre par
fossilisation. La pulsion selon Lacan fait l’objet d’une illustration
rigoureuse avec J.-M. Vives et son travail sur la voix. J. Ponnier et R.
Samacher explorent l’un et l’autre les problèmes de la temporalité et de
l’espace du fantasme. Peu après, M. Porte et N. Charraud se penchent sur le
rapport entre pulsion, fantasme et objet mathématique. Enfin, trois ouvertures,
une vers la psychopathologie (S. Thibierge), une autre vers le travail de
revoilement du réel dans la névrose traumatique (J. Cabassut), une dernière
vers une clinique de la débilité (N. Zemmour) illustrent et défendent la
richesse d’un abord psychanalytique freudo-lacanien en clinique.
Des quatre varia qui
suivent, on retiendra le travail d’A. Vanier et celui de J.-P. Catonné sur les
rapports entre psychanalyse et création littéraire.
Un bon texte fort instructif et bien documenté nous renseigne
sur la scène psychanalytique aux États-Unis. Il est signé de J.
Wolff-Bernstein.
De nombreuses notes de lecture, qui forment un bon panorama de
ce qui est paru d’importance en psycho-logie clinique et en psychanalyse en
2001, vont clore l’ensemble. Certaines de ces notes sont d’une belle liberté de
ton, que ce soit dans l’hommage ou dans l’insolence, ce qui est
rafraîchissant.
Ce numéro de Psychologie
clinique contient un dossier important, riche d’informations et de
formalisations denses et précieuses. L’examen des conditions de la recherche
clinique en psychanalyse est une question cruciale. Cette recherche concerne
les enjeux liés à l’existence de la psychanalyse dans les établissements de
soin et d’éducation et, par ses conditions d’exercice tout autant que par ses
résultats, elle rencontre la question de la formation des psychanalystes. Tout
cela méritait une telle somme, chaudement recommandée.
[*]
Revue
Psychologie
clinique, n° 13, printemps 2002, « Recherches cliniques en
psychanalyse », sous la direction de Roland Gori, Christian Hoffmann et Olivier
Douville, Paris, L’Harmattan, 303 pages, 27 €.