Figures de la psychanalyse 2004/1
Figures de la psychanalyse
2004/1 (no9)
1 pages
Editeur
I.S.B.N. 2-7492-0153-5
DOI 10.3917/fp.009.0025
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Vous consultezReconstruction narcissique du moi adolescent

AuteurSerge Lesourd[1] [1] Psychanalyste, professeur, directeur du laboratoire de ...
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du même auteur



La question de la reconstruction moïque, des identifications et du narcissisme à l’adolescence est considérée comme centrale depuis les premiers écrits psychanalytiques sur cette période de la vie[2] [2] M. Laufer, 1964, « L’idéal du moi et le pseudo-idéal...
suite
. Du fait de la transformation corporelle du corps infantile en corps sexué adulte, les repères de l’image inconsciente du corps et du schéma corporel, bases de l’identité narcissique construites au stade du miroir, doivent être reprises dans les nouveaux enjeux de la sexualité génitale. La question de l’identité, somme des identifications, soit l’incorporation d’une des qualités de l’objet dans le moi, et du narcissisme, en tant que par « identification [il] cherche à satisfaire le désir en transformant le moi lui-même en l’objet désiré, de sorte que le moi représente à la fois le sujet qui désire et l’objet désiré[3] [3] S. Freud, Le président T. W. Wilson, trad. fr. M. Tadié,...
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», est fondamentale pour la construction adolescente.

2 J’ai, ailleurs, abordé la reconstruction du moi adolescent en distinguant chez l’adolescent le narcissisme primaire réactivé par le dévoilement du féminin – qui « reste pris dans un rapport au corps propre du sujet et dont la jouissance est soit celle des mystiques qui vise à la complétude du manque dans l’Autre, soit celle des toxicomanes qui vise au comblement de la chair par un objet de la réalité[4] [4] S. Lesourd, De l’Autre maternel à la construction...
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» – du narcissisme secondaire, « qui se constitue d’un retour sur le moi de l’investissement de l’objet d’amour[5] [5] Ibid. , p. 427. ...
suite
». Je précisais, sans m’y attarder, que les deux modes de jouissances, liés aux deux narcissismes, se distinguaient dans leur rapport à l’objet . « La jouissance phallique s’inscrit dans le rapport à l’objet [et donc signe la réussite de l’opération du Nom-du-Père dans la séparationaliénation], la jouissance féminine s’inscrit dans le rapport au corps auto-érotique hors de cette logique phallique et du rapport à un objet[6] [6] Ibid. , p. 427. ...
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. » Cette distinction, qui me semble toujours pertinente, du rapport particulier de l’adolescent au narcissisme et de la réactivation des enjeux de l’érogénéité primaire au temps de la découverte de la jouissance génitale du corps me paraît en revanche devoir être aujourd’hui reprise en tenant compte des enjeux du rapport du sujet à l’objet. La construction du moi adolescente, comme celle du moi infantile, est indissociable de la question du rapport du sujet aux objets. Comme la première identité s’est construite au travers des premiers objets infantiles du « cercle de famille », l’Autre infantile (objets d’amours paternel, maternel ou fraternel, ou objet de satisfaction proposé par la mère), l’adolescent va s’appuyer sur des objets qu’il cherche dans l’Autre social pour affirmer son moi juvénile. Ces objets de désir ne sont plus alors ceux des amours primaire ou œdipien, mais des objets métaphoriques de ceux-ci proposés par la réalité sociale. Les sources de satisfaction du désir s’inscrivent au champ de l’Autre social et de l’Autre sexe. J’écrivais en 1998 : « Les objets que manipule l’adolescent nous en disent souvent plus que les échanges verbaux avec eux[7] [7] S. Lesourd, « Les objets des adolescents », Agora-Débats-Jeunesse,...
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», car, en ce temps de l’agir à nouveau, l’objet, qu’il soit objet psychique, objet de la réalité ou objet-moi, est manipulé pour construire l’identité sociale adulte.

