2003
Figures de la Psychanalyse
Trauma, mort et sexualité Pour (ré)introduire les névroses
narcissiques
[1]
Hector Yankelevich
« Il y a une mort que porte la vie et une autre qui la
porte
[2]. »
Lacan
Dans
Deux principes du
fonctionnement psychique
[3], Freud finit son essai en racontant le rêve d’un
patient. Rêve par tous connu et sur lequel, à partir de l’interprétation de
Freud et son commentaire par Lacan
[4], nous allons nous risquer à proposer une autre strate
interprétative. Le texte du rêve est le suivant : « Son père [le père du
patient] était de nouveau en vie, il parlait avec lui comme autrefois. Mais, en
même temps, il ressentait de façon extrêmement douloureuse que pourtant son
père était déjà mort, seulement “il ne le savait pas”. » L’interprétation
proposée par Freud, fameuse parmi toutes celles que l’on connaît de lui,
consista à écrire qu’il fallait, dans ce rêve, pour arriver à sa signification
inconsciente, intercaler une phrase : « Il était déjà mort,
selon son désir. »
Dans l’analyse de ce rêve, et par cette interprétation, Freud,
qui avait écrit Totem et tabou trois
ans auparavant, indique, par le truchement de cette vignette clinique, de façon
claire et distincte que la seule clef de
voûte de la psychanalyse – sans laquelle toute métapsychologie
serait théorisation sans portée clinique – se trouve dans le mythe qu’il a
lui-même construit : le père mort. Et il ajoute, tacitement et du même coup, à
la nature du désir inconscient, incestueux depuis la fondation de la
psychanalyse, qu’il est aussi, en même temps et aussi fondamentalement,
meurtrier. Ce qui fait que ces deux déterminations non seulement deviennent
synonymes, mais aussi que, en définissant toutes deux la nature de la
jouissance inconsciente, elles se valent l’une l’autre.
Néanmoins, si nous respectons un enseignement freudien
primordial – le caractère surdéterminé de toute formation psychique –, ce rêve
est aussi susceptible d’une autre lecture qui, n’altérant point les
antérieures, indique l’existence d’une autre strate inconsciente que celle que
Freud, par son ajout, montre. Si nous prenons la peine de suivre le commentaire
que Lacan lui consacre, « Il ne savait pas » est l’énonciation même du sujet de
l’inconscient, qui apparaît tout en disparaissant : lorsque quelqu’un énonce «
Il ne savait pas », c’est le sujet qui parle, et c’est de lui-même qu’il le
fait. « Il ne savait pas », cette troisième personne – en général du singulier,
mais parfois aussi du pluriel – est bien la première façon d’apparaître du
sujet de l’inconscient, s’énonçant lui-même comme n’ayant rien à faire avec son
propre savoir. De ce « il », le travail de l’analyse fera, si possible, advenir
un « je », sujet capable de se reconnaître dans l’objet inatteignable où il
gît, qui néanmoins nous renseigne de l’existence de la jouissance
inconsciente.
Nous pourrions encore ajouter : Il ne savait pas que
qui était mort ? Son père ?… Oui, bien
entendu, il ne voulait rien en savoir, mais dans son énonciation, son père se
trouve être aussi bien le masque de lui-même. Il ne savait pas… que lui-même
était déjà mort, et ne le savait point.
S’agirait-il ainsi d’un obsessionnel qui, soudain, aurait perdu
le soutien de son doute ou, pire encore, d’une mélancolie dans la certitude
inébranlable d’un délire de Cottard ? Ou, plus couramment, d’une hystérie qui
trouve dans la défenestration le chemin le plus court pour se jeter dans
l’Autre, croyant faire le contraire ? Que non pas ! Mais, doutes obsessionnels,
certitude mélancolique, passage à l’acte hystérique se réfèrent tous – dans et
hors discours – à un point nodal de la structure, qui seul se révèle de
lui-même à la faveur de la déformation qu’il subit dans sa présentation
symptomatique.
Le sujet de l’inconscient est mort, mais ne le sait pas, et il
ne le sait pas du fait de parler. C’est parce qu’il parle qu’il est mort et
c’est en parlant qu’il repousse à tout jamais la possibilité de le savoir.
Suivons une fois encore autant les textes de Freud que ceux de Lacan, qui
présentent à cet endroit plusieurs anfractuosités, ce qui veut dire, plusieurs
façons d’y prendre pied. Car s’il est vrai que le second met ses pas sur ceux
du premier, c’est dans son propre cheminement qu’il se voit contraint à suivre
cette trace au-delà d’elle-même; en effet, en lisant le texte freudien, il ne
peut pas ne pas lire ce qui est illisible pour celui qui écrit, du fait même
d’écrire, fût-il Freud.
D’une façon on ne peut plus nette dans l’
Au-delà du principe de plaisir, mais aussi dans
les différents travaux préparatoires qui le précèdent, où le terme même n’est
pas employé, Freud pose, pour la pulsion de mort, trois modalités d’existence,
différentes mais non exclusives
[5].
La pulsion de mort serait, tout d’abord, supportée par les
pulsions du moi – soit les besoins –, par les pulsions d’autoconservation du
corps dont le moi aussi dépend. Puisqu’il faut périr, ce sont celles-ci qui
choisissent de mourir à leur façon, car le soma, dont le moi est le
représentant, ne serait que l’instrument périssable permettant, par sa propre
mort, au « germe » sexuel de rester immortel. En somme, depuis ce point de
vue-là, la mort de l’individu est le gage consenti pour l’immortalité de
l’espèce.
Mais, écrit Freud, il existe une autre possibilité : que les
propres pulsions sexuelles aient la mort comme but. Et cette idée représente
bien l’un des renversements les plus importants et les plus spectaculaires que
l’on puisse trouver dans son œuvre. Simplement, en étant au service du principe
de plaisir, dont la tendance oblige l’appareil psychique à abaisser sa tension
aussi bas que possible, en atteignant même le point zéro pour le satisfaire,
les pulsions sexuelles se trouvent être, paradoxalement, celles qui travaillent
au service de la pulsion de mort.
La troisième possibilité, dont la simplicité et la popularité
parmi les analystes effaça durablement l’existence des deux autres, consista à
poser qu’il y a bien une pulsion de mort comme telle, distincte mais
silencieusement liée aux pulsions sexuelles, qui ne se fait reconnaître que
dans certains moments appelés « déliaisons », tandis que pulsions du moi et
pulsions sexuelles resteraient groupées sous l’enseigne des pulsions de
vie.
Lacan, à son tour – fait insolite dans l’histoire de la
psychanalyse –, respectera à la lettre les trois hypothèses suggérées par Freud
et proposera une théorie unifiée de l’un et l’autre modes de la pulsion –
die beiden Triebarten
[6]. Du fait de l’entrée du
signifiant en tant que tel dans le corps, ce signifiant, qui représente le
langage comme tel, appelé Phallus dans son essai « La signification du Phallus
», nommé F dans les séminaires des années 1970, lettre qui désigne
l’identification primordiale
[7], en faisant rentrer la jouissance sexuelle, introduit
dans le sujet le « sens de la mort
[8] ».
Dans son rapport à l’Autre, en y prenant la parole, en s’y
aliénant, le sujet incorpore le signifiant. Mais, pour sortir de cette
aliénation première, qui tout en le faisant être le fait disparaître dans
l’Autre, pour effectuer sa première séparation, le sujet a à faire un premier
choix, obligé, entre l’« être » et le « sens » octroyé par l’Autre, qui
effectivement lui donne l’« être », mais cet « être » est du même coup un «
non-être » car le sens octroyé par le signifiant, qui est dans l’Autre, facteur
léthal
[9],
l’abolit
[10] en tant
que tel, l’abolit comme être. Le premier choix du sujet, lors de la première
séparation qui le fend, est de choisir un être qui est du même coup un
non-être, ce qui vaut choisir la mort, choisir de se perdre à l’égard de
l’Autre, d’être perdu, mort. Ce choix d’une première mort était déjà pointé par
Freud dans le thème des « trois coffrets », où il signalait que le bon choix
était le choix du troisième
[11], celui en plomb, le choix donc de la mort. Aussi
bien Pâris que le roi Lear s’étaient donc trompés, et de cette erreur dans le
choix découlaient les événements tragiques qui allaient s’ensuivre.
