2003
Figures de la Psychanalyse
Le traumatisme cumulatif
Abram Coen
Stress et traumatisme sont à la « une » de l’actualité. Les
incidents violents où il faut faire appel à une cellule psychologique (de
debriefing ) se multiplient. Il
convient de s’interroger sur l’envahissement du champ social et de la clinique
par la victimologie, appelée dans un colloque récent, « l’épidémiologie cachée
en médecine générale ». Elle est du reste, depuis peu, un objet d’enseignement
dans le cadre d’un diplôme universitaire.
Aujourd’hui, les séquelles d’une situation traumatique
conférant la reconnaissance d’un statut de victime ouvrent droit à réparation
du préjudice. Les suites ont un coût considérable en termes de santé publique,
du fait de leur cortège de mal-être, de plaintes, et surtout du réveil de
comorbidités : douleurs, affections psychosomatiques, dépression, donnant lieu
à des congés-maladie, voire à des mises en invalidité ! De plus, il convient de
souligner ici le retentissement du problème sur l’entourage du patient, «
contaminé » par une telle survenue; où la souffrance s’élève à une dimension
groupale, familiale et sociale. En effet, vivre avec un « traumatisé chronique
» peut constituer, en soi, une « traumatisation secondaire », à l’instar de ce
que l’on constate chez les professionnels qui les côtoient, qu’on l’appelle «
fatigue de compassion » ou « burn out
». On parle également de « transmission intergénérationnelle du
traumatisme » (Shoah, génocides) chez les descendants de la deuxième, voire
troisième génération.
Ce qui est nouveau, dans notre société assurancielle, c’est la
transformation de la victime en plaignant. La question prend alors une tournure
politique : ce statut témoigne de la faillite de l’État, incapable de protéger
et d’assurer la sécurité de tous ses ressortissants ! Les soignants ayant été à
la traîne, sinon dans le déni de reconnaissance de ce type de morbidité, en
prise directe sur l’actualité sociale et politique. Les usagers se sont alors
tournés vers le mouvement associatif et les organisations non gouvernementales
pour se constituer en groupes de pression, revendiquer une reconnaissance
légitime, obtenir satisfaction et, surtout, réparation.
Quoi qu’il en soit, aux confins du singulier et du collectif,
du médical et du juridique, le « psychotraumatisme » apparaît comme une «
psychopathologie réactionnelle » à une cause extérieure parfaitement
identifiable, soulignant un lien causal temporel entre un événement stressant
et ses conséquences pathologiques sur un individu en fonction de son
histoire.
En effet, la singularité propre à chaque sujet fait que nous ne
sommes pas égaux devant toute situation éprouvante, provoquant l’effroi.
Certains traverseront cette épreuve sans en être affectés ; d’autres, pour des
situations beaucoup moins dramatiques, y réagiront de façon catastrophique.
C’est dire que l’impact traumatique d’un événement, d’une situation est un
effet d’après-coup, ce qui suppose un « avant-coup » et, donc, une évolution en
deux temps. D’où l’importance de la personnalité prémorbide.
Notons également l’effet classiquement protecteur du support
social. Dans une perspective psychosociale, l’appartenance à des réseaux,
l’intégration et les supports sociaux jouent un rôle tampon, réducteur de la
morbidité ; l’isolement serait un facteur de vulnérabilité.
L’actualité du stress post-traumatique (le PTSD ) prend une
importance épistémologique à la hauteur de l’exemple fondateur qu’a été, pour
le raisonnement médical, la psychopathologie de la paralysie générale au
XIXe siècle : accident tertiaire de la syphilis dont
l’agent est le tréponème pâle, responsable de lésions identifiables par la
méthode anatomo-clinique.
Ici, un accident de vie vient bouleverser l’équilibre
neuro-endocrinien, ce qui se manifeste par des symptômes psychiques. La
situation extérieure réveille, dans l’après-coup, un conflit dormant, qui, à la
faveur de cet événement de vie, réactualisent le rapport douloureux au passé
oublié, en attente de mots pour donner un sens aux faits bruts, a-humains, qui
en sont dépourvus.