3 Cela prend d’autant plus d’importance dans notre postmodernité que le discours social est structuré à partir de la question de l’objet, comme le soulignait Lacan dans son unique construction du discours capitaliste (a/S1 ➜ S2/$) en mettant en position d’agent du discours l’objet du désir (a) dont le signifié est alors le S1, le signifiant maître du sujet qui ordonne son rapport au monde. L’objet de consommation, en effet, détermine non seulement la jouissance propre du sujet, la satisfaction du désir, mais aussi la place sociale du sujet, celle qui le représente auprès des autres. « Dis-moi ce que tu consommes, je te dirai qui tu es », la formule peut être vérifiée facilement dans le cadre de la toxicomanie, dans tous les enjeux de la publicité et de la mode qui organisent les réseaux de consommation postmodernes des sociétés occidentalisées.

Une recréation de l’objet

4 Le pubertaire confronte tout adolescent, quel que soit son sexe, à la disparition définitive de l’objet d’amour infantile. Il n’existe pas d’objet qui viendrait combler le manque-à-être, pas d’objet qui procurerait la jouissance pleine. La perte définitive de l’objet psychique d’amour, la création de la Chose, implique alors une quête d’objet dans la réalité qui satisferait le désir. Le plus souvent, l’objet se pare des vertus phalliques imaginaires dans une résistance à ce changement de sa fonction psychique pour le sujet. Dans les pires des cas, il vient remplacer cet objet psychique perdu, pour assurer une jouissance pleine. Dans une passe réussie, il devient objet d’amour séparé du sujet signant l’acceptation de la castration symbolique.

5 L’adolescent, ainsi, est dans une phase de recréation de l’objet d’amour. Perdant l’objet psychique qui, depuis l’enfance, a dirigé ses désirs et donc ses comportements, il se trouve du fait de la perte devant la nécessité de reconstruire un objet, de le re-trouver[8] [8] S. Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité,...
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.

6 La recréation adolescente de l’objet évoque la création de l’objet premier, au temps des origines, quand le sujet crée l’objet et se crée concomitamment par rejet au-dehors du déplaisant. En cela elle est en lien avec la question de l’extériorité, de la limite, et bien sûr du réel, ce que le sujet construit comme rejet de la symbolisation. Mais la recréation de l’objet, qui est aussi recréation identitaire, dépend de l’Autre comme en dépendait la création primaire. L’Autre est cette fois celui du discours social et les enjeux mis en scène par ce discours seront primordiaux pour cette nouvelle aliénation-séparation.

7 Avant d’aborder les rapports des adolescents aux objets de la réalité, il m’apparaît nécessaire de distinguer entre différentes acceptions du mot objet pour tenter d’éclairer comment l’adolescent, au travers de la manipulation d’objets de la réalité, vise en fait beaucoup plus à reconstruire un objet d’amour et à trouver dans les possibles sociaux les représentants de son objet de désir construit dans la prime enfance.

8 En premier lieu, l’objet se trouve dans la réalité. Il est défini par ses qualités matérielles, sa texture, sa forme, son utilité pour l’individu ou pour la société. Cet objet de la réalité est fortement présent dans notre société de consommation qui en a fait le centre des rapports d’échange, voire un des signes majeurs de la réussite et de la valeur de l’individu. L’adolescent en est particulièrement friand.

9 L’objet peut aussi se trouver dans la réalité psychique qui, rappelons-le, peut être radicalement différente de la réalité matérielle. Ce type d’objet – l’objet psychique –, qui trouve sa racine dans l’objet halluciné de la prime enfance, prend comme support l’objet de la réalité, mais n’est pas équivalent à ce dernier[9] [9] J. Lacan, 1938, Les complexes familiaux, Navarin, rééd. ...
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. La psychanalyse a longuement parlé de ce type d’objet qui est éminemment variable dans sa matérialité mais qui a pour fonction de satisfaire la pulsion. Sa fonction est d’être le support du désir du sujet, il n’a en ce sens aucune réalité matérielle, et n’importe quel objet de la réalité peut lui servir de support.

10 Une deuxième forme de l’objet psychique existe, l’objet moi. Il est fondamental à l’adolescence. Le moi, comme objet d’amour, est au cœur de la reconstruction identitaire adolescente[10] [10] J. Lacan, 1949, « Le stade du miroir comme formateur de...
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. Cet objet moi, fondement du narcissisme et de l’estime de soi, va être un des objets cruciaux de l’adolescence. En effet, dans le passage pubertaire, les bases du narcissisme sont mises à mal, et l’adolescent devra reconstruire celui-ci, en reprenant son moi comme objet d’amour. C’est ce qui constitue l’importance des relations aux autres, les pairs mais aussi les adultes, à cette époque de la vie. L’adolescent reconstruit son narcissisme mis à mal au travers de l’image « valorisée » de cet objet moi que lui renvoient ceux qui l’entourent. C’est, d’ailleurs, autour des fluctuations de cet objet moi que vont se jouer les enjeux d’amour et d’amitié – dits enjeux objectaux par la psychanalyse – et les jeux avec les objets de la réalité.