La première modalité d’existence du sujet dans son rapport à
l’Autre, c’est de s’offrir à l’Autre comme l’objet qui recouvre son manque,
mais il ne s’offre comme perdu, il ne s’offre comme mort que pour interroger
son désir. Cette interrogation, qui est une première séparation, est aussi bien
une retombée dans l’aliénation. Comment me veut-il ? Vivant ? Mais, vivant seul
pour lui, cela vaut donc mort pour moi. Cependant, s’il ne me veut pas, alors
la mort est encore plus radicale, et ça, on ne l’oubliera jamais. Rester, ou
revenir visiter – ce qui peut arriver – (dans) cette première aliénation et
face au caractère insoluble de la seule séparation qui s’offre à lui, ceci
place le sujet devant le délire ou le suicide comme seules alternatives –
préférables – à la mainmise de cet Autre, tel qu’il est toujours resté pour
lui.
Comme point de repère structural, la fin du stade du miroir –
premier temps de la métaphore paternelle – permet au sujet de reformuler sa
place dans l’aliénation et la séparation, en introduisant le sexuel là où il
n’existait que comme mort. Autrement dit, là où il y avait séparation,
viendront les liaisons faites grâce à l’objet de l’Autre. Car la tension qui
vient du corps propre est indiscernable de celle qui est apportée par
l’Autre.
Dans un temps second, le sujet va substituer et recouvrir ce
premier objet – dont on n’a pas d’idée, écrivait Lacan dans « La
troisième
[12] » –, cet
objet qu’il est par les objets de pulsion, ce qui stabilise le rapport à
l’Autre, car ce n’est plus de celui-ci qu’il reçoit le sens. C’est bien ici
qu’on peut toucher cette strate fondatrice par laquelle l’objet sexuel, qui est
sens dans toute son extension,
recouvre aussi bien que possible l’objet en tant que tel, abominable, insensé.
Or, dans ce deuxième choix, on est déjà au niveau du fantasme, au niveau de la
deuxième identification, qui seule voit le jour grâce à l’effet de la métaphore
paternelle.
Dans le temps de la première aliénation/séparation, le sujet
recouvre son manque à être, son manque réel d’être, d’être sexué, en s’offrant
comme mort et en recouvrant de son manque le manque de l’Autre. Il n’existe
comme sujet que manquant à l’Autre, et en se perdant lui-même.
Ainsi, la libido est un instrument – que Lacan appelle, en
forgeant un mythe à lui,
la lamelle –
qui, dans sa nature même d’irréel, est déjà rapport du sexe à la mort
[13]. Celle-là se définit en propre comme ne
reconnaissant pas les limites du corps propre, ceux de l’organisme, et
possédant comme telle une élasticité qui fait que le corps n’est jamais enfermé
dans ses bords organiques. Nous faisons corps, et il n’y a aucune autre
possibilité de sortir de l’impasse de l’être qu’en faisant corps avec… non pas
le corps de l’Autre, mais ses objets. C’est là que gît le sens mortel de la
libido, par lequel celle-là est,
ab
ovo, pulsion de mort. C’est pourquoi toute pulsion – et là Lacan
reprend la deuxième hypothèse de Freud – est virtuellement pulsion de
mort.
Par ailleurs, cet objet premier, reste chu de l’intersection
entre l’être et le sens, produit de ce choix, se définit d’être soustraction de
sens au Phallus – c’est pourquoi Lacan l’appelle « le non-sens ». Cela
représente une opération fondatrice qui laisse au Phallus la charge de la seule
signification, et le place en opposition au sens en tant que sexuel.
Cette opération, faisant naître dans le sujet l’opposition
entre « sens » et « signification », crée les prémisses logiques qui donnent
lieu à ce que la structure du sujet existe comme telle, comme structure du
langage. Une fois leur antinomie établie, il y aura, bien entendu, recouvrement
de la signification par le sens ou, vice versa, appauvrissement du sens par
effet de la signification, qui lui octroie un caractère univoque, celui du
symptôme.
Néanmoins, le non-sens est aussi bien objet surmoïque, lequel,
couplé au signifiant de la première identification, devient le représentant des
exigences de l’Autre les plus extrêmes comme les plus dérisoires : Comble-moi !
Sois mon manque ! Sois parfait comme seul un mort peut l’être
[14] ! Ou bien, révèle-toi
dans l’insignifiance, dans la nullité où se résume tout ton être !
Où saisissons-nous l’apparition soudaine de la pulsion de mort
? Lorsqu’un événement qui pouvait être quelconque se tourne traumatique,
faisant que le sens d’une phrase qui juste auparavant n’en avait guère se
révèle à soi comme destin d’une vie, qu’un rêve, au lieu d’être déformé et
oublié, devienne événement réel. En ces instants, les habillements pulsionnels
chutent et l’objet se montre tel quel, effroyable, moqueur et mortel,
insupportable à soutenir. Unerträglich, disait Freud de certains
transferts.
Le choix de l’être faisant chuter le premier sens correspond à
l’écriture du séminaire « Les quatre concepts fondamentaux ». Douze ans après,
Lacan reprendra la même question dans le séminaire sur Joyce, et la perte de
sens consécutive au choix de l’être sera appelée « forclusion du sens ». Car,
il est un sens octroyé par le Phallus qui doit se perdre à tout jamais pour que
du sens restant, on puisse en jouir, mais surtout que le non-sens serve autant
de limite que de machine à produire des effets de sens. Cela sera inscrit,
lorsque le signifiant Un, effet de la métaphore paternelle comme signifiant
insensé, paradoxal, infinitisera les sens du sujet. À partir de là, aucun sens
donné par quiconque, nul sens venant de l’Autre ne pourra énoncer du sujet, au
sujet, ce qu’il est. Cela peut, éventuellement, être le point d’arrivée d’une
analyse. Nul sens énoncé par l’Autre ne pourra jamais réussir à me définir
comme qui je suis, ou ce que je suis.
C’est ainsi que le sujet de l’inconscient, qui est au lieu de
l’Autre, se signifie ailleurs car il représente, pour un savoir dont l’Autre
est carent, un signifiant insensé qui lui donne de l’être.
Par ailleurs, Lacan, surtout quand il écrivait mais aussi
lorsqu’il parlait, était toujours paradoxal : c’est ainsi que chacun de ses
mots possède toujours au moins deux sens, contradictoires entre eux. Lorsqu’il
se réfère à la première mort, il s’agit autant de la mort réelle, de la fin de
la vie, que du choix premier de la mort. Ce qui signifie que nous pouvons
vivre, comme sujets du discours, tout d’abord parce que nous avons choisi la
mort. Le signifiant, en me tuant, me fait vivre. Ne pas la « choisir » eût
signifié rester Phallus de la mère, ce qui mène inexorablement à la psychose.
Néanmoins, il faut aussi bien remarquer que jamais le futur sujet ne choisit de
lui-même de remplir avec son corps et à jamais le « sens » qui lui est donné,
sans s’y opposer. Mais c’est bien l’Autre qui l’assigne à cette place, avant
même sa naissance.
Or, pour stabiliser la séparation entre le sujet et l’Autre, il
lui faut au premier un deuxième choix aliénant et la séparation consécutive :
cette fois-ci entre « ne pas être » et « ne pas penser
[15] ». Lors de ce deuxième temps, le choix
impossible, séparateur sera «
je ne suis
pas, je pense », tandis que de prime abord le sujet se jette, comme
modèle de passage à l’acte, dans «
je ne pense
pas, je suis ». Le « ne pas être », étant le lieu de l’impossible,
est, comme tel, le point d’ombilication de l’inconscient.
