2003
Figures de la Psychanalyse
Témoigner aujourd’hui
Catherine Saladin
Au cours des journées d’Espace
analytique des 7 et 8 décembre 2002 sur le trauma, organisées par
Dominique Inarra, Serge Lesourd, Bernard Toboul et Hector Yankelevich, il a été
question de ce qu’il advient d’un sujet après un événement comme la Shoah,
temps tragique et terrible, unique dans l’histoire. Auschwitz, le lieu du grand
massacre, un camp d’extermination, de travail, où la mort s’industrialise. Avec
Hannah Arendt, on peut parler d’absurdité idéologique et de l’« institution
minutieusement programmée d’un monde de mourants où plus rien n’avait de sens
». Nous sommes aujourd’hui dans un temps historique important, celui d’un
passage, celui où l’on peut entendre les témoignages des survivants de la
Shoah. Espace analytique, lors de ces
journées d’étude sur le trauma, a posé un acte important, que des analystes
s’associent, hors de leur cabinet, à ce temps.
Nous avons regardé ensemble un témoignage des
Quatorze récits d’Auschwitz, ces films
remarquables dont les interviews ont été réalisées par Annette Wieworka et
Henri Borlant (diffusés sur la chaîne Histoire en juillet 2002). Nous avons regardé et
écouté le récit d’Henri Borlant, qui était présent à la table ronde présidée
par Moustapha Safouan, en compagnie de Jean-Jacques Moscovitz, Catherine
Saladin et Alain Vanier. Ce témoignage, nous avons voulu qu’il soit actuel,
présent en la personne d’Henri Borlant, déporté à 15 ans parce que juif, avec
qui nous avons pu débattre. Il ne s’agit pas de sacraliser le témoignage, mais
que serait l’histoire sans le témoignage ? Pour nous, analystes, c’est comme
cela que nous l’entendons, un par un, le témoignage, c’est la parole d’un
sujet. Ces récits racontent la déportation à Auschwitz, la faim, le froid, les
sélections, la peur; mais ils parlent aussi des sujets d’avant, et de ce qu’ils
sont devenus. Henri Borlant me racontait qu’en revenant des camps, il écrivait
phonétiquement, il avait perdu l’usage de l’écriture. Il se décrivait en
régression. À son retour, il a repris des études. Il est devenu médecin, s’est
marié, est père de quatre filles et grand-père de sept petits-enfants. Il
disait : « J’étais un surdoué de la survie. »
Comme il a été difficile pour nous, après le visionnage en
commun de ce film, de prendre la parole, il n’est pas facile d’écrire ce qui
s’est passé après. J’introduirai par quelques réflexions sur le débat qu’a
présidé Moustapha Safouan, et j’essaierai de retranscrire quelques moments de
ces échanges et questions autour d’Henri Borlant.
Le film que nous venions de visionner fait partie d’un ensemble
de témoignages recueillis par Henri Borlant et Annette Wieworka, historienne,
dans le cadre de l’association « Témoignage pour mémoire », créée en 1991.
Depuis une douzaine d’années, ils ont commencé à enregistrer des hommes et des
femmes, plus de cent trente personnes déportées à Auschwitz. Chaque témoin
parlait le temps qu’il voulait. Ce travail a été un engagement émotionnel,
quelque chose de sacré. Toujours sous le signe du lien social amical, pour
reprendre des propos d’Annette Wieworka, un lien était maintenu avec chacune
des personnes. Ceux qui recueillaient ces récits se questionnaient sur l’effet
produit sur les témoins par le fait de témoigner ainsi, après tout ce temps de
silence. Qu’est-ce qu’il advient d’un sujet après les camps, après Auschwitz,
un camp d’extermination ou un camp de travail ? Voici quelques années, nous
avions participé ensemble à un colloque, « La mémoire et l’oubli », avec
Anne-Lise Stern et Hélène Piralian. Annette Wieworka rappelait le long temps de
silence après la libération des camps et comment, au retour, les déportés
n’étaient nommés que comme résistants. Le déporté n’était, à l’époque,
concevable que comme résistant français. Le massacre des juifs était passé sous
silence. Le facteur temps jouait aussi dans le contexte politique de la guerre
froide. Du côté du sujet, comme de l’historien, il a fallu laisser du temps au
temps pour que quelque chose s’élabore, comme chez le psychanalyste.
Annette Wieworka souligna l’importance du procès Eichmann comme
l’avènement du témoin. Ce procès, fondé sur des témoignages, a fait entendre
par la parole, a fait visualiser ce qu’avait été la catastrophe du peuple juif,
a fait entendre l’Histoire. La parole y a été entendue dans un espace social,
de cette volonté des nazis et de leurs collaborateurs d’éradiquer un peuple
qu’on est allé chercher dans toute l’Europe, des enfants, des vieux, des
hommes, des femmes.
