Figures de la psychanalyse
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I.S.B.N.2-7492-0152-7
152 pages

p. 41 à 49
doi: en cours

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no8 2003/1

Le titre que j’avais proposé aux organisateurs de ces journées était « La mauvaise rencontre ». C’est une expression de Lacan, dans le Séminaire XI, pour désigner le réel en jeu dans le trauma. Dans ce séminaire, Lacan nous dit : « La mauvaise rencontre centrale est au niveau du sexuel [1]. » Ce titre me revient, dans le programme, dans une formulation plus freudienne : « La rencontre traumatique du sexuel », ce qui me convient bien aussi puisque ces deux formulations, bien que différentes, disent la même chose. Elles nous rappellent, d’emblée, l’un des axes majeurs de la découverte freudienne, un axe tellement majeur que cela détermine, dans notre pratique d’analyste, la place singulière que nous accordons à la dimension du trauma toujours à l’œuvre dans une cure : pour l’être parlant, c’est la sexualité elle-même qui, à l’origine, est intrusive et fait effraction dans la psyché parce qu’elle est rencontre avec du non-sens tant que la constitution du trauma ne lui a pas donné son sens sexuel. À ce titre, le trauma n’est pas événementiel, il est structurel. Il est impliqué par la condition de parlêtre de l’être humain qui le sépare définitivement de son « être » sexué. Ainsi, le trauma est-il une conséquence du refoulement originaire, dont un sujet s’est produit, qui, dès lors, porte avec lui cette « malédiction sur le sexe [2] », selon une formule de Lacan résumant la découverte freudienne.
 
Rencontre avec le réel
 
 
Il existe déjà, au cœur même de la toute première élaboration freudienne de la névrose et, paradoxalement, au moment même où Freud ne met pas en doute la réalité de l’abus sexuel vécu par ses patientes hystériques [3], une version plus structurale du trauma : s’il y a mauvaise rencontre pour le sujet, ce n’est pas tant avec « un séducteur », qu’il soit réel ou fantasmé, qu’avec « un excédent d’excitation » que l’appareil psychique ne parvient pas à résorber faute d’une représentation qui puisse le prendre en charge et le canaliser de la sorte. La thèse soutenue ici est celle d’une effraction de la psyché par un impensable. L’onde de choc de cette effraction, « son souvenir, dit Freud, agit à la manière d’un corps étranger qui longtemps encore après son irruption, continue à jouer un rôle actif [4] ». On a là, à l’intérieur même de la théorie de la séduction, une autre théorie du trauma qui, elle, est tout à fait inédite. En effet, elle déplace la cause traumatique d’un événement extérieur vers un processus interne au sujet : elle montre que ce n’est pas tant un événement – quel qu’il soit – qui est au cœur du trauma, qu’une fixation irréductible du sujet à un impossible qu’il ne cesse pas de rencontrer.
Cette conception ouvre la voie pour penser la question du trauma en liaison non pas tant avec l’histoire du sujet qu’avec l’éternel retour de ce qui résiste à toute historisation, un réel propre au sujet qui apparaît comme tel, justement, une fois qu’on a épuisé les possibilités de l’historisation.
Il y a même plus, car, dans sa définition courante, le traumatisme exclut toute intention ou participation du sujet. Pour qu’il y ait traumatisme, il faut qu’un événement survienne sans que celui qui en est reconnu la victime ait pu le prévoir ou s’y soustraire. Le statut de victime indique qu’il en portera ensuite les séquelles comme autant de traces inoubliables et indélébiles. Or, à partir de ce que lui livrent ses patientes hystériques, Freud va pouvoir démontrer et soutenir qu’à l’origine du trauma il y a, certes, des éléments non prévus, non attendus, quelque chose de l’ordre de la mauvaise rencontre pour le sujet mais qui, loin de l’exclure, le réalise tout au contraire [5].
 