Le deuxième temps
[16] du choix aliénant entre « ou ne pas penser » et « ou
ne pas être » qui donne naissance au « ça » et à l’inconscient permet de se
jeter dans le «
je ne pense pas, je
suis », qui octroie au sujet son être non pas à partir du sens de l’Autre, mais
d’un sens qui prend la forme de l’objet sexuel dans le fantasme. Cela laisse le
«
ne pas être, je pense » comme le
lieu où les pensées-choses pensent sans sujet, qui sera le lieu de la
séparation
[17]. C’est
cette aliénation, là où les objets pulsionnels font leur entrée, que l’on nomme
la « seconde mort ». Lecteur des sources chrétiennes et du marquis de Sade,
Lacan sait que celle-là a un autre sens, théologique, qu’il introduit,
silencieusement, dans le champ de la psychanalyse. La seconde mort, dans la
théologie catholique, est le nom de la mort éternelle, celle qui est subie
après le Jugement dernier; par Hamlet père, fauché dans la fleur de son péché,
celle que Hamlet fils souhaite donner à Claudius, l’oncle assassin, ce qui
l’empêche de le traverser de sa rapière lorsqu’il le trouve agenouillé, en
train de prier.
L’entrée de la jouissance sexuelle dans le corps du sujet a
lieu du fait que le Phallus, qui est sa cause, se révèle comme ne pouvant pas –
de façon radicale – donner à tout un chacun le symbole de son sexe. Ainsi,
l’entrée de la sexualité dans le corps – ce qui sera après dans le sujet tout
court – relève de l’ordre d’un péché sans rémission. Lacan le soulignera à
souhait en écrivant – dans « La direction de la cure » – qu’une analyse se doit
d’être menée – rien de moins – au-delà du Jugement dernier. Cela nous éclaire
sur la raison pour laquelle l’expression « seconde mort » a deux sens, sans que
Lacan le dise ou l’écrive en clair. Le premier a trait à la constitution de la
structure
[18]. Le
second, qui lui est intimement rattaché, nous dit, à mivoix et pour celui qui
veut l’entendre, qu’une analyse est faite pour relever le sujet de la
condamnation éternelle qu’il porte en lui, du fait d’être sexué et de jouir,
qu’il le veuille ou non – et sans savoir comment – de sa sexualité.
Que le symbolique soit le meurtre de la Chose est une idée que
Lacan a empruntée à Hegel
[19], lui donnant une importance et une popularité
qu’aucun disciple de Hegel – sauf, bien entendu, Kojève, et cela grâce à
Heidegger – ne lui avait auparavant données ou trouvées. Mais, il faut bien
rendre à chacun ce qui lui appartient, et partant ajouter que cette phrase,
grave, juste et belle est vraie à la condition près que l’on ajoute que le
symbolique prend sur lui une autre mort qui, après coup, lui est « antérieure
». Cette mort est celle que l’appareil psychique porte en lui avant l’entrée du
principe de plaisir, elle n’est pas métaphorique,
id est, symbolisante, et, en lisant Freud à la
lettre, Lacan l’appelle « le point mortel de la Jouissance de la vie
[20] ». Qu’est-ce que cela
veut dire
? Que la vie laissée à elle-même court
vers la mort.
Freud l’indiquait déjà dans
L’esquisse d’une psychologie, en 1895, lorsqu’il
postulait l’existence d’une fonction primaire, antérieure aux processus
primaires et au principe du plaisir, qui mène l’appareil vers sa propre
extinction. Dans la
Bedeutung, dans «
La signification du Phallus », Lacan articule que l’entrée du Phallus dans le
corps provoque le refoulement originaire des besoins
[21]. Le besoin comme tel,
justement, du fait d’être demandé grâce au signifiant, ne peut pas être
entièrement dit dans la parole. Ce qui
ne peut être dit du besoin reste originairement refoulé, et la jouissance de ce
besoin qui ne peut jamais passer par la parole crée, dans l’objet, un lieu, un
lieu réel que Lacan appellera en 1974, comme lieu impossible, la jouissance de
la vie
[22].
Ainsi, lorsque Freud en 1920 réintroduit dans le psychisme la
tendance vers la mort, il reprend sans le dire, pour s’expliquer les névroses
traumatiques, ce qu’il avançait déjà en 1895, dans
L’esquisse, lorsqu’il supposait
l’existence d’une fonction primaire tendant vers la mort, tendant vers sa
propre consomption. Chez Lacan, il échoit au Phallus de prendre sur lui cette
mort, car en faisant par son entrée du soma un corps, et du langage le
symbolique, il crée un objet perdu qui, avant d’être pulsionnel, sera à
l’origine du sujet. L’identification primordiale, chez Freud, produit un
marquage – auszeichnen – de l’objet et
ce point sera à l’origine du « je », du Ich.
La question freudienne qui apparaît en 1919, mais que l’on peut
pister bien avant dans son œuvre, est la suivante : à partir de quoi
existe-t-il dans le sujet quelque chose qui va le mener à faire effraction du
principe du plaisir, qui est, finalement, le garant d’une certaine adéquation
entre la jouissance et la vie ? L’importance clinique et théorique de cela est
sans conteste majeure, car lorsque l’effraction est produite, la rupture de
cette limite est sans retour. Rien ne sera jamais cicatrisable, quels que
soient les résultats de cette expédition.
La simple répétition, en tant que telle, avait été théorisée
bien avant la pulsion de mort; la
Wiederholung tout court, ce qu’elle répétait,
c’était la satisfaction de la jouissance, la
Lustbefriedigung, mais… dans les limites du
principe de plaisir
[23]. Aussi, il faut entendre que le mot allemand –
construit sur le mot
Fried, paix –
donne l’idée que la satisfaction est aussi
apaisement. La chose qui n’est pas apaisée, même
s’il y a un instant était plaisante, avec le temps, que ce soit instantané ou
plus ou moins long, devient douleur, et la douleur est déjà plus difficile à
calmer. Les pulsions, comme telles, tendent à la répétition ; ce que Freud
ajoute en 1920, c’est l’existence d’une contrainte,
ein Zwang, qui
ne peut pas ne pas aller
[24]
au-delà du principe de
plaisir.
Notre question, cependant, à partir de ce point sera la
suivante : pourquoi, chez quelques-uns, cette contrainte de répétition trouvera
sa borne dans le symptôme en tant que formation de l’inconscient, autrement dit
dans la névrose classique, tandis que pour d’autres, la contrainte de
répétition les mènera à l’agir, inscrivant aussi bien dans leur moi des traits
de caractère, ou faisant de celui-là leur seul rempart de défense contre un
Autre par rapport auquel l’achèvement de la seconde séparation a échoué, les
condamnant ainsi aux affections narcissiques ?
Le symptôme qui insiste est déjà, effectivement, une effraction
du principe de plaisir, mais notre question vise ceux pour qui – là où une
carence du Nom du Père ne se pose pas – la pulsion de mort est beaucoup plus
virulente et destructrice, que ce soit seulement pour eux-mêmes ou pour leur
entourage. Relevons, avant d’en venir à ce qui nous tiendra d’ersatz clinique, que, en ce qui concerne le sens
et le lieu de la mort, il y a bien une différence entre Freud et Lacan. Il
s’agit de jauger sa teneur.
Dans Le Moi et le ça,
Freud écrivait : « La mort est un concept abstrait au contenu négatif pour
lequel on ne saurait trouver une correspondance inconsciente. » Correspondant
se dit en allemand Entsprechend. Le
mot correspondance est construit sur le mot parler,
sprechend, parlant. Tandis que Lacan
nous dit, dans Position de
l’inconscient, que le signifiant fait entrer dans le sujet le sens
de la mort.
