Figures de la psychanalyse
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I.S.B.N.2-7492-0152-7
152 pages

p. 51 à 72
doi: en cours

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no8 2003/1

2003 Figures de la Psychanalyse

Trauma, mort et sexualité Pour (ré)introduire les névroses narcissiques  [1]

Hector Yankelevich
« Il y a une mort que porte la vie et une autre qui la porte [2]. »
Lacan
Dans Deux principes du fonctionnement psychique [3], Freud finit son essai en racontant le rêve d’un patient. Rêve par tous connu et sur lequel, à partir de l’interprétation de Freud et son commentaire par Lacan [4], nous allons nous risquer à proposer une autre strate interprétative. Le texte du rêve est le suivant : « Son père [le père du patient] était de nouveau en vie, il parlait avec lui comme autrefois. Mais, en même temps, il ressentait de façon extrêmement douloureuse que pourtant son père était déjà mort, seulement “il ne le savait pas”. » L’interprétation proposée par Freud, fameuse parmi toutes celles que l’on connaît de lui, consista à écrire qu’il fallait, dans ce rêve, pour arriver à sa signification inconsciente, intercaler une phrase : « Il était déjà mort, selon son désir. »
Dans l’analyse de ce rêve, et par cette interprétation, Freud, qui avait écrit Totem et tabou trois ans auparavant, indique, par le truchement de cette vignette clinique, de façon claire et distincte que la seule clef de voûte de la psychanalyse – sans laquelle toute métapsychologie serait théorisation sans portée clinique – se trouve dans le mythe qu’il a lui-même construit : le père mort. Et il ajoute, tacitement et du même coup, à la nature du désir inconscient, incestueux depuis la fondation de la psychanalyse, qu’il est aussi, en même temps et aussi fondamentalement, meurtrier. Ce qui fait que ces deux déterminations non seulement deviennent synonymes, mais aussi que, en définissant toutes deux la nature de la jouissance inconsciente, elles se valent l’une l’autre.
Néanmoins, si nous respectons un enseignement freudien primordial – le caractère surdéterminé de toute formation psychique –, ce rêve est aussi susceptible d’une autre lecture qui, n’altérant point les antérieures, indique l’existence d’une autre strate inconsciente que celle que Freud, par son ajout, montre. Si nous prenons la peine de suivre le commentaire que Lacan lui consacre, « Il ne savait pas » est l’énonciation même du sujet de l’inconscient, qui apparaît tout en disparaissant : lorsque quelqu’un énonce « Il ne savait pas », c’est le sujet qui parle, et c’est de lui-même qu’il le fait. « Il ne savait pas », cette troisième personne – en général du singulier, mais parfois aussi du pluriel – est bien la première façon d’apparaître du sujet de l’inconscient, s’énonçant lui-même comme n’ayant rien à faire avec son propre savoir. De ce « il », le travail de l’analyse fera, si possible, advenir un « je », sujet capable de se reconnaître dans l’objet inatteignable où il gît, qui néanmoins nous renseigne de l’existence de la jouissance inconsciente.
Nous pourrions encore ajouter : Il ne savait pas que qui était mort ? Son père ?… Oui, bien entendu, il ne voulait rien en savoir, mais dans son énonciation, son père se trouve être aussi bien le masque de lui-même. Il ne savait pas… que lui-même était déjà mort, et ne le savait point.
S’agirait-il ainsi d’un obsessionnel qui, soudain, aurait perdu le soutien de son doute ou, pire encore, d’une mélancolie dans la certitude inébranlable d’un délire de Cottard ? Ou, plus couramment, d’une hystérie qui trouve dans la défenestration le chemin le plus court pour se jeter dans l’Autre, croyant faire le contraire ? Que non pas ! Mais, doutes obsessionnels, certitude mélancolique, passage à l’acte hystérique se réfèrent tous – dans et hors discours – à un point nodal de la structure, qui seul se révèle de lui-même à la faveur de la déformation qu’il subit dans sa présentation symptomatique.
Le sujet de l’inconscient est mort, mais ne le sait pas, et il ne le sait pas du fait de parler. C’est parce qu’il parle qu’il est mort et c’est en parlant qu’il repousse à tout jamais la possibilité de le savoir. Suivons une fois encore autant les textes de Freud que ceux de Lacan, qui présentent à cet endroit plusieurs anfractuosités, ce qui veut dire, plusieurs façons d’y prendre pied. Car s’il est vrai que le second met ses pas sur ceux du premier, c’est dans son propre cheminement qu’il se voit contraint à suivre cette trace au-delà d’elle-même; en effet, en lisant le texte freudien, il ne peut pas ne pas lire ce qui est illisible pour celui qui écrit, du fait même d’écrire, fût-il Freud.
D’une façon on ne peut plus nette dans l’Au-delà du principe de plaisir, mais aussi dans les différents travaux préparatoires qui le précèdent, où le terme même n’est pas employé, Freud pose, pour la pulsion de mort, trois modalités d’existence, différentes mais non exclusives [5].
La pulsion de mort serait, tout d’abord, supportée par les pulsions du moi – soit les besoins –, par les pulsions d’autoconservation du corps dont le moi aussi dépend. Puisqu’il faut périr, ce sont celles-ci qui choisissent de mourir à leur façon, car le soma, dont le moi est le représentant, ne serait que l’instrument périssable permettant, par sa propre mort, au « germe » sexuel de rester immortel. En somme, depuis ce point de vue-là, la mort de l’individu est le gage consenti pour l’immortalité de l’espèce.
Mais, écrit Freud, il existe une autre possibilité : que les propres pulsions sexuelles aient la mort comme but. Et cette idée représente bien l’un des renversements les plus importants et les plus spectaculaires que l’on puisse trouver dans son œuvre. Simplement, en étant au service du principe de plaisir, dont la tendance oblige l’appareil psychique à abaisser sa tension aussi bas que possible, en atteignant même le point zéro pour le satisfaire, les pulsions sexuelles se trouvent être, paradoxalement, celles qui travaillent au service de la pulsion de mort.
La troisième possibilité, dont la simplicité et la popularité parmi les analystes effaça durablement l’existence des deux autres, consista à poser qu’il y a bien une pulsion de mort comme telle, distincte mais silencieusement liée aux pulsions sexuelles, qui ne se fait reconnaître que dans certains moments appelés « déliaisons », tandis que pulsions du moi et pulsions sexuelles resteraient groupées sous l’enseigne des pulsions de vie.
Lacan, à son tour – fait insolite dans l’histoire de la psychanalyse –, respectera à la lettre les trois hypothèses suggérées par Freud et proposera une théorie unifiée de l’un et l’autre modes de la pulsion – die beiden Triebarten [6]. Du fait de l’entrée du signifiant en tant que tel dans le corps, ce signifiant, qui représente le langage comme tel, appelé Phallus dans son essai « La signification du Phallus », nommé F dans les séminaires des années 1970, lettre qui désigne l’identification primordiale [7], en faisant rentrer la jouissance sexuelle, introduit dans le sujet le « sens de la mort [8] ».
Dans son rapport à l’Autre, en y prenant la parole, en s’y aliénant, le sujet incorpore le signifiant. Mais, pour sortir de cette aliénation première, qui tout en le faisant être le fait disparaître dans l’Autre, pour effectuer sa première séparation, le sujet a à faire un premier choix, obligé, entre l’« être » et le « sens » octroyé par l’Autre, qui effectivement lui donne l’« être », mais cet « être » est du même coup un « non-être » car le sens octroyé par le signifiant, qui est dans l’Autre, facteur léthal [9], l’abolit [10] en tant que tel, l’abolit comme être. Le premier choix du sujet, lors de la première séparation qui le fend, est de choisir un être qui est du même coup un non-être, ce qui vaut choisir la mort, choisir de se perdre à l’égard de l’Autre, d’être perdu, mort. Ce choix d’une première mort était déjà pointé par Freud dans le thème des « trois coffrets », où il signalait que le bon choix était le choix du troisième [11], celui en plomb, le choix donc de la mort. Aussi bien Pâris que le roi Lear s’étaient donc trompés, et de cette erreur dans le choix découlaient les événements tragiques qui allaient s’ensuivre.