L’insondable opacité du désir de l’Autre
 
 
Il s’agit donc d’une rencontre avec un réel, réel que l’on peut préciser : une excitation qui outrepasse la limite du principe de plaisir; c’est ce que, dans le champ de la psychanalyse, avec Freud et depuis Lacan, nous désignons du terme de « jouissance ». La mauvaise rencontre initiale est donc la rencontre avec la jouissance.
Si cette rencontre s’avère traumatique, c’est qu’elle est d’abord rencontre avec une jouissance intrusive. Dans le rapport au désir de l’Autre, un sujet advient dans une position où il « est joui » passivement. Ainsi, avec ce vécu primaire de séduction passive, le rapport du sujet à l’Autre est d’emblée placé sous le signe de la mauvaise rencontre. Et, s’il y a bien séduction, l’agent de cette première séduction n’est autre que la mère dans la mesure où les soins, les attouchements, les caresses qu’elle donne à son enfant sont autant d’« excitants » (Reiz) pour lui. C’est ce qui érogénéise le corps de l’enfant.
Or, dès sa première théorisation, Freud a pensé ce vécu originaire de jouissance [6] en terme de hors-sens, par rapport à quoi une névrose se met en place. Les différentes névroses sont alors autant de modes de se défendre d’une angoisse primaire, en faisant advenir un sujet, mais alors comme sujet de la défense, c’est-à-dire divisé par rapport à la jouissance.
 
