Figures de la psychanalyse 2004/2
Figures de la psychanalyse
2004/2 (no10)
216 pages
Editeur
I.S.B.N. 2-7492-0321-X
DOI 10.3917/fp.010.0013
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Vous consultezÉducation, oppression, normes

AuteurCatherine Mathelin du même auteur


« Je comprends que le rugissement d’un lion épouvante les animaux, et qu’ils tremblent en voyant sa terrible hure ; mais si jamais on vit un spectacle indécent, odieux, risible, c’est un corps de magistrats, le chef à la tête en habit de cérémonie, prosternés devant un enfant en maillot, qu’ils haranguent en termes pompeux, et qui crie et bave pour toute réponse. » Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l’éducation, Paris, Éditions Garnier, p. 75.

1

« Pleurer et pleurnicher sans raison n’exprime rien qu’un caprice, une humeur et la première émergence de l’entêtement. Ces faits doivent être traités par un détournement rapide de l’attention, des paroles sévères, des coups frappés sur le lit. Ce sont des actions qui généralement surprennent l’enfant et arrêtent ses pleurs. Et si tout cela ne réussit pas, on administrera des punitions corporelles relativement douces, répétées à intervalles. Il est essentiel que le traitement soit continué jusqu’à ce que le but soit atteint… Dès lors on est maître de l’enfant pour toujours. À partir de ce moment-là, un regard, un mot, un simple geste de menace seront suffisants pour gouverner l’enfant[1] [1] D. G. M. Schreber, Das Buch der Gesundheit, Liepzig Friess,...
suite
. »

2 Le docteur Schreber, on l’aura reconnu, était un homme d’autorité, soucieux du bien des enfants et de la bonne manière de les soigner et de les éduquer. Son terrorisme pédagogique était dans l’air du temps et il a fait de la mode en vigueur au XIXe siècle une théorie. Il proposait une éducation idéale, produisant un système de certitudes, ce qui l’empêchait peut-être de délirer, et en tout cas lui conférait un statut de notable, tout à fait adapté à la société dans laquelle il vivait. Son fils, en revanche, fit éclater au grand jour la vérité de la paranoïa de son père, revers de la médaille de sa respectabilité, autre face de sa doctrine. Le deuxième fils n’a pas eu le temps de reprendre le « flambeau », éduqué à mort, il s’est suicidé. Voilà pourtant deux garçons qui n’ont pas manqué de père !

3 À notre époque, on s’inquiète de l’effacement du père. Mais l’autorité, si elle fait trop peur, disparaît et laisse place à l’insécurité ou à la panique. Dans la famille Schreber, place fut faite à la mort et à la psychose.

4 C’est avec Maud Mannoni que je voudrais commencer. Qui mieux qu’elle, en effet, a travaillé sur le thème « Éducation, oppression, normes » ? L’enfant arriéré et sa mère, Le psychiatre, son « fou » et la psychanalyse, Éducation impossible et la création de l’École expérimentale de Bonneuil témoignent du souci constant de dénoncer les ravages de l’éducation, de militer contre l’oppression et les normes pédagogiques, de lutter contre la ségrégation. Avec l’institution éclatée, elle faisait éclater les idées reçues. Les débiles n’étaient plus des arriérés mentaux, les psychotiques n’étaient plus laissés pour compte.

5 Marie-José Lérès et Alain Vanier, dans un article consacré à Bonneuil, relatent ce que fut le combat de Maud Mannoni face à la folie. L’idée d’institution éclatée, je les cite, « prend sens par rapport à cette folie. Dans le jeu de l’absence et de la présence, un sujet peut émerger, nous en venons ainsi à la notion de l’éclatement qui ouvre la possibilité à des remaniements dialectiques… C’est aussi l’alternance et l’oscillation entre un projet et une fuite qui est en jeu, afin d’éviter la mort qui guette toute institution close sur elle-même ». Ils soulignaient qu’il s’agissait à Bonneuil de conserver de l’antipsychiatrie une attitude qui interroge la ségrégation. Ségrégation redoublée dans le cas de l’enfant psychotique en tant qu’enfant d’une part, en tant que fou d’autre part. « Le problème de la ségrégation, disait Maud Mannoni, n’est pas un problème purement politique. Au cœur de chacun d’entre nous, il y a une place pour le rejet de la folie, c’est-à-dire pour le rejet de notre propre refoulé[2] [2] Maud Mannoni, Le psychiatre, son « fou » et la psychanalyse,...
suite
. »