La première modalité d’existence du sujet dans son rapport à l’Autre, c’est de s’offrir à l’Autre comme l’objet qui recouvre son manque, mais il ne s’offre comme perdu, il ne s’offre comme mort que pour interroger son désir. Cette interrogation, qui est une première séparation, est aussi bien une retombée dans l’aliénation. Comment me veut-il ? Vivant ? Mais, vivant seul pour lui, cela vaut donc mort pour moi. Cependant, s’il ne me veut pas, alors la mort est encore plus radicale, et ça, on ne l’oubliera jamais. Rester, ou revenir visiter – ce qui peut arriver – (dans) cette première aliénation et face au caractère insoluble de la seule séparation qui s’offre à lui, ceci place le sujet devant le délire ou le suicide comme seules alternatives – préférables – à la mainmise de cet Autre, tel qu’il est toujours resté pour lui.
Comme point de repère structural, la fin du stade du miroir – premier temps de la métaphore paternelle – permet au sujet de reformuler sa place dans l’aliénation et la séparation, en introduisant le sexuel là où il n’existait que comme mort. Autrement dit, là où il y avait séparation, viendront les liaisons faites grâce à l’objet de l’Autre. Car la tension qui vient du corps propre est indiscernable de celle qui est apportée par l’Autre.
Dans un temps second, le sujet va substituer et recouvrir ce premier objet – dont on n’a pas d’idée, écrivait Lacan dans « La troisième [12] » –, cet objet qu’il est par les objets de pulsion, ce qui stabilise le rapport à l’Autre, car ce n’est plus de celui-ci qu’il reçoit le sens. C’est bien ici qu’on peut toucher cette strate fondatrice par laquelle l’objet sexuel, qui est sens dans toute son extension, recouvre aussi bien que possible l’objet en tant que tel, abominable, insensé. Or, dans ce deuxième choix, on est déjà au niveau du fantasme, au niveau de la deuxième identification, qui seule voit le jour grâce à l’effet de la métaphore paternelle.
Dans le temps de la première aliénation/séparation, le sujet recouvre son manque à être, son manque réel d’être, d’être sexué, en s’offrant comme mort et en recouvrant de son manque le manque de l’Autre. Il n’existe comme sujet que manquant à l’Autre, et en se perdant lui-même.
Ainsi, la libido est un instrument – que Lacan appelle, en forgeant un mythe à lui, la lamelle – qui, dans sa nature même d’irréel, est déjà rapport du sexe à la mort [13]. Celle-là se définit en propre comme ne reconnaissant pas les limites du corps propre, ceux de l’organisme, et possédant comme telle une élasticité qui fait que le corps n’est jamais enfermé dans ses bords organiques. Nous faisons corps, et il n’y a aucune autre possibilité de sortir de l’impasse de l’être qu’en faisant corps avec… non pas le corps de l’Autre, mais ses objets. C’est là que gît le sens mortel de la libido, par lequel celle-là est, ab ovo, pulsion de mort. C’est pourquoi toute pulsion – et là Lacan reprend la deuxième hypothèse de Freud – est virtuellement pulsion de mort.
Par ailleurs, cet objet premier, reste chu de l’intersection entre l’être et le sens, produit de ce choix, se définit d’être soustraction de sens au Phallus – c’est pourquoi Lacan l’appelle « le non-sens ». Cela représente une opération fondatrice qui laisse au Phallus la charge de la seule signification, et le place en opposition au sens en tant que sexuel.
Cette opération, faisant naître dans le sujet l’opposition entre « sens » et « signification », crée les prémisses logiques qui donnent lieu à ce que la structure du sujet existe comme telle, comme structure du langage. Une fois leur antinomie établie, il y aura, bien entendu, recouvrement de la signification par le sens ou, vice versa, appauvrissement du sens par effet de la signification, qui lui octroie un caractère univoque, celui du symptôme.
Néanmoins, le non-sens est aussi bien objet surmoïque, lequel, couplé au signifiant de la première identification, devient le représentant des exigences de l’Autre les plus extrêmes comme les plus dérisoires : Comble-moi ! Sois mon manque ! Sois parfait comme seul un mort peut l’être [14] ! Ou bien, révèle-toi dans l’insignifiance, dans la nullité où se résume tout ton être !
Où saisissons-nous l’apparition soudaine de la pulsion de mort ? Lorsqu’un événement qui pouvait être quelconque se tourne traumatique, faisant que le sens d’une phrase qui juste auparavant n’en avait guère se révèle à soi comme destin d’une vie, qu’un rêve, au lieu d’être déformé et oublié, devienne événement réel. En ces instants, les habillements pulsionnels chutent et l’objet se montre tel quel, effroyable, moqueur et mortel, insupportable à soutenir. Unerträglich, disait Freud de certains transferts.
Le choix de l’être faisant chuter le premier sens correspond à l’écriture du séminaire « Les quatre concepts fondamentaux ». Douze ans après, Lacan reprendra la même question dans le séminaire sur Joyce, et la perte de sens consécutive au choix de l’être sera appelée « forclusion du sens ». Car, il est un sens octroyé par le Phallus qui doit se perdre à tout jamais pour que du sens restant, on puisse en jouir, mais surtout que le non-sens serve autant de limite que de machine à produire des effets de sens. Cela sera inscrit, lorsque le signifiant Un, effet de la métaphore paternelle comme signifiant insensé, paradoxal, infinitisera les sens du sujet. À partir de là, aucun sens donné par quiconque, nul sens venant de l’Autre ne pourra énoncer du sujet, au sujet, ce qu’il est. Cela peut, éventuellement, être le point d’arrivée d’une analyse. Nul sens énoncé par l’Autre ne pourra jamais réussir à me définir comme qui je suis, ou ce que je suis.
C’est ainsi que le sujet de l’inconscient, qui est au lieu de l’Autre, se signifie ailleurs car il représente, pour un savoir dont l’Autre est carent, un signifiant insensé qui lui donne de l’être.
Par ailleurs, Lacan, surtout quand il écrivait mais aussi lorsqu’il parlait, était toujours paradoxal : c’est ainsi que chacun de ses mots possède toujours au moins deux sens, contradictoires entre eux. Lorsqu’il se réfère à la première mort, il s’agit autant de la mort réelle, de la fin de la vie, que du choix premier de la mort. Ce qui signifie que nous pouvons vivre, comme sujets du discours, tout d’abord parce que nous avons choisi la mort. Le signifiant, en me tuant, me fait vivre. Ne pas la « choisir » eût signifié rester Phallus de la mère, ce qui mène inexorablement à la psychose. Néanmoins, il faut aussi bien remarquer que jamais le futur sujet ne choisit de lui-même de remplir avec son corps et à jamais le « sens » qui lui est donné, sans s’y opposer. Mais c’est bien l’Autre qui l’assigne à cette place, avant même sa naissance.
Or, pour stabiliser la séparation entre le sujet et l’Autre, il lui faut au premier un deuxième choix aliénant et la séparation consécutive : cette fois-ci entre « ne pas être » et « ne pas penser [15] ». Lors de ce deuxième temps, le choix impossible, séparateur sera « je ne suis pas, je pense », tandis que de prime abord le sujet se jette, comme modèle de passage à l’acte, dans « je ne pense pas, je suis ». Le « ne pas être », étant le lieu de l’impossible, est, comme tel, le point d’ombilication de l’inconscient.