Du trauma au fantasme : le père séducteur
 
 
Cela nous ramène à l’hystérique et à son trauma, avec qui l’élaboration freudienne a pu commencer parce qu’elle s’en est fait le paradigme. En effet, dans sa première théorie des névroses, Freud a pu définir l’hystérie comme la névrose qui consiste à se protéger de l’angoisse par le refoulement et la constitution du trauma. Remarquons alors que, du même coup, l’hystérique se fait vérité de ce qui affecte tout sujet, elle énonce la cause de ce dont il pâtit : ce qui, dans le trauma, ne cesse de faire retour, mais alors comme venant de l’extérieur, comme venant de l’Autre, ce père terrible dont la scène de séduction donne une fiction (fixion [7] ) de sa jouissance.
C’est donc le fil que nous allons suivre maintenant. Dès les années 1896-1897 – ce n’est donc pas récent –, Freud va développer que le traumatisme sexuel tel qu’il se présente dans l’hystérie et tel qu’il donne lieu au symptôme est une tentative de donner un sens à quelque chose que le sujet peut avoir vécu, mais qui ne s’est pas inscrit comme tel dans le psychisme. Freud utilise ici le terme de « lacune dans le psychisme [8] », c’est-à-dire la marque d’un trou dans la trame des représentations. D’où le temps de l’après-coup nécessaire à la constitution de la scène traumatique. « Le souvenir déploiera une puissance qui a fait totalement défaut à l’événement lui-même, dit-il, le souvenir agira comme s’il était un événement, un vécu actuel. Il y a, pour ainsi dire, action posthume d’un traumatisme sexuel [9]. »
Il s’agit donc de reconnaître dans le trauma hystérique un processus de symbolisation après coup. « Symbolisation », c’est le terme qui vient sous la plume de Freud [10] lorsqu’il déplie le symptôme de la jeune Emma, dans l’Esquisse, pour l’articuler au trauma. Et, ce qui le conduit à penser cela – il s’agit d’une déduction –, c’est qu’au terme du processus au cœur duquel on trouve le refoulement, ce qui était non advenu pour le sujet est devenu une réalité psychique. Le refoulement, en donnant un sens là où il n’y en avait pas, a eu pour effet de produire ce qui constitue dès lors la vérité du sujet. Or, le sens qui se donne dans la scène traumatique est toujours sexuel, dit Freud. Ainsi, le refoulement hystérique a permis de faire d’un non-réalisé une réalité sexuelle.
Mais ce n’est pas le tout de l’opération. Il y a aussi une autre production qui se manifeste sous la forme d’un « effroi » du sujet au moment de la seconde scène, ce qui donne son caractère traumatique à l’expérience de la jeune fille. Freud utilise ici un autre terme, il parle d’une « symbolisation immuable [11] », c’est-à-dire de quelque chose d’absolument rebelle à la substitution signifiante, qui résiste à tout transfert de sens. Cette symbolisation immuable est de l’ordre d’une signification absolue du sujet, une sorte de lettre indélébile qui condense sa jouissance en fixant le trauma, ce que Lacan désignera comme un « signifiant énigmatique du trauma [12] ». Or, à suivre la démonstration de Freud jusqu’au bout, il apparaît – fait tout à fait remarquable – que cette signification immuable ne provient pas de la première scène; elle n’advient qu’avec le refoulement, mais comme prenant, pourtant, la fonction de cause pour tout le processus. C’est pourquoi Freud désigne l’ensemble de ce mécanisme du terme de proton pseudos hystérique, ce premier mensonge qui articule la dimension de la vérité sub-jective à celle de la fiction.
Or, dès 1895, Freud a présenté le fantasme inconscient comme la source nouvelle d’où jaillissent les productions qui fictionnent un sens à ce qui reste irréductiblement hors-sens pour le sujet et l’agit, par là même, à son insu. Freud en viendra ainsi à démontrer que le fantasme d’avoir été séduite par le père – qui fait le fond de la vérité hystérique– vient, dans l’après-coup, interpréter au sujet ce vécu primaire en termes de trauma sexuel et déterminer son désir.
C’est pourquoi, une fois dégagé le registre propre au fantasme inconscient, Freud ne pouvait que renoncer à sa « neurotica ». Dans un même mouvement, il abandonnait la pratique de l’hypnose qui, en ayant comme visée de chercher un événement traumatique réel, le confond avec cette dimension fantasmatique si essentielle à la vérité d’un sujet.
« Je ne crois plus à ma neurotica, écrit-il à Fliess dans une lettre du 21 septembre 1897. Je dois te dire pourquoi... » Des quatre raisons invoquées, nous retiendrons ici la troisième : « La conviction qu’il n’existe dans l’inconscient aucun “indice de réalité”, de telle sorte qu’il est impossible de distinguer l’une de l’autre la vérité et la fiction investie d’affect [13]. »
C’est donc grâce à ce passage de la théorie de la séduction à la théorie du fantasme que la dimension de la vérité – si essentielle à l’expérience analytique – est introduite dans le champ de la psychanalyse. Et ce, à partir de la parole de l’hystérique. Or, cette vérité telle qu’elle apparaît dans la psychanalyse n’a pas grandchose à voir avec le registre de la réalité des faits. Car c’est une catégorie du sujet comme telle et, à ce titre, elle ne peut émerger que dans l’énonciation d’un sujet, comme l’effet même de cette énonciation. La fiction hystérique, le sens donné à son trauma énonce la vérité d’un sujet, mais c’est une vérité qui n’a de consistance qu’à l’intérieur du discours du sujet. C’est en ce sens qu’on peut dire avec Freud que ce qui fait la vérité d’un sujet n’est rien d’autre qu’une fiction dès lors qu’elle est investie d’affect.
Or, lorsque Freud a reconnu, dans la scène de séduction hystérique, l’énoncé d’un fantasme, il a mis au jour, du même coup, la structure du désir dans cette dialectique qu’il noue entre le sujet et l’Autre : le sujet soutient et énonce son propre désir dans une mise en scène où c’est l’Autre qui a la charge de cette énonciation. Dans cette version, le père, en tant que séducteur, vient sur la scène de l'hystérique non pas tant comme l'objet de son désir que comme l'incarnation même du désir. D'où la violence de sa représentation. Le fantasme de séduction, en donnant sens au mystère du désir de l’Autre, nous enseigne que le désir vient de l’Autre. Ainsi, en passant de la théorie de la séduction à celle du fantasme, Freud opère une sub-stitution qui constitue une véritable opération métaphorique, car elle permet de reconnaître la place du père dans l’une de ses fonctions principales : celle de structurer le désir du sujet.
 
