2003
Figures de la Psychanalyse
Du choc au trauma... il y a plus d’un temps
Olivier Douville
La catastrophe plaît au public et la notion de trauma reste
amphibologique. De là provient son charme, mais aussi la grande difficulté
qu’il y a à en faire usage. Une théorie expéditive pense que le trauma est
structurellement une rencontre avec un excès, avec un non-symbolisable. De
sorte qu’une des modélisations les plus constantes du trauma est celle de
l’inscription (après coup) du sexuel, compréhension dont nous montrerons plus
loin les limites. Par ailleurs, la notion de « choc », puis celle de « stress »
ont, l’une et l’autre, pour effet de diluer considérablement le terme de
trauma, lequel viendrait alors recouvrir toute blessure physique ou morale,
tout dommage. Il est vrai que cet amalgame entre choc et trauma facilite la
promotion des idéologies victimaires. Je ne céderai pas trop au confort de la
stigmatisation ironique de ce sujet victimisé, demandant réparation, hautement
en vogue dans un monde où la psychologie est partout et le clinicien presque
nulle part. La mise en avant de sentiments groupaux ou communautaristes centrés
sur la définition quérulente d’un dol est un phénomène assez inquiétant, tout
de même.
D’un autre côté, on ne voit pas comment une cure
psychanalytique, dans la mesure où elle a affaire au sujet de l’énonciation et
ne se règle pas sur des modèles d’identification prétendument adaptés,
fonctionnerait sans ce trauma dirigé que peut être, au-delà de
l’interprétation, la rencontre avec le Réel inhérent à la déconstruction du
fantasme. La rencontre d’un réel qui vient trouer l’homéostasie imaginaire
propre au fantasme peut avoir pour conséquence la déflagration des coordonnées
imaginaires et identificatoires qui soutenaient tel sujet à telle place
symbolique et imaginaire.
Ce sont là des choses assez connues. Elles impliquent le
rapport du singulier au Réel, lorsque le sujet est dans une relation de
détresse ou de désaide et que se fissurent les coordonnées subjectives qui
faisaient tenir les liens du sujet au monde. Le fantasme de « fin du monde »
est la reprise, presque la projection, d’une catastrophe interne au moment où
les autoreprésentations et les autointerprétations sont brutalement
désinvesties, non valides. Cette stase est si étrange, si effrayante aussi, que
nous pouvons l’envisager comme la brisure d’une rencontre entre la stabilité
structurelle et la pulsion de vie. C’est alors que nous pourrions encore
supposer que la réponse traumatique est double et que, au-delà du
retentissement meurtri au choc qui en est son premier temps, elle contient très
certainement une façon de lutter contre le délitement des processus pulsionnels
de liaison et langagiers de représentation.
Répétons-le, il y a quelque chose dans le trauma qu’il est
impossible de réduire à quoi que ce soit qui serait un modèle purement
réflexif. De quoi s’agit-il ? Des processus de liaisons qui se défont, puis
peuvent suivre un destin de reprise des investissements sur le mode de la
répétition, entre le sujet et le corps de la parole, entre le sujet et le lieu,
entre le sujet et l’autre. Bref, des points de recouvrement du Réel par la
réalité se défont.
Le peu d’aisance qui est le nôtre lorsque nous parlons de «
trauma » provient peut-être de la difficulté à lier dans le même bain
épistémologique les points de vue structurels et dynamiques. Cette difficulté
s’exprime le plus souvent lorsque nous voulons différencier la réaction au «
choc » de l’élaboration traumatique proprement dite, et sur laquelle je
reviendrai dans cet article. Il faudrait absolument ne pas se limiter au modèle
du trauma qui le définirait comme la réaction catastrophique de l’appareil
psychique à une situation qui dépasserait les capacités de liaison, donc de
création de formes individuées de relation à soi et à autrui. Ce modèle n’est
pas faux, il est insuffisant. Loin d’absolutiser une telle modélisation
mécanique, la clinique psychanalytique nous mène à considérer diverses
temporalités de l’élaboration traumatique, de cette réaction du sujet à la
sidération par l’informe, de cette élaboration qui prend en charge l’informe du
corporel et tente d’en écrire les bords.
La question d’une clinique du traumatique devrait pourvoir se
situer en ce point-là : si ce qui fait trauma ne se résorbe pas en termes de
choc, ni en évaluation de stress, alors on pourrait nommer trauma un destin de
la contrainte à la répétition qui ne s’achève pas dans le compromis
symptomatique mais prend corps dans un acharnement de la pulsion de mort sur le
psychisme même du sujet. Ce dernier est alors en prise avec une façon de
jouissance qui ne se laisse pas régler par l’économie névrotique de la
castration.