Nous aurions, apparemment, une opposition ou une différence
importante entre Freud et Lacan. Freud, sans le nommer, cite un opuscule de
Kant, « Pour introduire en philosophie le concept de grandeur négative », dans
lequel ce dernier énumère quatre types de négation, parmi lesquelles le
nihil negativum, le rien négatif. Et
Freud donne à la mort ce caractère-là, d’être un concept vide, un concept
abstrait au contenu négatif. C’est en suivant la ligne de travail suggérée par
Freud, quoiqu’en la reprenant en aval, à partir de la notion d’
objet vide sans concept
[25] élaborée par Kant dans la
Critique de la raison pure, que Lacan
reprendra en 1961 la notion de l’objet de la privation, qui compte comme
-1
[26].
Si l’on renverse d’une façon logiquement réglée la proposition
de Freud, on peut dire que le fait que l’inconscient ait des représentations
qui le font parlant fait de lui le correspondant de la mort. Ce qui revient à
affirmer que nous pouvons, oui, penser la mort, non pas en tant que telle, car
une telle expérience ne nous est pas donnée, mais, par contre, que c’est bien
l’inconscient qui, bordant la mort de ses représentations, là où il n’est pas
de sujet, nous permet de penser, non pas la mort, mais autour de la
mort.
En prenant appui sur Kant, Freud pense à partir du
nihil negativum, d’un
rien qui compte, mais barré du
comptage, que l’Ich pourra extraire de
l’objet – qui n’est plus celui qui est vide – les traits qui, devenus traces et
refoulés, pourront, là oui, compter.
Cette mort dont Freud parle, c’est la première, celle qui nous
attend, inexorable, portée par le réel de la vie, lovée autant dans le plus
intime de notre soma que dans la – mauvaise – rencontre inattendue
[27]. Mais elle est aussi
celle du choix obligé du sujet, celle qui lui a permis le premier temps de sa
séparation d’avec l’Autre. Cette mort, qui fait que son être soit aussi un
non-être, marqué du facteur
létal du
signifiant, lui permettra très tôt de se savoir mortel. Le savoir inconscient
n’est pas le même avec ou sans ce premier savoir
[28], qui reste insu du fait même que c’est
à partir de là qu’on parle. Là où le signifiant a tué ce qui était vivant, y
laissant, à côté, un sens dont on jouira.
Car c’est aussi du côté du sujet,
et non pas seulement de l’Autre, que prend sens l’aphorisme hégélien que le
symbole est le meurtre de la Chose. Le signifiant, en tuant, donne
lieu à un sujet qui parle
[29], lui barrant, sauf par instants de rêve, l’accès à
là où il jouit d’être vivant. Autrement dit, « d’être pris dans la parole, il
ne peut, tout entier, y advenir
[30] ».
Or, pour se séparer de l’Autre, le sujet s’empare du signifiant
sous lequel il succombe, c’est en cela qu’il y a
Spaltung. Il se réalise dans la perte d’où il a
surgi comme inconscient : par le manque qu’il produit dans l’Autre. Cette
disparition sera la forme de son propre manque. C’est à cette place que
viendront les supports – du sujet – qu’il trouvera du désir de l’Autre, du
désir à l’Autre : le regard, la voix
[31]. Par la fonction de ces restes, si et seulement si
il en fait des causes, le sujet cessera « d’être lié à la vacillation de l’être
au sens
[32] » qui fait
l’essentiel de l’aliénation. Cependant, puisque « c’est le manque d’un temps
précédent qui sert à répondre au manque d’un temps suivant
[33] », le sexe et ses significations sont
toujours susceptibles de présentifier la mort.
Ceci permettrait de poser de façon articulée la question de
savoir pourquoi la pulsion de mort peut être plus ou moins virulente.
Pour ce faire, nous avancerons une proposition lacanienne
fondamentale : le trauma, en tant que tel, est le fait de l’entrée de la
sexualité par la voie de la parole de l’Autre, de se voir doté d’un
corps
[34], d’avoir un
corps qui s’est fait grâce à ce que Freud appelait
l’Einverleibung, l’incorporation d’un
signifiant fondamental
[35], non pas dans un corps qui préexiste à cet acte,
mais que cet acte fait naître. Ce premier temps logique est suivi par un
deuxième : la perte de sens du Phallus, ou ce qui est son synonyme, la chute de
a. Les pulsions, temps tiers de cette
logique, sont la réponse à la parole de l’Autre qui nous a fait naître comme
sujet, et en se satisfaisant de l’objet chu, l’habillent.
Les traumas postérieurs adviennent soit quand le sujet est
remis, par l’Autre ou un substitut, dans la position d’être son Phallus, soit
quand les pertes d’objet trouvent un sujet qui ne peut, peu ou prou, compter
avec un moi idéal qui lui donne le temps d’attente nécessaire au deuil, avant
de pouvoir réinvestir la libido en
trop sur un objet nouveau.
Confronté à la difficulté de la question du désir, autant de
pouvoir le dire que de pouvoir le soutenir, le sujet, ne trouvant pas le point
d’appui
[36] pour s’y
maintenir, répond par de l’identification. En utilisant les mots de Freud, par
la voie régressive, narcissique.
Le mouvement fondamental du sujet, pour exister comme tel,
consiste à « s’emparer du signifiant sous lequel il succombe », mais, paradoxe
qui le constitue, il ne peut s’adresser « à la chaîne signifiante qu’en son
point d’intervalle
[37]
» : c’est là que se trouve le lieu du désir. Cela fait, d’une part, que le
désir est indicible comme tel, de l’autre, que l’objet qui le cause peut, soit
reprendre la forme première de sa
séparation, celle de sa disparition comme sujet,
soit revenir à son
aliénation première
: relier son être au sens octroyé par ceux qui officient en fonction
d’Autre.
La séparation première – où l’on revient sans savoir si on
pourra repartir après – est bien le point structural de
deuils qui s’éternisent ou de
dépressions qu’aucune perte dans « la réalité »
ne provoque. L’aliénation première, le point structural des
modalités interprétatives, sensitives ou non, qui peuvent grever assez
lourdement le moi de quelqu’un, sans que l’on y décèle, forcément, la
mégalomanie qui, elle, nous ferait basculer de structure. On peut ici remarquer
que les deux affections narcissiques se voient dotées par Lacan de points
d’ancrage nettement opposés
[38].
Une question ne peut pas ne pas nous assaillir : pourquoi le
moi s’y mêle de ce mouvement de bascule entre les deux temps de l’aliénation et
la séparation, qui pourraient bien se résoudre dans la chaîne signifiante
elle-même ? Car, en y rentrant, il éternise pour toujours, en la fixant, la
bascule structurale entre les deux temps de l’identification, au lieu de rester
là où se trouve sa place propre, comme point sur lequel se fait cette
bascule.
La première réponse, mais pas la seule, comme on le verra,
trouve sa consistance dans le fait que, confronté à la substitution des manques
que nous indiquions auparavant, ou à l’excès de sens qui lui vient de l’Autre,
le moi s’offre comme objet
séparateur.
Dans les névroses qui en appellent, principalement, aux
formations de l’inconscient comme modalités de défense, celles-ci sont des
suppléances du père réel, des appuis de sa fonction. Dans les névroses
narcissiques, le Moi est venu envelopper l’objet de la première séparation, le
rien, car le sujet à dû faire face au traumatisme – pathogène, pas le
fondateur, à moins qu’ils ne se confondent – avant de pouvoir investir le
premier objet avec les vêtures pulsionnelles. Paradoxalement, quoique le sujet
puisse après, dans la vie, jouir d’une vie sexuelle et amoureuse satisfaisante,
la trace de cette utilisation instrumentale du Moi – qui se substitue à l’objet
pulsionnel – ne l’abandonnera plus jamais.
