Figures de la psychanalyse
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I.S.B.N.2-7492-0152-7
152 pages

p. 9 à 13
doi: en cours

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no8 2003/1

2003 Figures de la Psychanalyse

Remarques introductives à la question du trauma

Bernard Toboul
Le trauma est une opération de symbolisation d’un vécu resté hors sens. Il transforme ce vécu impensable en une expérience qui se l’approprie, et ce temps de l’expérience est traumatique [1].
Ici, les termes importants sont : le vécu hors-sens, l’expérience comme traumatique et l’appropriation, où l’on entend que l’élément traumatique devient le propre d’un sujet, son point d’intimité particulier. Cette symbolisation et cette intimité sont paradoxales.
 
Une symbolisation paradoxale
 
 
Une temporalité en deux moments caractérise le trauma, au sens psychanalytique, et le distingue du modèle commun du choc. Elle se définit par l’après-coup où l’efficacité d’un moment second fait être, fait ressortir, et arriver à l’être, ce qui a été mais ne pouvait se dire, c’est-à-dire n’était pas. Ainsi, l’expérience se dégage en fonction d’un impossible à dire, d’un impossible à supporter, d’un refoulé de départ ou originaire, sous effacement, et se charge d’un sens, sexuel, qui lui demeure en quelque sorte étranger.
Le trauma permet de symboliser par après-coup, mais en maintenant une zone d’inaccessibilité. Or, cette zone est d’une incandescence qui fait retour dans la répétition. Freud en a, d’emblée, été éclairé par les hystériques. Il l’expose dès sa « Psychopathologie de l’hystérie » (seconde partie de l’Esquisse) avec une netteté qui en est la caractéristique pendant les trente années d’exercice de l’analyse qui s’ensuivent, et dont il fait le point en 1926 dans Inhibition, symptôme et angoisse. Dans ce texte, l’angoisse est décrite comme un équivalent de la crise d’hystérie, en ce que s’y rejouent les vécus traumatiques primaires. La formation névrotique, plus construite, y est définie à partir du double effet contraire du refoulement et de la répétition. Ce doublet constitue la logique du symptôme.
Si la symbolisation peut être dite paradoxale, c’est qu’étant issue du refoulement, elle en vient à produire l’ombilic de la répétition. C’est à partir d’un manque qu’elle fait marque – condition du sujet névrotique. De là, la dualité temporelle du processus subtil de l’« après-coup ». Il suppose une exclusion initiale et instaure un retour sous déformation. Il y a, dès lors, une zone d’exclusion interne qui est aussi d’incandescence. Au plus intime il y a de l’exclu, que Lacan désignait d’extime; c’est ce que visent les métaphores freudiennes de l’ombilic et du noyau.
Cela nécessite, suscite, la productivité imaginaire et symbolique d’un sujet, son effort pour qu’il y ait du sens. Nous déplions une vaste construction de fictions et de fantasmes depuis cette zone d’exclusion interne à la structure. Cela donne cours à la mise en place d’un agent du trauma sur le mode de l’intrusif, de l’effraction, du violeur – qu’on soit allé le rencontrer dans nos rêves ou dans la vie. Cela donne cours aux constructions d’un mythe œdipien individuel, de la petite histoire de chacun, où la rencontre prend formes et figures, parentales en premier lieu.
À ce titre, le trauma, disait Lacan à Yale [2] en 1975, est suspect. Il est suspect parce qu’il est vrai, de cette vérité toute particulière qui est celle d’un sujet, et à quoi nous avons à faire place; cela s’appelle une analyse. La vérité menteuse était déjà désignée dans le premier écrit psychanalytique de Freud : proton pseudos, premier mensonge.
Que la langue grecque vienne, de la sorte, sous la plume de Freud indique que l’inconscient est le menteur permanent de la fable; mentant, il ne peut que dire la vérité. Son mensonge ne s’y oppose pas, mais circonscrit ce qui se livre et ne le peut que par son biais, le biais du mensonge, de la dissimulation, de la déformation. Ainsi, les anciens Grecs disaient : pseudos esti, « c’est mensonge », là où nous disons « ce n’est pas vrai », comme si nous devions assigner à la vérité le préjugé d’être ou de ne pas être [3], afin de lui épargner la rançon de l’incertitude objective que le symbolique tient du réel.
 