Éléments cliniques
 
 
Voilà donc qui peut donner à réfléchir sur la façon d'accueillir la parole de nos patientes hystériques lorsqu'elles relatent, dans l’analyse, la scènequi prend valeur, pour elles, de scène de séduction. Car, la réaction comme l’intervention de l’analyste, en tant qu’il est seul à pouvoir entendre et prendre en compte cette dimension de vérité essentielle au sujet, ne peuvent être d’ordre moral. L’éthique de la psychanalyse le lui interdit. C’est ce qui peut parfois tant choquer les défenseurs des droits et du bien du sujet et entraîner certains psychothérapeutes à confondre cette dimension avec le vrai. Or, il importe de bien les distinguer et d’accepter de lâcher la proie pour l’ombre si l’on ne veut pas servir à seulement conforter la patiente dans sa souffrance et la fixer définitivement à ce dont elle pâtit.
Cela me conduit à faire une remarque à propos de ce qui, de nos jours, est considéré par la société comme de l’ordre de l’abus sexuel d'une petite fille ou d’une adolescente par un adulte. La pratique analytique et l’écoute des femmes me conduisent à souligner que tous les attouchements sexuels, demême que toutes les séductions de l’enfance sont loin d’être traumatiques. C’est le cas, notamment, lorsque l'adulte impliqué ou l'adolescent pubère, comme il arrive souvent, n’est pas investi de la référence paternelle par la petite fille. Au lieu d'avoir seulement les traits du « violeur », comme le père du fantasme, il peut aussi prendre le visage de cet « habile séducteur [14] » dont Freud nous parle, en cela qu'il éveille précocement la fille à la sexualité.
Il suffit d’évoquer les « aveux » qu’un grand nombre de femmes peuvent faire sur le divan qui témoignent que, loin d’avoir été vécus comme une violence, la rencontre précoce avec le désir masculin et le contact avec le sexe en érection ont été source d’émoi et d’éveil de leur sensualité. Comme si cette sorte de « mise à disposition [15] » précoce du pénis les avait soulagées d’une « attente exténuante [16] » en en désignant l’objet et en le leur donnant. Sans doute est-il justement du ressort du psychanalyste de ne pas juger et d’offrir à ces femmes la possibilité de faire autre chose de leur séduction précoce que de grossir les rangs des victimes désignées de la perversion masculine.
Il en va, généralement [17], autrement lorsque le séducteur est le père de la petite fille ou un homme en position de l’être, c’est-à-dire un homme qui peut être investi d’un signifiant paternel. Alors, la séduction disparaît derrière l’abus pour constituer le trauma.
Parce que le père est celui qui, fantasmatiquement, a toujours déjà séduit sa fille (c’est l’axiome du fantasme hystérique), une véritable catastrophe psychique se produit lorsque la séduction est réalisée jusque dans le corps de la petite fille. Le réel de l’acte écrase alors la dimension fantasmatique nécessaire à ce que se projette la vérité du sujet. Fantasme et réel se conjoignent alors même qu’il est nécessaire au fonctionnement de la structure psychique qu’ils soient disjoints. Il n'y a plus de place pour la vérité du sujet tant l'écran du fantasme est opacifié par le réel de l'acte porté par le père. Dès lors, il n'y a plus d'espace pour la mise en jeu du fantasme, espace que le désir d’un père pour sa fille doit préserver pour la laisser « tourner » en femme.
Dans la cure, il est donc nécessaire de rendre au patient la possibilité de récu-pérer cette « dit-mension » nécessaire au fantasme. Or, cela ne se peut qu’à la condition qu’il prenne en compte la dimension de faute qui s'y attache jusqu'à la faire sienne. On pourrait dire jusqu'à retrouver la capacité de reconnaître comme sienne une représentation qui vient de l'Autre. Le père, parce qu’il représente la loi, se pose comme une limite à la jouissance. Lorsqu’il franchit cette limite, c’est le sujet qui est coupable.
