2003
Figures de la Psychanalyse
Imre Kertész : Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas
[*]
Claude Boukobza
« Non ! », ainsi commence ce – doit-on dire ? – roman. Comment,
en effet, qualifier ce texte qui bouleverse toutes les évidences et catégories
habituelles ? Kaddish, oraison funèbre rituellement prononcée par le fils aîné
pour le père mort, ici par un père en (im-)puissance pour un fils qui n’aura
jamais existé ? Imprécation – qui pourtant se clôt sur
Amen ? Prière d’un juif radicalement
athée qui ne parle pas « la langue des juifs
[1] » ?
Texte terrible, terrifiant, qui blesse
[2] profondément et laisse
pantelant le lecteur qui aura fait l’effort de le lire jusqu’au bout. Car cette
écriture demande au lecteur un effort certain d’attention.
Le livre commence comme une réponse à la banale question d’un
collègue philosophe rencontré au cours d’une banale promenade en forêt : «
Avez-vous des enfants ?» et se poursuit comme un long monologue, en apparence
écrit au fil de la plume, une suite d’associations d’idées, de digressions, de
corrections et de rectifications, sans scansion ni répit, dans les méandres
desquelles le lecteur a le sentiment pénible de s’égarer. Écriture savante et
contrôlée, pourtant, radicalement différente de celle d’Être sans destin.
À la suite de cette promenade, l’auteur vit une nuit de tempête
atmosphérique et intérieure dont les éclairs écrivent les hiéroglyphes de tous
ses « Non ! ». Cette nuit de tourmente, il lui faudra plusieurs années pour se
la remémorer et plusieurs années encore pour écrire ce qui était venu alors à
sa conscience troublée : la fulgurance de sa rencontre avec la femme aimée («
la belle Juive »), sa relation, puis son mariage avec cette femme. Temps qu’il
a entièrement passé à lui parler, à lui raconter son enfance, le divorce de ses
parents, les années d’internat scandées de retours à la maison paternelle et de
visites à la mère.
Et il s’épuise à raconter cela des jours durant. Et il épuise
sa femme, jusqu’à la rupture, rupture d’ailleurs anticipée dès le début,
puisque la femme aimée est d’emblée désignée comme « ma future ex-femme ». Et
il épuise le lecteur et le confond. Rien n’est plus assuré, tout vacille. Sa «
judéité comme une vague circonstance de naissance » se retourne en l’image
obsédante et obscène d’« une femme chauve en robe de chambre rouge assise
devant son miroir », image saisie par surprise d’une vieille tante juive
observante, et qui le hantera longtemps. L’acte, somme toute banal et courant à
l’époque, d’un « dirlo » minable et sadique de l’internat qui humiliait
publiquement les enfants « était comme un appel à Auschwitz, pas encore pour de
vrai, bien sûr, seulement pour de rire ». Anticipation grotesque de l’horreur.
Mais « le dirlo était parti en fumée, là-bas, dans un four crématoire
».
De la dictature pédagogique froide et impersonnelle, il passe à
la « terreur chaleureuse » du père. Tel un Kafka en herbe, dès dix ans, il
tente d’écrire ses sentiments à l’égard de son père, tentative qu’il aura
poursuivie toute sa vie, tout en sachant qu’elle était vaine. Impossible
d’échapper à la toute-puissance du père, de ce père qui mourra lui-même à
Mauthausen : « Je suis devenu un véritable coupable sous le joug de
l’affection. »
Et tout à coup, le couperet tombe : « Auschwitz, dis-je à ma
femme, représente pour moi l’image du père. Oui, le père et Auschwitz éveillent
en moi les mêmes échos, dis-je à ma femme. »
Le sol soudain se dérobe, comme vacille le temps. « Si je
regarde vers l’avant, je vois l’arrière. » Autant Être sans destin est écrit en phrases brèves,
dans un présent absolu et implacable, autant cette confession passe constamment
du présent au passé, puis au présent des citations de ses notes de l’époque,
puis au futur antérieur de cette inexistence de l’enfant comme condition même
de son existence, entraînant la rupture avec sa femme et installant Auschwitz
dans une existence immanente au monde rationnel. « On ne pourrait pas expliquer
qu’Auschwitz n’ait pas été, ne se soit pas produit, qu’un état du monde ne se
soit pas réalisé dans le fait nommé “Auschwitz” [… ]. Il y a de l’Auschwitz
dans l’air depuis très longtemps, peut-être depuis des siècles. » L’expérience
du camp est vécue et narrée étape par étape, minute après minute, mais dans
l’après-coup, le déroulement du temps devient circulaire.
C’est le procès même du traumatisme qui se manifeste là.
Auschwitz, une mauvaise rencontre certes, mais un accomplissement de l’ordre du
monde, incarné pour l’enfant par le directeur et, plus profondément, par le
père. « Je considère comme une chance, une chance particulière et même une
grâce [… ] d’avoir pu être à Auschwitz en tant que Juif stigmatisé [… ] et de
savoir une fois pour toutes et irrévocablement quelque chose dont je ne
démordrai jamais. »
Il ne restera plus à l’auteur qu’à finir le travail commencé à
Auschwitz : creuser inlassablement sa tombe dans l’air
[3]. « Le stylo est mon outil »,
dit-il.
L’expérience impensable du camp, il passera sa vie à tenter de
la subjectiver, à la lumière de surcroît d’une seconde expérience du
totalitarisme, celle du stalinisme : « Je n’aurais très certainement pas écrit
ce livre
(Être sans destin) si je
n’avais pas vécu le stalinisme. [… ] En 1956, il y a eu les évènements de
Budapest et la répression de la révolte. Ce n’est qu’à ce moment que j’ai été
assez mûr pour écrire sur Auschwitz
[4]. » Contrairement à Robert Antelme et à Primo Levi,
Imre Kertész n’a pu écrire au sortir de la guerre. Ce second temps a été
nécessaire à ce que l’expérience puisse être subjectivée et devenir
transmissible.
Le point sur lequel cependant échouera la tentative de
transformer le traumatisme en destin est l’impossibilité de donner la vie,
d’assumer à son tour la paternité. La vie, « faillible, opiniâtre », n’est que
la continuation de la mort.
[*]
Il nous a semblé intéressant de
joindre ce compte rendu d’un livre d’Imre Kertész, prix Nobel de littérature
2002, à l’ensemble des textes précédents, pour la proximité des thèmes abordés,
ici sur un mode littéraire.
Actes Sud, 1995.
[1]
C’est ce que lui reprochent au camp les juifs parlant le
yiddish.
Cf. Être sans destin, Actes
Sud, 1998, où Imre Kertész raconte la déportation à Auschwitz d’un jeune
adolescent de 15 ans.
[2]
« Écrire un roman, un roman sur Auschwitz, qui ne blesse pas le
lecteur, ce serait honteux. Blesser le lecteur, c’est ce que je veux ; toute ma
technique tend vers cela », Imre Kertész, entretien donné à
Der Spiegel, n° 18,1996.
[3]
Évoquant certainement là, sans le citer, Paul Celan dans
Pavot et mémoire : « Alors vous aurez
une tombe au creux des nuages... ».
[4]
Entretien à
Der Spiegel, op.
cit.