Freud, 1926
 
 
On trouve, dans les trois appendices d’Inhibition, symptôme et angoisse [4], une mise au point clinique du trauma à la hauteur des avancées théoriques des années 1920.
Dans l’appendice B, trois points placent le trauma dans la perspective où il démarque l’aporie du sujet de l’inconscient : l’émergence du sujet se fait sur fond du risque de ne pas être. Telle est la partie qui se joue dans l’articulation de l’inconscient au trauma.
Premier point, une écriture de Freud : « Hilflosigkeit (trauma) [5] ». Freud veut dire que l’élément traumatique n’est autre que la détresse. « Nommons traumatique une telle situation vécue de détresse [6]… » Il découple ainsi l’élément traumatique de l’incident d’ordre externe. Il isole dans la situation de détresse ce qui en fait la pointe insupportable, non pas tant l’absentement de la protectrice tutélaire, mais le fait d’éprouver le risque d’être exposé à la non-satisfaction des besoins primaires, c’est-à-dire à la mort, sans recours possible à l’Autre (ces précisions sont données dans le troisième appendice).
Le second point est que la notion même de danger est reconsidérée. On sait, depuis Au-delà du principe de plaisir, que le danger est, pour un sujet, d’ordre interne, pulsionnel. La situation de détresse, en ce qu’elle constitue l’élément traumatique, en fait le fonds, le réel de l’affect, en tension vers sa subjectivation, en quelque sorte : « La situation de danger est la situation de détresse reconnue, remémorée, attendue [7]. » On reconnaît ici les tours et les contours de la question de l’angoisse telle que Freud la remet, depuis trente ans alors, sur le métier. Freud conclut que ce qu’on appelle situation de danger est donc la subjectivation de cette expérience. Le danger est interne, psychique, il est d’origine traumatique.
Il faut noter ici que ces deux thèses nous conduisent à la considération de l’Autre dans le trauma. De ce qu’il peut faire défaut et ne plus offrir de recours pour le soutien de la vie, l’Autre en acquiert une position de destructivité radicale. Le faire exister dans cet état où il se distingue néanmoins d’une disparition insupportable constitue cet Ursadismus, ce sadisme primaire auquel se confronte le sujet à l’état naissant. C’est là le point d’ancrage de l’élaboration du surmoi, dont Freud a expliqué dans LeMoi et le ça, en 1923, que le sujet peut aller jusqu’à s’abandonner à sa rage destructrice comme réponse au danger pulsionnel. C’est là faire exister l’Autre en s’exposant à en être dévasté. Les thèses de 1924 sur le masochisme primordial et érogène en découlent.
Le troisième point de l’Addendum B est de cibler la menace majeure de la perte d’objet : Objektlosigkeit, la dissolution de l’objet en tant que telle, la perte de possibilité qu’il y ait de l’objet et non pas la perte d’un objet singulier. La menace est extrême, elle est une faille dans la possibilité même d’accès à l’objet. Nous sortons du cadre de la névrose pour entrevoir les grandes pathologies. Freud indique dans l’Addendum C, à ce propos, la dimension corporelle de la douleur « atteignant les organes internes qui d’habitude ne sont absolument pas représentés par la représentation consciente ». On pense aux affections psychosomatiques graves et aux atteintes corporelles de certaines formes de schizophrénie. En un mot, là où le sujet risque de ne pas advenir, au sens du terme werden qui, en allemand, peut vouloir dire devenir ou advenir, mais est aussi l’auxiliaire du futur. Le sujet n’advient qu’à mettre en place des défenses [8] contre le risque majeur de ne pas advenir. Ses défenses sont les auxiliaires de son futur… de névrosé, dont le refoulement est l’emblème tel que l’hystérique le porte.
Pour éclairer encore la dimension traumatique de l’accès à la structure, citons le texte de 1919 qui conclut la discussion sur les névroses de guerre. Freud y a cette formule quetout refoulement est une « névrose traumatique élémentaire ». Dans toute névrose, il y a une dimension traumatique du refoulement, un retentissement, une aura, qui marquent le sujet d’une empreinte durable et singulière, d’un sceau. Que le sujet advienne laisse donc un reste, un mémorial du grand risque. C’est cet état d’Hilflosigkeit qui fait retour dans l’affect. Notons ici qu’Hilflosigkeit pourrait se traduire : état de « sans défense », soit précisément un état où la possibilité même, pour un sujet, de constituer ses défenses connaîtrait une hésitation. Lorsque advient le sujet, cette hésitation étant surmontée, il n’en reste pas moins ce que Lacan, commentant l’Homme aux loups appelait « cette part de non-consti-tution de soi » que le sujet tient de se constituer du refoulement originaire [9].
 