Attaque de la liaison et de la fonction de représentation,
attaque du lien entre les pulsions de vie et les formes individuées de relation
: ces données élémentaires du trauma se jouent en masse dans les violences
politiques les plus cruelles. En raison de l’effet grossissant des fêlures et
des cassures culturelles et politiques qui mettent à jour dans la vie
collective des données psychiques que la clinique rencontre, c’est autour de la
question de la névrose de guerre qu’a pu se poser, dès le premier grand conflit
mondial, la question de la valeur psychique du trauma, de son économie et de
son destin.
La réaction traumatique, sur quoi Freud, Ferenczi et Rivers ont
travaillé, ne se laissait pas entièrement saisir comme un choc, une effraction
menant à une régression ou à une sidération. La clinique est plus précise, plus
fine, plus actuelle aussi, et elle insiste sur les logiques des décompensations
et des décompositions des liens entre le sujet et l’autre spéculaire. Loin de
se calquer sur des échelles de stress, ou de les anticiper, ces études montrent
bien que la matrice même de l’événement traumatique pourrait être non le
dommage subi, mais bien, d’abord, celui dont le futur traumatisé est témoin.
Autrement dit, ce serait moins, par exemple, la blessure que le guerrier subit
– ce choc pourtant indéniable – qui fait trauma, que le fait d’être le seul
témoin de la destruction du corps du camarade le plus proche. Et j’insiste, là,
sur l’expression « le seul témoin »,
le choc perçu ayant eu comme effet de déconnecter les liens entre sujet, objet
et tiers. C’est de sa propre mort qu’il est toujours question, mais comment la
saisir ? Sous le dehors de la mort des autres, l’humanité s’affranchit de la
terreur et invente des rites que prolonge la voix des mythes. Dans ce vacarme
des morts en masse, la pleine obscénité de la mort qui se révèle sans le masque
de la perte et l’apparat des rituels, est ce qui a comme effet de priver le
sujet du rapport à sa propre mort. Dire que c’est bien le non-représentable de
la mort lorsqu’il troue l’ordinaire fantasmatique apte à donner semblance et
consistance à la réalité ordinaire qui fait trauma permet d’aller un peu plus
loin encore.
Mais cette réaction traumatique, quelle est-elle ? Est-elle
pure rencontre avec la mort ? J’apporterai là des nuances. La déliaison
traumatique n’est pas totale. Rien n’indique que, devant la disparition, le
sujet se trouve tout d’un coup congédié de l’économie de la castration. Tout se
passe, cependant, comme si cette coupure d’avec le support narcissique et
spéculaire qu’est cette altérité foudroyée faisait se disjoindre la castration
en tant que moment qui passe dans le sujet, qui se réalise en lui, de la
castration assumée symboliquement. Cette dernière, en effet, n’est pas ce qui
accable le sujet, mais ce qui circule entre les sujets conformément aux lois du
langage et aux espaces de la parole. Plus loin que toute scène fantasmatique,
l’élément traumatique qui ravit le sujet, c’est aussi l’effondrement du
spectacle des échanges et des réciprocités. Si la castration assumée fait tenir
le corps, en revanche, dans l’expérience de la traversée du trauma, le sujet,
d’avoir échappé au danger, n’en arrive pas pour autant à limiter la
destructivité. La mise en mots de l’expérience du danger et de l’affect de
frayeur ne suffit pas. On ne peut travailler avec le trauma comme avec un rêve
et comme avec un matériel de formation de l’inconscient apte à se décomposer
métaphoriquement dans les rets de l’association libre. Le travail psychique du
traumatisé est souvent de faire du psychanalyste non d’abord un écoutant, mais
un témoin. De s’assurer d’une possibilité que les traces de ce réel traumatique
puissent être rencontrées (et non seulement évoquées) par le thérapeute.
Surmonter le trauma est surmonter la destruction irruptive et dévastatrice des
supports langagiers (et anthropologiques) qui donnaient un semblant de garantie
au rapport du sujet à sa propre naissance et à sa propre mort.