Le deuxième temps [16] du choix aliénant entre « ou ne pas penser » et « ou ne pas être » qui donne naissance au « ça » et à l’inconscient permet de se jeter dans le « je ne pense pas, je suis », qui octroie au sujet son être non pas à partir du sens de l’Autre, mais d’un sens qui prend la forme de l’objet sexuel dans le fantasme. Cela laisse le « ne pas être, je pense » comme le lieu où les pensées-choses pensent sans sujet, qui sera le lieu de la séparation [17]. C’est cette aliénation, là où les objets pulsionnels font leur entrée, que l’on nomme la « seconde mort ». Lecteur des sources chrétiennes et du marquis de Sade, Lacan sait que celle-là a un autre sens, théologique, qu’il introduit, silencieusement, dans le champ de la psychanalyse. La seconde mort, dans la théologie catholique, est le nom de la mort éternelle, celle qui est subie après le Jugement dernier; par Hamlet père, fauché dans la fleur de son péché, celle que Hamlet fils souhaite donner à Claudius, l’oncle assassin, ce qui l’empêche de le traverser de sa rapière lorsqu’il le trouve agenouillé, en train de prier.
L’entrée de la jouissance sexuelle dans le corps du sujet a lieu du fait que le Phallus, qui est sa cause, se révèle comme ne pouvant pas – de façon radicale – donner à tout un chacun le symbole de son sexe. Ainsi, l’entrée de la sexualité dans le corps – ce qui sera après dans le sujet tout court – relève de l’ordre d’un péché sans rémission. Lacan le soulignera à souhait en écrivant – dans « La direction de la cure » – qu’une analyse se doit d’être menée – rien de moins – au-delà du Jugement dernier. Cela nous éclaire sur la raison pour laquelle l’expression « seconde mort » a deux sens, sans que Lacan le dise ou l’écrive en clair. Le premier a trait à la constitution de la structure [18]. Le second, qui lui est intimement rattaché, nous dit, à mivoix et pour celui qui veut l’entendre, qu’une analyse est faite pour relever le sujet de la condamnation éternelle qu’il porte en lui, du fait d’être sexué et de jouir, qu’il le veuille ou non – et sans savoir comment – de sa sexualité.
Que le symbolique soit le meurtre de la Chose est une idée que Lacan a empruntée à Hegel [19], lui donnant une importance et une popularité qu’aucun disciple de Hegel – sauf, bien entendu, Kojève, et cela grâce à Heidegger – ne lui avait auparavant données ou trouvées. Mais, il faut bien rendre à chacun ce qui lui appartient, et partant ajouter que cette phrase, grave, juste et belle est vraie à la condition près que l’on ajoute que le symbolique prend sur lui une autre mort qui, après coup, lui est « antérieure ». Cette mort est celle que l’appareil psychique porte en lui avant l’entrée du principe de plaisir, elle n’est pas métaphorique, id est, symbolisante, et, en lisant Freud à la lettre, Lacan l’appelle « le point mortel de la Jouissance de la vie [20] ». Qu’est-ce que cela veut dire ? Que la vie laissée à elle-même court vers la mort.
Freud l’indiquait déjà dans L’esquisse d’une psychologie, en 1895, lorsqu’il postulait l’existence d’une fonction primaire, antérieure aux processus primaires et au principe du plaisir, qui mène l’appareil vers sa propre extinction. Dans la Bedeutung, dans « La signification du Phallus », Lacan articule que l’entrée du Phallus dans le corps provoque le refoulement originaire des besoins [21]. Le besoin comme tel, justement, du fait d’être demandé grâce au signifiant, ne peut pas être entièrement dit dans la parole. Ce qui ne peut être dit du besoin reste originairement refoulé, et la jouissance de ce besoin qui ne peut jamais passer par la parole crée, dans l’objet, un lieu, un lieu réel que Lacan appellera en 1974, comme lieu impossible, la jouissance de la vie [22].
Ainsi, lorsque Freud en 1920 réintroduit dans le psychisme la tendance vers la mort, il reprend sans le dire, pour s’expliquer les névroses traumatiques, ce qu’il avançait déjà en 1895, dans L’esquisse, lorsqu’il supposait l’existence d’une fonction primaire tendant vers la mort, tendant vers sa propre consomption. Chez Lacan, il échoit au Phallus de prendre sur lui cette mort, car en faisant par son entrée du soma un corps, et du langage le symbolique, il crée un objet perdu qui, avant d’être pulsionnel, sera à l’origine du sujet. L’identification primordiale, chez Freud, produit un marquage – auszeichnen – de l’objet et ce point sera à l’origine du « je », du Ich.
La question freudienne qui apparaît en 1919, mais que l’on peut pister bien avant dans son œuvre, est la suivante : à partir de quoi existe-t-il dans le sujet quelque chose qui va le mener à faire effraction du principe du plaisir, qui est, finalement, le garant d’une certaine adéquation entre la jouissance et la vie ? L’importance clinique et théorique de cela est sans conteste majeure, car lorsque l’effraction est produite, la rupture de cette limite est sans retour. Rien ne sera jamais cicatrisable, quels que soient les résultats de cette expédition.
La simple répétition, en tant que telle, avait été théorisée bien avant la pulsion de mort; la Wiederholung tout court, ce qu’elle répétait, c’était la satisfaction de la jouissance, la Lustbefriedigung, mais… dans les limites du principe de plaisir [23]. Aussi, il faut entendre que le mot allemand – construit sur le mot Fried, paix – donne l’idée que la satisfaction est aussi apaisement. La chose qui n’est pas apaisée, même s’il y a un instant était plaisante, avec le temps, que ce soit instantané ou plus ou moins long, devient douleur, et la douleur est déjà plus difficile à calmer. Les pulsions, comme telles, tendent à la répétition ; ce que Freud ajoute en 1920, c’est l’existence d’une contrainte, ein Zwang, qui ne peut pas ne pas aller [24] au-delà du principe de plaisir.
Notre question, cependant, à partir de ce point sera la suivante : pourquoi, chez quelques-uns, cette contrainte de répétition trouvera sa borne dans le symptôme en tant que formation de l’inconscient, autrement dit dans la névrose classique, tandis que pour d’autres, la contrainte de répétition les mènera à l’agir, inscrivant aussi bien dans leur moi des traits de caractère, ou faisant de celui-là leur seul rempart de défense contre un Autre par rapport auquel l’achèvement de la seconde séparation a échoué, les condamnant ainsi aux affections narcissiques ?
Le symptôme qui insiste est déjà, effectivement, une effraction du principe de plaisir, mais notre question vise ceux pour qui – là où une carence du Nom du Père ne se pose pas – la pulsion de mort est beaucoup plus virulente et destructrice, que ce soit seulement pour eux-mêmes ou pour leur entourage. Relevons, avant d’en venir à ce qui nous tiendra d’ersatz clinique, que, en ce qui concerne le sens et le lieu de la mort, il y a bien une différence entre Freud et Lacan. Il s’agit de jauger sa teneur.
Dans Le Moi et le ça, Freud écrivait : « La mort est un concept abstrait au contenu négatif pour lequel on ne saurait trouver une correspondance inconsciente. » Correspondant se dit en allemand Entsprechend. Le mot correspondance est construit sur le mot parler, sprechend, parlant. Tandis que Lacan nous dit, dans Position de l’inconscient, que le signifiant fait entrer dans le sujet le sens de la mort.
Nous aurions, apparemment, une opposition ou une différence importante entre Freud et Lacan. Freud, sans le nommer, cite un opuscule de Kant, « Pour introduire en philosophie le concept de grandeur négative », dans lequel ce dernier énumère quatre types de négation, parmi lesquelles le nihil negativum, le rien négatif. Et Freud donne à la mort ce caractère-là, d’être un concept vide, un concept abstrait au contenu négatif. C’est en suivant la ligne de travail suggérée par Freud, quoiqu’en la reprenant en aval, à partir de la notion d’objet vide sans concept [25] élaborée par Kant dans la Critique de la raison pure, que Lacan reprendra en 1961 la notion de l’objet de la privation, qui compte comme -1 [26].