De quelques objets de la réalité au temps juvénile

11 Ainsi, il semble important pour comprendre les phénomènes d’inscription identitaires juvéniles de distinguer plusieurs types d’objets de la réalité, pour ne pas les rabattre sur l’apparence qu’ils ont au regard de l’adulte, afin de comprendre leurs réalités complexes pour l’adolescent.

12 Ces objets de réalité sont souvent étudiés par les sociologues ou les psychosociologues comme ceux qui font lien dans une génération ou dans un groupe d’appartenance. Parfois emblématiques, comme les idoles qui renvoient à la fonction de l’idéal du moi, ils peuvent aussi être comme le « look[11] [11] M. Vaillant, « Le lucky look », dans Adolescents dans...
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» des objets de consommation et renvoyer aux enjeux d’identité moïque, voire être des objets de création, alors expression en acte du désir.

Les objets de parade

13 Les objets de parade, au double sens du terme – la monstration et l’évitement–, ont été déjà largement décrits, dans leur fonction d’appartenance à un groupe, de reconnaissance entre pairs. Le vêtement, de tout temps, a participé activement à cette reconnaissance-séparation d’avec l’autre d’un autre groupe, et il possédait ainsi une forte valeur sociale. Notre discours postmoderne a, en partie, effacé cet usage du vêtement pour en construire le « look », la présentation du sujet face aux autres. Pour l’adolescent, l’apparence vestimentaire doit être comprise comme une extension et une affirmation du moi du sujet. Elle est construction de l’objet moi dans la différenciation face aux adultes – la psychopathologie des parents d’adolescents en témoigne dans l’identification de ceux-ci au look adolescent dont témoignent dans le discours de la publicité les slogans de la marque Kookai® : « Pas pour ma fille ! » Elle est aussi construction par identification aux semblables, aux pairs du même âge.

14 Si le sens ancien du vêtement était de distinction des classes sociales, la fonction post-moderne du look est à entendre comme une réponse au premier terme de la structure (a/S1) du discours capitaliste, soit à la désignation du signifiant qui représente le sujet par l’objet qu’il exhibe.

15 Un exemple recueilli dans le cadre d’un centre d’accueil où je travaillais illustre parfaitement le rapport du sujet juvénile postmoderne au look.

16 Un adolescent placé, membre d’un groupe de jeunes d’origine étrangère habillés en Lacoste, me montrait un jour un nouveau survêtement en me disant : « C’est du vrai, pas du faux ! Avec ça, quand tu vas au bled tu rentres partout, même en boîte y te demandent rien ! » La marque lui donne l’impression de participer à la société de consommation, voire au monde des riches, même le « petit crocodile » semble pour lui être nomination d’un « être auprès des autres ». Pourtant, ce même adolescent, ainsi vêtu, ne se mélange pas aux autres mondes. À un autre moment il précisait : « Quand on va aux “Champs” (Élysées de Paris) avec les potes, les “keufs” y nous repèrent de suite et on peut rien faire. » Ils restent, alors, soigneusement en groupe coupés des autres. Et le look, alors, vient faire désignation d’un rejet hors du monde.

17 L’objet (ici non le vêtement, mais le logo de la marque : le crocodile) détermine le signifiant qui représente le sujet pour les autres signifiants, soit dans sa version positive « au bled », soit dans sa version négative « aux Champs », mais la réponse est immédiate, le sujet disparaît sous le savoir attribué par l’autre de la relation à l’objet signifiant (S2 /$) et devient un pur produit du discours social. Notre adolescent n’existe pas, en tant que sujet, dans aucun des deux cas, il n’est que le résultat de la réponse de l’autre en fonction de ce qu’il sait du « look » qu’il voit sur l’adolescent. L’objet « look » possède ainsi une double fonction. Il est à la fois création d’une identité dans une reconnaissance sociale par l’autre, pair mais aussi adulte, en ce sens il est construction moïque, mais il est aussi disparition du sujet derrière le voile de la parade et en ce sens il est aliénation subjective. C’est dans un autre aspect de l’objet « look » que se trouve, pour l’adolescent, une tentative de différenciation d’avec le pair, et donc de subjectivation. L’exemple suivant pris dans la même clinique l’illustre au mieux.