Si les années 1960 ont été celles de la schizophrénie, les
années 1970 celles de la dépression, les années 1980 sont celles de l’anxiété
et du stress post-traumatique, qui fait son apparition dans la classification
internationale du DSM IV comme une réponse d’adaptation aiguë, phénomène
psychotique bref et transitoire, entraînant clivage, dépersonnalisation,
dissociation, dépression, anxiété, modifications pathologiques de la
personnalité.
Déjà, en 1956, Selye décrivait une réaction non spécifique de
tout organisme soumis à une contrainte extérieure, à une sollicitation brutale
de l’environnement. Aujourd’hui, on connaît bien les bases biologiques du
processus d’adaptation, phénomène multidimensionnel qui comporte une réponse
anatomo-physiologique et une traduction clinique. L’axe
hypophyse-hypothalamus-corticosurrénales mobilise les ressources immunitaires
par l’intermédiaire des hormones du stress – adrénaline, noradrénaline,
cathécholamines, gluco-corticoïdes ; réactions biologiques d’ajustement qui
déclenchent émotions et comportements – de fuite ou de combat, évitant ou
vigilant – pour y faire face
Envisagé de cette façon, il s’agirait d’une clinique
bio-psycho-sociale des rapports du sujet et de l’environnement, dans une
perspective, en particulier, de survie psychique. D’où l’usage de différentes
stratégies de lutte (accepter, refuser); avec contrôle, anticipation, « gestion
» du stress, comme on dit aujourd’hui. Il serait, bien entendu, préférable
d’envisager les choses sous l’angle du conflit entre des facteurs d’agression –
contextuels – et les ressources d’ajustement propres au sujet. Laborit parle de
balance entre systèmes activateurs et systèmes inhibiteurs de l’action. Cela
n’est pas sans nous rappeler la remarque de Freud dans
Moïse et le monothéisme :
« Les traumatismes ont deux sortes d’effets : des effets
positifs et des effets négatifs. Les premiers constituent des tentatives pour
remettre le traumatisme en valeur, c’est-à-dire pour ranimer le souvenir de
l’incident oublié, ou plus exactement, pour le rendre réel, le faire revivre…
Les symptômes de la névrose proprement dite constituent un compromis auquel
toutes les tendances, négatives ou positives, issues des traumatisme
concourent. Ainsi, c’est tantôt l’une, tantôt l’autre des deux composantes qui
prédomine. »
Si, en médecine militaire on parle de névrose de combat, de
guerre, et dans le civil de névrose traumatique; le terme est emprunté au
vocabulaire chirurgical, et plus précisément orthopédique. Le traumatisme
désigne une blessure. Selon l’impact du choc mécanique de l’agent externe qui
l’a occasionné, il en résultera un traumatisme ouvert avec effraction, ou
fermé, simple contusion.
Par extension, on appelle traumatisme psychique ou « trauma »
les conséquences du choc brutal de la rencontre entre un élément extérieur
visible, inattendu, d’une violence extrême sur un sujet qui peut avoir
l’impression d’une mort imminente. Il s’agit donc le plus souvent de
l’empreinte d’un excès de réel entraînant une perte de cohérence et
l’accumulation de la tension : catastrophe naturelle ou, le plus souvent,
désastre humain, aujourd’hui plus familier. La liste pourrait être infinie :
attaque militaire ou terroriste, torture, sadisme, viol, accident grave,
harcèlement, malveillance…
Quoi qu’il en soit, choc et traumatisme se caractérisent par
leur visibilité. En effet, les dégâts désorganisateurs sont évidents, lisibles
de l’extérieur et, pour la plupart d’entre eux, les procédures d’intervention
sont à peu près réglées.