Sans chercher à polémiquer avec les lois qui sont prises dans les différents pays dits civilisés pour que les filles puissent porter juridiquement plainte contre leur père lorsqu'elles pensent avoir été victimes de séduction ou de viol, je crois important de souligner, en tant qu’analyste, que la plainte de ces femmes est à entendre comme telle. Ce qui veut dire qu’aucune réparation ni aucun dédommagement n’en viendront jamais à bout.
C’est pourquoi la cure n’a pas pour but de réparer. Plutôt s’agit-il, en laissant advenir la parole du sujet comme ce qui présentifie sa vérité, de mobiliser la jouissance fixée dans le trauma comme jouissance de l’Autre.
Je voudrais également apporter une remarque que la pratique avec des enfants comme avec des adultes nous oblige à prendre en considération. C’est que ce qui fait trauma n’est pas, bien souvent, la scène de séduction elle-même, mais la réaction de l’entourage lorsque l’enfant en fait l’aveu. Ainsi de cette petite fille de dix ans abusée par un oncle par alliance qu’elle adorait et avec lequel elle entretenait une relation tout à fait privilégiée. Elle me fut amenée parce que, depuis cet événement, elle ne dormait plus, était perturbée, et en échec scolaire. Au cours d’une séance où il était question de la vie amoureuse de sa mère, plutôt chaotique à son goût, elle se mit soudain à raconter la scène avec son oncle : il l’avait d’abord déshabillée avant de « la caresser sur le sexe ». Il s’avéra que l’événement insupportable pour elle n’était pas tant l’abus sexuel – qu’elle avait d’abord pris pour un jeu avant de réaliser, à la respiration de l’oncle, qu’il s’agissait d’autre chose – que le fait « d’avoir tout raconté à sa famille ». En effet, le père ayant décidé de porter plainte, l’oncle irait en prison par sa faute à elle. Le père, de nationalité marocaine, craignait que la mère, française, dont il était séparé, ne cherche à le déchoir de ses droits paternels s’il n’agissait pas de la sorte. Ce n’est qu’une fois qu’il eut accepté de retirer sa plainte que la petite fille put commencer à parler de l’enjeu qu’elle représentait dans ce couple déchiré et de l’angoisse qu’elle éprouvait chaque soir au moment de se coucher, au point de retarder parfois jusqu’à l’aube le moment de s’endormir. Or, il s’avéra que son angoisse ne remontait pas à l’épisode avec l’oncle, mais avait commencé quelques jours après, au moment où sa mère, « pour la protéger de tout attentat », avait décidé de la faire dormir avec elle.
Un autre exemple, tout aussi frappant, est celui d’une patiente adulte qui, à l’âge de 6 ans, avait été caressée une nuit, par un ami proche de sa famille, que ses parents hébergeaient. Bien qu’elle n’ait pas trouvé cela « désagréable », elle en avait parlé au matin à ses parents parce qu’elle savait que c’était une « chose interdite ». L’ami avait aussitôt disparu de la vie de la famille jusqu’au moment où, quelques années plus tard, il était réapparu... pour devenir le parrain de la fille cadette. Elle s’était alors sentie trahie par ses parents, qui non seulement ne l’avaient pas crue, mais qui, de plus, ne craignaient pas d’exposer leur nouvelle petite fille au même traitement. C’est cette trahison qui lui paraissait scandaleuse et traumatique, bien plus que la séduction elle-même. Cela, jusqu’à ce que le travail de l’analyse l’amène à découvrir que l’événement insupportable caché derrière toute cette scène n’était autre que la naissance de sa petite sœur, qui la « privaitdéfinitivement d’être la seule » et lui donnait la preuve que ce n’était pas elle, mais sa mère, qui « comptait le plus » pour son père, dont elle avait toujours voulu se croire la préférée.
C’est pourquoi il me semble que l’acte de l’analyste ne peut se produire qu’à se situer en dehors du dispositif juridique [18]. Ce dispositif fonctionne, il est idéalement le même pour tous et le garant de l'égalité des droits. Mais c’est précisément ce qui fait qu’il ne peut pas tenir compte de cette dimension de la vérité propre au sujet. Or, c’est là que doit opérer l’acte analytique si nous ne voulons pas définitivement fixer le patient à un statut de victime, avec la jouissance mortifère qui en découle, statut auquel le discours social actuel, de plus en plus politiquement correct, finit par le confiner.
 