Le témoignage tente de traduire quelque chose de la vérité du
sujet. Mais on pourrait dire que celui qui est là témoigne pour celui qui n’est
pas là. Le témoignage, le parlant, signale la place vide. Le témoin parle pour
celui qui n’a pas pu témoigner. Les traces que les nazis ont tenté d’effacer,
les matricules tatoués, les noms recueillis, inscrits sur des listes, cette «
écriture » représenterait en quelque sorte, au-delà de la biographie, la
mémoire de ceux qui ne sont pas revenus, ceux qu’on nommait les « musulmans »,
ceux qui ne pourront parler. Dans le témoignage, la place vide du sujet devient
la question décisive, écrit Giorgio Agamben dans son livre
Ce qui reste d’Auschwitz. Un sujet
parle pour un autre, interdit de parole à jamais. Giorgio Agamben fait le lien
entre la langue et son existence, entre langue et archive qui « exige [… ] une
subjectivité qui seule atteste, dans la possibilité même de parler, une
impossibilité de la parole. Et c’est pourquoi la subjectivité se présente comme
témoin, pour ceux qui ne peuvent parler. Le témoignage est une puissance qui
accède à la réalité à travers une impuissance de dire, et une impossibilité qui
accède à l’existence à travers une possibilité de parler. Les deux mouvements
ne peuvent ni se confondre dans un sujet ou une conscience, ni se scinder en
deux substances sans communication. Cette intimité indémaillable est le
témoignage ». Il est extrêmement intéressant de lire ce qu’il dit sur le
témoignage, et particulièrement sur Auschwitz et les « musulmans ». J’ai
retrouvé ce sens du témoignage dans les propos d’Henri Borlant, dans ces récits
qui ont été recueillis, tout comme dans le travail de Claude Lanzmann.
Ces propos, je les faisais également miens en rédigeant le
récit de mon oncle Maurice, déporté à 15 ans à Auschwitz comme Henri Borlant,
que Maud Mannoni a voulu publier sous le titre Il
n’y a pas de saison pour la mort, dans la collection « Espace
analytique ». Maurice parlait à sa nièce analyste, mais aussi comme à une «
camarade des camps ». Les moments les plus durs de son récit étaient les
moments de silence, de soupirs, où il évoquait les scènes qui, cinquante ans
après, étaient toujours présentes, les yeux des mourants, les enfants « bennés
» des camions vers la chambre à gaz. Paroles qui me hantaient dans mon enfance,
que je portais en moi, comme « charnalisées », et que l’analyse a pu mettre au
jour. La psychanalyse est la mise en mots de la souffrance familiale qui
souvent s’est transmise dans le corps par la violence. Selon les mots de
Françoise Dolto : « Ce qui est tu à la première génération, la seconde le porte
dans son corps, on ne sait pas comment, mais la vérité se charnalise car l’être
humain est entièrement symbolique. »
Auschwitz est un événement unique. En parler, témoigner, c’est
se confronter avec l’impossibilité de dire. Dans le témoignage, il y a un
impossible et un possible. Dans Les naufragés et
les rescapés, Primo Levi cite les paroles des nazis disant qu’il n’y
aura pas de traces car ils les détruiront et on ne croira pas ce que les
survivants raconteront. Dans Amour, haine et
séparation, Maud Mannoni ajoute que le silence est dû au fait que
les déportés ont perdu l’espoir de pouvoir un jour être entendus. Pourtant, ce
qui a pu être réalisé dans les livres – et, j’ajouterai, dans les témoignages
et peut-être dans les films – est quelque chose de l’ordre d’une création :
dépasser le traumatisme dans une production qui peut avoir une valeur
artistique suppose que l’on recrée l’expérience initiale de la détresse. Un
exemple terrible en est donné par la bande dessinée
Maus, un survivant raconte, d’Art
Spiegelman. L’auteur y raconte la déportation de ses parents, leur retour, leur
mal à vivre. Les juifs y sont figurés par des souris, les nazis par des chats,
les kapos par des cochons. Terrible bestiaire, mais il montre aussi un fils
harcelant son père pour qu’il lui raconte sa déportation.
Jean-Jacques Moscovitz souligne l’effet du cinéma. Ces récits
prenaient une dimension sur l’écran. Il cite les propos de Lacan dans le
Séminaire sur l’angoisse, disant que,
pour que la parole puisse avoir lieu, il faut qu’elle monte sur la scène.
L’immonde, l’objet a ne montera pas,
mais, avec les camps, cet immonde est monté sur la scène. Il parle de la
position du témoin, du psychanalyste, qui peut être témoin de ce qui est arrivé
à l’humain. Il développera ce point de vue dans son article.
Le témoignage serait une façon de rester en vie. Être sujet et
témoigner, ce qu’Anne-Lise Stern formule comme : « Sois déporté et témoigne !
», ce que l’on retrouve dans le très beau livre d’Imre Kertész
Être sans destin, ce que les enfants
et les petits-enfants de déportés ont repris à leur compte en recueillant des
témoignages. Cette question renvoie à celle formulée par Claude Lanzmann :
comment parler à la place du déporté, sinon porté par la transmission ? Cela
nous concerne tous et les analystes ont quelque chose à entendre, à dire. Au
cours d’une émission sur France-Culture, j’avais entendu Henri Borlant
pointer la dimension de la parole, du récit, du fait de parler devant une
caméra ou un micro, comme « difficile et salutaire ». Nous avons évoqué, au
cours d’une conversation, le témoignage bouleversant de Carole Pila, jeune
enfant qui avait échappé à la chambre à gaz.