Dire, ce qui est d’une excessive banalité, que le sujet devient
son trauma, est aussi énoncer que la fonction discursive de la condensation et
du déplacement subséquent est atteinte, en étant figée. Le trauma serait alors
une figure de régulation de la « mort du sujet », de l’expérience du néant, qui
permet à cette mort subjective de se conjoindre à de l’événement : celui de la
ruine du corps de l’autre (le semblable, le groupe de semblables). Allons plus
avant. La ruine du corps de l’autre et la disqualification du tiers qui en
résulte scinderaient alors l’épreuve de la castration entre une castration
brutale, réelle, et une castration symbolique. Le premier temps du trauma est
alors l’expérience d’une rupture entre ces deux temps de la castration. Il
s’agit non d’un refus de la castration, protestation inconsciente qui, dans
l’ordinaire de la névrose, se fait jour dans le symptôme, mais d’un passage
empêché entre ces deux types d’expérience de la castration. Ou, pour le dire de
façon moins schématique, le trauma aurait un effet généralisé de déliaison du
pulsionnel et, en particulier, les pulsions scopiques et invocantes seraient
comme en état libre ou, plus exactement, comme dans un continuum onirique, en
état potentiel de satisfaction hallucinatoire.
Distinguer le choc du trauma implique, on le comprend, une
distinction temporelle, classiquement donnée par la notion d’après-coup. Ce
genre de distinction est précieux. Il suppose toutefois d’être accompagné par
une reconfiguration théorique plus ample. Si la clinique du trauma est bel et
bien une clinique de l’« au-delà du principe de plaisir », alors, oui, c’est
bien la dimension du pulsionnel qui importe et qui insiste.
J’en reviens alors à la clinique des traumas de guerre et
j’accompagnerai mon propos de ce que j’ai pu observer et entendre avec des
enfants-soldats réfugiés des guerres du Liberia et de Sierra Leone, que j’ai
rencontrés et écoutés à Bamako (Mali), dans le cadre d’un Centre d’écoute et de
soin mis en place là-bas avec mon concours (et celui du Pr
Baba Koumaré et de M. Attaher Maïgha, directeur de la Promotion nationale de
l’enfant et de la famille).
Il y aurait à insister, une fois de plus, non seulement sur la
différence entre choc et trauma, mais encore sur celle qu’il y a entre deuil et
trauma, dans une clinique dialectique qui prendra comme point limite, ou point
bascule, les aspects traumatiques du deuil.
L’événement, d’abord. La destruction foudroyante du corps qui
servait d’endossement imaginaire au corps du sujet. L’atteinte est souvent très
sévère, et elle l’est encore davantage si les situations extrêmes de danger
ramènent le sujet qui doit s’y adapter à s’équilibrer sur des ré-étayages et
des ré-assurages spéculaires. Nous devons envisager que des situations de péril
extrême exigent, de qui les vit, une modification considérable de son
équilibrage imaginaire. Une involution certaine du lien entre imaginaire et
symbolique offre deux types de garanties : la stricte ordonnance géométrale de
l’existence et des mouvements du corps, la très solide identification à celui
qui, dans le miroir, l’anticipe un peu et commande, de la sorte, gestes et
orientations. Que reste-t-il comme image après ce fameux « trou noir » qui suit
le chaos où s’engloutit toute représentation du corps foudroyé ?
Essentiellement, à lire Ferenczi et Rivers, et à entendre certains de ces
enfants rescapés de tueries, deux sortes d’images surnagent, puis insistent.
Une image visuelle, celle du ou des disparu(s), « vit » au ralenti, forme de
cauchemar anesthésié et stroboscopique, parfaitement exacte et « réaliste »,
mais qui semble comme désorientée dans les axes spatiaux. Elle flotte aux yeux
du sujet ou tourne sur elle-même, sans bénéficier d’un lieu où elle pourrait
gagner en pesanteur et se poser enfin ; puis, absurdement disjointe de cette
image, vibre, par moments, une résonance sonore au sein de laquelle le bruit
d’un éclatement d’obus, ou celui d’un sifflement de machette, se condense en
une ritournelle à percer les tympans avec le cri de la victime. Une image qui
appelle sa résidence, un cri qui appelle une forme plausible de vie humaine,
où, à nouveau, seraient comme déposés et séparés en des segments disjoints du
temps et de l’espace le corps et l’objet kinesthésique offensant (machette,
obus, … )
Comment, ici, oublier l’Esquisse de Freud, où il est si clairement
démontré que le cri de l’être en détresse nécessite une réponse qui ne se
résorbe pas seulement dans une action spécifique, mais qui soit aussi, pour
l’infans, le don d’une forme humaine
et humanisante familière, soit le visage de la mère. Le visage certes, mais non
en tant que « bonne forme », plus encore en tant que surface où sont
identifiables comme distincts (ce qui ne veut pas dire intégralement disjoints)
les orifices pulsionnels. La théorie, chère à Winnicott, de la mère comme
miroir de l’enfant resterait strictement éthologique – c’est-à-dire
incompréhensible – si le miroir n’était qu’une image plate et non un lieu de
tension et de répartition du pulsionnel. Tension que, précisément, l’image
refoule. Revenons à Freud et tentons un grossier repérage; supposons qu’au cri
de l’enfant nul ne réponde; alors, l’enfant n’aurait pas affaire à la puissance
(puissance de dire oui ou non), mais à la toute-puissance de l’autre. Et cette
toute-puissance anéantit.
