2004
Figures de la Psychanalyse
Didier Lauru : Folies d’amour
[*]
Dominique Noël
En interrogeant l’articulation possible entre folie et amour,
Didier Lauru revisite plusieurs voies de recherche et soulève de nombreuses
questions. Dans un premier temps, son exploration se greffe sur une lecture
chronologique de certains textes de Freud et de Lacan sur l’amour, du normal au
pathologique en passant par l’amour de transfert. Puis, dans une seconde
partie, il reprend et prolonge sa réflexion au regard de son expérience
clinique auprès des adolescents. Deux hypothèses de recherche semblent former
la trame du livre. Tout d’abord, l’amour est mise à l’épreuve de la structure,
voie nécessaire pour parachever l’organisation psychique, notamment avec
l’expérience amoureuse de l’adolescent. L’énamoration serait une sorte de
passage à l’acte, façon de se confronter à la castration. Elle serait
nécessaire, bien que destinée à échouer, car de nature organisatrice. En second
lieu, l’amour courtois serait un paradigme de l’amour adolescent.
La clinique de l’amour étaye la première hypothèse. Son
caractère ambivalent, le déploiement possible de sa voie haineuse, l’existence
d’une dépersonnalisation, accompagnée d’une hémorragie narcissique selon une
clinique différentielle entre névrose et psychose : l’état amoureux interroge
l’intersection entre normal et pathologique. Le coup de foudre articulé à la
pulsion scopique donne à l’amoureux l’illusion d’avoir retrouvé l’objet perdu à
jamais, la complétude dans l’Autre rêvée depuis toujours. Il est renvoyé à
l’identification primordiale de sa rencontre au miroir, sous le regard et la
voix de l’Autre maternel.
Parallèlement, l’adolescence, avec sa transformation physique
et ses mouvements psychiques, laisse parfois le sujet dans une sorte de temps
suspendu, où la pulsion de mort opère en silence ou le précipite dans des
conduites à risque face au réel de la mort. Les mécanismes d’identification
sont bloqués, les signifiants du sujet gelés. Dans cette traversée, la pression
du sexuel fait vaciller l’adolescent dans ses positions infantiles et l’amène,
si tout va bien, à se situer phalliquement dans les registres de l’avoir et de
l’être, à se déterminer dans ses choix amoureux et sexuels. La panne de
l’Autre, la confrontation au manque de l’Autre, la traversée des signifiants
parentaux orientent la recherche de nouvelles identifications sur lesquelles il
tente de prendre appui. Il peut essayer désespérément de nier, de masquer ou
d’éviter cette confrontation avec le manque de l’Autre par des conduites de
transgressions, délinquantes ou suicidaires. La déliaison pulsionnelle peut le
conduire au dénouage du lien social, aux passages à l’acte témoignant d’un
défaut de symbolisation.
Didier Lauru propose alors l’idée que tomber en amour à
l’adolescence pourrait avoir valeur de rite de passage vers l’âge adulte, avec
différents points d’achoppement, avatars symptomatiques, mais aussi avec une
possible guérison par l’amour.
Les impasses névrotiques, la remise en question, les
modifications résultantes peuvent le conduire hors du marécage œdipien.
L’énamoration et ses rêveries participeraient alors à la construction du
fantasme.
Ce point de vue de l’amour adolescent comme traversée
initiatique, en somme, comporte nombre de traits éclairants.
Puis l’amour courtois est envisagé comme paradigme de l’amour
adolescent « comme si une passion ontogénique poussait les adolescents vers ce
type de rapport ». Dans les deux cas, rapprochés selon des critères
phénoménologiques, l’objet d’amour est idéalisé, la relation à l’autre
exclusive, l’approche du corps de l’autre progressive, sa mise à distance
sous-tendue par l’idéalisation, et la satisfaction sexuelle repoussée.
Cependant, peut-on dire qu’ils se soutiennent des mêmes
motivations ? Se pro-duisent-ils sur le fond du même savoir ou de la même
ignorance ?
L’amour courtois est né, semble-t-il, d’un savoir sur
l’impossible du rapport sexuel, d’un certain état du rapport de l’homme et de
la femme dans la féodalité. Recherche d’un au-delà, d’une éthique du désir et
de l’érotique, il se noue autour d’un code, d’une écriture poétique, élevant,
selon le mot de Lacan, l’objet féminin à la dignité de la Chose, élaborant un
tiers terme nouveau dans le rapport de l’amour.
L’amoureux adolescent, lui, ne sait rien encore de l’impossible
du rapport sexuel, et le découvrira, comme le dit l’auteur, tout au long de ses
échecs et de ses rendez-vous manqués avec l’Autre. Tout comme l’œuvre d’art, le
texte de l’amour courtois s’organise autour d’un vide rencontré et identifié
comme tel. Tout comme l’anamorphose est « effort pour restaurer le sens de la
recherche artistique », selon Lacan, l’amour courtois cerne ce vide au centre
du rapport de l’homme et de la femme et tente de le coloniser.
Or Didier Lauru montre que l’adolescent est dans une quête
mais, pourrions-nous ajouter, sur fond d’ignorance. Peut-on dès lors soutenir,
au-delà de quelques traits communs, l’hypothèse d’une identité de structure,
faire de l’un le paradigme de l’autre ?
La lecture du livre de Didier Lauru nous amène ainsi à
retraverser le champ de l’amour pour y réinterroger ses versants les plus
extrêmes, leurs structures, leurs effets : de la folie destructrice à l’art
d’aimer, source de création.
[*]
Calmann-Lévy, 2003.