2003
Figures de la Psychanalyse
Trauma et histoire
Jean-Jacques Moscovitz
D’habitude, les déportés, nous les rencontrons chez eux, nous
allons les écouter dans leurs propres lieux, que ce soit en privé ou en réunion
publique. Qu’ils soient venus en la personne d’Henri Borlant et d’autres, comme
Elie Buzyn, est à considérer comme un événement. C’est peut-être un tournant
qu’ils puissent venir nous parler. Et que nous, psychanalystes, puissions les
écouter.
L’aspect événementiel se perçoit dans le film que nous avons
vu. Parce que c’est un film. Nous l’avons visionné auparavant, en cassette
vidéo, grâce à Catherine Saladin, avec Bernard Toboul. Je n’avais pas vu alors
l’effet « cinéma », mais seulement celui d’une simple vidéo d’enregistrement de
ce qui est arrivé à des déportés revenus en parler auprès de celles et ceux qui
les attendaient. Et aussi, en place de témoins de ceux qui ne sont pas revenus.
Dire cela, c’est toujours très émouvant, et, avec plus ou moins de maladresse,
cela implique déjà de souligner que ce qui s’est produit est un crime sans
précédent. Sans paroles ni témoins.
Ici, le mot « témoin » doit être élaboré, si on le peut.
Élaborer, comme le dit Moustapha Safouan, avec le mot « haine » envers les
assassins. Cette haine est absente, me semble-t-il. Elle devient absente dans
la bouche du témoin dès lors que, en tant qu’ancien déporté, il prend une telle
place. Qu’il l’accepte. Mais en tant que victime, il l’a, cette haine. Être
victime d’un tel crime, c’est être témoin de ce qui est arrivé à la vie. Cela
soulève la question de l’adresse de la parole, question qui reste majeure dans
toute approche d’un tel trauma dans l’histoire – si trauma est le mot qui
convient ici : la Shoah.
Revenons maintenant au fait que, selon moi, ce que nous venons
de voir est un film. Henri Borlant en sera peut-être d’accord. Il y a plusieurs
points surprenants que je n’avais pas perçus la première fois.
Ici, nous sommes dans le noir de cette salle où nous formons un
public de cinéma, et le cinéma a cette vertu de nous mettre dans notre intime
par rapport au collectif présent. C’est un outil qui, en quelque sorte, est
presque homogène avec ce qui s’est passé dans la rupture de l’histoire. Ce film
le montre à qui veut le voir. Des acteurs –et nombreux – sont présents dans ce
« 26 minutes » :
La faim. La faim est
acteur car elle se fait entendre, elle se met en œuvre de paroles comme un
acteur.
Le sommeil,
se laver,
se parler aussi sont acteurs, ainsi
que la multiplicité des langues
utilisées, comme Henri Borlant le dit, et, pour lui, cette façon qu’il a eue
d’apprendre le yiddish polonais là-bas.
Là-bas, souvent adopté par de nombreux auteurs, mis en italique
une fois écrit, là-bas est un
euphémisme pour dire le lieu, pour parler de ce qui s’est passé. Les
camps.
Est acteur aussi le moment où Henri Borlant enlève sa veste et
prononce le mot chambre à gaz. Il le
prononce au moment même où il enlève sa veste avec la maladresse habituelle que
chacun d’entre nous a devant une caméra; lui, il continue de parler et il dit
ce mot terrible. Oui, lui, il le savait. Lui et d’autres le savaient. Voilà, il
savait.
Vous êtes ici parmi nous, Henri Borlant, qui avez vécu de le
savoir : savoir dont on parle tellement. Vous avez vu de la cheminée, ce lieu
d’anéantissement, sortir cette fumée des corps anéantis après la mise à mort
dans la chambre à gaz, vous avez senti cette odeur épouvantable. Comme le
disent les témoins, y compris les témoins polonais qui n’étaient pas dans les
camps, qui habitaient autour, il y avait une odeur infecte autour des camps au
moment où les aktions se produisaient.