On pourrait oser ici une première assertion, que j’énonce à
titre d’hypothèse. Le trauma, ce n’est pas seulement la disjonction entre la
castration qui traverse le sujet et celle qui circule entre les sujets, c’est
l’abolition de la castration de l’autre. Formule d’un sujet livré à la
toute-puissance de l’autre. Viendrait à l’appui de cette très grossière
hypothèse le fait que, souvent, l’expérience traumatique ne se déclenche pas
immédiatement après le choc, mais qu’elle se cristallise en stase sur un mode
mélancolique souvent, paranoïaque parfois, lorsque le sujet ne peut plus faire
rencontre d’un semblable en qui croire ou qui croit en lui, lorsque les
pouvoirs de la parole s’érodent faute de rencontrer un autre sur qui compter,
un autre qui use de la parole pour garantir qu’une expérience de la communauté
est encore possible pour le sujet. Le bien-fondé de cette première notation
clinique serait renforcé par le fait que, après ce premier temps de sidération
traumatique, qui peut se solder par une forme d’anesthésie, l’élaboration
traumatique proprement dite suivra les chemins par lesquels le sujet est, de
nouveau, convié à reprendre goût aux univers de langage et de parole, aux
ordres des discours. J’y reviendrai.
Ce point amène avec lui deux remarques. Convenons, dans un
premier temps, qu’il n‘y a sans doute rien de plus cruel, ni de plus stupide
que de militer et d’agir auprès de victimes d’un « choc » afin qu’elles
verbalisent au plus vite leur vécu, avec cette idée opiniâtre de potache
sous-charcotien que plus le choc est rude, plus la confession et le témoignage
doivent être rapidement expédiés. J’écris ces lignes à une époque où il ne
m’étonnerait pas de rencontrer quelques apprentis psychologues dévalant les
rues de grandes cités meurtries, un divan sur le dos et un gyrophare sur le
crâne, au prétexte qu’il y a une urgence à resymboliser quelque chose, quelque
part. Souvent, ce n’est pas de parler, mais bien qu’on leur parle, qu’ont
besoin les victimes d’une catastrophe.
Considérons ensuite que, pour un certain nombre de sujets ayant
vécu des chocs, l’élaboration traumatique n’est pas une fatalité, elle est
encore moins une réponse immédiate. Le modèle du trauma, sitôt disjoint de
l’événement « choc », ouvre à la compréhension d’un passage. Ce que j’ai appris
avec des enfants et adolescents « soldats » est que souvent, pour eux, il
existe une stase entre le moment où un individu exposé a su, même pendant le
choc, « tirer le rideau » sur ce qui faisait tenir les pactes narcissiques, et
le moment où il a été pris à nouveau par l'effroi. Dans un premier temps,
celui de l'action spécifique face au danger, le sujet n'hésite pas,
il n'a pas froid aux yeux. Il agit, il peut tuer au risque de transgresser
les tabous anthropologiques de son groupe. Cette « période »-là est hors temps
et hors lieu. Il s’y produit des « chocs » auxquels le sujet peut répondre par
une amputation de sa vie psychique. Il n’est pas, à ce prix, devenu un « enfant
traumatisé », mais il est un individu adapté à la mécanisation du corps et des
actes, mécanisation que réclament les affrontements les plus brutaux. Cette
période de défense par la stupidité performative redonne à l’individu une
stabilité performative complètement actuelle et actualisée. Une telle période
n’est qu’un simple instant de voir détaché des autres assignations temporelles.
Le passé aboli permet au sujet une façon de virtuosité dans l’usage de son
corps, délivré du poids des refoulements ordinaires. Le présent n’est plus
enrichi de réminiscences. Le mode d’autoreprésentation du Je que permet le
dépassement de la stupeur en impersonnalisation amnésique ne saurait se réduire
à un avatar de l’inhibition, elle est un refus élaboré de colorer le vécu par
l’affect et de le signifier au moyen des représentations anthropologiques
essentielles qui font du sujet un passeur de vie, doté d’un rapport possible à
sa propre mort. Une phénoménologie des auras qui précèdent juste l’explosion de
violence et où le sujet se vit, non sans euphorie, réduit à la pure maîtrise de
son corps devrait ici être envisagée. De sorte que le trauma qui survient en un
temps second peut venir saisir celui qui s'est comporté de façon
ad hoc et qui a ainsi réussi à
survivre à la destruction ambiante. En situation de danger extrême, devenu tel
un pion hyperadapté aux orientations du Réel, le sujet est alors tombé droit
au-dehors de la fenêtre du fantasme. Le trauma vient ensuite.