6

« Tu penseras comme je veux que tu penses, tu désireras ce que je désire, tu feras ce que je veux. Sois sage et tais-toi. » Il s’agit toujours, dans le message implicite des éducations autoritaires, de faire taire les enfants qui ont une trop fâcheuse tendance à dire la vérité. Maud Mannoni précise : « Ce qui se trouve masqué, c’est la haine de l’enfance qui est à la base de toute démarche “pédagogique” ; on nous a fabriqué un enfant mythique pour excuser nos crimes, on a créé la notion de régression (le paradis de l’enfance), la notion de maturité (utile à l’administration) et l’autorité médicale a fait le reste. »

7 Cette haine de l’enfance, Maud Mannoni la repère aussi dans l’univers kafkaïen où l’éducation du père est plus laxiste. Le père de Kafka, sous le masque du libéralisme, était d’une autorité féroce, puisqu’il menaçait sans cesse son fils de perdre son amour s’il n’était pas exactement à l’image de ce qu’il attendait de lui. Il n’avait plus aucune liberté jusqu’à en perdre, raconte Kafka dans la Lettre au père, l’usage de la parole[3] [3] Franz Kafka, Lettre au père, dans Œuvres complètes, t. ...
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. Pris entre séduction et punition comme méthode éducative, l’enfant est soumis à la violence sans possibilité d’opposition. Il déteste ce père tout autant qu’il désire lui plaire, et ne peut plus se révolter.

8

« Lorsque le père est trop présent, rappelle Maud, l’enfant se trouve en danger de se sentir comme enfermé dans un ghetto, toute issue bloquée par le poids de l’interdit, de la peur, de la force. Il se trouve ainsi perdu dans ses repères, risquant selon les cas de confondre à ce point les registres du réel, de l’imaginaire et du symbolique qu’il ne saura pas avec quoi parler. L’autorité, dans la mesure où elle se fait trop pesante dans la réalité, disparaît de fait, pour ne laisser de place qu’à une insécurité et une hostilité fondée sur la peur. »

C’est l’obéissance ou la mort pour Schreber, l’obéissance ou la perte d’amour pour Kafka.

9 Dans le premier chapitre d’Éducation impossible[4] [4] Maud Mannoni, Éducation impossible, Paris, Le Seuil, coll. ...
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, Maud repère comment, à la fin du XIXe siècle, les ouvrages de vulgarisation médicale ont pris la place d’une religion, certains portaient même le titre de catéchisme (du docteur Demirleau). Ils avaient tous une visée commune, le bien des enfants, pire encore, le bonheur. Le président Schreber dit d’ailleurs dans ses Mémoires qu’il a eu une enfance heureuse[5] [5] Daniel Paul Schreber, Memoirs of my Nervous Illness, traduit...
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. Reprenant Cooper, Maud souligne que pour le Dr Schreber, l’éducation est avant tout une entreprise de destruction. Mais il n’y a pas, et c’est là ce qu’elle dénonce, de différence fondamentale entre l’éducation autoritaire et l’éducation laxiste, qui sont fondées toutes deux sur la contrainte, violence physique d’une part et violence psychique d’autre part, puisqu’il s’agit dans la manière douce de ne pas contrarier l’enfant, mais de le faire obéir en le persuadant qu’il est consentant et heureux de se soumettre. C’est en cela que l’éducation est pervertie, dans un cas c’est l’obéissance ou les coups, dans l’autre c’est l’obéissance ou la perte d’amour des êtres les plus importants pour lui. Dans les deux cas, il sait qu’il risque sa vie s’il transgresse. La violence est toujours présente, même masquée sous la forme d’une manipulation, puisque la contrainte est toujours au cœur de l’éducation. Quel enfant, en effet, peut être d’accord avec l’éducation des adultes ? L’éducation dépend d’un idéal posé au départ par le pédagogue. Est interdite d’emblée toute mise en question de cet idéal. Ce qui est de fait interdit, c’est d’interroger le désir qui est le support du choix pédagogique et l’enfant doit venir conforter le pédagogue dans sa doctrine. Cette option est imaginaire et participe des rêveries visant à fabriquer un monde meilleur. Nous étions dans les années révolutionnaires mais sur cet interdit-là, pas de date de péremption, le produit est valable à toutes les époques. Il s’agit de méconnaître ce qui touche à la vérité du désir, celui de l’enfant ou celui de l’adulte. Éliminée du système pédagogique, c’est alors cette vérité qui revient comme symptôme, délinquance, folie et autres formes d’inadaptation.

