2003
Figures de la Psychanalyse
Remarques introductives à la question du trauma
Bernard Toboul
Le trauma est une opération de symbolisation d’un vécu resté
hors sens. Il transforme ce vécu impensable en une expérience qui se
l’approprie, et ce temps de l’expérience est traumatique
[1].
Ici, les termes importants sont : le vécu hors-sens,
l’expérience comme traumatique et l’appropriation, où l’on entend que l’élément
traumatique devient le propre d’un sujet, son point d’intimité particulier.
Cette symbolisation et cette intimité sont paradoxales.
Une symbolisation paradoxale
Une temporalité en deux moments caractérise le trauma, au sens
psychanalytique, et le distingue du modèle commun du choc. Elle se définit par
l’après-coup où l’efficacité d’un moment second fait être, fait ressortir, et
arriver à l’être, ce qui a été mais ne pouvait se dire, c’est-à-dire n’était
pas. Ainsi, l’expérience se dégage en fonction d’un impossible à dire, d’un
impossible à supporter, d’un refoulé de départ ou originaire, sous effacement,
et se charge d’un sens, sexuel, qui lui demeure en quelque sorte
étranger.
Le trauma permet de symboliser par après-coup, mais en
maintenant une zone d’inaccessibilité. Or, cette zone est d’une incandescence
qui fait retour dans la répétition. Freud en a, d’emblée, été éclairé par les
hystériques. Il l’expose dès sa « Psychopathologie de l’hystérie » (seconde
partie de l’Esquisse) avec une netteté
qui en est la caractéristique pendant les trente années d’exercice de l’analyse
qui s’ensuivent, et dont il fait le point en 1926 dans
Inhibition, symptôme et angoisse. Dans
ce texte, l’angoisse est décrite comme un équivalent de la crise d’hystérie, en
ce que s’y rejouent les vécus traumatiques primaires. La formation névrotique,
plus construite, y est définie à partir du double effet contraire du
refoulement et de la répétition. Ce doublet constitue la logique du
symptôme.
Si la symbolisation peut être dite paradoxale, c’est qu’étant
issue du refoulement, elle en vient à produire l’ombilic de la répétition.
C’est à partir d’un manque qu’elle fait marque – condition du sujet névrotique.
De là, la dualité temporelle du processus subtil de l’« après-coup ». Il
suppose une exclusion initiale et instaure un retour sous déformation. Il y a,
dès lors, une zone d’exclusion interne qui est aussi d’incandescence. Au plus
intime il y a de l’exclu, que Lacan désignait d’extime; c’est ce que visent les métaphores
freudiennes de l’ombilic et du noyau.
Cela nécessite, suscite, la productivité imaginaire et
symbolique d’un sujet, son effort pour qu’il y ait du sens. Nous déplions une
vaste construction de fictions et de fantasmes depuis cette zone d’exclusion
interne à la structure. Cela donne cours à la mise en place d’un agent du
trauma sur le mode de l’intrusif, de l’effraction, du violeur – qu’on soit allé
le rencontrer dans nos rêves ou dans la vie. Cela donne cours aux constructions
d’un mythe œdipien individuel, de la petite histoire de chacun, où la rencontre
prend formes et figures, parentales en premier lieu.
À ce titre, le trauma, disait Lacan à Yale
[2] en 1975, est suspect. Il est suspect
parce qu’il est vrai, de cette vérité toute particulière qui est celle d’un
sujet, et à quoi nous avons à faire place; cela s’appelle une analyse. La
vérité menteuse était déjà désignée dans le premier écrit psychanalytique de
Freud :
proton pseudos, premier
mensonge.
Que la langue grecque vienne, de la sorte, sous la plume de
Freud indique que l’inconscient est le menteur permanent de la fable; mentant,
il ne peut que dire la vérité. Son mensonge ne s’y oppose pas, mais circonscrit
ce qui se livre et ne le peut que par son biais, le biais du mensonge, de la
dissimulation, de la déformation. Ainsi, les anciens Grecs disaient :
pseudos esti, « c’est mensonge », là
où nous disons « ce n’est pas vrai », comme si nous devions assigner à la
vérité le préjugé d’être ou de ne pas être
[3], afin de lui épargner la rançon de l’incertitude
objective que le symbolique tient du réel.