Je reviens sur cette dernière remarque. Dans un monde où
l'ordonnance logique est tout à fait déconnectée des densités imaginaires
(je pense ici aux témoignages d’adolescents-soldats qui racontent le fait
qu'ils doivent leur survie à l'abolition de la sensibilité, voire de
la conscience d'être mortels, abolition que l’usage de drogues explique,
mais pas totalement), l'individu fait ce qu'il faut pour se défendre,
ou même plus pour attaquer. Ce sera bien après, soumis au truchement d'une
nécessité d'intégrer comme faisant partie de lui ces états inouïs du
rapport au corps et au langage, que le sujet se réveille enfin. Nul ne saurait
ici garantir que ce réveil aille dans le sens d’un apaisement dans la
réintégration progressive du sujet dans la communauté ordinaire. En réoccupant
l’espace par sa propre image, le sujet rencontre tout l’archaïque de
l’agressivité, et le réveil sera un moment intense de démarcation. Il se
retrouve pris dans un discours et il est donc convoqué à fabriquer du lieu
psychique, à donner à ce qui peut refleurir de mémoire un ombilic nouveau : une
trace de l’autre.
C’est devenu une colossale banalité de dire que l’absence de
sépulture du mort crée une façon de brouillage des frontières de la psyché, qui
risque alors de se confondre avec le tour informe de l’événement traumatisant.
Une psyché qui perdrait sa fonctionnalité de feuilletage entre perception et
conscience serait alors prédisposée à un fonctionnement hallucinatoire. La
clinique de certaines incidences subjectives des traumas de guerre renseigne
sur les conséquences psychiques des destructibilités des étayages psychiques.
La mémoire amnésique du trauma singulier voue à l’agir et mobilise une défense
contre l’agir qui est le plus souvent la stupeur. Les traumas de guerre sont
comme emboîtés et situés dans la résultante de l’interface d’un double
mouvement de destructivité : destructivité des symbolisations plurielles et
culturelles, et destructivité des étayages subjectifs singuliers. L’oubli de la
mémoire de ce qui fait identité en est aussi une des conséquences. La réaction
traumatique, dans son empan de travail psychique, vise à redonner des sites de
mémoire à un pur présent privé de réminiscence. Le sujet n’est pas alors, et
n’est pas encore à pouvoir se reconnaître une histoire, une historisation.
Lorsque des traumatisés de guerre, lorsque des enfants-soldats en absolue
déroute tentent de revenir aux traces même de ce qui a détruit leur semblable,
lorsqu’ils reviennent sur le lieu de l’effraction traumatique et de la perte de
soi qui en a résulté, lorsqu’ils manipulent des bribes de corps-objet évoquant
la puissance active du disparu, ils n’écrivent pas une histoire, et encore
moins leur histoire. Ils rejouent, reprécisent un rapport à l’Originaire. À
peine un rite, encore moins un mythe. Un geste, un trajet que nous comprenons,
parfois trop vite, par le truchement de nos ritualités et de nos mythologies
privées, portatives.
Faute d’honorer un mort en faisant « passer » son cadavre à
l’ancestralité, le sujet témoin de la destruction massive de l’autre, de celui
qui, proche des forces de vie et de mort, était devenu, dans un compagnonnage
héroïque ou résigné, un support narcissique, tente de trouver le lieu où le
mort peut enfin être déposé. Un tel geste, non de deuil, pas encore de deuil,
mais de création d’une sépulture, ne se fait pas sans que soit ravivé le
sentiment d’appartenir à la communauté humaine minimale : celle des vivants qui
savent honorer les morts.
La création de cet hébergement psychique est longue, et elle
est douloureuse. Souvent, après le choc, un vécu d’immortalité et
d’indestructibilité peut, un temps, différer l’expérience de l’élaboration
traumatique. Un temps seulement, car toute nouvelle prise du sujet dans le
discours le rend comptable de ces morts. De sorte que le paradoxe sur lequel
les psychothérapeutes du « choc » n’ont rien à dire est que c’est bien au
moment où le sujet se réamorce à l’ordre de la parole qu’éclate, au grand jour,
la période féconde du trauma.