Pour lui comme pour les autres, s’est posée la question du
récit et de l’après. Il y avait peut-être quelque chose comme le privilège de
pouvoir parler, d’être entendu. D’où l’importance du lien que Henri Borlant et
Annette Wieworka ont maintenu avec leurs interviewés. Ces témoignages viennent
là pour dire : « Vous n’avez pas tout anéanti d’un sujet, nous sommes là pour
témoigner. » L’historien pourra s’appuyer sur ces récits car, comme l’écrit
Pierre Vidal-Naquet dans ses Mémoires
: « Mon travail [… ] a consisté à réfléchir sur les rapports entre mémoire et
histoire, sur ce qui les oppose, sur ce qui les rassemble ou devrait les
rassembler [… ]. Il n’existe pas d’un côté une mémoire qui serait une pure
subjectivité et de l’autre une histoire intégralement objective et
scientifique. » La mémoire ne va pas de soi, elle n’est pas transparente. Le
témoignage n’est pas l’histoire, mais que serait l’histoire sans le témoignage
du passé et de la mémoire ?
Le silence, c’est l’impossibilité de mettre en mots le passé.
Ces témoignages, en quelque sorte, permettraient de restituer le sens d’une
histoire qui puisse prendre corps dans un héritage culturel. Interdit de
mémoire, prescription d’oublier, injonction à se souvenir, entre mémoire et
souvenir, la psychanalyse ouvre une voie. Il ne s’agit pas de remplir un blanc,
il s’agit d’approcher une vérité qui n’a pas pu venir au jour du fait du
trauma
[1].
Avec Henri Borlant, nous pouvons poser la question : pourquoi
et comment témoigner ? Il écrivit, dans un article de la
Revue de psychiatrie légale intitulé «
L’actualité clinique du génocide » : « Mettre des mots sur des souffrances
passées, sur un vécu douloureux, sur des visions d’horreur, trouver les mots
pour rendre compte de l’inimaginable qui a constitué ce crime contre
l’humanité, c’est cesser d’être un souffrant passif pour devenir un militant
actif de la mémoire et de la défense des droits de l’homme. » Ce qu’il met en
actes en allant témoigner devant les lycéens et les professeurs. Un témoignage
n’est pas une psychanalyse, écrivait-il également, mais c’est quelqu’un qui
parle à quelqu’un qui l’écoute. Car l’un des problèmes des déportés, au retour
des camps, était souvent qu’on ne les écoutait pas. Robert Antelme a raconté,
dans L’espèce humaine, qu’un soldat
américain s’est écrié, à la vue du camp : « Frightful ! Yes, frightful ! » et
il a commenté cette réaction par ces mots : « Il faut beaucoup d’artifice pour
faire passer une parcelle de vérité, et dans ces histoires [que racontent les
détenus], il n’y a pas cet artifice qui a raison de la nécessaire incrédulité.
Ici, il faudrait tout croire, mais la vérité peut être plus lassable à entendre
qu’une fabulation. »
Nous pourrions suivre la proposition d’Hannah Arendt dans
D’Auschwitz à Jérusalem : « Nous avons
désespérément besoin, pour l’avenir, de l’histoire vraie de cet enfer construit
par les nazis. Non seulement parce que ces faits ont changé et empoisonné l’air
même que nous respirons, non seulement parce qu’ils peuplent nos cauchemars et
imprègnent nos pensées jour et nuit, mais aussi parce qu’ils sont devenus
l’expérience fondamentale de notre époque et sa détresse fondamentale. »
*
Les Quatorze récits
d’Auschwitz débutent par celui d’Henri Borlant. Il est tout jeune.
Il vient de quitter sa maman, il décrit le premier choc après l’arrivée à
Auschwitz : « Se faire mettre tout nu à 15 ans, devant tout le monde, c’est
intolérable. » On le tond, on le rase…
Puis vient le travail : « C’était l’enfer, porter de lourdes
caisses remplies de pierres et de terre, sous les coups, les hurlements, sans
esprit de rendement ni d’efficacité – au début, en 1942. » Il raconte
l’affolement. Heureusement, il est avec son frère qui veille sur lui. Ils ont
été séparés de leur père, ils ne le voient plus. Il saura plus tard qu’il est
décédé.
Il dit : « Je parle de moi, mais c’était le sort de tous. Les
maladies, la dysenterie, le typhus, les poux… On avait des plaies
épouvantables. Cela pouvait entraîner la mort. C’est difficile d’expliquer aux
gens qu’il fallait avoir l’air propre et passer inaperçu, quand on avait la
dysenterie pendant ces appels qui duraient des heures, on avait mal au ventre,
on mangeait n’importe quoi, on était faibles. »
Il décrit la hantise des sélections, la hantise d’être faible,
et la faim. Comment un jeune garçon bien nourri se retrouve à survivre dans ces
conditions. Il a faim, d’une faim qui l’envahit tout entier. « Toutes les
cellules, dit-il, crient famine. On est affamé. La faim prend toute la place,
surpasse toute douleur, toute pensée… jour et nuit. »
Après la guerre, quand il est au lycée, le matin, il ne prend
pas le temps de déjeuner. Il a faim. Cela le renvoie à la faim qu’il avait
connue au camp. Il écrit ce poème :
« Lorsque mes boyaux crient, je cesse de penser.
Je vais le ventre vide et la faim me libère.
J’oublie les crématoires et leurs noires cheminées.