On trouve, dans les trois appendices d’
Inhibition, symptôme et angoisse
[4], une mise au point clinique
du trauma à la hauteur des avancées théoriques des années 1920.
Dans l’appendice B, trois points placent le trauma dans la
perspective où il démarque l’aporie du sujet de l’inconscient : l’émergence du
sujet se fait sur fond du risque de ne pas être. Telle est la partie qui se
joue dans l’articulation de l’inconscient au trauma.
Premier point, une écriture de Freud : «
Hilflosigkeit (trauma)
[5] ». Freud veut dire que
l’élément traumatique n’est autre que la détresse. « Nommons traumatique une
telle situation vécue de détresse
[6]… » Il découple ainsi l’élément traumatique de
l’incident d’ordre externe. Il isole dans la situation de détresse ce qui en
fait la pointe insupportable, non pas tant l’absentement de la protectrice
tutélaire, mais le fait d’éprouver le risque d’être exposé à la
non-satisfaction des besoins primaires, c’est-à-dire à la mort, sans recours
possible à l’Autre (ces précisions sont données dans le troisième
appendice).
Le second point est que la notion même de danger est
reconsidérée. On sait, depuis
Au-delà du principe
de plaisir, que le danger est, pour un sujet, d’ordre interne,
pulsionnel. La situation de détresse, en ce qu’elle constitue l’élément
traumatique, en fait le fonds, le réel de l’affect, en tension vers sa
subjectivation, en quelque sorte : « La situation de danger est la situation de
détresse reconnue, remémorée, attendue
[7]. » On reconnaît ici les tours et les contours de la
question de l’angoisse telle que Freud la remet, depuis trente ans alors, sur
le métier. Freud conclut que ce qu’on appelle situation de danger est donc la
subjectivation de cette expérience. Le danger est interne, psychique, il est
d’origine traumatique.
Il faut noter ici que ces deux thèses nous conduisent à la
considération de l’Autre dans le trauma. De ce qu’il peut faire défaut et ne
plus offrir de recours pour le soutien de la vie, l’Autre en acquiert une
position de destructivité radicale. Le faire exister dans cet état où il se
distingue néanmoins d’une disparition insupportable constitue cet
Ursadismus, ce sadisme primaire auquel
se confronte le sujet à l’état naissant. C’est là le point d’ancrage de
l’élaboration du surmoi, dont Freud a expliqué dans
LeMoi et le ça, en 1923, que le sujet
peut aller jusqu’à s’abandonner à sa rage destructrice comme réponse au danger
pulsionnel. C’est là faire exister l’Autre en s’exposant à en être dévasté. Les
thèses de 1924 sur le masochisme primordial et érogène en découlent.
Le troisième point de l’
Addendum B est de cibler la menace majeure de la
perte d’objet :
Objektlosigkeit, la
dissolution de l’objet en tant que telle, la perte de possibilité qu’il y ait
de l’objet et non pas la perte d’un objet singulier. La menace est extrême,
elle est une faille dans la possibilité même d’accès à l’objet. Nous sortons du
cadre de la névrose pour entrevoir les grandes pathologies. Freud indique dans
l’
Addendum C, à ce propos, la
dimension corporelle de la douleur « atteignant les organes internes qui
d’habitude ne sont absolument pas représentés par la représentation consciente
». On pense aux affections psychosomatiques graves et aux atteintes corporelles
de certaines formes de schizophrénie. En un mot, là où le sujet risque de ne
pas advenir, au sens du terme
werden
qui, en allemand, peut vouloir dire devenir ou advenir, mais est aussi
l’auxiliaire du futur. Le sujet n’advient qu’à mettre en place des
défenses
[8] contre le
risque majeur de ne pas advenir. Ses défenses sont les auxiliaires de son
futur… de névrosé, dont le refoulement est l’emblème tel que l’hystérique le
porte.