On dira qu’un moment de résistance à l’élaboration traumatique
serait de refuser à la parole la possibilité de prendre en charge le moindre
hébergement psychique. C’est parfois une conséquence du trauma, non
l’installation d’un silence épais, mais la porte ouverte à un bavardage, à un
discours sans semblant, sans équivoque et sans adresse. Les psychanalystes
savent bien qu’il ne suffit pas de parler pour symboliser, encore faut-il que
cette parole trouve, comme toute parole « pleine », un point d’accueil dans
l’autre. Accueillir la parole d’un sujet en choc traumatique comme si elle
accomplissait un exploit, une délivrance, ou même une rédemption est un
contre-sens clinique toujours stupide, parfois dangereux. On le redit, ce qui
peut occasionner du changement n’est pas le dévidage de la parole, mais la
possibilité de rencontrer un autre fiable dont la parole et la voix comptent.
L’angélisme du psychologisme d’urgence effectue le plus souvent un gommage de
l’altérité subjective. Croire qu’il y a tout un monde d’objets et d’états d’âme
qui attendent notre soif de nomination pour exister est une illusion qui oublie
que l’opération de nomination la plus ordinaire réalise un masquage de la
dimension autre, de ce qui dans notre rapport à notre condition de vivant
parlant, sexué et mortel ne fait pas rapport, précisément.
Revenons alors à la déliaison de ces éléments qui font tenir le
discours, laissant le seul Réel en place de commandement ; pourrait-on supposer
que l’au-delà du principe de plaisir soit l’au-delà de l’ordre du discours ?
Heureuse alors la conclusion qui en suivrait, qui, positivant l’amour comme
condition de changement de discours, le positiverait comme condition de sortie
du trauma. L’amour, pas la compassion, pas l’identification en miroir, surtout
pas la réassurance psychosociale. Seulement, il y a des sujets qui ne font pas
toujours de bonnes rencontres. C’est là qu’il faut envisager, à nouveau, que la
remise en route des armatures et des logiques qui font tenir le sujet à un
discours mène souvent le Réel à jouer dans le registre d’une intimation. Tant
que le discours est rabattu sur les phénomènes de la conversation, rien ne
surgit trop de cette fonction intimante d’une sursymbolisation du réel. Au
contraire de cet art du bavardage, la façon dont un sujet rend compte du fait
qu’il a traversé un traumatisme est d’un sérieux intense, qui marque cette
aventure d’avoir à redonner corps de parole entre lui et les disparus, qui ont
avec eux emporté, dans leurs disparitions de corps réels, dans l’abolition de
leur figure, de leur forme et de leurs rythmes, le propre rapport de ce sujet
en trauma à la mort. Parler au risque d’être le premier à parler du monde perdu
et des possibles à venir. Cette position de témoin peut être anéantissante,
toutefois. Souvent, des sujets qui s’évadent de leur engluement traumatique
tentent de refabriquer une fraternité de discours où s’inscrire. Cette
tentative est parfaitement dévoyée dans les clubs de victimologie. Elle se dit
parfois au clinicien, à ces moments où le sujet ne réclame ni la plainte
consolatrice, ni la bienveillance neutralisante, mais tout simplement le fait
d’être cru pour sortir de la stupeur et de la honte. L’irréel, c’est-à-dire le
surréel d’un récit de trauma, ne saurait s’interpréter comme un rêve, car le
Réel ne s’interprète pas comme une formation de l’inconscient. Il est des
moments où un maniement « sauvage » de l’écoute et de l’interprétation
psychanalytiques ruine cette assise nouvellement reconquise du sujet dans le
discours. Car il s’agit bien de reprendre goût à l’amour de la parole.
L’amour de la parole, ou encore ce moment dépressif où le sujet
réalise que quelque chose de cet amour et de cette dette non sacrificielle à la
parole n’a pas été totalement éradiqué par la catastrophe, que cette dernière
ne fut pas totalement totale. Toute rencontre, même traumatique, serait-elle
alors manquée ? Il n’y a pas place, ici, pour une simple joie, un simple
soulagement.
Poursuivons. Souvent, par ce réveil qui consiste à rentrer dans
l’ordre de la parole, le sujet imagine alors ce qu'est la pulsion de mort
et l’informe qui s’en déduit. Ce réveil peut favoriser des moments
hallucinatoires qui sont, le plus souvent, ces hallucinations des disparus de
mort violente. Des corps entre vivant et mort, des activités psychiques qui,
pour les évoquer, les honorer et les vaincre, se déplient entre veille et
sommeil…
Il n’y a pas de possibilité de considérer cette activité
hallucinatoire sur le modèle du déclenchement de la psychose. On ne
diagnostique rien à énoncer cela. Le sujet est placé devant l’inestimable
scandale de la présence erratique d’un mort-vivant. Le psychisme utilise, à ce
moment-là, pour se représenter un lien possible avec l’objet, des images de
choses corporelles, images qui sont en deçà d’une perception unifiée du corps.