»
Un autre moment important de ce témoignage est ce qu’il dit des
chambres à gaz. Tout le monde savait, voyait la fumée des crématoires, sentait
l’odeur des cadavres qui brûlaient. Les anciens savaient sans illusion, sans
espoir de s’en sortir, mais avec le désir de raconter, sachant que les SS
faisaient tout pour effacer toute trace.
Après avoir regardé ensemble le film du témoignage d’Henri
Borlant sur sa déportation à Auschwitz, un temps nécessaire de silence s’est
installé.
*
Moustapha Safouan introduit la discussion. Pour lui, il y a
deux traumas, celui de la naissance et celui de la différence des sexes… «
Après le témoignage d’Henri Borlant, dit-il, nous sommes dans un domaine situé
au-delà du trauma, c’est-à-dire un domaine où l’on est purement et simplement
livré aux caprices ou à la méchanceté de l’Autre, sans même avoir la
possibilité de trouver une défense, et qui consisterait à se créer un manque ou
un désir, non seulement le manque manque, mais enfin, le pire est sûr, on y
est. C’est pour cela, ajoute-t-il, que si j’ai une question à me poser, c’est :
dans quelle mesure la croyance ou la foi religieuse peut modifier l’attitude
dans cet au-delà du trauma ? »
Les participants s’interrogent alors sur le pourquoi et le
comment, sur l’effet du témoignage, comment cela s’est déroulé. Quel effet sur
la personne de témoigner, pas seulement l’effet sur un sujet de traverser un
tel effroi, mais, cinquante ans après, l’effet sur un sujet du témoignage,
après tout ce temps de silence ? Qu’est-ce qu’il advient du sujet après les
camps, après Auschwitz ?
Henri Borlant nous précise la trame dans laquelle s’est tissé
cet ensemble de témoignages, recueillis par « Témoignages pour mémoire », dont
Annette Wieworka est la présidente : « Les témoins de la déportation avaient la
liberté de parler pendant le temps qu’ils voulaient. Quand le témoin
considérait qu’il avait tout dit, on s’arrêtait de filmer. On a monté bout à
bout, sans rien enlever, laissant les redites, les erreurs. Il y a plus de cent
trente témoignages, que l’on peut consulter aux Archives nationales. Par
contre, les Quatorze récits
d’Auschwitz sont des montages de vingt-six minutes, qui ont été
diffusés sur la chaîne Histoire. La
bande son a été intégralement diffusée, à la demande de Laure Adler, sur
France-Culture (octobre 2002), et
suivie par une émission sur la transmission. On a choisi des temps qui nous
paraissaient intéressants. Ce travail était aussi réalisé à la demande des
enseignants, de l’Éducation nationale, et on a considéré que cette durée de
vingt-six minutes serait bien pour passer le film et le discuter dans les
collèges, les lycées… Il y a donc des coupures dans ces témoignages. Un des
buts de ce projet était de recueillir les témoignages avant que les déportés ne
disparaissent. Quand on m’a interviewé, c’était important pour moi; j’ai
souhaité participer à ce travail et devenir intervieweur. J’ai participé à une
quarantaine d’interviews. Cela a cessé faute de moyens. Nous étions financés
par une fondation américaine de l’Université Yale. Puis le projet Spielberg est
venu et notre travail s’est arrêté. Pouvoir interviewer des témoins avant
qu’ils ne disparaissent – cinq étaient déjà décédés lors de la diffusion des
Quatorze récits –, bref, il était
temps d’entreprendre ce travail. »
Denise Vernay, responsable de la Fondation pour la mémoire de
la déportation, pose la question des rapports entre les interviewés et les
intervieweurs.
Henri Borlant répond qu’il y avait toujours deux intervieweurs
: celui ou celle qui conduisait l’entretien, et l’autre, un peu en retrait, qui
relevait les oublis. « Les intervieweurs étaient des universitaires, des
historiens, des psychologues, des thérapeutes… tous avaient un rapport
personnel familial à la déportation. J’étais un cas un peu spécial, à la fois
déporté et intervieweur. Cela donne un ton un peu particulier à mes interviews.
J’allais quelquefois plus loin dans les questions, je n’avais pas la même
retenue. J’essayais de faire dire aux camarades de camp ce que j’avais vécu
avec eux. J’insistais peut-être un peu trop. Mais j’étais dans le récit.
J’avais la conviction qu’il y avait quelque chose d’un peu différent, que les
témoins n’auraient peut-être pas raconté à d’autres. Les témoins étaient
traités avec beaucoup de sympathie, d’amitié, d’empathie, avec une écoute très
respectueuse car il y avait de l’appréhension avant l’interview. Il y avait
aussi une attente de témoigner. Après, quelque part, ils se trouvaient bien. Le
fait de raconter dans ces conditions, devant cette équipe à leur disposition
pour les filmer, c’était une façon de montrer l’intérêt qu’on portait à ce
qu’ils avaient à nous dire. Tout cela, cette considération pour des gens qui
avaient été humiliés – c’est peu de dire cela –, je ne veux pas dire qu’il y a
eu comme un effet de thérapie, mais… cela a déclenché une envie de continuer à
parler. Certains allaient témoigner dans les lycées, d’autres en parlaient en
famille. Le témoignage une fois enregistré, on leur donnait la cassette, qui
circulait dans la famille, chez les amis. Cela changeait le climat pour eux.