Pour éclairer encore la dimension traumatique de l’accès à la
structure, citons le texte de 1919 qui conclut la discussion sur les névroses
de guerre. Freud y a cette formule quetout refoulement est une « névrose
traumatique élémentaire ». Dans toute névrose, il y a une dimension traumatique
du refoulement, un retentissement, une aura, qui marquent le sujet d’une
empreinte durable et singulière, d’un sceau. Que le sujet advienne laisse donc
un reste, un mémorial du grand risque. C’est cet état d’
Hilflosigkeit qui fait retour dans l’affect.
Notons ici qu’
Hilflosigkeit pourrait
se traduire : état de « sans défense », soit précisément un état où la
possibilité même, pour un sujet, de constituer ses défenses connaîtrait une
hésitation. Lorsque advient le sujet, cette hésitation étant surmontée, il n’en
reste pas moins ce que Lacan, commentant l’Homme aux loups appelait « cette
part de non-consti-tution de soi » que le sujet tient de se constituer du
refoulement originaire
[9].
Le monde social, dans ces scansions et ces fractures qui font
l’Histoire et sont, le plus souvent, de vastes destructions, laisse ses acteurs
aux prises avec un déchaînement du sadisme primaire mis à l’actif de l’Autre.
Dans LeMoi et le ça, écrit sous le
coup de la guerre de 1914 et dans l’intuition de la montée des périls, Freud
décrivait l’instauration d’une « culture de la pulsion de mort à l’état pur »,
définition possible du système concentrationnaire d’extermination. Le sujet y
fait l’épreuve d’un dénuement dont on a pu dire qu’il était
déshumanisant.
La logique de la persécution conduit à faire surgir sur la
scène du monde des zones d’exclusion interne de façon brute, au réel en quelque
sorte, avec, pour effet, que la mort y règne exclusivement : c’est l’impossible
mis en scène. Le double mouvement subjectif du dénuement et du sadisme primaire
que l’on note de déshumanisation entretient avec la situation de l’Hilflosigkeit une relation d’équivalence, en ce
que le sujet risque d’y être annulé pour ne laisser place qu’à une douleur
innommable. D’autres occurrences de la vie résonnent du même écho, ce sont les
états du sujet passionnels ou passionnés, en proie, comme disaient par exemple
Keats et Alain Chartier, à la « belle dame sans merci » et, pourquoi pas, aux
beaux messieurs; quelques poètes et poétesses l’ont payé de leur vie.
Le seul moyen qui soit au sujet pour faire quelque chose de son
destin frappé du trauma est de tenter de frayer sa parole, d’élever depuis le
langage un dire, frêle esquif sur les flots.
[1]
Il faudrait suivre dans les textes de Freud la différence entre
Erlebnis, le vécu, et
Erfahrung, l’expérience. L’usage
précis chez Freud de ces deux termes est rendu illisible par les traductions
françaises, qui font ainsi obstacle à une conception claire du trauma.
[2]
Scilicet 6/7, p.
22.
[3]
Comme il en est dans la présentation dramatique d’un moment de
révélation aussitôt disparu dans les voiles que lui a tissées, au
XX
e siècle, l’œuvre de Heidegger.
[4]
Inhibition, symptôme et
angoisse, PUF, traduction de Michel Tort, p. 94-98. Clin d’œil du
signifiant freudien, le mot allemand que traduit
addendum, ou
appendice, est
Nachtrag. C’est le substantif inclu dans
nachträglich, qui veut dire « après
coup ».
[5]
On traduit, d’ordinaire,
Hilflosigkeit par détresse.
[6]
Addendum B, p.
95.
[7]
Ibid., p. 96.
[8]
Voir l’
Addendum A, qui
réinstaure la catégorie générale de la défense dont les refoulements
secondaires ne sont que des sous-ensembles. Cette catégorie s’impose en
fonction de la mise en position déterminante du refoulement
originaire.
[9]
Séminaire XI, p. 226-227.