Ainsi, si la névrose à la formation de l’inconscient
[39] se fait sur un
objet libidinal dans le fantasme, la
névrose
narcissique, à la différence des psychoses – où l’objet est
insituable –, se construit sur l’objet premier de l’inconscient, recouvert par
le Moi idéal et difficilement séparable de lui.
Si le premier temps de la séparation donne naissance à un sujet
qui parle, le second temps de l’aliénation, habillant sexuellement l’objet
qu’il ne cesse – aussi – d’être, lui donne une raison de vivre, le « dur désir
de durer
[40]
».
Ainsi, quand nous nous référons ici à des « deuils et
dépressions » ou à une « interprétativité », nous ne sommes pas
nécessairement en train de parler de
psychose. Car une faille dans la fonction phallique, dans l’assomption
subjective de la castration, une fois celle-ci
effectuée, ne signifie nullement la non-existence du Nom du Père.
Freud cherchait à travailler ces types sous le nom de névrose narcissique,
Lacan avec des nœuds à quatre ronds qui ne sont pas forcément, loin s’en faut,
des suppléances d’une forclusion. Pour preuve, Lacan lui-même attribuait au «
Père » ou à la « réalité psychique » le caractère d’être le quatrième rond de
Freud.
Revenons une fois encore à la pulsion de mort, car elle est
bien le guide des invariances qui singularisent la structure, et demandons-nous
pourquoi il y a des désintrications pulsionnelles.
Il y a désintrication pulsionnelle quand, à partir d’un trauma,
chaque pulsion cesse de signifier l’autre, cesse de lui faire cadre. Car toute
pulsion se dit, métaphoriquement, dans les mots d’une autre : « Il le mange des
yeux », « Il ne peut pas le sentir », « Je l’ai dans la peau ». En espagnol de
Buenos Aires, dire « Je suis sans voix » sonne exactement pareil que « Je suis
sans toi ». Donc une aphonie peut, à la limite, être interprétée comme une
absence de l’être aimé.
L’expression « intrication pulsionnelle » est le mode par
lequel Freud se référait au caractère
métaphorique, de substitution mutuelle, pris par
les représentants des pulsions dans l’inconscient. « Désintrication », alors,
est synonyme d’une démétaphorisation qui n’est pas une conséquence d’un échec
de la métaphore paternelle
[41]. En se désintriquant, cependant, l’une de l’autre,
la perte de leur rapport de substitution réciproque se montre lui-même par la
chute des habillements pulsionnels de l’objet. Et c’est là que, dans les cures,
les patients racontent des rêves où fugacement quelqu’un est mort ou eux-mêmes
sont morts, où l’objet apparaît non pas comme érogène, mais dans son horreur
absolue. Le sein qui était nuage érogène apparaît vidé. Les excréments, au lieu
de richesses, apparaissent comme l’objet chu que je suis. Le regard apparaît
sans éclat d’amour, comme un regard de pierre ; la voix, au lieu de bercer,
comme le commandement inarticulé qui donne des ordres impossibles.
Néanmoins, lorsque le principe de plaisir est franchi, il y a
quelque chose qui disparaît avec lui : la différence entre plaisir obtenu et
plaisir cherché. Le rêve devient cauchemar; rien ne fait obstacle à la
jouissance phallique, qui ne connaît plus de limite, et c’est là que la
jouissance devient ennemie de la vie.
Sans la différence entre le plaisir cherché et le plaisir
obtenu, le signifiant perd ce qui le définit comme binaire : chacune de ces
affirmations étant en elle-même une détermination, cela implique nécessairement
aussi une dénégation. La différence entre le plaisir cherché et celui obtenu
est le support dans le réel du symbole de la négation. Que cette différence
vienne à manquer et, du coup, la dénégation perd tout appui réel.
En perdant le jeu du sens, le signifiant est rétrogradé en
signe et devient identique à lui-même, ce qui lui octroie une illusoire
puissance de signification qui l’ap-parente au Phallus. C’est ainsi que des
paroles ou des événements quelconques, même les plus inoffensifs, peuvent
devenir dangereux. D’où la nécessité d’interpréter, car il n’y a plus de
métaphorisation ou – pourquoi pas, car cela est aussi indispensable – simple
aplatissement de la parole de l’Autre.
Ce franchissement du principe du plaisir vient soit d’un refus,
soit d’un rejet de la castration. Lacan le propose dans le dernier chapitre de
La relation d’objet, proposition qu’à
notre connaissance il n’a pas reprise telle quelle, mais qui permet de
construire une théorie des affections narcissiques sans passer par une
défaillance du Nom du Père. Sans se référer nommément à l’Homme aux loups, et
en disant qu’il ne parle pas du petit Hans, Lacan dit : « (… ) Le complexe de
castration est à la fois franchi, mais sans pouvoir être pleinement assumé par
le sujet. »
La forclusion du Nom du Père n’est pas une opération défensive,
elle attend le sujet dans l’Autre parfois dès avant sa naissance, parfois après
celle-ci. Tandis que la
Verwerfung
comme la
Versagung, le rejet ou le
refus de la castration, l’impossibilité de toute l’assumer, sont des opérations
défensives du sujet. Cela fait qu’il y aura retour du réel, mais dans les
limites du moi, où le père ou la mère apparaîtront présentifiés de façon
presque hallucinatoire
[42].
Cependant, il est important de signaler que les défauts dans
l’assomption de la castration ne sont pas, de prime abord, une tentative de
revenir au rapport incestueux avec l’Autre, mais plutôt que
la castration s’est réalisée trop tôt par rapport
à ce dont le sujet pouvait compter comme appui dans l’objet
libidinal, l’objet
a. Il y
eut donc
une anticipation forcée du sujet pour se
séparer de l’Autre, sans pouvoir
[43] se laisser le temps d’une période
d’aliénation
[44]
suffisante où les pulsions et le Moi peuvent
jouer, le sujet se protégeant de l’inceste – une
des faces du Phallus – par l’amour, l’autre face du Phallus. La castration est
cherchée, mais pas pleinement assumée, car il ne peut compter avec toutes ses
pulsions intriquées et prêtes à constituer un « courant sexuel total », la
Ganze Sexualstrebung telle que Freud
l’indiquait.
C’est ainsi que, dans l’analyse, la castration n’aura jamais,
de prime abord, avec son aspect de blessure narcissique, un effet de délivrance
d’un trop de jouissance de l’Autre que l’on porte, mais au contraire un effet
de menace de mort, de disparition. Car elle ne porte pas sur l’objet
incestueux, mais sur un objet dont la seule consistance est, simplement,
d’être.
La question fondamentale dans la névrose narcissique n’est pas
tant celle d’être homme ou femme, d’être vivant ou mort, mais bien celle-ci :
Qui suis-je
[45]
? Pour l’autre,
ai-je un être ?Et la voie la plus
généralement suivie pour y répondre, pour en répondre, se fait avec des lettres
et des mots, avec de l’écriture. Pour ancrer/encrer ainsi dans le réel un
représentable de soi, qui ne peut pas ne pas être, à la fois, ce soi
[46]. Substitut de l’objet
refoulé.
Avant de finir notre propos avec Rilke, pour recueillir,
articulé de sa plume, ce que nous nous limitons à cerner, donnons la
détermination de l’affection narcissique du côté de l’Autre. Car ce n’est pas
seulement le sujet qui la produit. Une certaine position de l’Autre – non
seulement la mère, mais aussi le père lorsque, ravissant l’enfant à la mère, il
se jette dans cette position que seule la paternité, paradoxalement, peut lui
permettre – le contraint à ne trouver que dans la mise en jeu de son Moi un
pari suffisant pour, dans l’enjeu avec celui-ci, le tenir en respect.