À chacun de prendre en compte comme il le peut cette sorte de
difficulté même de savoir si cela intéresse ou pas la psychanalyse, dès lors
qu’un réel est là produit : le psychanalyste peut-il le discerner du reste ?
Est-ce que ça a trait au discours
analytique ?
Je tiens que la relation entre intime et collectif, que le
cinéma instaure de facto, est déjà quelque
chose de l’analyse. Et, ici, le discours analytique rencontrant le
cinéma sur cette relation intime/collectif recevrait un certain apport en tant
qu’il vient nous donner quelque forme à notre imaginaire sur ce réel. Oui, ce
réel des camps est non seulement ciné-gêne, ça se réalise en film, mais aussi en
associations de pensées rencontrant nos difficultés de penser la rupture de
l’histoire, de la percevoir comme ayant un impact sur la question du sujet,
celui qui intéresse aussi bien la position d’un analysant que celle d’un
analyste. Comment faire son analyse avec ça, comment la faire sans
ça puisque cela a eu lieu ?
Une telle position de témoin, le psychanalyste peut-il l’avoir
du fait de sa pratique ? Un analyste pourrait-il être témoin de façon
psychanalytique de ce qui est arrivé à l’humain ? D’autres disciplines,
nombreuses, le font : la philosophie avec l’École de Francfort, par exemple, la
littérature avec Paul Celan, modifiant la question même de l‘écriture de la
grande poésie, avec Georges Bataille, qui, parlant d’Hiroshima, nous permet
d’avancer comment le crime contre l’humanité a lien à l’inceste en ce que la
transgression incestueuse intrafamiliale est encore repérable quant à la Loi.
Alors que la Destruction des juifs
d’Europe, des malades mentaux, des tziganes, est une destruction de
la Loi dans les lois. Sans retour. Irréparable.
Bataille écrit cela en 1947 à partir du travail de John
Hersley, un journaliste du New York
Times qui a mis en forme des paroles de survivants témoignant de ce
qui s’est passé à Hiroshima et Nagasaki.
Que Bataille nous dise que la transgression œdipienne laisse
quelque continuum à la Loi, qui peut se ré-instaurer, car elle reste repérable,
c’est dire que depuis là-bas, c’est
d’une destruction de la Loi qu’il s’agit.
Nous sommes là au cœur même d’une problématique de notre
discipline.
Autre champ où cela se repère, le droit. C’est à associer à ce
qu’Henri Borlant a souligné au niveau politique, avec par exemple le vote
anti-FN du 21 avril 2002, où doit se maintenir une sensibilité politique depuis
ce qui s’est produit dans les camps nazis. Et très précisément, avec le mot
Shoah, nous avons une barrière à l’antisémitisme. Il faut le préserver. Que se
lève cette barrière, et se lève l’interdit de l’antisémitisme. Aujourd’hui, au
niveau du droit, quelque chose m’a frappé dès que je l’ai rencontré. C’est que
le code pénal de 1994 a introduit le crime contre l’humanité dans le droit
français, comme cela se fait d’ailleurs dans toutes les démocraties. Mais c’est
introduit d’une certaine manière. Certes, le crime contre l’humanité y est
défini, mais avec une nouveauté qui intéresse l’analyste au premier plan. C’est
que ce crime devient le crime suprême, le plus puni, mis en place au fondement
de la Loi.
Ce qui est très problématique car c’est un crime collectif
alors que, auparavant, le crime suprême était le parricide.
Voilà : Le meurtre du père, le parricide, c’est-à-dire tuer
quelqu’un dans une famille, passe au second plan. Que quelqu’un tue quelqu’un
est la forme où le singulier est prévalent, alors qu’avec le crime contre
l’humanité, c’est du collectif qui assassine un autre collectif. Comment va
alors se déplier singulièrement la structure œdipienne du lien à un autre, si
impliqués que nous sommes, chacun, dans le rapport du
je au nous dans notre lien à la Loi ?