Ravages de l’Histoire
 
 
Le monde social, dans ces scansions et ces fractures qui font l’Histoire et sont, le plus souvent, de vastes destructions, laisse ses acteurs aux prises avec un déchaînement du sadisme primaire mis à l’actif de l’Autre. Dans LeMoi et le ça, écrit sous le coup de la guerre de 1914 et dans l’intuition de la montée des périls, Freud décrivait l’instauration d’une « culture de la pulsion de mort à l’état pur », définition possible du système concentrationnaire d’extermination. Le sujet y fait l’épreuve d’un dénuement dont on a pu dire qu’il était déshumanisant.
La logique de la persécution conduit à faire surgir sur la scène du monde des zones d’exclusion interne de façon brute, au réel en quelque sorte, avec, pour effet, que la mort y règne exclusivement : c’est l’impossible mis en scène. Le double mouvement subjectif du dénuement et du sadisme primaire que l’on note de déshumanisation entretient avec la situation de l’Hilflosigkeit une relation d’équivalence, en ce que le sujet risque d’y être annulé pour ne laisser place qu’à une douleur innommable. D’autres occurrences de la vie résonnent du même écho, ce sont les états du sujet passionnels ou passionnés, en proie, comme disaient par exemple Keats et Alain Chartier, à la « belle dame sans merci » et, pourquoi pas, aux beaux messieurs; quelques poètes et poétesses l’ont payé de leur vie.
Le seul moyen qui soit au sujet pour faire quelque chose de son destin frappé du trauma est de tenter de frayer sa parole, d’élever depuis le langage un dire, frêle esquif sur les flots.
 
NOTES
 
[1] Il faudrait suivre dans les textes de Freud la différence entre Erlebnis, le vécu, et Erfahrung, l’expérience. L’usage précis chez Freud de ces deux termes est rendu illisible par les traductions françaises, qui font ainsi obstacle à une conception claire du trauma.
[2] Scilicet 6/7, p. 22.
[3] Comme il en est dans la présentation dramatique d’un moment de révélation aussitôt disparu dans les voiles que lui a tissées, au XXe siècle, l’œuvre de Heidegger.
[4] Inhibition, symptôme et angoisse, PUF, traduction de Michel Tort, p. 94-98. Clin d’œil du signifiant freudien, le mot allemand que traduit addendum, ou appendice, est Nachtrag. C’est le substantif inclu dans nachträglich, qui veut dire « après coup ».
[5] On traduit, d’ordinaire, Hilflosigkeit par détresse.
[6] Addendum B, p. 95.
[7] Ibid., p. 96.
[8] Voir l’Addendum A, qui réinstaure la catégorie générale de la défense dont les refoulements secondaires ne sont que des sous-ensembles. Cette catégorie s’impose en fonction de la mise en position déterminante du refoulement originaire.
[9] Séminaire XI, p. 226-227.
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Ibid., p. 96. Suite de la note...
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[9]
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