10

« C’est là, dit Maud Mannoni, que la psychanalyse peut apporter sa marque ; dépassant la dualité nature-société (celle de Rousseau dans l’Émile), elle souligne le rapport de l’une et l’autre au langage. Aussi la psychanalyse a-t-elle pour effet de marquer cette entrée dans la chaîne signifiante qui constitue l’enfant en sujet : en dégageant ce que l’action analytique est appelée à bouleverser dans le rapport du sujet au signifiant, on indique du même coup ce qui sépare cette pratique de toute action sociale, religieuse, pédagogique ou politique[6] [6] Maud Mannoni, Éducation impossible, op. cit. , p.  46. ...
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. »

11 Il faut se reporter ici à l’article de Maud Mannoni et Moustapha Safouan dans le numéro spécial « Enfance aliénée » de la revue Recherche de septembre 1967.

12 Maud pensait que dans la réflexion pédagogique, la psychanalyse n’avait pas à se sub-stituer au politique. Elle ne pouvait, affirmait-elle, qu’interroger une situation et laisser à d’autres le soin de prendre le relais du discours analytique. Elle disait : « On invoque maintenant le psychanalyste pour qu’il occupe la place d’autorité convoitée par le médecin au XIXe siècle, on sollicite quotidiennement son avis pour des “conseils pédagogiques”, or il n’est pas sûr que l’avenir soit du côté de la multiplication d’actes médicopsychopédagogiques ; ceux-ci viennent de plus en plus en lieu et place d’une dimension politique que l’on ne peut plus ignorer. On ne saurait indéfiniment continuer à proposer des remèdes de fortune là où ce sont les structures elles-mêmes qui auraient besoin d’être remises radicalement en question[7] [7] Ibid. , p.  5. ...
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. » Pas vraiment de changement aujourd’hui, sauf peut-être une accélération du processus ; nous avons souvent l’impression d’être appelés à réparer ce qui a été détruit par ailleurs. Elle disait aussi : « Rien ne peut être entrepris dans le domaine de la psychiatrie et de l’enseignement si l’on ne commence pas par mettre radicalement en question le monopole médical, pédagogique, administratif, monopoles des diplômes et de l’administration des soins, source de tous les abus de pouvoir[8] [8] Ibid. , p.  15. ...
suite
. »

13 Lorsque Maud écrivait Éducation impossible, nous étions au lendemain de Mai 68. Qu’en est-il aujourd’hui dans notre pratique quotidienne ? Que pouvons-nous repérer ?

14 Tout d’abord, du côté de l’école. Les enfants, chaque jour, en consultation, témoignent d’un changement de méthode ; l’autorité semble être à nouveau au goût du jour. L’interdit d’interdire de Mai 68 semble avoir fait place à une reprise en main plutôt énergique. Nous entendons parler comme avant de punitions, de lignes à écrire, de notes et d’appréciations dès la première année de maternelle. J’ai récemment lu le bulletin scolaire de Léo, un enfant de trois ans, les capacités étaient détaillées : « Écoute les consignes, respecte les autres, dessine un bonhomme, se concentre sur une tâche, etc. » et des notes étaient données, A, B, C… jusqu’à E. L’appréciation en bas de page écrite de la main de la maîtresse était la suivante : « Léo ne pense qu’à jouer. » Inquiets pour l’avenir de leur fils, les parents étaient venus consulter.

15 Un enfant de 5 ans à qui je demandais dans quelle classe il était, me répondit : « mat sup », maternelle supérieure. Face à la panique de l’Éducation nationale constatant ces dernières années que les élèves ne savaient toujours pas lire à l’entrée en sixième, des mesures ont été prises dès les petites classes et l’échec scolaire traqué, sous couvert de prévention, dès la maternelle. Le CP, l’entrée en sixième, la classe de seconde sont présentés aux parents et aux enfants comme des étapes redoutables. Les orientations de plus en plus précoces accentuent le phénomène de ségrégation, en exigeant des enfants qu’ils choisissent dès l’âge de quatorze ans ce qu’ils feront plus tard de leur vie d’homme.