Si l’on renverse d’une façon logiquement réglée la proposition de Freud, on peut dire que le fait que l’inconscient ait des représentations qui le font parlant fait de lui le correspondant de la mort. Ce qui revient à affirmer que nous pouvons, oui, penser la mort, non pas en tant que telle, car une telle expérience ne nous est pas donnée, mais, par contre, que c’est bien l’inconscient qui, bordant la mort de ses représentations, là où il n’est pas de sujet, nous permet de penser, non pas la mort, mais autour de la mort.
En prenant appui sur Kant, Freud pense à partir du nihil negativum, d’un rien qui compte, mais barré du comptage, que l’Ich pourra extraire de l’objet – qui n’est plus celui qui est vide – les traits qui, devenus traces et refoulés, pourront, là oui, compter.
Cette mort dont Freud parle, c’est la première, celle qui nous attend, inexorable, portée par le réel de la vie, lovée autant dans le plus intime de notre soma que dans la – mauvaise – rencontre inattendue [27]. Mais elle est aussi celle du choix obligé du sujet, celle qui lui a permis le premier temps de sa séparation d’avec l’Autre. Cette mort, qui fait que son être soit aussi un non-être, marqué du facteur létal du signifiant, lui permettra très tôt de se savoir mortel. Le savoir inconscient n’est pas le même avec ou sans ce premier savoir [28], qui reste insu du fait même que c’est à partir de là qu’on parle. Là où le signifiant a tué ce qui était vivant, y laissant, à côté, un sens dont on jouira.
Car c’est aussi du côté du sujet, et non pas seulement de l’Autre, que prend sens l’aphorisme hégélien que le symbole est le meurtre de la Chose. Le signifiant, en tuant, donne lieu à un sujet qui parle [29], lui barrant, sauf par instants de rêve, l’accès à là où il jouit d’être vivant. Autrement dit, « d’être pris dans la parole, il ne peut, tout entier, y advenir [30] ».
Or, pour se séparer de l’Autre, le sujet s’empare du signifiant sous lequel il succombe, c’est en cela qu’il y a Spaltung. Il se réalise dans la perte d’où il a surgi comme inconscient : par le manque qu’il produit dans l’Autre. Cette disparition sera la forme de son propre manque. C’est à cette place que viendront les supports – du sujet – qu’il trouvera du désir de l’Autre, du désir à l’Autre : le regard, la voix [31]. Par la fonction de ces restes, si et seulement si il en fait des causes, le sujet cessera « d’être lié à la vacillation de l’être au sens [32] » qui fait l’essentiel de l’aliénation. Cependant, puisque « c’est le manque d’un temps précédent qui sert à répondre au manque d’un temps suivant [33] », le sexe et ses significations sont toujours susceptibles de présentifier la mort.
Ceci permettrait de poser de façon articulée la question de savoir pourquoi la pulsion de mort peut être plus ou moins virulente.
Pour ce faire, nous avancerons une proposition lacanienne fondamentale : le trauma, en tant que tel, est le fait de l’entrée de la sexualité par la voie de la parole de l’Autre, de se voir doté d’un corps [34], d’avoir un corps qui s’est fait grâce à ce que Freud appelait l’Einverleibung, l’incorporation d’un signifiant fondamental [35], non pas dans un corps qui préexiste à cet acte, mais que cet acte fait naître. Ce premier temps logique est suivi par un deuxième : la perte de sens du Phallus, ou ce qui est son synonyme, la chute de a. Les pulsions, temps tiers de cette logique, sont la réponse à la parole de l’Autre qui nous a fait naître comme sujet, et en se satisfaisant de l’objet chu, l’habillent.
Les traumas postérieurs adviennent soit quand le sujet est remis, par l’Autre ou un substitut, dans la position d’être son Phallus, soit quand les pertes d’objet trouvent un sujet qui ne peut, peu ou prou, compter avec un moi idéal qui lui donne le temps d’attente nécessaire au deuil, avant de pouvoir réinvestir la libido en trop sur un objet nouveau.
Confronté à la difficulté de la question du désir, autant de pouvoir le dire que de pouvoir le soutenir, le sujet, ne trouvant pas le point d’appui [36] pour s’y maintenir, répond par de l’identification. En utilisant les mots de Freud, par la voie régressive, narcissique.
Le mouvement fondamental du sujet, pour exister comme tel, consiste à « s’emparer du signifiant sous lequel il succombe », mais, paradoxe qui le constitue, il ne peut s’adresser « à la chaîne signifiante qu’en son point d’intervalle [37] » : c’est là que se trouve le lieu du désir. Cela fait, d’une part, que le désir est indicible comme tel, de l’autre, que l’objet qui le cause peut, soit reprendre la forme première de sa séparation, celle de sa disparition comme sujet, soit revenir à son aliénation première : relier son être au sens octroyé par ceux qui officient en fonction d’Autre.
La séparation première – où l’on revient sans savoir si on pourra repartir après – est bien le point structural de deuils qui s’éternisent ou de dépressions qu’aucune perte dans « la réalité » ne provoque. L’aliénation première, le point structural des modalités interprétatives, sensitives ou non, qui peuvent grever assez lourdement le moi de quelqu’un, sans que l’on y décèle, forcément, la mégalomanie qui, elle, nous ferait basculer de structure. On peut ici remarquer que les deux affections narcissiques se voient dotées par Lacan de points d’ancrage nettement opposés [38].
Une question ne peut pas ne pas nous assaillir : pourquoi le moi s’y mêle de ce mouvement de bascule entre les deux temps de l’aliénation et la séparation, qui pourraient bien se résoudre dans la chaîne signifiante elle-même ? Car, en y rentrant, il éternise pour toujours, en la fixant, la bascule structurale entre les deux temps de l’identification, au lieu de rester là où se trouve sa place propre, comme point sur lequel se fait cette bascule.
La première réponse, mais pas la seule, comme on le verra, trouve sa consistance dans le fait que, confronté à la substitution des manques que nous indiquions auparavant, ou à l’excès de sens qui lui vient de l’Autre, le moi s’offre comme objet séparateur.
Dans les névroses qui en appellent, principalement, aux formations de l’inconscient comme modalités de défense, celles-ci sont des suppléances du père réel, des appuis de sa fonction. Dans les névroses narcissiques, le Moi est venu envelopper l’objet de la première séparation, le rien, car le sujet à dû faire face au traumatisme – pathogène, pas le fondateur, à moins qu’ils ne se confondent – avant de pouvoir investir le premier objet avec les vêtures pulsionnelles. Paradoxalement, quoique le sujet puisse après, dans la vie, jouir d’une vie sexuelle et amoureuse satisfaisante, la trace de cette utilisation instrumentale du Moi – qui se substitue à l’objet pulsionnel – ne l’abandonnera plus jamais.
Ainsi, si la névrose à la formation de l’inconscient [39] se fait sur un objet libidinal dans le fantasme, la névrose narcissique, à la différence des psychoses – où l’objet est insituable –, se construit sur l’objet premier de l’inconscient, recouvert par le Moi idéal et difficilement séparable de lui.
Si le premier temps de la séparation donne naissance à un sujet qui parle, le second temps de l’aliénation, habillant sexuellement l’objet qu’il ne cesse – aussi – d’être, lui donne une raison de vivre, le « dur désir de durer [40] ».