Ce qui nous intéresse d’avantage, c’est lorsque la rencontre
avec l’agent traumatisant n’a pas ce caractère unique, massif, de tension
excessive qui submerge le sujet. Il ne frappe ni par sa survenue, ni par ses
conséquences immédiates. Quotidien, il fait partie de l’ordinaire, donnant
l’impression d’une habituation ; cette familiarité le rend bien plus
pernicieux.
L’état de détresse résulte ici de l’accumulation tensionnelle à
long terme traduisant l’impact cumulatif des situations prolongées – en
intensité, durée – répétition des micro-traumatismes insidieux. L’exposition
itérative est toxique du fait de l’addition, la sommation, la récurrence du «
traumatisme cumulatif » dont l’inscription donne lieu à une blessure
narcissique profonde.
Ce terme, qui a pourtant une importance métapsychologique
considérable, ne semble pas avoir suscité beaucoup d’écrits de psychanalystes,
en dehors des deux articles que lui a consacrés Masud Khan dans
Le soi caché
[1].
Ce concept m’a beaucoup aidé à théoriser le travail avec les
très jeunes enfants et les adolescents, pourtant bien loin de la pratique
divan-fauteuil. Ce dispositif de référence nécessite d’être adapté, réaménagé,
voire subverti, de telle sorte qu’il permette de fonctionner – dans le cadre
élargi du service public de santé mentale – comme « psychanalyste dans la cité
».
Le travail en hôpital de jour mères-bébés (Unité d’accueil
mères-enfants de Saint-Denis – 93) m’a permis de confirmer ce qu’on savait
depuis fort longtemps : la tendance résolutive spontanée, au terme d’environ
dix-huit mois, même sans traitement, de la psychopathologie maternelle du
post-partum.
Par contre, ce sont les effets négatifs sur le développement de
l’enfant qui, en l’absence de traitement, risquent d’être irréversibles. Les
stratégies défensives des nourrissons de mères en grande souffrance sont
variables, allant de l’évitement du regard, du retrait, en particulier dans
l’hypersomnie; à la vigilance inquiète, l’agitation, l’hyper-excitation et
l’épuisement qui s’ensuit. Cette symptomatologie disparaît rapidement avec
l’amélioration de la mère.
Les familles et dyades suivies depuis 1980 confirment le
bien-fondé d’un tel travail auprès des enfants qui, dans l’ensemble, ont un
développement satisfaisant et une bonne adaptation scolaire.
A contrario, nous sommes sollicités lors de l’admission,
problématique, en école maternelle – qui prend parfois une dimension
traumatique – pour de jeunes enfants présentant des troubles sévères du
développement, avec retard important de la parole et du langage, difficultés
psychomotrices et, surtout, troubles du caractère et du comportement. On
retrouve le plus souvent dans l’anamnèse une dépression maternelle du
post-partum traînante, déniée, en tout cas non soignée.
Ces traumatismes cumulatifs hyperprécoces semblent avoir partie
liée avec une défaillance de l’environnement primaire, ici réactivé par la
séparation lors de l’entrée à l’école, qui met en péril la sécurité interne de
l’enfant. À la faveur d’un « ratage » de la rencontre initiale, celui-ci est
fragilisé, affecté par l’épreuve d’être exposé et de grandir auprès d’une mère
déprimée, absente, indisponible, « insuffisamment bonne ». Il en résulte une
carence de l’adaptation réciproque, par empiètement de la « dépression »
maternelle; une défaillance de sa fonction de moi auxiliaire. Freud nous
rappelle, dans Inhibition, symptôme,
angoisse, le poids considérable de la prématuration de l’être humain
:
« … De ce fait, l’influence du monde extérieur est renforcée,
la différentiation précoce du moi avec le ça est nécessaire, l’importance des
dangers du monde extérieur est majorée, et l’objet, seul capable de protéger
contre ces dangers et de remplacer la vie intrautérine, voit sa valeur
énormément accrue. Ce facteur biologique établit donc les premières situations
de danger et crée le besoin d’être aimé, qui n’abandonnera plus jamais l’homme.