Pour ceux qui recevaient les témoignages, cela a probablement aussi changé
quelque chose. Écouter ce genre de récit, cela ne laisse pas intact. Il y a
souvent eu des répercussions : une irritabilité, une sensation de trop-plein…
Je pense que, peut-être, les psychanalystes ont quelque chose à nous dire : le
fait d’écouter dans la durée la souffrance des autres, il me semble que cela
atteint quelque chose en nous, que cela change quelque chose, et que c’est de
l’ordre de la souffrance. »
Claude Boukobza remercie Henri Borlant d’accepter de discuter à
partir de son témoignage, ce qui est encore une autre étape que celle du
témoignage lui-même : « Vous avez parlé de la faim qui emplit la personne et
l’empêche de sombrer dans le désespoir. Que pourriez-vous dire de la fonction
du travail, si cela avait pour vous une fonction ? »
Henri Borlant : « Le travail dans les camps, c’est un travail
sans utilité autre que celle d’épuiser les déportés. Je suis arrivé dans les
premiers convois, le huitième, dans un petit camp, et il a fallu l’agrandir à
cause de l’arrivée de convois de plus en plus nombreux. On a travaillé à la
construction du camp, terrassement, routes, rails de chemin de fer. J’ai
travaillé dans le bâtiment, dans un kommando où je déchargeais des briques
toute la journée, des sacs de ciment, où je transportais du sable sur les
chantiers. Le caractère particulier de ce travail était que cela se faisait
toujours dans la précipitation, sous les hurlements et les coups. On était
affamés, faibles, malades. Le travail a tué, comme la faim a tué, comme les
coups ont tué. On ne ménageait pas la main-d’œuvre, puisqu’elle se renouvelait
constamment, même ceux qui ont été employés dans les usines. Il y avait des
gens qui avaient intérêt à la production, mais les responsables de ces usines
n’avaient pas davantage de respect pour la main-d’œuvre, puisqu’ils l’avaient à
volonté. »
Pour Catherine Saladin, « le travail faisait d’ailleurs partie
du système nazi car on disait aux prisonniers qu’on allait les emmener dans des
camps de travail, qu’ils allaient partir à l’Est pour travailler. Comme les
nazis, avant de massacrer les gens dans la chambre à gaz, leur disaient : “Vous
allez prendre une douche !” Tout était maquillé et on peut rappeler les maximes
hygiénistes telles que celle inscrite à l’entrée du camp d’Auschwitz :
Arbeit macht frei. »
Henri Borlant rajoute qu’il y a eu beaucoup de kommandos de
travail : « Certains étaient priviliégiés, c’est vrai. Ceux qui travaillaient
en usine étaient à l’abri des intempéries. Ils mouraient de faim, mais il y a
eu plus de survivants chez ceux-là. Ceux qui travaillaient aux cuisines avaient
davantage à manger. Il y avait ceux qui étaient dans ce kommando particulier du
“Canada”, où l’on triait tous les objets et vêtements dont les déportés étaient
dépouillés en arrivant. Même quand on avait ce type de privilèges, on était à
la merci d’un changement de kommando ou de camp, et, à ce moment-là, tout
recommençait. Puis il y avait les sélections. Si on n’avait pas l’air en “bonne
santé”, on était envoyé à la chambre à gaz. »
Moustapha Safouan évoque la « tonalité » de ce témoignage. Ce
qui le frappe dans le témoignage qu’on vient d’entendre, comme dans d’autres,
ce qui l’étonne, c’est qu’ils sont toujours dénués de haine : « Cela montre
qu’on est dans un ordre que l’on ne peut en aucun cas décrire dans les termes
des relations intersubjectives : le passif, l’actif, le fort, le faible, ni
même le maître et l’esclave, qui méritent notre réflexion à tous. C’est quand
même un trait à noter pour bien saisir ce dont il s’agit dans cet enfer.
»
Catherine Saladin : « Vous avez dit, Henri, que vous étiez un
militant actif de la mémoire et de la défense des droits de l’homme. C’est une
forme de réponse à la question de ce que devient un sujet après ce trauma.
»
Henri Borlant : « Effectivement, quand je témoigne devant les
lycéens ou les étudiants, je leur raconte ce qui est arrivé et j’enchaîne sur
l’importance de défendre la démocratie, parce que cela nous est arrivé, à nous
qui sommes nés dans un pays démocratique, qui avons joui des libertés qui
étaient les nôtres en France avant la guerre. Puis est arrivé un régime
totalitaire et cela a été la catastrophe. Les survivants ont pu retrouver la
république et la démocratie. S’il s’agissait seulement d’évoquer les
souffrances, les douleurs, de répéter inlassablement combien on a été
malheureux et combien on a été courageux, cela me serait insupportable. Mais
mon témoignage incite les gens à défendre la démocratie. »
Alain Vanier aborde la question du silence dans les familles et
de l’élaboration : « Quand on peut écouter et regarder un certain nombre de
témoignages concernant cette période, je suis frappé de constater combien nous
sommes sans voix et sans parole, presque dans l’impossibilité de penser ce que
l’on vient de voir et d’entendre. Je trouve très important ce que disait Henri
Borlant sur la faim, parce qu’il y a quelque chose que vous avez eu le souci
d’essayer de transmettre, quelque chose dont vous dites que c’est peut-être
fondamentalement intransmissible pour ceux qui n’ont pas vécu cette expérience.
