2003
Figures de la Psychanalyse
Pierre Fédida : Des bienfaits de la dépression
[*]
Gisèle Chaboudez
Pour ceux qui, à Espace
analytique, ont eu la chance d’entendre la dernière conférence de
Pierre Fédida, peu avant sa mort, sur le thème de la Pietà, la lecture de cet
ouvrage résonnera d’une façon singulière. Là aussi s’avance, derrière des
énoncés volontairement paradoxaux, voire provocants, une volonté de poser des
questions fondamentales et de les traiter d’une manière neuve et complexe, sans
laisser les schémas qui ont cours endormir la pensée.
Par exemple, Fédida ne fait pas l’éloge de la dépression,
malgré ce titre qui pourrait le laisser croire, ce qui serait un comble, mais
de ce qu’il appelle aspect et capacité dépressive de la vie psychique,
l’opposant précisément à l’état déprimé qui en constitue la faillite. En effet,
la vie psychique, souligne-t-il, ne se construit que sur pertes et séparations,
et cette capacité à les intégrer est concomitante de la capacité créatrice, la
dépressivité est régulatrice du développement individuel. Le psychologique en
général est une métaphore que se donne la vie psychique pour se défendre d’un
anéantissement, en ce sens il a toujours rapport avec le deuil. D’autre part,
il y a là bel et bien un éloge de la psychothérapie, non pas cependant pour
l’opposer, comme c’est généralement le cas dans le champ psychanalytique, à l’«
or pur » de la psychanalyse, mais pour souligner la capacité psychothérapique
de la psychanalyse, à certaines conditions. La psychanalyse a, face à la
dépression, une tâche particulière, exemplaire, et la psychothérapie se
présente là comme une complication de la psychanalyse.
Dès lors, pourrait-on penser, cet éloge de la psychothérapie
s’oppose au traitement pharmacologique massif actuel de la dépression, au point
que toute une classe de médicaments a pour nom de la combattre. Mais ce n’est
pas encore si simple, car Fédida, contrairement à ce que l’on rencontre souvent
dans le champ psychanalytique, n’a pas de croyance en la toute-puissance du
psychique, et s’intéresse au plus près au mode d’action de la substance
chimique sur l’état déprimé. Il souligne alors que le médicament n’est pas si
antidépresseur qu’on le dit, puisqu’il provoque l’effacement de la souffrance
par une action corticale plus que par une action sur les symptômes de la
dépression. Il n’en reste pas moins que ce bien-être minimum restaure un
autoérotisme nécessaire, et notamment nécessaire à ce que se reconstitue la
fonction créatrice de la capacité dépressive, que la dépression avait anéantie.
Accorder au chimique des compétences produit de nouvelles représentations de
soi. Dès lors, une pratique qui allie la psychothérapie à la pharmacologie, qui
ne s’oppose pas au dialogue entre eux, contrairement à ce qui est le plus
courant dans le champ psychanalytique, sait que la molécule n’atteint son
action que portée par une parole transférentielle, celle de l’analyste, qu’elle
ne devient médicament qu’à cette condition. La valeur d’une psychothérapie
analytique tandis que la pharmacothérapie se poursuit est soulignée, car
l’effet de celle-ci dépend de sa métaphorisation subjective. Il y aurait lieu
de susciter un nouvel esprit de recherche concernant la pharmacologie.
Ce à quoi Fédida s’oppose, c’est la nature idéologique d’une
dépression considérée comme une somme de signes constitués afin de servir de
simples cibles à la pharmacologie, et qui rejoint l’idéologie
neuroscientifique, cette fiction scientiste de l’humain délivré de sa
subjectivité. La question que pose la dépression n’y est que le pendant d’une
idéologie de performance sous la forme d’un empêchement à la réaliser, et dès
lors la dépression n’aurait plus besoin d’être située selon la fonction qu’elle
prend dans l’histoire du sujet. L’analyste s’attelle, lui, à la
psychopathologie de la dépression, mais encore faut-il que l’action négative
que la dépression exerce sur lui ne renforce pas la violence dont elle est
faite.
La dépression est en effet cette fascination par un état mort
qui serait la seule possibilité de rester vivant, sous la forme inanimée ; elle
prive le sujet du langage élémentaire pour énoncer ses affects, et il revient à
l’analyste de trouver les conditions d’une réception de ces affects et les mots
de leur dénomination. Il n’y a pas de psychothérapie spécifique de la
dépression mais toute psychothérapie devrait se régler sur la dépression pour
agir, car elle est paradigme de la capacité psychothérapique de l’analyse.
L’analyse comporte un retour régressif aux formes primitives de l’animation
psychique du vivant, elle se maintient dans une durée où rien ne menace le
vivant de trop vivre, puis de s’épuiser dans une sorte d’hémorragie vitale. La
parole n’y est pas simple expression de la souffrance, mais appropriation de
ses représentations. Il y aurait dans toute dépression une mort inaperçue, et
le déprimé mettrait en œuvre la conservation du mort par une identification au
tombeau. La dépression serait en somme l’incapacité du psychique à porter ses
morts, mais pour les avoir oubliés, deuil impossible qui neutralise l’action
des morts par usage anesthésique de l’affect de dépression. La guérison de
l’état déprimé passerait donc par la retrouvaille de cette mort inaperçue, et
la sépulture serait la mémoire réminiscente, rendant l’oubli
impossible.
L’analyse en ce sens ne risquerait pas de priver le patient de
la créativité de sa folie, car la guérison voudrait dire la capacité de faire
coexister chez le sujet et cette folie créatrice et la perception interne de
son identité. L’analyste n’aurait pas à céder au leurre d’une injonction de
guérison, car si le symptôme est indésirable, il est néanmoins ce par quoi
s’est effectuée une individuation. Il s’agit moins d’opposer psychothérapie et
analyse que de désigner la psychothérapie dans la psychanalyse.
On aura saisi là un ensemble de positions, d’actions, de
réflexions, qui, nourries par une pratique clinique riche, et pensée au plus
près de ce qui surprend, constitue un apport vif et original dans notre champ
psychanalytique. Cette voix singulière, capable de mettre à mal les
bien-entendus, de dénouer nombre de malentendus, d’ouvrir toujours le sillon
vivant de la psychanalyse avec la malice de celui qui sait qu’il va heurter,
mais à ce prix se faire entendre, nous manquera.
[*]
Pierre Fédida,
Des bienfaits de
la dépression, éloge de la psychothérapie, Paris, Odile Jacob,
2001,260 p., 22,11 €.