Ferenczi, répondant à l’invite de Freud autour de
l’introduction de la pulsion de mort, le faisait avec une note : « L’enfant
(nichtwillkommen) pas bienvenu et sa
pulsion de mort. » Il pose, dans cet envoi au Maître, que les enfants non
désirés ont des manifestations quotidiennes et symptomatiques relevant de la
pulsion de mort que d’autres sujets ne connaissent guère.
Freud, de son côté, dans « La psychanalyse des névroses de
guerre
[47] »,
introduction au volume du Congrès de Budapest de 1919 de l’IPA, proposait de
rassembler les névroses narcissiques et les traumatiques, identifiant le danger
dont parlent les derniers à la plainte à cause du refus d’amour, de la
Liebesversagung qu’ont subie les
premiers. Refus d’amour qui ne provoque pas seulement une insaisissable
nostalgie, mais fait, en outre, que la libido, au lieu de se rassasier de
l’objet, comme elle le fait habituellement, « s’attache au moi et se rassasie
de lui
[48] ». La
conclusion, nous pouvons la tirer nous-mêmes, car les prémisses, c’est Freud
qui nous les donne : c’est ce refus – et non pas la frustration – d’amour qui
sera à l’origine de la plus ou moins grande aptitude de certains sujets à
ressentir et à être psychiquement lésés par des événements qui pour eux
deviennent traumatiques.
Ainsi, au trauma fondateur du sujet, sans lequel il n’y aura
point de sujet, nous pouvons ajouter, outre le trauma sexuel de Ferenczi, un
autre trauma, par défaut dans l’amour et non pas par excès pervers dans le
rapport de l’Autre à l’enfant. Ce défaut peut être un refus caractérisé
d’aimer, ou bien un amour « virtuel », déraciné de la vie sexuelle infantile de
la mère, où son enfant n’est que le miroir qui lui permet, à elle, de s’aimer.
Cela vaut aussi, pour le sujet, comme un abandon.
Une même mère peut aimer pulsionnellement l’un de ses enfants,
dans un rapport précoce maître/esclave – où les places réciproques peuvent ne
jamais être acquises –, tandis qu’avec un autre enfant son amour peut seulement
se sourcer dans l’Autre Jouissance et devenir contemplation passive de
quelqu’un qui lui sert d’étayage narcissique, inversant ainsi le schéma
freudien – et également celui de Winnicott.
L’amour de l’Autre, signification phallique, amour de l’être de
celui qui, grâce à cela, deviendra sujet, est la seule condition pour que ce
sujet puisse avoir une jouissance phallique propre, lui permettant,
le moment venu, de se séparer. Car
aimer veut dire laisser que l’être de l’autre vous échappe. Ce qui est bien
l’opposé de prendre l’enfant comme objet et jouir phalliquement de lui – sans
que cela implique une quelconque perversion.
C’est le choix du Phallus comme seule jouissance – de l’Autre
–, oblitéré de sa fonction castratrice, qui crée les déterminations qui vont
pousser le sujet, pour rencontrer ce qui lui a manqué, un amour phallicisant, à
produire l’effraction du principe de plaisir en y amenant son Moi. Ce qui est,
certainement, une erreur logique, mais d’une redoutable efficacité : chercher
seulement dans l’Autre Jouissance – là
où il est le plus à la merci de la Jouissance de l’Autre– l’équivalent et le
baume, l’eau assoiffée d’un amour d’autant plus perdu que jamais
rencontré.
En 1915, pendant la première année de la guerre, l’année où
Freud écrit ses « Considérations actuelles sur la guerre et la mort », il
raconte une promenade faite pendant l’été 1914, quelques mois avant que la
guerre éclate, avec Lou Andréas et Rilke
[49]. Sans les nommer, il dépeint une Lou taciturne,
schweigsam, silencieuse, et un jeune
poète ne jouissant pas de ce paysage d’été fleuri car, disait-il, tout est
destiné à passer,
vergängliche,
fugitif. Il était incapable de se réjouir et ne cessait de dévaloriser le Beau
de ce quelque chose qui, dans l’instant même de se montrer, évoquait seulement
pour lui que, bientôt, il serait fané, qu’il serait, littéralement, passé. Et
Freud de s’exclamer à l’égard de Rilke : « Il est en deuil de la perte ! »
Tandis que le deuil doit se consumer. Lorsque le deuil se consume
[50], on peut une fois encore
jouir – Freud utilise le mot jouir,
geniessen – de ce que la vie peut nous
offrir.
Voici deux quatrains de Rilke, et deux vers. Le premier écrit
en français, ce qui est rare chez lui, mais – comme on sait – il avait été le
secrétaire de Rodin, l’ami de la mère de Pierre Klossowski et de Balthus, et il
maîtrisait parfaitement notre langue. Il nous est possible de prendre appui
dans sa conception personnelle de la métaphore pour essayer de montrer
l’articulation entre la désintrication pulsionnelle comme présentification de
la pulsion de mort et ses effets de perte de la fonction métaphorique dans la
parole : Rilke fait de celle-là une procédure qui se doit d’être seulement
sonore. Pour lui, il n’y a pas de métaphore qui
ne soit pas musique. Et il le dit dans ce poème en français
:
Il faut fermer les yeux et
renoncer à la bouche
Rester muet, aveugle,
ébloui
L’espace tout ébranlé qui nous
touche
Ne veut de notre être que
l’ouïe [51].
Autrement dit, ce qui lui fait écrire, concevoir des métaphores
comme peu de poètes en ont fait, est justement ce qu’il dit mieux que quiconque
: vouloir et construire
lui-même avec des
mots/sons – au lieu de seulement la
subir – la désintrication pulsionnelle – laquelle, pouvons-nous supposer, était
déjà là –, car une seule pulsion
produit une jouissance telle que jamais toutes ensemble, en lui faisant limite,
ne le pourront. Sa perlaboration intime consista à faire, pourrions-nous
supposer, de cette désintrication déjà là, et en en rendant compte, la raison
d’une production métaphorique que celle-ci mettait forcément à mal.
Son mot d’ordre poétique : Pour que de
l’être il y ait
fruition, seule l’ouïe doit rester.
Son être même est bien cette musique
[52] par lui, avec des mots, composée. Son
être à lui n’est pas, à la composition
de vers, au moins partiellement étranger, ou au moins dans une autre dimension,
mais bel et bien la
même
chose.
Le grand poète nous fait lire, si nous nous prêtons à
l’entendre, qu’un grain de la Chose est resté à jamais dans les mots, lui
indiquant comme tâche impérieuse, où il y va de sa vie, de produire un sens
nouveau
[53] pour que
la signification usuelle ne fasse pas barrage, de construire des métaphores où
il assure de lui-même une signification nouvelle. Cela lui donne alors,
paradoxalement, comme gîte de son être ceux qui sont hors langage, grâce à son
écriture et comme effet de celle-ci : autant l’ange que la bête.
«
Ein jeder Engel ist
schrecklich … », Tout ange est terrible
(Élégies de Duino). «
Tiere aus Stille… », Animaux du
silence
(Sonnets à Orphée
[54]
).
Dans un des Sonnets à
Orphée – qui n’est autre que Rilke lui-même –, nous trouvons, comme
peut-être nulle part ailleurs, ce que Lacan nous apprit du beau comme limite
ultime faisant barrage à la mort ou, mieux encore, se dressant à l’endroit
au-delà duquel plus rien n’existe.
Seul celui qui a mangé avec les
morts
De leur propre
pavot
Pourra ne plus jamais
perdre
Le plus léger
son.
(Sonnets à
Orphée).
Et quand il se donne la mort en se taillant les veines avec une
épine de rose, se laissant mourir de septicémie, il écrit une dernière ligne,
dédiée à la mort :
Du der Letzte den ich
anerkenne… Toi la dernière que je reconnaisse…
Achèvement de ce qui était ancré dans son tréfonds, et qu’il
n’ignorait certainement pas.