»
On peut donc parler de blessures, cicatrices narcissiques en
rapport avec des traumatismes cumulatifs précocissimes, ici antérieurs à
l’installation du langage, chez cet infans, véritable « agonie primitive ». La
non-rencontre des besoins du jeune enfant, l’absence de désirs le concernant,
l’inadéquation de la réponse et des soins de l’adulte jour après jour
constituent autant de traumatismes itératifs. La désorganisation de l’objet et
de l’environnement primaires, lors des moments sensibles du premier
développement, a donc un impact considérable sur l’avenir, puisque près d’un
tiers de ces jeunes enfants sont orientés en hôpital de jour ou en
établissement d’éducation spéciale.
Pour ce qui est de l’aspect dynamique, il concerne le
débordement, l’effraction par afflux excessif énergétique du pare-excitation,
ici défaillant, d’une psyché en quête d’un contenant, à la recherche d’un «
objet attracteur », d’une zone de stabilité compte tenu de l’échec de
l’homéostasie. Il convient de revisiter le traumatisme cumulatif dans ses
composantes dynamiques, topiques et économiques.
L’état de détresse tel que le décrit Freud, la
Hilflosigkeit, caractérise le
nouveau-né impuissant d’entreprendre tout seul une « action spécifique »
coordonnée et efficace. Cette situation où le moi dépendant et prématuré est
livré sans recours à l’omnipotence de la mère ou de celle qui en tient lieu,
constitue le prototype de la situation traumatique. Elle confirme la
structuration du psychisme constitué dans la relation à l’autre. Elle a valeur
génétique – l’expérience de satisfaction, et sa reproduction hallucinatoire –
mais elle est également constitutive des processus secondaires. Elle peut être
génératrice d’angoisse. La situation traumatique est précisément celle où
l’angoisse – automatique – ne peut être maîtrisée.
La conception économique du traumatisme comme augmentation
d’excitation de vie psychique et échec de liquidation et d’élaboration met en
jeu le problème de la tolérance de l’appareil psychique et entraîne des
troubles durables dans le fonctionnement énergétique.
Dans Au-delà du principe de
plaisir, Freud envisage les rapports organismemilieu. La vésicule
vivante est tenue à l’abri des excitations externes par une couche protectrice,
ou pare-excitation, qui ne laisse passer que des quantités tolérables.
Le traumatisme résulte donc d’une effraction. La tâche de
l’appareil psychique consiste à mobiliser toutes les forces disponibles afin
d’établir un contre-investisse-ment. Il s’agit donc de régler les quantités
d’excitation affluentes pour rétablir les conditions de fonctionnement du
principe de plaisir, comme on peut le voir chez l’adolescent en
particulier.
L’expérience du Point accueil jeunes de Saint-Denis (PAJ) –
ouvert quotidiennement au tout-venant des 10-25 ans, autour d’un atelier de
créativité – nous a confirmé le bien-fondé du recours au concept de traumatisme
cumulatif.
En effet, on est frappé, chez ces jeunes, intelligents, doués,
majoritairement issus de l’immigration, par la surreprésentation de l’échec
scolaire. Seul un quart d’entre eux n’ont jamais redoublé de classe. Bien que
scolarisés dès leur plus jeune âge, ils n’ont toujours pas acquis la lecture,
et beaucoup d’entre eux sont déscolarisés ou en voie de l’être.
Le poids de l’accumulation de carences de l’environnement et de
l’histoire familiale réelle est considérable : pour près de la moitié d’entre
eux, monoparentalité; séparation d’avec l’un, voire les deux parents restés au
pays. À noter la fréquence du décès d’un ou des deux parents ( 9% ).