18 Une violente algarade vient de se déclencher entre deux adolescentes du centre d’accueil, à propos de l’emprunt, par l’une des deux, des perles qui servent à fixer ses nattes « afro ». Si les deux jeunes filles partagent, en effet, le look « afro » et se font régulièrement entre elles des tresses, dans une identification commune, le fait de porter les mêmes perles est insupportable. Les perles sont le détail qui vient marquer la différence entre elles, les prendre est vécu comme une destruction de cette différence, comme une agression de la limite.

19 Le look montre ici sa fonction d’identification, telle que Freud la décrit, dans son double mouvement d’être « un lieu de recouvrement des deux moi[12] [12] S. Freud, 1921, « Psychologie des foules et analyse du...
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» et une trace de la dévoration de l’objet. On voit ici la mise en œuvre de « ce stade préliminaire au choix d’objet et cette première manière, ambivalente dans son expression, selon laquelle le moi élit un objet[13] [13] S. Freud, 1917, « Deuil et Mélancolie », dans Métapsychologie,...
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». Ces enjeux vestimentaires sont créations du moi dans son rapport à l’autre et expriment ce double mouvement d’identification à l’autre (je porte ce que tu portes) et d’agression de l’autre (je te prive de ce que tu portes).

20 Les objets de parade, qui viennent orner et protéger le corps de l’individu, exhibent quelque chose de la « passivité » de cette construction de l’identité au regard des autres dans une tentative de « se faire[14] [14] Je dois à B. Penot cette utilisation fondamentale du «...
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» reconnaître par l’autre. En même temps, ils viennent cacher, derrière un masque d’apparence, les inquiétudes sur l’identité réelle du moi. La menée de la cure avec l’adolescent doit être attentive à cette exhibition des objets de parade, qu’ils soient provocateurs dans le sexuel ou dans la violence, ou au contraire qu’ils construisent une image « passe-muraille », car ils expriment, souvent plus que les mots, le rapport intime de l’adolescent à son moi.

21 Le jour où Laurent, un adolescent de 17 ans en analyse dans mon cabinet, est venu au rendez-vous avec un look « punk » (blouson de cuir, oreille parée d’une épingle à nourrice et cheveux rouges), il s’est assis et m’a regardé pour lire dans mon regard l’effet produit. Face à mon impassibilité, il s’est mis à me parler de la façon « dont il s’était fait engueulé » par ses parents lorsqu’il était rentré ainsi à la maison. Puis, face à mon silence insistant, après s’être lui-même tu pendant un certain temps, il s’est mis à me raconter l’effet qu’avait produit cette transformation sur les filles [qu’il n’arrivait pas à aborder]. Depuis « il se faisait remarquer par elles, mais... dans le rejet ». Laurent a conservé ce look le temps nécessaire à une élaboration de cette demande adressée aux filles, avant de se reconstruire un look plus personnel.

22 Les mises en scène du look adolescent montrent la place centrale de l’Autre et la passivation de l’adolescent dans cette quête d’une identité. Elles expriment la prise juvénile dans le scopique et le regard de l’Autre. « Il s’agit pour l’adolescent de s’approprier pleinement le regard et la voix de la Mère, alors que dans l’enfance le regard et la voix du sujet sont soutenus par l’Autre[15] [15] J. -J. Rassiall, L’adolescent et le psychanalyste,...
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», signale à juste titre Jean-Jacques Rassial. Or, la prise dans le look est toujours attente du regard de l’Autre, passion de son regard. Le danger de cette passion pour les objets de parade est celui de la cristallisation du look quand il devient signifiant dans le discours des autres, donnant ainsi corps à une identité de surface. Le plus souvent, cette identité est vécue comme une stigmatisation, comme l’attendait Laurent, créant ainsi une identité négativée dans les réseaux sociaux de discours qui renforce la passivité du sujet en ouvrant la porte à la dévalorisation individuelle. Cette négativation est quotidiennement vécue par nombre d’adolescents dans le regard, craintif ou haineux, que leur décochent bien des adultes quand ils passent à côté d’eux quand ils exhibent leur look « banlieue » (casquette à l’envers, cheveux courts et survêtement).