« Sollen nicht endlich uns diese
ältesten Schmerzen fruchtbarer werden ? …
Denn Bleiben ist nirgends. » Et ces
douleurs plus anciennes, ne devraient-elles pas, finalement, devenir plus
fructueuses ?
Car demeurer, cela n’existe nulle
part
[55].
Je me permettrai pour terminer de faire tenir à Freud et à
Rilke, par-delà la mort, un dernier dialogue, en laissant dire au premier à
l’adresse du second, comme s’ils avaient pu se voir au moins une autre fois, la
fin des « Considérations sur la guerre et la mort
[56] » :
« Supporter la vie reste bel et bien le premier devoir de tous
les vivants. L’illusion perd toute valeur quand elle nous en empêche.
»
[1]
Comme nous l’expliquons dans la note 16 (p. 58), nous devons
aux travaux de Silvia Amigo, François Baudry et Gisèle Chaboudez nombre des
points de repère qui nous ont permis d’avancer certaines hypothèses de ce
texte. Naturellement, nous sommes entièrement responsables de ce qui va
suivre.
[2]
J. Lacan, « Subversion du sujet et dialectique du désir », dans
Écrits, p. 810.
[3]
S. Freud, « Formulations sur les deux principes du
fonctionnement psychique », dans
Résultats,
idées, problèmes, Volume I, Paris, PUF.
[4]
J. Lacan,
Séminaire « Le désir et
son interprétation ».
[5]
S. Freud,
Essais de
psychanalyse, Paris, PBP, 1981, p. 41-115.
[6]
C’est ainsi que Freud les introduit dans
Le moi et le ça. Si l’on traduit le
terme allemand
Art par « genre »,
elles ont effectivement une nature distincte l’une et l’autre. Si on fait le
choix, comme dans l’édition française, de rendre ce terme par « espèce », on
donne aussi à chacune une nature différente, car les espèces ne sont pas, en
biologie au moins, fécondables entre elles. Chercher un « genre » commun ne
serait là qu’une diversion philosophique. Si l’on essaie de penser que le mot
allemand
Art veut dire aussi « mode »,
alors on se voit devant la difficulté de rendre compte comment sexualité et
mort se trouvent être intimement liées, pour se séparer, autant depuis
toujours, qu’à certains moments, traumatiques, de l’histoire d’un sujet. Il
s’agit autant de rendre compte de leur commune origine que du caractère non
seulement contingent mais aussi structural et indécidable de leur
séparation.
[7]
Clairement à partir de RSI, car, avant, Lacan pensait l’unaire
comme socle de l’identification primordiale. Cependant, dans « Un discours qui
ne serait pas du semblant », il indique, sans le formaliser, que S
1 doit traduire, réécrire.
[8]
J. Lacan, « Position de l’inconscient », dans
Écrits, p. 848.
[9]
Séminaire « Les quatre concepts
fondamentaux de la psychanalyse », Éditions du Seuil, page 193.
Lacan, sans rien signaler, en écrivant « léthal », mot qui n’existe pas en
français, produit une condensation, une
Verdichtung, entre
létal, mortifère, et la racine grecque
l-eth, faisant partie du paradigme du
verbe
lanthano :
oublier (le
Léthé que traversaient les âmes des
morts, fleuve de l’oubli),
occulter
(les guerriers achéens étaient occultes,
lathonti, dans le Cheval de Troie, dans
L’Iliade). C’est de ce point “léthal”
que chute l’objet, tombe l’oubli et restent à jamais voilées autant l’entrée du
signifiant dans le corps, que la chute de l’objet, qui emporte avec lui le sens
rejeté. Ce qui rend possible, de l’Autre se séparer et, du coup, s’en emparer.
De cette mort, et de cet oubli, qui sont à leur tour oubliés, naît le sujet.
Qui, de ce fait, au niveau où nous sommes, celui du refoulement originaire, ne
peut être qu’oubli d’oubli.
[10]
Dans « La signification du phallus »,
Écrits, page 691, Lacan, en utilisant
les verbes
annuler, abolir et
transmuer, les traduit ensemble, mais
dans leur mouvement, par l’allemand, entre parenthèses,
aufhebt.
[11]
Freud, « Le motif du choix des trois coffrets », dans
L’inquiétante étrangeté et autres
essais, Paris, Gallimard, 1994, p. 61-82.
[12]
Lettres de l’École freudienne de Paris, Paris, 1974.
[13]
Lacan, « Position de l’inconscient », dans
Écrits, p. 848.
[14]
C’est l’objet du livre
Paradoxes
cliniques de la vie et de la mort, de Silvia Amigo, à paraître en
Argentine prochainement.
[15]
Objet de tout le séminaire « La logique du fantasme », où,
soumettant la fondation cartésienne du sujet à un
vel logique par lui créé, réunissant le
vel classique et le
aut, à une double négation et en la
traitant par une logique propositionnelle modifiée, Lacan arrive à fonder
l’inconscient et le ça, et leur réunion dans le fantasme. Celui-là permettant
de ne pas payer avec son corps la demande de l’Autre.
[16]
En août 2000, à Buenos-Aires, lors du colloque de Convergencia
sur « Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse », Gisèle Chaboudez,
dans sa communication, « Opération transfert et logique de l’inconscient »,
avançait l’existence de deux temps de la séparation. Temps qui sont à mettre en
rapport avec ce qu’avançait déjà au début des années 1980 François Baudry sur
les « deux étages » de l’objet, dans
L’intime, éditions de l’Éclat. Silvia Amigo,
dans son livre
Clinique des échecs du
fantasme (éditions Homo Sapiens, Rosario, 1999), fait aussi de ces
deux idées la nervure de son travail.
[17]
Pas sans le transfert et l’acte analytique, qui seuls
permettent d’arriver à « je suis ça » au travers du « ni ne suis ni ne pense ».
Mais ce n’est pas l’objet de notre texte, car cette question, qu’on ne peut
éluder, nécessite à elle seule une reflexion à part entière.
[18]
Lacan,
Écrits, « …
cette mort constitue dans le sujet l’éternisation de son désir », p.
319.
[19]
G.W.F. Hegel,
La phénoménologie
de l’esprit, Préface, Aubier-Montaigne, Paris, 1939 (traduction
Hyppolite), p. 29 : « La mort, si nous voulons nommer ainsi cette irréalité,
est la chose la plus redoutable, et tenir fermement ce qui est mort [… ] exige
la plus grande force ; [… ] la vie qui porte la mort, et se maintient dans la
mort même, [… ] est la vie de l’esprit; [… ] l’esprit est cette puissance
seulement en sachant regarder le négatif en face, et en sachant séjourner près
de lui. Ce séjour est le pouvoir magique qui convertit le négatif en être. Ce
pouvoir est identique à ce que nous avons nommé [… ] sujet. »
[20]
« D’un discours qui ne serait pas du semblant », Séminaire du
13 janvier 1971.
[21]
J. Lacan,
Écrits, p.
690 : « Car le Phallus est un signifiant; [… ] examinons, dès lors, les effets
de cette présence. Ils sont d’abord d’une déviation des besoins [… ] aussi loin
(qu’ils) sont assujettis à la demande, ils lui reviennent aliénés. [… ] Ce qui
se trouve ainsi aliéné dans les besoins constitue une
Urverdrängung, de ne pouvoir, par
hypothèse, s’articuler dans la demande [… ]. »
[22]
Dans l’écriture du « Nœud borroméen », à partir de 1974,
dans
RSI et « La troisième ».
[23]
Le déplaisir, ou l’angoisse, étaient seulement pensés comme
l’effet d’un échec du refoulement, et non pas comme la trouvaille – mauvaise –,
la
dustukhia, du vecteur fondamental
de l’appareil psychique.
[24]
Modalité logique de ce qui est nécessaire chez
Aristote.