Ainsi, quand nous nous référons ici à des « deuils et dépressions » ou à une « interprétativité », nous ne sommes pas nécessairement en train de parler de psychose. Car une faille dans la fonction phallique, dans l’assomption subjective de la castration, une fois celle-ci effectuée, ne signifie nullement la non-existence du Nom du Père. Freud cherchait à travailler ces types sous le nom de névrose narcissique, Lacan avec des nœuds à quatre ronds qui ne sont pas forcément, loin s’en faut, des suppléances d’une forclusion. Pour preuve, Lacan lui-même attribuait au « Père » ou à la « réalité psychique » le caractère d’être le quatrième rond de Freud.
Revenons une fois encore à la pulsion de mort, car elle est bien le guide des invariances qui singularisent la structure, et demandons-nous pourquoi il y a des désintrications pulsionnelles.
Il y a désintrication pulsionnelle quand, à partir d’un trauma, chaque pulsion cesse de signifier l’autre, cesse de lui faire cadre. Car toute pulsion se dit, métaphoriquement, dans les mots d’une autre : « Il le mange des yeux », « Il ne peut pas le sentir », « Je l’ai dans la peau ». En espagnol de Buenos Aires, dire « Je suis sans voix » sonne exactement pareil que « Je suis sans toi ». Donc une aphonie peut, à la limite, être interprétée comme une absence de l’être aimé.
L’expression « intrication pulsionnelle » est le mode par lequel Freud se référait au caractère métaphorique, de substitution mutuelle, pris par les représentants des pulsions dans l’inconscient. « Désintrication », alors, est synonyme d’une démétaphorisation qui n’est pas une conséquence d’un échec de la métaphore paternelle [41]. En se désintriquant, cependant, l’une de l’autre, la perte de leur rapport de substitution réciproque se montre lui-même par la chute des habillements pulsionnels de l’objet. Et c’est là que, dans les cures, les patients racontent des rêves où fugacement quelqu’un est mort ou eux-mêmes sont morts, où l’objet apparaît non pas comme érogène, mais dans son horreur absolue. Le sein qui était nuage érogène apparaît vidé. Les excréments, au lieu de richesses, apparaissent comme l’objet chu que je suis. Le regard apparaît sans éclat d’amour, comme un regard de pierre ; la voix, au lieu de bercer, comme le commandement inarticulé qui donne des ordres impossibles.
Néanmoins, lorsque le principe de plaisir est franchi, il y a quelque chose qui disparaît avec lui : la différence entre plaisir obtenu et plaisir cherché. Le rêve devient cauchemar; rien ne fait obstacle à la jouissance phallique, qui ne connaît plus de limite, et c’est là que la jouissance devient ennemie de la vie.
Sans la différence entre le plaisir cherché et le plaisir obtenu, le signifiant perd ce qui le définit comme binaire : chacune de ces affirmations étant en elle-même une détermination, cela implique nécessairement aussi une dénégation. La différence entre le plaisir cherché et celui obtenu est le support dans le réel du symbole de la négation. Que cette différence vienne à manquer et, du coup, la dénégation perd tout appui réel.
En perdant le jeu du sens, le signifiant est rétrogradé en signe et devient identique à lui-même, ce qui lui octroie une illusoire puissance de signification qui l’ap-parente au Phallus. C’est ainsi que des paroles ou des événements quelconques, même les plus inoffensifs, peuvent devenir dangereux. D’où la nécessité d’interpréter, car il n’y a plus de métaphorisation ou – pourquoi pas, car cela est aussi indispensable – simple aplatissement de la parole de l’Autre.
Ce franchissement du principe du plaisir vient soit d’un refus, soit d’un rejet de la castration. Lacan le propose dans le dernier chapitre de La relation d’objet, proposition qu’à notre connaissance il n’a pas reprise telle quelle, mais qui permet de construire une théorie des affections narcissiques sans passer par une défaillance du Nom du Père. Sans se référer nommément à l’Homme aux loups, et en disant qu’il ne parle pas du petit Hans, Lacan dit : « (… ) Le complexe de castration est à la fois franchi, mais sans pouvoir être pleinement assumé par le sujet. »
La forclusion du Nom du Père n’est pas une opération défensive, elle attend le sujet dans l’Autre parfois dès avant sa naissance, parfois après celle-ci. Tandis que la Verwerfung comme la Versagung, le rejet ou le refus de la castration, l’impossibilité de toute l’assumer, sont des opérations défensives du sujet. Cela fait qu’il y aura retour du réel, mais dans les limites du moi, où le père ou la mère apparaîtront présentifiés de façon presque hallucinatoire [42].
Cependant, il est important de signaler que les défauts dans l’assomption de la castration ne sont pas, de prime abord, une tentative de revenir au rapport incestueux avec l’Autre, mais plutôt que la castration s’est réalisée trop tôt par rapport à ce dont le sujet pouvait compter comme appui dans l’objet libidinal, l’objet a. Il y eut donc une anticipation forcée du sujet pour se séparer de l’Autre, sans pouvoir [43] se laisser le temps d’une période d’aliénation [44] suffisante où les pulsions et le Moi peuvent jouer, le sujet se protégeant de l’inceste – une des faces du Phallus – par l’amour, l’autre face du Phallus. La castration est cherchée, mais pas pleinement assumée, car il ne peut compter avec toutes ses pulsions intriquées et prêtes à constituer un « courant sexuel total », la Ganze Sexualstrebung telle que Freud l’indiquait.
C’est ainsi que, dans l’analyse, la castration n’aura jamais, de prime abord, avec son aspect de blessure narcissique, un effet de délivrance d’un trop de jouissance de l’Autre que l’on porte, mais au contraire un effet de menace de mort, de disparition. Car elle ne porte pas sur l’objet incestueux, mais sur un objet dont la seule consistance est, simplement, d’être.
La question fondamentale dans la névrose narcissique n’est pas tant celle d’être homme ou femme, d’être vivant ou mort, mais bien celle-ci : Qui suis-je [45] ? Pour l’autre, ai-je un être ?Et la voie la plus généralement suivie pour y répondre, pour en répondre, se fait avec des lettres et des mots, avec de l’écriture. Pour ancrer/encrer ainsi dans le réel un représentable de soi, qui ne peut pas ne pas être, à la fois, ce soi [46]. Substitut de l’objet refoulé.
Avant de finir notre propos avec Rilke, pour recueillir, articulé de sa plume, ce que nous nous limitons à cerner, donnons la détermination de l’affection narcissique du côté de l’Autre. Car ce n’est pas seulement le sujet qui la produit. Une certaine position de l’Autre – non seulement la mère, mais aussi le père lorsque, ravissant l’enfant à la mère, il se jette dans cette position que seule la paternité, paradoxalement, peut lui permettre – le contraint à ne trouver que dans la mise en jeu de son Moi un pari suffisant pour, dans l’enjeu avec celui-ci, le tenir en respect.
Ferenczi, répondant à l’invite de Freud autour de l’introduction de la pulsion de mort, le faisait avec une note : « L’enfant (nichtwillkommen) pas bienvenu et sa pulsion de mort. » Il pose, dans cet envoi au Maître, que les enfants non désirés ont des manifestations quotidiennes et symptomatiques relevant de la pulsion de mort que d’autres sujets ne connaissent guère.
Freud, de son côté, dans « La psychanalyse des névroses de guerre [47] », introduction au volume du Congrès de Budapest de 1919 de l’IPA, proposait de rassembler les névroses narcissiques et les traumatiques, identifiant le danger dont parlent les derniers à la plainte à cause du refus d’amour, de la Liebesversagung qu’ont subie les premiers. Refus d’amour qui ne provoque pas seulement une insaisissable nostalgie, mais fait, en outre, que la libido, au lieu de se rassasier de l’objet, comme elle le fait habituellement, « s’attache au moi et se rassasie de lui [48] ». La conclusion, nous pouvons la tirer nous-mêmes, car les prémisses, c’est Freud qui nous les donne : c’est ce refus – et non pas la frustration – d’amour qui sera à l’origine de la plus ou moins grande aptitude de certains sujets à ressentir et à être psychiquement lésés par des événements qui pour eux deviennent traumatiques.
