2003
Figures de la Psychanalyse
Ignacio Gárate-Martínez : L'institution autrement
[*]
Élise Guidoni
Dans cette tentative extrêmement élaborée pour penser le
travail social, c’est-à-dire essentiellement l’acte du travailleur social,
c’est tout un champ de paradoxes qu’ouvre et explore Ignacio Gárate-Martínez,
entre réalité et vérité.
Ces paradoxes sont irréductibles, comme l’est l’expérience
pleine qui cherche à se dire en eux et de même nature. Penser le travail
social, c’est accomplir une suite d’actes de nomination, et la nature du
travail social consiste en de tels actes : nommer les actes (passages à l’acte)
qui ont fait chuter ceux que l’on accompagne hors limites, hors de leur « scène
», hors du monde comme ensemble des scènes, dans la sauvagerie du « monde pur
», et frayer avec eux, à leur côté, le chemin du retour vers des actes qui leur
ouvriront une autre scène, vivable, perméable au désir et à l’espoir.
L’instrument du travail social est la confiance en la parole,
et l’un des foyers d’unité de ce livre est l’exploration des conditions qui
rendent cette confiance possible. L’autre foyer d’unité est qu’il parle depuis
un lieu de confrontation directe avec la cruauté de la réalité (et c’est même
ce qui détermine son champ et son acte, « ramener les naufragés de la vie à
l’intérieur des marges »), et que ce lieu ne permet ni des savoirs élaborés
ailleurs et plaqués sur lui, ni les simplifications. Ce qui paraît
contradictoire s’avère être un champ de tensions qui permet justement l’espace
de la liberté. Le mouvement et le repos, l’instituant et la structure ne se
nient ni ne se complètent, ils se rendent possibles l’un l’autre.
C’est donc l’expérience elle-même qui tente de se penser, et,
dans ce but, elle explore les mots par lesquels elle a d’abord nommé ce qui la
rend possible : recours, médiation, accompagnement, expertise, projet. Et aussi
:
subversion, création, humanisation.
Ce qui constitue le point de départ de cette exploration reste
présent d’un bout à l’autre du livre et l’arrime : comprendre « la nature de la
blessure » de ceux qui sont au bord, ou qui ont basculé hors limites. Et rendre
hommage aux travailleurs sociaux, à ceux qui, par amour de « la possibilité de
leur acte », dépassent l’être, le jugement et la préoccupation de leur être
vers cet acte : nommer, accompagner, former.
Préoccupation de l’acte, c’est-à-dire essentiellement de sa
légitimité :
C’est toute une histoire personnelle et collective qu’il nous
est donné de reparcourir à la recherche de repères éthiques dont il est
exigible qu’ils soient aussi les bases d’une morale pratique. Vouloir le bien
de l’autre est ambigu et insuffisant, mais alors quoi ? Les théories qui
contiennent toutes les réponses, celles qui font l’économie de l’expérience de
l’errance et de l’échec et qui naissent dans « les univers soyeux » sont
contestées comme pôles de référence.
C’est toute la différence entre légitimité et justification,
complaisance ou abstraction. Le désir est un parcours et non une donnée, il n’y
a pas une éthique mais deux, une éthique qui définit la construction dans la
cité des marges du social, et une éthique du désir, inséparable de l’errance
des sujets humains à l’intérieur, au bord, hors de ces marges. C’est la
rencontre de ces deux éthiques, les conditions de cette rencontre qui sont
humanisantes ou déshumanisantes, c’est avec cela qu’il y a à travailler, c’est
cela qui est à penser, d’un savoir nomade, hors certitude, où celui qui est
tombé hors du monde (comme ensemble de scènes) se retrouve repris dans des
limites qu’il peut reconnaître comme ne lui étant pas étrangères, cela par
l’intermédiaire du projet, et cela non sans une traversée douloureuse et
précaire. C’est cette instabilité qui est à accompagner et à penser, où ce
qu’il en est de la structure et ce qui appartient à la dimension du désir, de
l’instituant ne peuvent créer l’ouverture de la chance, la dimension de
l’espoir qu’en travaillant obstinément à se rejoindre, à dépasser leur
contradiction.
Le livre d’Ignacio Gárate-Martínez tente pour nous de tracer
les contours de cet espace, d’en donner les éléments, d’en élaborer la
clinique.
[*]
Ignacio Gárate-Martínez,
L’institution autrement. Pour une clinique du travail
social, Toulouse, érès, 2003,175 p., 18 €.