23 Le look prend ainsi dans notre société postmoderne une double figure, celle positive d’une création d’une identité, celle négative d’une nomination passivante par l’Autre à laquelle bien des adolescents n’échappent pas.

Les objets de création

24 Les objets de parade, comme les objets de la délinquance que je ne traiterai pas ici[16] [16] S. Lesourd, « Les objets des adolescents », op. cit. ,...
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, sont des objets de la réalité, proposés par le socius et consommés par les adolescents dans la passivation décrite. Mais le passage adolescent est aussi temps de création de l’objet, spécialement de l’objet culturel. Dans la mise à mal de l’ordre symbolique, l’adolescent rencontre la vacance du sens, son incomplétude, et la majorité d’entre eux tentent, face à ce manque dans l’Autre, une recréation symbolique au travers des expressions culturelles dans une création d’objet dont témoignent les évolutions des styles musicaux, par exemple. Du blues au jazz, puis du rock au rap et à la techno, se marquent certes les évolutions techniques et de goûts, mais surtout les différences de générations. Certains socio-logues[17] [17] M. Joubert, « Un espace clandestin dans la ville », dans...
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ont voulu voir dans ces évolutions l’apparition d’une culture jeune, liée à l’évolution de la place de la jeunesse dans le socius. À mon avis, il n’en est rien. Certes le juvénile est créateur de nouveaux modes de mise en ordre des signifiants dans sa quête de sens et d’ordonnancement du monde, mais ces signifiants et ces objets nouveaux sont métaphoriques des signifiants et des objets infantiles. Il me semble que nous devons plutôt comprendre l’évolution rapide des styles musicaux comme la reconnaissance par le sujet en adolescence d’objets d’échanges culturels créés par d’autres et différenciés de ceux des adultes. Cette création adolescente doit être conçue comme tentative de mise en acte des nouvelles capacités productrices acquises par la puberté dans une sublimation qui permet partiellement d’éviter la rencontre de l’impossible de la satisfaction sexuelle pleine.

25 Illustre au mieux ce rapport à l’objet de création l’exemple de ce jeune garçon de 13 ans qui peuplait sa chambre de sculptures métalliques obtenues en découpant des canettes vides (Coca-Cola, bières, etc.). Il montrait sa difficulté face aux dangers de la relation amoureuse dans laquelle il se sentait en « risque d’abîmer la jeune fille », dans une crainte classique de la défloration qui masquait son agressivité refoulée en direction de sa mère. Ce « déchiqueté » de l’objet exprimait, dans des « créations » à la Francis Bacon, la dangerosité de la rencontre avec l’Autre sexe quand elle est prise dans la brutalité, la destructivité des liens archaïques de la chair. La production d’œuvres « en morceaux » a cessé le jour où il a pu, dans les jeux de l’effleurement du flirt[18] [18] S. Lesourd, « Flirter avec le sexe », dans Sortir...
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, construire une relation durable avec une jeune fille « suffisamment maternante » pour entendre la peur de la destruction, tant de la mère que de lui-même, qu’exprimaient ses objets créés.

26 Les objets de création adolescents expriment une certaine violence[19] [19] A. Vulbeau, « Violemment créatif », dans Violente...
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, comme en témoignent les musiques dites adolescentes ou les graffitis divers qui peuplent depuis longtemps les murs des lieux de la jeunesse ou ceux des villes. Ils sont interpellations de l’Autre et portent en eux les questions adolescentes, politiques, sexuelles, voire existentielles, dans un questionnement violent à l’ordre du monde qui ne répond pas aux angoisses adolescentes. Remarquons, ici, la particularité des graffitis modernes, les tags, qui sont signature d’un nom de code apposé de manière répétitive sur les murs[20] [20] Le tag emporte avec lui une dimension signifiante, un trait...
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. Mais certains taggers illustrent au mieux ces propos sur la créativité adolescente comme tentative d’inscription des problématiques juvéniles dans les réseaux sublimés de la satisfaction par l’art : ce sont les grapheurs. Le passage du tag au graphe est « passage du pur signe [de présence du sujet dans son absence] à la créativité artistique[21] [21] S. Lesourd, « Les objets… », op. cit. , p. 104. ...
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». Là où le tag est nom de code signé et appel, en son absence, du sujet interpellant l’Autre, le graphe est, comme le tableau, appel au sujet qui regarde le tableau[22] [22] J. Lacan J. , 1964-1965, Le séminaire XI, Les quatre...
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. L’inversion entre appel du sujet et appel au sujet dans l’Autre signe le passage de l’acting out, monstration interpellant le regard et la réponse de l’Autre, à l’acte créateur questionnant le désir de l’Autre.