L’activité hallucinatoire réalisera des formes d’objets où se jouent des
processus de destruction et de destructivité rejetés hors de soi. Et
l’adolescent, qui en revient aussi à pouvoir réinvestir le nom qu’il porte, met
alors son propre corps en jeu. Il peut ressentir la nécessité impérieuse et
sensée de garder comme une possession une relique qui viendrait de l’autre,
tels un reste de vêtement ou une bribe d’objet (monture de lunette, par
exemple, capuchon de stylo, fragment de photo). Cet objet reliquat qui condense
et noue ensemble ces malheureux restes est autre chose qu’un souvenir, c’est
une forme agissante qui redonne du semblant de corps à ce trou dans le maillage
des semblances et dans des affiliations déchirées, et à partir de quoi une
élaboration fantasmatique des altérités perdues en un non-lieu peut se remettre
en chemin et en chantier. J’en ai vu, à Bamako, de ces reliques, de ces objets
vestiges, de ces formes informes qu’enserraient des bouts de tissu, de
bandelette, de paperasse, et qu’une investigation ethnopsychiatrique aussi
malheureuse qu’offensante nommerait fétiches. J’ai parfois entendu ces pauvres
litanies, ces psalmodies minimales et ténues qui accompagnaient la manipulation
de ces reliques, ces façons de berceuses qui conjoignaient enfin, et à nouveau,
le corps de la voix au corps du voir. Une forme-rythme donnée au silence et
orientant le silence, faisant ombilic de mémoire, avant qu’à partir de ce don
de voix outrepassant la sidération où nous engloutissent les ténèbres obscures
et mutiques une mémoire narrative puisse refleurir. Si on suppose que l’objet
reliquat est le reste diurne qui se repose dans les mains du sujet après la
décantation des élaborations hallucinatoires, alors nous pourrions généraliser
à parler de la matérialité de ce qui reste après l’expérience hallucinatoire et
dont l’enfant fait partenaire. Je note encore que ceux des enfants ou
adolescents qui ont développé une pratique de ce reliquat sont, beaucoup moins
que les autres, enclins à la consommation de ces drogues qui, tout comme le
choc, replient l’appareil psychique sur lui-même dans une immédiateté
anesthésiante, dans le triomphe d’une apathie, d’une mélancolie sans
dépression.
Comment expliquer cela ? Imaginons que le sujet élaborant le
traumatisme doive contrer non seulement l’irrémédiable absence de l’autre, mais
encore le mauvais désir de l’autre. Imaginons qu’avec ses troubles de la
représentation de son corps, ses sentiments et ses sensations contrastés
d’inexistence et de surexistence, le sujet en trauma rencontre la méchanceté
foncière de celui ou de celle qui aurait eu la toute-puissance de disparaître
par néantisation. Il me revient que, pour bien des soldats des tranchées de
ladite « grande guerrre », le pauvre camarade soufflé par un obus ou
brutalement étouffé d’enfouissement dans la boue de ces tranchées n’était pas
seulement vécu comme un misérable doublon d’eux-mêmes, mais bien davantage
comme un être qui aurait eu la toute-puissance de les abandonner là, sans leur
laisser le moindre reste à partir de quoi reconstruire, dans le deuil, une
fraternité. Le plus troublant étant que, pendant au moins deux ans, ce
dispositif antitraumatique qu’était le culte des morts avait connu, dans les
tranchées et sur le front, y compris au risque de périls extrêmes pour qui s’y
livrait, un essor des plus riches, là où il n’existait presque plus dans la vie
de tous les jours des décennies plus tôt.
Le camarade foudroyé comme une des figures de la
toute-puissance de la négation… Hypothèse assez rude, certes, et qui ferait de
ce mort néantisé un sujet ayant réalisé et accompli, pour son propre compte, un
Cotard en acte. Un mort qui nierait jusqu’au fait d’avoir un cadavre et serait
alors cet éternisé négateur. Je m’explique, par mon usuel détour
africain.
En écoutant ces jeunes adolescents parler de leurs copains ou
de leurs parents massacrés sous leurs yeux et enterrés nulle part, j’entendais
fulgurer, dans leur parole, l’écho d’un temps invraisemblable. Celui où ils
disséquaient l’image de la mise à mort, non comme celle d’une agression subie,
mais plus exactement comme celle d’une prétention réussie du mort à se faire
disparaître, morceau par morceau, pièce après pièce, selon la rhétorique
implacable d’un délire de négation. Osons aller plus loin, à titre d’hypothèse.