NOTES
 
[1] J. Lacan, Séminaire XI, p. 62.
[2] J. Lacan, Télévision, p. 50. L’idée d’un défaut de jouissance inhérent à la sexualité humaine parcourt toute l’œuvre de Freud, depuis ses lettres à Fliess. Dans Télévision (p. 57), Lacan fait allusion à l’occurrence qui se trouve dans Malaise dans la civilisation : « De par sa nature même, la fonction sexuelle se refuserait quant à elle à nous accorder pleine satisfaction et nous contraindrait à suivre d’autres voies. »
[3] Il en fait, à cette date, la cause de la névrose.
[4] S. Freud, Études sur l’hystérie, p. 4.
[5] Encore en 1932, dans la 23e Conférence d’introduction à la psychanalyse, « Les modes de formation des symptômes », Freud, tout en rappelant une fois de plus qu’il y a des événements de l’enfance, au premier rang desquels les abus sexuels, dont l’effet pathogène est immédiat, rappelle sa thèse quant au trauma : « L’expérience analytique nous oblige à admettre que des événements purement fortuits de l’enfance sont capables de laisser des points d’appui pour les fixations de la libido. »
[6] « Trou-matisme », dira Lacan. C’est que le symbolique, lorsque la structure s’incorpore, fait trou avant de signifier.
[7] Néologisme créé par Lacan qui équivoque entre fiction et fixation (de jouissance).
[8] S. Freud, « Manuscrit K, lettre à Fliess du 1er janvier 1896 », dans Naissance de la psychanalyse, p. 129.
[9] S. Freud , « L’hérédité et l’étiologie des névroses » ( 1896), dans Névrose, psychose et perversion, p. 57.
[10] S. Freud, « L’esquisse », dans Naissance de la psychanalyse, p. 363 et p. 368.
[11] « C’est à une symbolisation immuable qu’est dû l’excès considérable de défense normale », ibid., p. 363.
[12] J. Lacan, « L’instance de la lettre », dans Écrits, p. 518.
[13] S. Freud, « Lettre à Fliess du 21 septembre 1897 », dans Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, p. 190.
[14] S. Freud, dans les Trois essais sur la théorie sexuelle, fait une remarque étonnante à propos de la sexualité des femmes qu'il doit évidemment à son travail avec les hystériques. Cette remarque porte sur l'empreinte laissée sur la sexualité féminine par celui qu'il désigne comme « l'habile séducteur ». Il s'agit de celui qui, au contraire de ce que dictent la morale et la civilisation, a l'audace, selon Freud, de donner « le goût de la perversion » à la très jeune fille de telle sorte qu'elle en maintienne l'usage dans sa sexualité de femme. On voit que Freud n’était pas embarrassé de préjugés.
[15] C’est l’expression qui est venue à l’une de mes patientes découvrant que le terme de « viol » qu’elle utilisait jusque-là pour désigner sa sexualité prépubère avec un adolescent pubère ne lui servait qu’à camoufler sa culpabilité par rapport à sa mère – à qui elle avait été, en quelque sorte, infidèle – et qu’il était donc impropre à la qualifier. Sa propre puberté avait mis fin à cette pratique. Le temps de latence était marqué par le refoulement de cette sexualité précoce du fait de la culpabilité. Devenue femme, elle en avait fait l’aveu à son mari en termes de viol, ce qui lui servait régulièrement d’alibi pour se soustraire au devoir conjugal. C’est que le premier mari avait été choisi pour plaire à sa mère bien plus qu'à elle-même.
[16] Ibid.
[17] Il y a quelques années, j’ai reçu une demande d’analyse d’une jeune femme mariée, mère de famille, plutôt heureuse de son sort, mais qui s’inquiétait de savoir si elle était « normale ». En effet, elle avait été « la maîtresse » (ce sont ses termes) de son père de l’âge de 8 ans jusqu’à sa puberté, âge auquel elle lui avait interdit de la toucher. Elle ne se sentait nullement « traumatisée » par cette expérience qu’elle avait vécue comme quelque chose d’à part, où elle « se savait avoir été aimée d’une sorte d’amour fou, complètement passionnel ». Mais, depuis qu’elle était elle-même devenue mère, elle se demandait comment un parent pouvait avoir un désir pareil et il lui semblait nécessaire de vérifier qu’elle n’était pas, à son insu, « le siège d’un trauma ». Cependant, rapidement, c’est du côté du désir de sa mère que son interrogation l’a portée. Comment cette dernière avait-elle pu vivre sous le même toit que sa fille sans rien savoir de ce qui lui arrivait ?
[18] C’est ce qui peut conduire un psychanalyste à refuser, dans certains cas, le « signalement », pourtant obligatoire en France pour les mineurs.
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