Tournant résolument le dos à toute entreprise soignante, que du
reste ils ne demandaient pas, nous avons plutôt privilégié le fait d’en «
prendre soin », en stimulant l’aire d’illusion, en encourageant leur accès à la
culture et la créativité lors de cette « mue adolescente ». Supposer en chacun
d’eux un artiste qui s’ignore devient ainsi une modalité de reconnaissance de
leur nouvelle problématique narcissique et identitaire. La coexistence de
personnes de sexes et de générations différents qui ne sont en position ni
pédagogique, ni parentale, contribue dans un cadre pourvu d’un code lisible à
conférer un aspect sécurisant et contenant à ce lieu. Ce qui n’empêche pas la
survenue des inévitables débordements, moments pulsionnels qui prennent parfois
l’allure d’une véritable crise psychotique passagère. Elle est aisément
contenue par les pairs et les accueillants psy qui contribuent à créer une
enveloppe sécuritaire susceptible d’absorber ces moments « en excès » évoquant
la crainte de l’effondrement, décrite par Winnicott, la crainte de la mort, du
vide ou, surtout, celle de devenir fou.
L’atelier santé, « Connais-toi toi-même », autorise une place
importante à la curiosité concernant le corps en changement. On peut, de façon
ludique, s’entraîner avec de vrais appareils de mesure, examiner réciproquement
sa vue, son audition, sa fonction respiratoire… ; mais également partager et
poser à haute voix les questions qui préoccupent, tournant essentiellement
autour de la sexualité – les MST, le sida, la grossesse, les relations
mère-bébé, le statut de parent – reviennent le plus souvent avec, en
particulier, les préoccupations tournant autour de l’alimentation et des
régimes.
Il est intéressant de noter la perception du PAJ par les
adultes responsables des jeunes que nous recevons. Les parents de ces jeunes
viennent parfois nous remercier : « Depuis qu’il vient chez vous, ça va mieux à
l’école ! » Leurs enseignants constatent également que les jeunes que nous
avons en commun sont moins agités au collège !
Le traumatisme invisible consiste en une victimisation directe
résultant d’une exposition itérative, quotidienne, répétée à des événements de
vie négatifs, mais aussi d’attentes démesurées, voire de situations
volontairement destructrices. Les plaintes des jeunes semblent redoubler et
rouvrir des cicatrices antérieures. « Ils ne me respectent pas ! », « J’ai la
honte », disent-ils en parlant des adultes, les filles en parlant des garçons.
Le collège chez ces « adultisés » serait infantilisant. Les maîtres les
soumettraient à un feu de critiques incessantes, humiliantes, dégradantes,
portant atteinte à l’estime de soi. Ils sont souvent les témoins d’une violence
domestique habituelle ou extra-familiale dans la cité, en particulier les
filles.
Ces facteurs de stress quotidiens, familiers depuis l’enfance,
constituent autant de situations d’accumulation de tensions frustrantes, sans
possibilité de décharge. Ils sont le plus souvent absorbés sans éclats, ni
conséquences visibles à court terme, en dehors de la dévalorisation de soi qui
en résulte. Parfois, l’attention est attirée par une morosité, sinon une
dépression, une vigilance anxieuse ; ailleurs, une hypermaturité,
parentalisation, voire un état d’agitation sub-maniaqueincessante. La
souffrance la plus fréquemment rencontrée s’exprime à l’école par des troubles
de l’apprentissage et par l’échec tellement familier statistiquement, dans nos
banlieues, qu’elle semble quasiment « naturelle » !
Le plus souvent, cet effet cumulatif installé à bas bruit dès
la petite enfance, explose de façon audible et visible à distance,
classiquement à la faveur de l’irruption et du débordement pulsionnel de la
puberté, où l’atteinte narcissique peut alors s’exprimer ouvertement, le plus
souvent de façon explosive. Fugues et déscolarisation sont fréquentes,
pathologies de l’agir également. Les actes et conduites prédélinquants sont
parfois accompagnés de consommation de produits autocalmants (médicaments,
tabac, alcool, toxiques) qui en font des usagers des services éducatifs et du
juge pour enfants plutôt que des soins qu’ils refusent généralement, même quand
les troubles de la personnalité sont patents.