Mais ce discours du droit n’est pas une preuve que le
législateur ait compris ce qu’il faisait quant à l’Œdipe. C’est plutôt qu’il
est, comme nous tous, pris dans le symptôme bien désigné par le titre de notre
demi-journée, « Histoire et trauma ».
Mais l’essentiel est que le droit devient témoin,
juridiquement, de ce qui s’est passé. Le crime de la Shoah s’inscrit dans le
droit de façon juridique.
Mais, au même moment, sur la même page de la mise en place en
1994 des attendus du Tribunal militaire international de Nuremberg, sont
inscrits aussi les attendus du TMI de Tokyo, condamnant le Japon pour crimes
contre l’humanité. Résultat des délibérés des représentants de treize nations,
dont une s’en est retirée : la France. Pourquoi la France ? Du fait qu’avec les
exactions contre le Viêtminh, certains ressortissants français pouvaient être
accusés de crime contre l’humanité. La loi est infirmée en toutes lettres à
côté du texte qui l’affirme. En 1994.
Est-ce à dire que la perversité dans la Loi est coextensive à
ce crime-là, qu’il y a là quelque chose de la Loi qui est vacillant et qu’il
faut l’avoir lue pour pouvoir travailler (un peu) un tel symptôme ?
Entame de la psychanalyse
Au niveau de la psychanalyse, comment dire qu’une certaine
entame s’est produite ? Ce n’est pas rien pour des analystes qui sont à
dominance lacanienne, comme moi et vous probablement. Lacan, dans le séminaire
sur l’Angoisse ( 1963), évoque un point particulièrement important pour nous
aujourd’hui. C’est justement la scène où nous sommes ici, ensemble.
Ce que nous dit Lacan dans ce passage de son enseignement
voisine avec ce que, tout à l’heure, nous faisait découvrir Henri Borlant à
propos du changement du statut de la parole du fait d’avoir témoigné comme
victime, comme ancien déporté devenu témoin. Je cite Lacan de mémoire : pour
que la parole ait
lieu, pour qu’elle puisse avoir lieu,
pour qu’elle puisse paraître dans le monde, il faut qu’elle monte sur la
scène… Mais, en même temps, dit-il, de
ce monde-là, il y a une partie qui ne montera pas sur la scène : c’est
l’immonde, l’objet a. Avec les camps,
avec cet objet, l’immonde monte entièrement sur la scène au point que la parole
va faire un petit tour bien spécial. Dans les camps.
Dans La parole ou la
mort, Moustapha Safouan soulève la question suivante : « Comment une
société humaine peut-elle être possible ?». Avec ces deux termes,
La parole ou la mort nous dit, selon
moi, que de la mort a été donnée à de la parole dans les camps. Comment
ça nous re-vient après ce petit tour
bien spécial, comment cela revient vers les artistes probablement de façon
privilégiée, parce qu’ils ont ça pour eux, comme certains cinéastes, de pouvoir
nous faire entrevoir la passe entre l’intime et le politique ? Peut-être
revient-il à l’analyste aussi de relever le défi que cette parole lui arrive
et, qu’il veuille ou non le reconnaître, il écoute avec
ça… Défi veut dire ici de pouvoir
accepter un certain refus en soi de faire de la place à de telles questions.
J’ai appelé cela silenciation, un
avatar voulu de retrancher de telles questions dans le travail de la pratique
quotidienne comme de l’élaboration théorique, et aussi du discours courant, tel
que cela se perçoit dans certains grands médias.
Le désir du psychanalyste est sollicité par cette
silenciation présente dans cette façon
de ne rien vouloir savoir de l’impact sur notre monde psychique de ce qui s’est
passé au niveau collectif, et cela est fréquent au point que l’on ne peut pas
en lever l’option facilement.
Et, du coup, j’ai parlé de cette forclusion construite que je me permets de vous
soumettre aujourd’hui : savoir comment de l’ignorance en soi se fabrique à
partir de cette relation entre trauma et histoire.
Comment de l’ignorance peut-elle surgir ?