Ainsi, au trauma fondateur du sujet, sans lequel il n’y aura point de sujet, nous pouvons ajouter, outre le trauma sexuel de Ferenczi, un autre trauma, par défaut dans l’amour et non pas par excès pervers dans le rapport de l’Autre à l’enfant. Ce défaut peut être un refus caractérisé d’aimer, ou bien un amour « virtuel », déraciné de la vie sexuelle infantile de la mère, où son enfant n’est que le miroir qui lui permet, à elle, de s’aimer. Cela vaut aussi, pour le sujet, comme un abandon.
Une même mère peut aimer pulsionnellement l’un de ses enfants, dans un rapport précoce maître/esclave – où les places réciproques peuvent ne jamais être acquises –, tandis qu’avec un autre enfant son amour peut seulement se sourcer dans l’Autre Jouissance et devenir contemplation passive de quelqu’un qui lui sert d’étayage narcissique, inversant ainsi le schéma freudien – et également celui de Winnicott.
L’amour de l’Autre, signification phallique, amour de l’être de celui qui, grâce à cela, deviendra sujet, est la seule condition pour que ce sujet puisse avoir une jouissance phallique propre, lui permettant, le moment venu, de se séparer. Car aimer veut dire laisser que l’être de l’autre vous échappe. Ce qui est bien l’opposé de prendre l’enfant comme objet et jouir phalliquement de lui – sans que cela implique une quelconque perversion.
C’est le choix du Phallus comme seule jouissance – de l’Autre –, oblitéré de sa fonction castratrice, qui crée les déterminations qui vont pousser le sujet, pour rencontrer ce qui lui a manqué, un amour phallicisant, à produire l’effraction du principe de plaisir en y amenant son Moi. Ce qui est, certainement, une erreur logique, mais d’une redoutable efficacité : chercher seulement dans l’Autre Jouissance – là où il est le plus à la merci de la Jouissance de l’Autre– l’équivalent et le baume, l’eau assoiffée d’un amour d’autant plus perdu que jamais rencontré.
En 1915, pendant la première année de la guerre, l’année où Freud écrit ses « Considérations actuelles sur la guerre et la mort », il raconte une promenade faite pendant l’été 1914, quelques mois avant que la guerre éclate, avec Lou Andréas et Rilke [49]. Sans les nommer, il dépeint une Lou taciturne, schweigsam, silencieuse, et un jeune poète ne jouissant pas de ce paysage d’été fleuri car, disait-il, tout est destiné à passer, vergängliche, fugitif. Il était incapable de se réjouir et ne cessait de dévaloriser le Beau de ce quelque chose qui, dans l’instant même de se montrer, évoquait seulement pour lui que, bientôt, il serait fané, qu’il serait, littéralement, passé. Et Freud de s’exclamer à l’égard de Rilke : « Il est en deuil de la perte ! » Tandis que le deuil doit se consumer. Lorsque le deuil se consume [50], on peut une fois encore jouir – Freud utilise le mot jouir, geniessen – de ce que la vie peut nous offrir.
Voici deux quatrains de Rilke, et deux vers. Le premier écrit en français, ce qui est rare chez lui, mais – comme on sait – il avait été le secrétaire de Rodin, l’ami de la mère de Pierre Klossowski et de Balthus, et il maîtrisait parfaitement notre langue. Il nous est possible de prendre appui dans sa conception personnelle de la métaphore pour essayer de montrer l’articulation entre la désintrication pulsionnelle comme présentification de la pulsion de mort et ses effets de perte de la fonction métaphorique dans la parole : Rilke fait de celle-là une procédure qui se doit d’être seulement sonore. Pour lui, il n’y a pas de métaphore qui ne soit pas musique. Et il le dit dans ce poème en français :
Il faut fermer les yeux et renoncer à la bouche
Rester muet, aveugle, ébloui
L’espace tout ébranlé qui nous touche
Ne veut de notre être que l’ouïe [51].
Autrement dit, ce qui lui fait écrire, concevoir des métaphores comme peu de poètes en ont fait, est justement ce qu’il dit mieux que quiconque : vouloir et construire lui-même avec des mots/sons – au lieu de seulement la subir – la désintrication pulsionnelle – laquelle, pouvons-nous supposer, était déjà là –, car une seule pulsion produit une jouissance telle que jamais toutes ensemble, en lui faisant limite, ne le pourront. Sa perlaboration intime consista à faire, pourrions-nous supposer, de cette désintrication déjà là, et en en rendant compte, la raison d’une production métaphorique que celle-ci mettait forcément à mal.
Son mot d’ordre poétique : Pour que de l’être il y ait fruition, seule l’ouïe doit rester. Son être même est bien cette musique [52] par lui, avec des mots, composée. Son être à lui n’est pas, à la composition de vers, au moins partiellement étranger, ou au moins dans une autre dimension, mais bel et bien la même chose.
Le grand poète nous fait lire, si nous nous prêtons à l’entendre, qu’un grain de la Chose est resté à jamais dans les mots, lui indiquant comme tâche impérieuse, où il y va de sa vie, de produire un sens nouveau [53] pour que la signification usuelle ne fasse pas barrage, de construire des métaphores où il assure de lui-même une signification nouvelle. Cela lui donne alors, paradoxalement, comme gîte de son être ceux qui sont hors langage, grâce à son écriture et comme effet de celle-ci : autant l’ange que la bête.
« Ein jeder Engel ist schrecklich … », Tout ange est terrible (Élégies de Duino). « Tiere aus Stille… », Animaux du silence (Sonnets à Orphée [54] ).
Dans un des Sonnets à Orphée – qui n’est autre que Rilke lui-même –, nous trouvons, comme peut-être nulle part ailleurs, ce que Lacan nous apprit du beau comme limite ultime faisant barrage à la mort ou, mieux encore, se dressant à l’endroit au-delà duquel plus rien n’existe.
Seul celui qui a mangé avec les morts
De leur propre pavot
Pourra ne plus jamais perdre
Le plus léger son.
(Sonnets à Orphée).
Et quand il se donne la mort en se taillant les veines avec une épine de rose, se laissant mourir de septicémie, il écrit une dernière ligne, dédiée à la mort :
Du der Letzte den ich anerkenne… Toi la dernière que je reconnaisse…
Achèvement de ce qui était ancré dans son tréfonds, et qu’il n’ignorait certainement pas.
« Sollen nicht endlich uns diese ältesten Schmerzen fruchtbarer werden ? … Denn Bleiben ist nirgends. » Et ces douleurs plus anciennes, ne devraient-elles pas, finalement, devenir plus fructueuses ? Car demeurer, cela n’existe nulle part [55].
Je me permettrai pour terminer de faire tenir à Freud et à Rilke, par-delà la mort, un dernier dialogue, en laissant dire au premier à l’adresse du second, comme s’ils avaient pu se voir au moins une autre fois, la fin des « Considérations sur la guerre et la mort [56] » :
« Supporter la vie reste bel et bien le premier devoir de tous les vivants. L’illusion perd toute valeur quand elle nous en empêche. »
 
NOTES
 
[1] Comme nous l’expliquons dans la note 16 (p. 58), nous devons aux travaux de Silvia Amigo, François Baudry et Gisèle Chaboudez nombre des points de repère qui nous ont permis d’avancer certaines hypothèses de ce texte. Naturellement, nous sommes entièrement responsables de ce qui va suivre.
[2] J. Lacan, « Subversion du sujet et dialectique du désir », dans Écrits, p. 810.
[3] S. Freud, « Formulations sur les deux principes du fonctionnement psychique », dans Résultats, idées, problèmes, Volume I, Paris, PUF.
[4] J. Lacan, Séminaire « Le désir et son interprétation ».
[5] S. Freud, Essais de psychanalyse, Paris, PBP, 1981, p. 41-115.