En ce cas, l’hallucination dite positive que certains de ces adolescents se
font du disparu, alors même qu’ils peuvent en parler en toute froideur,
viendrait contrer et réduire le rien mortifère qu’a pu représenter une
hallucination négative venant après le choc et permettant cette façon de
suradaptation de surface dont j’ai parlé plus haut. Car un détail clinique
insiste : ces sujets suradaptés, un moment avant de rentrer dans les
obligations et les pouvoirs de la parole, semblent bien présenter quelque
trouble de la vision ou quelque volonté d’aveuglement, tel ce chef de bande de
treize ans que j’ai rencontré et aidé à soigner à plusieurs reprises dans un
quartier très pauvre de Bamako et qui, la nuit, glacé dans ses terreurs, ne
voyait plus rien des corps des vivants qui passaient près de lui.
Ferenczi avait idée que les restes diurnes étaient en fait des
symptômes de répétition de traumatismes. Cette assertion déplace
considérablement et la clinique des rêves et la clinique des traumas. Il
suffirait de penser pour cela à ce sort des restes diurnes que le sujet traduit
en vide idéatif, en hallucination négative bien plus qu’en rêve.
Psychanalystes, nous avons le plus souvent affaire à cette
élaboration seconde du trauma, lorsque le sujet n'aspire plus à une
entière et pleine conscience du moment, détachée de toute densité imaginaire.
Plus exactement, il est trop tard. L'ancien exposé à la mort ne peut guère
davantage camper sur ce registre de mise à plat de l'imaginaire qui fut
autrefois nécessaire à la survie. Le corps, rendu au travail de mémoire, tient
à nouveau à entrer dans le monde de la parole humaine. Ce temps du retour fait
que ce corps subjectif de l'être parlant peut redevenir marqué par son
endormissement et sa recomposition signifiante dans les lignes du rêve et les
lois de la parole. Et ce n'est pas évident. D'être sur le « coup »
devenu un corps, le sujet souffre de rencontrer la nécessité anthropologique et
morale d'avoir, à nouveau, un corps.
L'espace du transfert va donc, non faire émerger des
scènes, mais les créer, les faire revenir à ce point de réel où nous sommes
rendus présents à nos propres tombes, nos propres morts et nos propres
ancêtres…
Sollicité à entrer à nouveau dans un univers marqué, ne
serait-ce qu'à minima, par les indices de reconnaissance propres à la
parole humaine, nul ne reste longtemps en phase avec le non-sens du Réel.
C'est bien pourquoi il est inutile, voire indécent, et en tous les cas
stupide de calculer le trauma par rapport à une quelconque échelle de stress,
comme cela se fait si mal et si fréquemment. La réaction au trauma est et
n'est rien d'autre que la possible subjectivation d’une coupure
temporelle, donnant au présent factuel la dignité d’un présent réminiscent.
L’amnésie du choc est répercutée, telle une onde de choc, dans ce temps mis en
suspens, éternisé, qui, souvent, a permis la survie ou, du moins, l’orientation
de la personne dans un espace plat.
C'est ultérieurement que le travail de renouement du
registre de la consistance à celui de l'existence donne à la perte la
signification de l'objet perdu. Nous parlerons alors d’un trauma au
singulier, qui est une construction active du sujet. Cette construction active
du sujet emporterait une victoire contre la mélancolie du trauma par d’autres
armes que celles que produisent les effusions maniaques. Il y aurait une
resexualisation du rapport au corps, ce que nous appelons réinvestissement
libidinal, il me semble. Car si le trauma efface la possibilité de se croire
doté d’un passé, il ne supprime pas pour autant le matériel refoulé. Qu’il
réveille le refoulé dû au traumatisme sexuel est bien aussi ce à quoi le sujet
a affaire au moment où il se réveille de la stupeur. De sorte que, et ce sera
ma provisoire conclusion, les conduites actives (réappropriation du nom propre,
manipulation de la relique, activité onirique entre hallucination et cauchemar)
ne dessinent pas le seul profil du sujet qui échappe à l’absurde par la
restauration d’un anthropos. Ces
conduites et ces créations psychiques visent à opérer une liaison entre
l’effraction du Réel et le refoulé sexuel. Cette liaison supposerait ce passage
d’une castration qui traverse le sujet à une castration à nouveau
assumée.
La clinique du trauma, dès lors que nous la distinguons le plus
soigneusement possible d’une clinique du choc, ne peut se figer en une clinique
des « traumatisés ». Elle indique que la reprise, au singulier, du travail de
la sépulture accompagne de nouveaux avatars de la libido, permettant
in fine au refoulé sexuel traumatique
un destin de figuration reconquis.