On entend comme le fait d’avoir traversé une expérience qui vous met finalement
hors de la communauté, d’avoir traversé quelque chose qui ne peut pas être mis
en commun avec la faim que quiconque peut ressentir, ou d’autres expériences
concernant ce que vous dites du rapport au corps, à la maladie, à la plaie,
toute marque y étant mortelle. Je me demandais si cette dimension, qui arrache
à une certaine forme de communauté, même si c’était bien le projet de
l’entreprise nazie, quel rapport cela pouvait avoir avec ce si long silence.
Sur la question de l’élaboration, pensez-vous que le témoignage ait pu venir,
ce recueil de témoignages… dans mon expérience personnelle, dans ma famille, il
y avait un interdit de savoir, on ne disait pas aux enfants… c’était quelque
chose qu’il était complètement interdit de penser, dont on ne parlait pas. Même
ceux qui étaient revenus de déportation n’en disaient rien. Bien sûr, il y a eu
quelques exceptions, comme Primo Levi et d’autres, mais il n’y avait pas ce
phénomène qui se passe aujourd’hui. Bien sûr, le procès Eichmann et le film de
Lanzmann ont marqué une bascule, mais peut-on dire que ce sont ces événements
qui ont ensuite permis le témoignage ? Comment interpréter ce temps de latence,
ce silence ?»
Henri Borlant : « Vous évoquez le témoignage en famille. Pour
ma part, je comprends qu’on ne parle pas à ses enfants et à ses petits-enfants
de choses horribles. On a envie de leur raconter des histoires pour enfants,
des contes de fées. Je ne vais pas témoigner dans les petites classes, je n’en
ai pas parlé à mes enfants. Pour témoigner, il faut que quelqu’un vous
questionne, que quelqu’un vous écoute. La première fois que l’on m’a demandé de
témoigner, je l’ai fait, et je n’ai plus arrêté de le faire, car on a continué
à me le demander. Ce qui a changé avec le procès d’Eichmann et le film de
Claude Lanzmann, c’est qu’il y a eu une connaissance, une curiosité et une
demande. Les déportés ont écrit très tôt, Primo Levi et d’autres. Annette
Wieworka raconte qu’il y a à la Bibliothèque nationale des quantités
d’ouvrages, de manuscrits qui n’ont pas trouvé de lecteurs. Certains se sont
exprimés avec talent, et ceux qui voulaient savoir ont pu savoir. Primo Levi
avait rêvé qu’il rentrerait chez lui, qu’il raconterait, puis les gens s’en
iraient et personne ne le croirait. Pour ma part, je n’ai pas connaissance de
déportés qui racontent et que l’on ne croit pas. Nous, les déportés, on est
coincés, parce que si on parle, c’est pas bien, et si on se tait, c’est pas
bien non plus. »
Jean-Jacques Moscovitz marque l’importance de cet événement : «
Bernard Toboul et les responsables d’Espace ont eu raison de l’organiser. C’est
comme un tournant, qu’Henri Borlant et d’autres personnes déportées puissent
venir nous parler ; peut-être nous, psychanalystes, va-t-on pouvoir en entendre
quelque chose. La Shoah, c’est un crime qui s’est produit sans parole ni
témoins, et le mot de témoin, on peut le travailler avec celui de haine, cette
haine qui n’est pas présente dans la bouche des témoins. Cette position de
témoin, un psychanalyste peut-il la comprendre du point de vue de sa pratique ?
La psychanalyse peut-elle être témoin de ce qui est arrivé à l’humain ? » Il
cite un texte de Georges Bataille ( 1947) qui parle de crime contre l’humanité
: « La transgression incestueuse est encore repérable quant à la loi, alors que
la destruction des juifs d’Europe, des malades mentaux, des tziganes, est une
destruction de la loi, dans les lois. » Il cite aussi Jacques Lacan dans le
Séminaire sur l’angoisse : « Pour que
la parole puisse avoir lieu, pour qu’elle puisse paraître dans le monde, il
faut qu’elle monte sur la scène. » Cela évoque pour lui ce que disait Henri
Borlant sur le statut de la parole, dans le fait d’avoir témoigné comme
victime, comme ancien déporté. Il cite à nouveau Lacan : « De ce monde-là, il y
a une partie qui ne montera pas sur la scène, c’est l’immonde, l’objet
a, avec les camps, l’objet
a est monté entièrement sur la scène.
» Il parle de forclusion construite, comment de l’ignorance en-soi se fabrique,
comment elle peut surgir comme une forclusion voulue, le modèle le plus grave
étant le négationnisme, comme la force du refus de cette idée que cela s’est
passé.
Hélène Petitpierre évoque la question de la mémoire, mémoire de
chacun et de tous après un long travail : « Dans les camps, il y avait une
mémoire d’avant la déshumanisation. La première mémoire, c’est d’abord la
langue que chacun continue à parler, et chacun apprendra à parler la langue de
l’autre. Les écrivains nous ont dit que leur revenait la mémoire de la poésie
et de la philosophie, que quelque chose pouvait se constituer en eux, qui
restituait ce qu’ils ne voyaient plus d’eux-mêmes, dans ces mémoires qu’ils
n’avaient plus. »
Denise Vernay raconte à ce propos comment elle écrivait des
poèmes à Ravensbrück : « Mais j’étais dans des conditions beaucoup moins dures.