27 Les objets de création adolescents sont expression de la capacité, nouvellement acquise, de production et de reproduction adulte. La création adolescente est à la fois rupture de style avec les générations précédentes, tentative de création d’une nouvelle organisation signifiante et capacité juvénile de croiser les processus d’idéalisation et de sublimation nécessaires à la construction d’un lien social pacifié[23] [23] Hypothèse de travail évoquée par J. -J. Rassial dans le...
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. La sublimation, mécanisme qui permet de mettre la satisfaction pulsionnelle au service de buts sociaux et culturels valorisés, va de l’intérieur du sujet vers le social ; l’idéalisation, l’intériorisation positive par le sujet dans un processus identificatoire de valeurs, ou de représentants de ses valeurs, reconnus socialement, fait le parcours inverse du social vers l’interne subjectif. Le rapport de l’individu à la culture et à la citoyenneté se construit dans la jonction, l’adéquation entre ces deux processus. Les valeurs idéales de la société, intériorisées dans l’idéal du moi, deviennent l’aune à laquelle le moi juge ses comportements, et la satisfaction subjective passera alors par la réalisation des buts culturels valorisés socialement. La créativité adolescente est tentative de créer ce chiasme entre sublimation et idéalisation. Mais dans la société postmoderne construite sur le discours capitaliste ordonné par la plus-value, la question de l’objet de création prend une autre tournure. La logique du discours impose la valeur marchande de l’objet créé, qui exclut la créativité adolescente, en général non commercialisable, des réseaux de reconnaissance sociale. Se produit alors une « disjonction entre les processus de sublimation et d’idéalisation » qui ramène au centre de la construction psychique adolescente les modèles idéaux que sont les idoles.

28 Ces différentes figures de l’usage adolescent de l’objet de la réalité servent, dans le registre imaginaire, à la construction du moi adulte, soit à un des objets d’amour du sujet. Il nous faut les comprendre comme des agirs qui tentent de construire une réponse à la perte fondamentale de l’objet premier d’amour et de désir qui se joue dans la transformation de la mère en Chose. En cela, dans ces rapports des adolescents aux objets de la réalité, il me semble que se joue, s’acte et se révèle une mutation de l’objet « cause du désir[24] [24] J. Lacan, 1958-1959, Séminaire VI, Le désir et son...
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», nommé par Lacan l’objet a, dans le registre imaginaire, mais aussi dans le registre du réel. Cela ouvre à une hypothèse forte sur la question du fantasme et de sa « mutation » à l’adolescence. Hypothèse qui permettrait de distinguer la forme infantile du fantasme fondamental de la forme adulte du même fantasme, reprenant par là l’hypothèse freudienne de la différence entre la névrose infantile et la névrose de l’adulte« et du lien rattachant la maladie infantile à la maladie ultérieure et définitive[25] [25] S. Freud, 1918, « Extrait de l’histoire d’une névrose...
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». La transformation de l’objet dans la passe adolescente fait glisser la représentation de l’objet du manque cause du désir, de sa représentation infantile, le phallus imaginaire qui « sera donné quand le sujet sera grand » à l’objet a irreprésentable et inspécularisable, soit définitivement perdu. Le fantasme se déstructure, laissant l’adolescent en panne devant ses objets. Comme l’adolescent est confronté à une panne de l’Autre, il serait aussi en « panne dans le fantasme ». En reprenant l’hypothèse de Jean-Jacques Rassial sur le sujet en état limite, il est alors possible de concevoir le premier temps de l’adolescence, le pubertaire, comme un « état à la limite normal », de manière identique à l’existence de phobies normales à la période pré-œdipienne. La panne dans le fantasme précipiterait le sujet en adolescence dans l’agir structuré par la tentative d’être du passage à l’acte comme réponse au manque à être.