[6] C’est ainsi que Freud les introduit dans Le moi et le ça. Si l’on traduit le terme allemand Art par « genre », elles ont effectivement une nature distincte l’une et l’autre. Si on fait le choix, comme dans l’édition française, de rendre ce terme par « espèce », on donne aussi à chacune une nature différente, car les espèces ne sont pas, en biologie au moins, fécondables entre elles. Chercher un « genre » commun ne serait là qu’une diversion philosophique. Si l’on essaie de penser que le mot allemand Art veut dire aussi « mode », alors on se voit devant la difficulté de rendre compte comment sexualité et mort se trouvent être intimement liées, pour se séparer, autant depuis toujours, qu’à certains moments, traumatiques, de l’histoire d’un sujet. Il s’agit autant de rendre compte de leur commune origine que du caractère non seulement contingent mais aussi structural et indécidable de leur séparation.
[7] Clairement à partir de RSI, car, avant, Lacan pensait l’unaire comme socle de l’identification primordiale. Cependant, dans « Un discours qui ne serait pas du semblant », il indique, sans le formaliser, que S 1 doit traduire, réécrire.
[8] J. Lacan, « Position de l’inconscient », dans Écrits, p. 848.
[9] Séminaire « Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse », Éditions du Seuil, page 193. Lacan, sans rien signaler, en écrivant « léthal », mot qui n’existe pas en français, produit une condensation, une Verdichtung, entre létal, mortifère, et la racine grecque l-eth, faisant partie du paradigme du verbe lanthano : oublier (le Léthé que traversaient les âmes des morts, fleuve de l’oubli), occulter (les guerriers achéens étaient occultes, lathonti, dans le Cheval de Troie, dans L’Iliade). C’est de ce point “léthal” que chute l’objet, tombe l’oubli et restent à jamais voilées autant l’entrée du signifiant dans le corps, que la chute de l’objet, qui emporte avec lui le sens rejeté. Ce qui rend possible, de l’Autre se séparer et, du coup, s’en emparer. De cette mort, et de cet oubli, qui sont à leur tour oubliés, naît le sujet. Qui, de ce fait, au niveau où nous sommes, celui du refoulement originaire, ne peut être qu’oubli d’oubli.
[10] Dans « La signification du phallus », Écrits, page 691, Lacan, en utilisant les verbes annuler, abolir et transmuer, les traduit ensemble, mais dans leur mouvement, par l’allemand, entre parenthèses, aufhebt.
[11] Freud, « Le motif du choix des trois coffrets », dans L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1994, p. 61-82.
[12] Lettres de l’École freudienne de Paris, Paris, 1974.
[13] Lacan, « Position de l’inconscient », dans Écrits, p. 848.
[14] C’est l’objet du livre Paradoxes cliniques de la vie et de la mort, de Silvia Amigo, à paraître en Argentine prochainement.
[15] Objet de tout le séminaire « La logique du fantasme », où, soumettant la fondation cartésienne du sujet à un vel logique par lui créé, réunissant le vel classique et le aut, à une double négation et en la traitant par une logique propositionnelle modifiée, Lacan arrive à fonder l’inconscient et le ça, et leur réunion dans le fantasme. Celui-là permettant de ne pas payer avec son corps la demande de l’Autre.
[16] En août 2000, à Buenos-Aires, lors du colloque de Convergencia sur « Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse », Gisèle Chaboudez, dans sa communication, « Opération transfert et logique de l’inconscient », avançait l’existence de deux temps de la séparation. Temps qui sont à mettre en rapport avec ce qu’avançait déjà au début des années 1980 François Baudry sur les « deux étages » de l’objet, dans L’intime, éditions de l’Éclat. Silvia Amigo, dans son livre Clinique des échecs du fantasme (éditions Homo Sapiens, Rosario, 1999), fait aussi de ces deux idées la nervure de son travail.
[17] Pas sans le transfert et l’acte analytique, qui seuls permettent d’arriver à « je suis ça » au travers du « ni ne suis ni ne pense ». Mais ce n’est pas l’objet de notre texte, car cette question, qu’on ne peut éluder, nécessite à elle seule une reflexion à part entière.
[18] Lacan, Écrits, « … cette mort constitue dans le sujet l’éternisation de son désir », p. 319.
[19] G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l’esprit, Préface, Aubier-Montaigne, Paris, 1939 (traduction Hyppolite), p. 29 : « La mort, si nous voulons nommer ainsi cette irréalité, est la chose la plus redoutable, et tenir fermement ce qui est mort [… ] exige la plus grande force ; [… ] la vie qui porte la mort, et se maintient dans la mort même, [… ] est la vie de l’esprit; [… ] l’esprit est cette puissance seulement en sachant regarder le négatif en face, et en sachant séjourner près de lui. Ce séjour est le pouvoir magique qui convertit le négatif en être. Ce pouvoir est identique à ce que nous avons nommé [… ] sujet. »
[20] « D’un discours qui ne serait pas du semblant », Séminaire du 13 janvier 1971.
[21] J. Lacan, Écrits, p. 690 : « Car le Phallus est un signifiant; [… ] examinons, dès lors, les effets de cette présence. Ils sont d’abord d’une déviation des besoins [… ] aussi loin (qu’ils) sont assujettis à la demande, ils lui reviennent aliénés. [… ] Ce qui se trouve ainsi aliéné dans les besoins constitue une Urverdrängung, de ne pouvoir, par hypothèse, s’articuler dans la demande [… ]. »
[22] Dans l’écriture du « Nœud borroméen », à partir de 1974, dansRSI et « La troisième ».
[23] Le déplaisir, ou l’angoisse, étaient seulement pensés comme l’effet d’un échec du refoulement, et non pas comme la trouvaille – mauvaise –, la dustukhia, du vecteur fondamental de l’appareil psychique.
[24] Modalité logique de ce qui est nécessaire chez Aristote.
[25] « Leerer Gegenstand ohne Begriff ». L’insistance de Lacan à supporter sa réflexion sur un objet « sans concept » montre bien que ce sera la castration, une des faces du Phallus, qui permettra de donner un concept, c'est-à-dire quelque chose qui serve à saisir cet objet.
[26] L’identification, Séminaire du 28 février 1962.
[27] Le souci de Freud pour donner un statut métapsychologique à la mort, dans Inhibition, symptôme et angoisse, se révèle aussi dans la difficulté de son terme – intraduisible – Realangst, qui vient indiquer, précisément, l’endroit où le sujet se trouve menacé de disparaître, ou cherche à le faire, lorsque cette négativité foncière se trouve en passe de lui faire défaut.
[28] Sans ce savoir, tant de tentatives de suicide trouvent leur raison, non seulement – ce qui reste vrai – dans leur caractère d’appel, de demande, mais aussi – et sans cela la demande eût été autrement formulée – dans l’incroyance – foncière ou momentanée –, dans l’Unglauben, qui n’est pas seulement paranoïaque, de leur propre mort, dans l’inexistence ou l’éclipse de ce sens donné par le phallus.
[29] Et qui jouit, et du fait de parler, et de ce qui le fait parler.
[30] J. Lacan, « Position de l’inconscient », dans Écrits, p. 849.
[31] Ibid.
[32] Ibid.
[33] Ibid.
[34] Pas tant le propre que celui de l’Autre.
[35] Que Freud appelle « Père Mort ». Différence théorique de taille, dont nous essayons de rendre compte dans Du père à la lettre, Toulouse, érès, 2003.
[36] Car l’objet libidinal entre les deux signifiants est disparu au bénéfice de celui de la première séparation, le « rien ».
[37] Ibid.
[38] Tandis que dans le deuxième temps de l’aliénation, le sujet apporte des symptômes qui ont trait au fantasme.