Nous n’avions pas connu l’épreuve de l’arrivée. Il y avait des camarades à
Auschwitz qui se récitaient des poèmes… À Ravensbrück, nous ne vivions pas le
non-sens d’avoir été déportés sans raison. Nous étions des déportés politiques.
Mais il fallait être artiste pour écrire. J’ai moi-même eu l’expérience d’avoir
pensé par proverbes. C’était plus facile. »
Catherine Saladin : « Beaucoup de livres, de récits et mon
écoute d’analyste m’ont poussée à l’écriture du livre
Il n’y a pas de saison pour la mort,
dans lequel Maurice Ajzen, mon oncle maternel, me transmet ce que fut cette
partie terrible de sa vie, à l'adolescence, d'Auschwitz-Birkenau au
ghetto de Varsovie et, à travers la “marche de la mort” vers Dachau, puis son
retour à Paris. J'ai recueilli son récit, je l’ai enregistré, décrypté et
transcrit. Il y a eu un travail de passage, le prix à payer de l'écoute,
sans doute. Quand il me parlait, il me mettait dans la position de “camarade”
avec lui là-bas. Maud Mannoni était très engagée politiquement, à la fois dans
les livres qu'elle publiait et dans sa vie elle-même, très près de ces
questions de l'exclusion et du racisme. Elle tenait à éditer des
livres-récits au sein d'une collection de livres plus psychanalytiques.
Plusieurs avaient déjà été publiés, comme Exil et
torture, dans une langue vivante et populaire. Pour Maud Mannoni,
c'était faire un acte politique. L'écriture de ce récit singulier,
enregistré en mai et juin 1995, fut aussi pour moi un acte politique face à
l'abjection des thèses négationnistes et révisionnistes, dont nous
recevons continuellement les relents lors de certains procès et publications.
Le récit de Maurice Ajzen s'inscrit dans cette ligne. Et pour notre
famille, pour lui, il était important de recueillir son récit, pour sa part
d'héritage culturel, dans ce qu'il me semblait important de
transmettre, afin que le silence, le non-dit, dont on connaît les effets, pèse
moins sur les générations futures.
Ce témoignage, cette écriture du un-par-un, ce que Maurice
Ajzen a aussi à transmettre, c'est justement cette part d'héritage
culturel qu'il a reçue. Anne-Lise Stern soulignait très justement la
dimension privée, personnelle, que Maurice a réussi à conserver, préserver ou
retrouver, par laquelle il échappait un instant à l'absurdité des
règlements du système concentrationnaire nazi en introduisant un acte de
référence familial, un acte personnel, un acte de référence à sa culture, à son
histoire. Malgré la peur, au risque de la mort. Ces actes, il a pu les
retrouver hors d'Auschwitz, l'un sur les ruines du ghetto de Varsovie
où il avait été amené dans un kommando pour “nettoyer” les ruines ;
l'autre au cours de ce qu'on a appelé la “marche de la mort”, qui
l'a conduit de Varsovie à Dachau. L'épisode du charbon de bois avait
été une façon pour Maurice Ajzen, sans qu'il en ait conscience, de
conserver une part de création personnelle, c'est-à-dire faire brûler du
bois à l'insu des gardes, pour en faire du charbon, pour se soigner de la
dysenterie. C'était impensable dans un camp, et ce n'était pas prévu
dans l'organisation. Cela témoigne de quelque chose de privé,
d'humain, que Maurice a pu conserver (il me disait : “Si j'étais
resté encore un an à Auschwitz, j'étais cuit...”), faisant resurgir, il ne
savait comment, cet héritage culturel qu'il avait reçu de sa mère et de sa
grand-mère. Ce que Maurice a pu conserver de création, d'un petit bout
d'humanité, l'a peut-être aidé à ne pas tomber du côté des
“musulmans”. Quel est le sens de cet acte ? A-t-il seulement une valeur
personnelle ? Un acte de survie ? Un acte pose un sujet. »
Pour Bernard Toboul, le thème abordé dépasse nos concepts : «
Nous repérons, à travers l’entreprise d’extermination, le procès de
déshumanisation systématique, et cela nous met en face de la question que du
sujet advienne, qui est la question de la psychanalyse. Cette déshumanisation a
pris mille formes d’humiliation et de terreur. En face de cela et à l’opposé de
cela, l’idée qu’à toute force on soutienne que du sujet advienne dans une vie,
c’est un projet de l’analyse. Si la thèse d’un sujet de l’inconscient a été
produite par Jacques Lacan dans la deuxième moitié du XXe
siècle, complétant le concept freudien de l’inconscient, ce n’est peut-être pas
étranger au fait qu’il y ait réponse ou opposition à tout ce qui serait
déshumanisation et à l’expérience historique du génocide. Ce que j’ai appris
d’Anne-Lise Stern, c’est à remarquer que cette question de la possibilité de
penser ce qui s’est passé intervient et peut-être, dans les moments de passe,
se travaille de plus en plus nettement quand quelqu’un va affirmer qu’il y a eu
de l’analyse. »
Moustapha Safouan : « J’ai entendu un premier témoignage d’une
amie qui revenait juste d’Auschwitz. Je n’avais pas encore saisi que c’était
une expérience que tout un peuple avait traversée. Qu’est-ce qui fait que le
fond sadien de la nature humaine, décrit par Freud dans
Malaise dans la civilisation, se