 

Notes

[ 1] Psychanalyste, professeur, directeur du laboratoire de psychologie Famille et filiation ULP – Strasbourg.Retour

[ 2] M. Laufer, 1964, « L’idéal du moi et le pseudo-idéal du moi à l’adolescence », trad. fr. M. Green, Revue française de psychanalyse, 1980, tome 44, p. 591-615 ; E. Kestemberg, « L’identité et l’identification chez les adolescents », Psychiatrie de l’enfant, tome 5, n°2,1962, p. 412-441. Retour

[ 3] S. Freud, Le président T.W. Wilson, trad. fr. M. Tadié, Paris, Payot, PBP, 1990, p. 84.Retour

[ 4] S. Lesourd, De l’Autre maternel à la construction du féminin, le dévoilement adolescent, Thèse de doctorat, 1966, p. 432-433.Retour

[ 5] Ibid., p. 427.Retour

[ 6] Ibid., p. 427.Retour

[ 7] S. Lesourd, « Les objets des adolescents », Agora-Débats-Jeunesse, n° 13,3e trimestre 1998, p. 97.Retour

[ 8] S. Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, NRF-Gallimard, 1905, p. 165 de la traduction française.Retour

[ 9] J. Lacan, 1938, Les complexes familiaux, Navarin, rééd. 1964.Retour

[ 10] J. Lacan, 1949, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966.Retour

[ 11] M. Vaillant, « Le lucky look », dans Adolescents dans la cité, sous la dir. S. Lesourd, Toulouse, érès, 1991.Retour

[ 12] S. Freud, 1921, « Psychologie des foules et analyse du moi », dans Essais de psychanalyse, Paris, PBP, 1981, p. 45.Retour

[ 13] S. Freud, 1917, « Deuil et Mélancolie », dans Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1991, p. 157.Retour

[ 14] Je dois à B. Penot cette utilisation fondamentale du « se faire » pour les enjeux du juvénile dans une remarque qu’il nous a faite lors de notre soutenance de thèse, et que le lecteur peut retrouver dans son ouvrage La passion du sujet freudien, entre pulsionnalité et signifiance, Toulouse, érès, coll. « Actualité de la psychanalyse », 2001.Retour

[ 15] J.-J. Rassiall, L’adolescent et le psychanalyste, Rivages, 1991, p. 51.Retour

[ 16] S. Lesourd, « Les objets des adolescents », op. cit., 1997, p. 102-103.Retour

[ 17] M. Joubert, « Un espace clandestin dans la ville », dans Adolescents dans la cité, sous la direction de S. Lesourd, Toulouse, érès, 1991, p. 65-72.Retour

[ 18] S. Lesourd, « Flirter avec le sexe », dans Sortir : l’opération adolescente, sous la direction de J.-J. Rassial, Toulouse, Le Bachelier, érès, 2000, p. 103-118.Retour

[ 19] A. Vulbeau, « Violemment créatif », dans Violente adolescence, sous la direction de S. Lesourd, Toulouse, érès, coll. « Les recherches du GRAPE », 1998, p. 171-184.Retour

[ 20] Le tag emporte avec lui une dimension signifiante, un trait langagier qui en fait une interpellation postmoderne de la place de la jeunesse dans le socius.Retour

[ 21] S. Lesourd, « Les objets… », op. cit., p. 104.Retour

[ 22] J. Lacan J., 1964-1965, Le séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, p. 65 et suiv., spécialement son étude du tableau qui regarde le sujet.Retour

[ 23] Hypothèse de travail évoquée par J.-J. Rassial dans le séminaire permanent de l’équipe Psychogenèse et psychopathologie que j’ai reprise à mon compte suite aux recherches effectuées par l’équipe.Retour

[ 24] J. Lacan, 1958-1959, Séminaire VI, Le désir et son interprétation, inédit.Retour

[ 25] S. Freud, 1918, « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile (L’homme aux loups)», dans Cinq psychanalyses, trad. fr. M. Bonaparte et R. Lœwenstein, Paris, PUF, 1954, p. 326.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Serge Lesourd « Reconstruction narcissique du moi adolescent », Figures de la psychanalyse 1/2004 (no9), p. 25-34.
URL :
www.cairn.info/revue-figures-de-la-psy-2004-1-page-25.htm.
DOI : 10.3917/fp.009.0025.