La forclusion construite, c’est comme une forclusion voulue,
elle est directement liée à son modèle le plus grave : le
négationnisme. Non pas le
négationnisme politique, mais cette force du refus qu’il y a en nous d’accepter
cette idée que ce qui s’est passé fait partie de notre monde et que l’on doit
le contemporanéiser. On doit le rendre
contemporain, on doit en faire quelque chose d’actuel parce que c’est là. Tout
simplement. Et c’est énorme.
Car, à travailler de telles questions, à un moment donné, il
n’est plus possible d’en sortir aisément, parce qu’on sent bien que ça touche à
des choses qui ne cessent pas de commencer tout le temps, voire de ne pas
commencer, et donc de disparaître. Existe là un problème de méthode, et celle
que je propose, c’est la maladresse précisément. Entendez : de la reconnaître
quand elle se produit parmi nous. Oser sa maladresse sur de telles approches
permet un dire; car méfions-nous de celui qui, sur cela, pourrait prétendre
être adroit…
George Steiner a une très belle phrase sur ce lien
absence/présence. C’est un auteur qui a travaillé très tôt sur les questions
dont nous débattons aujourd’hui. Voici ce qu’il dit : « Je ne fais qu’un avec
l’obscure malédiction qui a frappé l’Europe, d’autant plus que je n’y étais pas
et que par un caprice du hasard mon nom avait été effacé du cahier de présence.
»
L’absence/présence, le fort-da de Freud, est ici convoquée car le mot
absence file vers celui de disparition. C’est là quelque chose de la
transformation de la mort en objet, et c’est ce qui est mis aussi en acte de
mémoire dans ce petit film que nous venons de voir. C’est la dimension du « il
savait » : Henri Borlant voyait la fumée monter là-haut dans le ciel. Et chacun
peut en dire autant de chacune des œuvres comme Shoah de Lanzmann, d’autres livres, d’autres
témoignages… Rien ne nous laisse nous habituer à ce qui s’est passé. Le
réel.
Il y a cette mort devenue objet, qui aurait en quelque sorte
perdu sa valeur heuristique pour savoir la limite de son désir. Et désirer la
mort, on y pense tout le temps pour savoir ce qu’on veut. Voilà ce qui a été
confisqué. D’avoir objectivé la mort à ce point-là a dû atteindre l’humain de
façon très profonde, quasi structurale.
Alors, autant commencer/continuer – nous, analystes – à nous en
occuper chacun à sa manière et chacun comme il le peut. Cette mort en place
d’objet, s’avoisine-t-elle avec l’objet a de Lacan ? Voilà ma question.
Comment le dire aux enfants ?
Soulevons la question autrement. Car cette histoire-là, je ne
suis pas contre de la dire aux enfants… Ils sont nés après et, comme le dit
Anne-Lise Stern : « Ils l’ont dans le baba. » Que ce soit avant eux que ça
s’est produit, quelque part, ils le
savent vraiment.
Avec cette question, nous sommes à un moment où on peut
considérer qu’à ce qui depuis toujours reste difficile à dire chez un
psychanalyste – ce qui fonde le sujet, c’est-à-dire le sexuel, la dette
symbolique– s’ajoute la question de la destruction ou de la disparition qui
remplace le mot absence, qui interroge autrement ce que veut dire être présent.
Et cela est source de silenciation, de refoulement. En même temps, c’est par ce
refoulement/forclusion –et sa levée – qu’une analyse peut avoir lieu.
Là séjourne quelque chose qu’il faut accepter comme tel. Je ne
dis pas que l’enfant de quatre ou cinq ans en thérapie va nous parler de
ça, bien sûr que non, je vous parle en
tant que psychanalyste : si on accepte ce « dans le baba », alors quelque chose
de la silenciation en soi se présente
à nous beaucoup plus qu’on ne le croit. Et cela dans notre façon d’accepter la
survenue du désir de psychanalyste. Alors notre écoute, pas forcément de
manière homogène, se nourrit de ça, de
cette histoire de destruction, de disparition.