dénude et passe à l’acte ? C’est cela la question. Ce n’est pas un crime en
extension qui est en jeu, mais un crime en intension. »
Alain Vanier fait remarquer que, tout au long de ces débats, on
a noté une difficulté à parler de ces questions en tant que psychanalyste, car
la psychanalyse est peut-être inadaptée cliniquement pour traiter ces questions
en tant que telles. Qu’on y pense avec la psychanalyse, c’est autre chose : «
Je ferai deux remarques. D’une part, comment rebondir sur la question du
trauma, ouverte par Moustapha Safouan ? Il serait intéressant de faire, à la
manière de Foucault, une histoire du terme “trauma”, depuis son apparition, et
son extension dans notre culture. On ne peut pas tout à fait le confondre avec
le sens qu’il a dans la psychanalyse. On ne gagne rien à l’utiliser tous
azimuts. Son utilisation généralisée aujourd’hui accompagne une résurgence
prépsychanalytique. Avec l’idée du trauma vient celle des techniques de
debriefing : on peut obtenir très
rapidement l’abréaction chez les sujets qui ont subi un trauma et une sorte de
guérison concernant l’événement. Peut-on isoler cela (la question d’Auschwitz
et de la Shoah dans le discours des analysants imprègne toute la culture de
chacun, elle fait partie du tissage, si l’on ne veut pas faire de la Shoah une
sorte d’ineffable ou de point mystique) ? C’est très important de l’inscrire
dans ce qui travaille notre culture et qui ne cesse pas de la travailler, bien
que nous utilisions Auschwitz comme un repoussoir ou comme une limite, c’est un
risque permanent, la déshumanisation à l’œuvre. Je pensais à un texte de Walter
Benjamin sur la théorie du fascisme allemand, où il montre très bien comment,
pour lui, le point de déshumanisation, qui a existé avant la guerre, commence
avec la Première Guerre mondiale, où le soldat survivant, dit-il, c’était un
témoin, puisque c’était le témoin d’une guerre dont il n’a pas été l’acteur. Il
a offert son corps à une guerre qui a été une bataille de matériel, qui a tout
détruit. Il y a une phrase de Benjamin sur cette modification qui, dans notre
culture, et depuis le début du XXe siècle, a travaillé
d’une façon imparable le rapport précisément à la question de l’humanité, au
statut du corps et au rapport subjectif que nous pouvons entretenir à la nature
: “La prochaine guerre, disait Benjamin en 1930, ne sera pas plus la guerre
éternelle qui était revendiquée par les nationalistes allemands pour pouvoir
avoir la revanche de 1914, pas plus que la dernière des pacifistes. Cela sera
l’unique et dernière chance que nous aurons de corriger l’incapacité des
peuples à ordonner leurs rapports mutuels conformément à la relation qu’ils
instaurent par la technique avec la nature. Si cette correction échoue, des
millions de corps humains seront alors déchiquetés et dévorés par le gaz et
l’acier.” C’est autour de cela que nous avons à pouvoir penser quelque chose.
»
Bernard Toboul ajoute que, dans ces journées, l’idée qu’on
articule la question du trauma, celle de la symbolisation et celle de la
pulsion de mort a été ébauchée, en particulier avec certaines interrogations
autour du sadisme, lorsqu’il se déchaîne : « Il me semble que ce que le destin
des déportés nous met sous le regard, nous pousse à interroger, c’est cette
position du sujet où il se retrouve en face du sadisme primaire, l’Ursadismus, en tant qu’il vient de l’Autre, en
tant qu’il y a une position problématique pour qu’advienne un sujet, et qui est
celle où un sujet se trouve à l’égard du sadisme en tant qu’il serait le
sadisme primaire issu de l’Autre. Il me semble que toute une série de la
phénoménologie ou de l’expérience des camps, telle que les témoins nous ont
permis de le connaître, nous met en face de cette situation d’un sadisme
radical issu de l’Autre, qui place le sujet dans un suspens de sa possibilité
d’advenir. C’est, me semble-t-il, ce que Freud désignait par l’Hilflosigkeit, cette position où il y a un
moment d’hésitation sur la possibilité pour un sujet, qui serait sans défense,
de se constituer comme sujet de la défense. »
Jean-Jacques Moscovitz se demande s’il y a un sujet lorsqu’il
n’y a pas de défense.
Pour conclure, Moustapha Safouan s’interroge : « Ce qui est
traumatique, n’est-ce pas l’expérience en elle-même pour celui ou celle qui l’a
traversée ? C’est aussi traumatique pour ceux qui en ont entendu parler. C’est
pour cela que, quelquefois, on nie cette expérience, on nie qu’elle ait existé.
Elle est traumatique pour les uns et pour les autres, celui qui a traversé
l’expérience, comme celui qui en entend parler, parce que cela met chacun
devant un fond de méchanceté dont il peut se demander si ce n’est pas le sien,
sa propre méchanceté qui le touche. » Il rappelle un mot de Jacques Lacan à
l’adresse d’un collègue, lors d’un séminaire : « Mon cher, l’Autre, ce n’est
pas un lieu de félicité ! »
[1]
Hector Yankelevitch, Colloque européen de psychanalyse, «
Mémoire, oubli, responsabilité », Paris, IMA, 1990.