[25]
«
Leerer Gegenstand ohne
Begriff ». L’insistance de Lacan à supporter sa réflexion sur un
objet « sans concept » montre bien que ce sera la castration, une des faces du
Phallus, qui permettra de donner un concept, c'est-à-dire
quelque chose qui serve à saisir cet
objet.
[26]
L’identification,
Séminaire du 28 février 1962.
[27]
Le souci de Freud pour donner un statut métapsychologique à la
mort, dans
Inhibition, symptôme et
angoisse, se révèle aussi dans la difficulté de son terme –
intraduisible –
Realangst, qui vient
indiquer, précisément, l’endroit où le sujet se trouve menacé de disparaître,
ou cherche à le faire
, lorsque cette
négativité foncière se trouve en passe de lui faire défaut.
[28]
Sans ce savoir, tant de tentatives de suicide trouvent leur
raison, non seulement – ce qui reste vrai – dans leur caractère d’appel, de
demande, mais aussi – et sans cela la demande eût été autrement formulée – dans
l’incroyance – foncière ou momentanée –, dans
l’Unglauben, qui n’est pas seulement
paranoïaque, de leur propre mort, dans l’inexistence ou l’éclipse de ce sens
donné par le phallus.
[29]
Et qui jouit, et du fait de parler, et de ce qui le fait
parler.
[30]
J. Lacan, « Position de l’inconscient », dans
Écrits, p. 849.
[34]
Pas tant le propre que celui de l’Autre.
[35]
Que Freud appelle « Père Mort ». Différence théorique de
taille, dont nous essayons de rendre compte dans
Du père à la lettre, Toulouse, érès,
2003.
[36]
Car l’objet libidinal entre les deux signifiants est disparu au
bénéfice de celui de la première séparation, le « rien ».
[38]
Tandis que dans le deuxième temps de l’aliénation, le sujet
apporte des symptômes qui ont trait au fantasme.
[39]
Et non pas seulement « de transfert », comme les appelait
Freud, car les narcissiques en sont aussi capables. À une différence près, et
de taille, car dans les dernières l’analyste est investi comme une figure
parentale substitutive, ce qui fait que la supposition de savoir est, plus
qu’une hypothèse, une croyance. C’est effectivement grâce à cette croyance que
les « symptômes » moïques des patients peuvent changer. Les névroses
narcissiques font aussi des formations de l’inconscient, et celles où le
symptôme dans son sens strict est prédominant sont aussi redevables d’un
travail sur leur narcissisme. Cette croyance n’existe pas dans les psychoses,
même lorsque l’analyse s’avère possible, ou bien seulement pendant l’analyse.
Le premier Freud, avant le tournant des années de guerre, identifiait psychoses
et névroses narcissiques. Mais plus après, lorsque l’expérience des névroses
traumatiques et les conséquences de l’analyse de l’Homme aux loups lui
permirent de changer et la théorie, et sa clinique. De nos jours, un certain
lacanisme continue de les identifier, ce qui ne va pas sans un retour à la
normalité sociale comme jauge de la structure subjective.
[40]
Vers de Paul Eluard, cité plus d’une fois par Lacan.
[41]
Il est néanmoins un lieu où la désintrication existe comme
telle, sans qu’un événement la produise. Ce lieu, structural, permanent, qui
permet de rendre compte de l’existence de la pulsion de mort comme telle,
autrement dit, le lieu où aucune liaison pulsionnelle n’est possible, où
chacune garde sa singularité, ce lieu de silence qui ne tait rien et où rien ne
peut s’écrire, tout en étant le gardien d’une différence, est le lieu que Lacan
écrit : « Ça ne cesse pas de ne pas s’écrire. » Grâce à ce lieu, ou bien à ce
que ce lieu préserve, d’une façon indécidable, d’autres liaisons ou d’autres
écritures pourront voir le jour.
[42]
Lacan,
Séminaire « La relation
d’objet », Paris, Le Seuil, 1994, p. 415.
[43]
Les circonstances réelles sont nombreuses pour que l’Autre ne
soit pas fiable, mais dans les analyses, lorsqu’on peut reconstruire la névrose
infantile, ou bien
lorsque la névrose de l’adulte
reste celle de l’enfant qu’il fut, sans que rien n’ait changé, on
trouve toujours la certitude muette de l’enfant – que l’adulte la retrouve en
analyse ou qu’il vive continuellement sous son poids– qu’il la voile ou qu’il
la fuie : que l’un ou les deux parents lui ont posé plus des problèmes qu’ils
ne lui ont fourni la sécurité nécessaire pour pouvoir grandir en s’appuyant sur
eux.
[44]
Freud et les freudiens parlaient, là-dessus, de « développement
libidinal ».
[45]
C’est bien là la question de Descartes : « Mais, qu’est-ce donc
que je suis ?»,
Seconde méditation
métaphysique. Seulement, Lacan, malgré sa connaissance de Fernand
Alquié – attestée par sa correspondance dans les années 1930 – pour qui le
Cogito avait une portée existentielle et pas épistémique, le prendra avec
raison, suivant Koyré, comme la fondation même du sujet de la science et,
partant, comme le socle de la psychanalyse. Ce qui ne lui ôte pas, cependant,
la portée « existentielle », car avant de prendre appui sur Descartes, il
l’avait fait sur Heidegger. Avec le second, on reformule le premier, on ne
l’efface pas.
[46]
Nous ne parlons pas ici du Self anglo-saxon, mais de la
création d’une formation imaginaire qui étaye le moi. À moins que les analystes
anglo-saxons n’aient pris cette formation, un véritable nœud à quatre ronds,
pour la structure par excellence du sujet. Si cela était vrai, ils
généraliseraient cette structure à partir d’une formation spécifique, et là
nous nous en démarquons.
[47]
Freud,
Résultats, idées,
problèmes, tome I, Paris, PUF, p. 243-247.
[48]
Ibid. Ces mots sont de
Freud.
[49]
Freud, « Éphémère destinée »,
ibid., p. 233-236.
[50]
Le verbe employé par Freud signifie autant « consommer » que «
consumer ».
[51]
R.M. Rilke,
Œuvres,
II, Paris, Le Seuil, page 42, dans l’introduction de Paul de Man, à qui nous
devons la réflexion sur la recherche musicale dans la métaphore.
[52]
À la fin de sa vie, Borges – qui avait travaillé la théorie de
la métaphore depuis sa prime jeunesse et sa vie durant, dans ses essais sur
Dante, appelés « Sept nuits » – arrive, lorsqu’il est déjà depuis longtemps
définitivement aveugle, à la conclusion que la finalité de toute métaphore est
une création visuelle…
[53]
C’est bien
l’identité
entre le sens
langagier et le
sexuel, manquant peu ou prou dans le
fantasme, qui nous permet de nous approcher de la
nécessité de la métaphore, car qu’est la
métaphore sinon création d’un nouveau sens ? Ainsi pourrions-nous ajouter au
texte fondateur de Freud « Le créateur littéraire et la fantaisie », « Der
Dichter und das Phantasieren » (dans
L’inquiétante étrangeté, Gallimard, 1985), que
ce n’est pas tant son fantasme que le poète réalise par l’écriture, comme
ersatz de l’acte, mais plutôt que
l’acte d’écrire réalise ce quelque chose, qui, justement, fait défaut dans le
fantasme. Ou, le cas échéant – mais ce n’est pas notre propos ici car relevant
d’autres structures– que l’acte d’écrire permet de sortir, finalement, de la
platitude du fantasme.
[54]
Élégies de Duino et
Sonnets à Orphée, Le Seuil, « Poésie
», ou bien
Œuvres, Le Seuil, tome
2.
[55]
Première « élégie de Duino ». Traduction Armel Guerne,
légèrement modifiée. C’est nous qui soulignons.
[56]
Essais de
psychanalyse, Paris, Payot, 1981.