Voilà ce qui fait partie de notre contemporain, de notre
oreille, de notre façon d’être. C’est cela que propose l’argument du colloque :
« Chaque heure fait penser au siècle finissant, le siècle passé, et au siècle
qui commence », sur la présentation de cet après-midi : « La violence dans les
groupes et la fabrication de la mort de masse ».
Là, on est déjà dans le politique et il me semble que, au
niveau de l’intime, une lecture analytique se rapproche, bien que différente,
de celle des poètes et des artistes, qu’elle participe de la poétique et que
sur de telles questions ce ne peut être que bénéfique. Henri Borlant y
participe. C’est même quelque chose qu’il nous enseigne : qu’il y a lieu de
savoir.
Voici l’exemple d’une personne née bien après la guerre et dont
l’histoire est la suivante : ses parents sont partis de Pologne car ils ont fui
l’Europe pour « sauver leur peau », ils se retrouvent en Amérique. Lui, en
analyse, dit un jour à son psychanalyste, à Paris : « L’horreur s’est produite
parce que je n’y étais pas. »
Là, l’horreur des camps et non seulement celle du sexuel
s’entend. Si ça s’est produit parce que le je n’y était pas, c’est que le
je y était présent du fait de son
absence même. Georges Perec, né en France de parents juifs venus de Pologne,
était persuadé que le 7 mars 1936, jour de sa naissance, Hitler entrait en
Pologne… liant son intime maternel au politique le plus loin de lui qui soit,
comme pour en inscrire une causalité qui le rendrait enfin
supportable.
Voilà ce qui est présent dans notre façon de travailler.
Pourrions-nous en débattre ?
Si la culpabilité est ce qu’il y a de mieux répandu dans le
monde, avec le bon sens, avec nos enjeux elle sert à réparer la pensée qui est
suspendue, qui en est arrêtée. La culpabilité des survivants est très légitime,
car elle donne du sens à l’impensable. D’où la recherche, du fait de cette
culpabilité, d’un opérateur, d’un concept qui comblerait cet impensable, ce qui
reste impossible et c’est de cela qu’il y a à en témoigner. De reconnaître cet
impensable comme tel.
Ce n’est pas sans rapport avec la question que Bernard Toboul
souhaite nous poser, celle du sujet, à la lumière de ce qu’a dit Mustapha
Safouan sur l’analyse en intension : soit le trauma de l’Histoire atteint non
seulement l’histoire des gens, mais il atteint aussi le sujet à l’intérieur du
discours qui le fonde, dans la cure. Le sujet comme question est à relier à ce
statut de la mort devenue objet. Il
viendrait alors à s’identifier à son image dans le social : coupable ou pas
coupable, par exemple. C’est ce qui le ferait entrer dans une morale alors que
le sujet comme question implique comment il ne se produit pas du fait de cette
objectivation de la mort. Ce qui relance de façon nouvelle et terrible le
procès de l’identification, car comment s’identifier à ce qui s’est passé ?
D’où, pour le moins, cette nécessité quasi logique de se poser comme témoin
d’une telle impossibilité, d’un tel impensable. Ce serait déjà un pas, plutôt
que d’aller vers quelque jouissance qui resterait insoumise à l’impératif de la
parole.
La déshumanisation telle que Bernard Toboul l’a abordée n’est
pas du côté des victimes, selon moi, mais bien de celui des assassins. Ce que
voulaient les assassins était de produire chez les victimes une
déshumanisation, de les réduire à rien, au point que beaucoup ne sont pas
revenus. Leur mort, comme leur vie, a été attaquée, effacée du monde. Prenons
garde dès lors quand c’est nous qui parlons de déshumanisation.
La déshumanisation est à verser au compte du crime. Et Vladimir
Jankelevitch, pour définir une telle absence d’humanité du criminel, a avancé
le terme d’ahumanité pour distinguer ce qui jusqu’alors pouvait, au temps de
Freud, rester entremêlé : l’humanité et l’inhumanité de l’homme. La
déshumanisation devrait être utilisée pour définir, par exemple, le fait qu’un
adolescent peut être déshumanisé dans les banlieues quand il se fait violent.
De la violence se produit.