Il n’est pas rare que cette situation induise une crise
familiale avec parfois maltraitance parentale avérée. L’ensemble de cette
situation, pourtant familière, relayée par les médias, prend une ampleur
pathologisante, témoignant du malaise des adultes à y faire face de façon plus
sereine.
Dans notre pratique de secteur, nous avons souvent constaté,
dans l’histoire de parents maltraitants, des traumatismes cumulatifs de
l’enfance, l’absence d’un environnement contenant, d’où la crise de « confiance
de base » (Erikson). Ce qui n’empêche pas le jeune parent de reprendre à son
compte les comportements dégradants dont il a souffert pour les infliger à son
propre enfant, confirmant ainsi une dimension de répétition
intergénérationnelle des mauvais traitements, abus, violence et
négligence.
En conclusion, le concept métapsychologique de « traumatisme
cumulatif » est intéressant à envisager dans une perspective génétique. En
effet, « le travail de grandir » est conflictuel. Il peut également rencontrer
en chemin des événements de vie négatifs, des situations d’environnement peu
favorables, des carences multiples en rapport avec l’empiétement de la
psychopathologie de l’un ou des deux parents, une conjugopathie chronique, ou
une maltraitance psychologique incessante. Il en résulte un traumatisme de
développement.
Ces empiétements entraînent un fonctionnement défensif
prématuré face à l’hyperstimulation torturante, provocante, avec ses tensions
accrues et décharges inappropriées. Il peut en résulter croissance accélérée,
indépendance défensive ou, au contraire, dépendance archaïque. L’investissement
précoce de la réalité externe ou interne peut même entraîner, parfois, des
vicissitudes du moi-corps.
Dans le traumatisme cumulatif, le sujet est donc attaqué du
dedans et du dehors. Il a la difficile tâche de rendre tolérable cette
rencontre, à l’articulation de soi et du monde, de l’organisme et du milieu,
mais aussi celle de la liquidation de l’excès (l’ubris) qui menace de rupture
l’homéostasie.
Le réveil de ces situations se fait à l’occasion :
- d’expériences de perte – deuil, divorce, séparation,
maladie – et catastrophes suscitant un comportement d’ajustement;
- l’irruption pulsionnelle de l’adolescence qui bouscule
cette homéostasie apparente. Le conflit adolescent dépendance-autonomie
favorise le clivage, qui peut prendre parfois une allure psychotique, ailleurs
la rébellion et les passages à l’acte.
La remise au goût du jour de la question du traumatisme n’est
pas sans raviver la querelle Freud-Ferenczi. Les aménagements du cadre,
l’extension des indications de la cure qui en résulte – en particulier aux cas
limites et aux pathologies narcissiques – obligent de revisiter cette question.
De plus, le travail avec les nourrissons aurait tendance, dans le sillage des
psychanalystes anglais, à donner une place privilégiée à la mère réelle, à
l’intersubjectivité et au modèle bio-psycho-social du développement.
Soulignons l’actualité de Ferenczi, qui notait déjà dans son
Journal clinique de 1932 :
« La question se pose de savoir s’il ne faut pas chercher
chaque fois le trauma originaire dans la relation originaire à la mère; si les
traumas de l’époque un peu plus tardive, déjà compliqués par l’apparition du
père, auraient pu avoir un tel effet sans la présence d’une telle cicatrice
traumatique maternelle infantile archi-originaire (Ururtraumatisch). »
Assisterait-on à un passage de la psychopathologie du conflit
à celle du lien social ?
Enfin, des perspectives de recherche s’ouvrent, à la faveur de
ce concept, en particulier pour revisiter la nébuleuse « échec scolaire » et
déboucher sur de nouvelles perspectives aussi bien pédagogiques que
d’accompagnement.
[1]
Collection « Connaissance de l’inconscient »,
Gallimard.