[39] Et non pas seulement « de transfert », comme les appelait Freud, car les narcissiques en sont aussi capables. À une différence près, et de taille, car dans les dernières l’analyste est investi comme une figure parentale substitutive, ce qui fait que la supposition de savoir est, plus qu’une hypothèse, une croyance. C’est effectivement grâce à cette croyance que les « symptômes » moïques des patients peuvent changer. Les névroses narcissiques font aussi des formations de l’inconscient, et celles où le symptôme dans son sens strict est prédominant sont aussi redevables d’un travail sur leur narcissisme. Cette croyance n’existe pas dans les psychoses, même lorsque l’analyse s’avère possible, ou bien seulement pendant l’analyse. Le premier Freud, avant le tournant des années de guerre, identifiait psychoses et névroses narcissiques. Mais plus après, lorsque l’expérience des névroses traumatiques et les conséquences de l’analyse de l’Homme aux loups lui permirent de changer et la théorie, et sa clinique. De nos jours, un certain lacanisme continue de les identifier, ce qui ne va pas sans un retour à la normalité sociale comme jauge de la structure subjective.
[40] Vers de Paul Eluard, cité plus d’une fois par Lacan.
[41] Il est néanmoins un lieu où la désintrication existe comme telle, sans qu’un événement la produise. Ce lieu, structural, permanent, qui permet de rendre compte de l’existence de la pulsion de mort comme telle, autrement dit, le lieu où aucune liaison pulsionnelle n’est possible, où chacune garde sa singularité, ce lieu de silence qui ne tait rien et où rien ne peut s’écrire, tout en étant le gardien d’une différence, est le lieu que Lacan écrit : « Ça ne cesse pas de ne pas s’écrire. » Grâce à ce lieu, ou bien à ce que ce lieu préserve, d’une façon indécidable, d’autres liaisons ou d’autres écritures pourront voir le jour.
[42] Lacan, Séminaire « La relation d’objet », Paris, Le Seuil, 1994, p. 415.
[43] Les circonstances réelles sont nombreuses pour que l’Autre ne soit pas fiable, mais dans les analyses, lorsqu’on peut reconstruire la névrose infantile, ou bien lorsque la névrose de l’adulte reste celle de l’enfant qu’il fut, sans que rien n’ait changé, on trouve toujours la certitude muette de l’enfant – que l’adulte la retrouve en analyse ou qu’il vive continuellement sous son poids– qu’il la voile ou qu’il la fuie : que l’un ou les deux parents lui ont posé plus des problèmes qu’ils ne lui ont fourni la sécurité nécessaire pour pouvoir grandir en s’appuyant sur eux.
[44] Freud et les freudiens parlaient, là-dessus, de « développement libidinal ».
[45] C’est bien là la question de Descartes : « Mais, qu’est-ce donc que je suis ?», Seconde méditation métaphysique. Seulement, Lacan, malgré sa connaissance de Fernand Alquié – attestée par sa correspondance dans les années 1930 – pour qui le Cogito avait une portée existentielle et pas épistémique, le prendra avec raison, suivant Koyré, comme la fondation même du sujet de la science et, partant, comme le socle de la psychanalyse. Ce qui ne lui ôte pas, cependant, la portée « existentielle », car avant de prendre appui sur Descartes, il l’avait fait sur Heidegger. Avec le second, on reformule le premier, on ne l’efface pas.
[46] Nous ne parlons pas ici du Self anglo-saxon, mais de la création d’une formation imaginaire qui étaye le moi. À moins que les analystes anglo-saxons n’aient pris cette formation, un véritable nœud à quatre ronds, pour la structure par excellence du sujet. Si cela était vrai, ils généraliseraient cette structure à partir d’une formation spécifique, et là nous nous en démarquons.
[47] Freud, Résultats, idées, problèmes, tome I, Paris, PUF, p. 243-247.
[48] Ibid. Ces mots sont de Freud.
[49] Freud, « Éphémère destinée », ibid., p. 233-236.
[50] Le verbe employé par Freud signifie autant « consommer » que « consumer ».
[51] R.M. Rilke, Œuvres, II, Paris, Le Seuil, page 42, dans l’introduction de Paul de Man, à qui nous devons la réflexion sur la recherche musicale dans la métaphore.
[52] À la fin de sa vie, Borges – qui avait travaillé la théorie de la métaphore depuis sa prime jeunesse et sa vie durant, dans ses essais sur Dante, appelés « Sept nuits » – arrive, lorsqu’il est déjà depuis longtemps définitivement aveugle, à la conclusion que la finalité de toute métaphore est une création visuelle…
[53] C’est bien l’identité entre le sens langagier et le sexuel, manquant peu ou prou dans le fantasme, qui nous permet de nous approcher de la nécessité de la métaphore, car qu’est la métaphore sinon création d’un nouveau sens ? Ainsi pourrions-nous ajouter au texte fondateur de Freud « Le créateur littéraire et la fantaisie », « Der Dichter und das Phantasieren » (dans L’inquiétante étrangeté, Gallimard, 1985), que ce n’est pas tant son fantasme que le poète réalise par l’écriture, comme ersatz de l’acte, mais plutôt que l’acte d’écrire réalise ce quelque chose, qui, justement, fait défaut dans le fantasme. Ou, le cas échéant – mais ce n’est pas notre propos ici car relevant d’autres structures– que l’acte d’écrire permet de sortir, finalement, de la platitude du fantasme.
[54] Élégies de Duino et Sonnets à Orphée, Le Seuil, « Poésie », ou bien Œuvres, Le Seuil, tome 2.
[55] Première « élégie de Duino ». Traduction Armel Guerne, légèrement modifiée. C’est nous qui soulignons.
[56] Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.
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En août 2000, à Buenos-Aires, lors du colloque de Convergen...
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Pas sans le transfert et l’acte analytique, qui seuls p...
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Lacan, Écrits, « … cette mort constitue dans le sujet l...
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G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l’esprit, Préface, A...
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« D’un discours qui ne serait pas du semblant », Séminaire ...
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[21]
J. Lacan, Écrits, p. 690 : « Car le Phallus est un sign...
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[22]
Dans l’écriture du « Nœud borroméen », à partir de 1974, ...
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[23]
Le déplaisir, ou l’angoisse, étaient seulement pensés comme...
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[24]
Modalité logique de ce qui est nécessaire chez Aristote...
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[25]
« Leerer Gegenstand ohne Begriff ». L’insistance de Lac...
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[26]
L’identification, Séminaire du 28 février 1962. Suite de la note...
[27]
Le souci de Freud pour donner un statut métapsychologique à...
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[28]
Sans ce savoir, tant de tentatives de suicide trouvent leur...
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Et qui jouit, et du fait de parler, et de ce qui le fait ...
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J. Lacan, « Position de l’inconscient », dans Écrits, p...
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[31]
Ibid. Suite de la note...
[32]
Ibid. Suite de la note...
[33]
Ibid. Suite de la note...
[34]
Pas tant le propre que celui de l’Autre. Suite de la note...
[35]
Que Freud appelle « Père Mort ». Différence théorique de ...
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Car l’objet libidinal entre les deux signifiants est dispar...
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Ibid. Suite de la note...
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Tandis que dans le deuxième temps de l’aliénation, le sujet...
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Et non pas seulement « de transfert », comme les appelait ...
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Vers de Paul Eluard, cité plus d’une fois par Lacan. Suite de la note...
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Il est néanmoins un lieu où la désintrication existe comme ...
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[42]
Lacan, Séminaire « La relation d’objet », Paris, Le Seu...
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[43]
Les circonstances réelles sont nombreuses pour que l’Autre ...
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Freud et les freudiens parlaient, là-dessus, de « développe...
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C’est bien là la question de Descartes : « Mais, qu’est-ce ...
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Nous ne parlons pas ici du Self anglo-saxon, mais de la ...
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Freud, Résultats, idées, problèmes, tome I, Paris, PUF,...
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