16 Les enfants retournent au coin et si le bonnet d’âne n’a pas encore été réhabilité, une nouvelle idée a vu le jour dès le primaire : « la chaise de l’idiot ». Ils racontent : « Quand on ne comprend pas ou qu’on a fait une bêtise, la maîtresse nous fait asseoir sur la chaise de l’idiot, à côté d’elle pour que tout le monde nous voie. On peut rester un peu ou beaucoup de temps, ça dépend si c’est une punition grave ou pas. Après, les autres à la récréation se moquent de vous. » L’humiliation fait son retour en force. Qu’est-ce qui n’a pas pu être géré des ouvertures des années 1970 ? Quelque chose semble avoir échoué à être maintenu de la question du désir, de la prise en compte, par exemple, de ce que les enseignés avaient à dire aux enseignants ou de ce que les soignés avaient à dire aux soignants. Les questions qu’ils leur posaient semblent avoir été escamotées. La prévention n’est pas sans risque, risque d’étiqueter des enfants très vite du côté de l’échec scolaire, ou comme autrefois de la débilité, de la psychose ou de l’autisme. L’ouverture ne cherche en effet qu’à se refermer. Ne voyons-nous pas aujourd’hui quantité d’écoles et d’hôpitaux de jour qui se réclament du modèle de Bonneuil et qui en fait sont devenus des lieux clos, proches malgré tout de la psychiatrie la plus traditionnelle ? L’application de la recette ne suffit pas pour maintenir le vif de l’expérience.

17 Maud Mannoni dénonçait une école ravageante pour les enfants qui se trouvaient ségrégués, rejetés, humiliés par le système. À la même époque, Françoise Dolto affirmait que l’école, après la famille, était devenue le lieu électif pour la fabrication de la névrose qu’on traitait ensuite dans des hôpitaux de jour. « L’adaptation scolaire, écrivait-elle dans la préface du Premier rendez-vous avec le psychanalyste ( 1965), est un symptôme majeur de névrose. » Le refus d’adaptation devenant un signe de bonne santé psychique, dans les années qui suivirent, l’école opéra un revirement, on vit les méthodes nettement s’assouplir. À cette époque, la pédagogie d’avant 1968 fut remise en question. Mais les questions ne purent être soutenues et les enseignants, dépassés, se retrouvèrent rapidement en difficulté. Les méthodes s’assouplirent en effet au point de n’être quelquefois plus gérables, mettant en cause la visée de l’enseignement et la place même de l’école dans notre société. Ce qui n’était pas forcément mieux pour les enfants. Là encore, laxiste ou autoritaire, le malaise subsiste. N’est-il pas étonnant de constater que l’école, lieu par lequel le scandale arrive, et qui motive la plupart des consultations, fait de moins en moins butée à la toute-puissance de l’enfant et de la famille ? C’est souvent dans les premières années que se révèlent les problèmes. Mais ces derniers temps, les maîtres n’étaient plus écoutés. Les parents et les enfants se révoltaient, l’école ne faisait plus obstacle à la montée en puissance de la jouissance. « Je n’ai rien fait cette année, me disait Guillaume, 9 ans, mais je m’en fous parce que ce sont les parents qui décident du passage de classe et maman n’aime pas l’idée que je redouble, ça lui fait honte de dire ça à ses copines, alors je suis tranquille. » La première réaction des parents qui ont transformé à leur façon le message de 1968 était de ne pas tenir compte de l’avis des professeurs. Le laxisme n’ayant rien donné, nous voyons maintenant échouer la tentative de changement et se refermer la brèche ouverte. Pourtant le changement était nécessaire. Dans les familles aussi, on assiste plutôt à un retour aux bonnes vieilles méthodes. « Tous les psys, me disait ce père, conseillent d’être sévère avec les enfants, alors quand je rentre du travail, je fais le père, je punis, je parle fort, et de temps en temps je donne une fessée. » Ce n’est pas forcément un père maltraitant, mais certainement mal à l’aise, qui « fait le père » pour être à la mode. À faire le père, on est sûr de ne pas l’être. Mais comment se situer différemment de son grand-père trop sévère et de son père trop laxiste ? Le couple moderne, le changement de la position des femmes, qui ne sont pas sans lien avec le changement de la position des enfants, ont redistribué les cartes et les repères se sont modifiés. Les effets de la modernité changent les données auxquelles nous étions habitués. L’enfant plus que jamais est considéré comme un être dont la jouissance est sans entame. Y mettre une limite amènerait les parents à limiter la leur. Actuellement, les enfants, petits adultes en miniature, face à des parents de plus en plus infantilisés, semblent tenter par leurs symptômes de « donner la castration », comme disait Françoise Dolto, à leurs parents. « Brille et fais-moi briller », demandent les parents, et l’enfant répond alors par l’échec scolaire. « Ne fais pas l’enfant », et il régresse, tentative désespérée pour lui de rester en bonne santé tout en signifiant aux parents leurs limites. Mais aujourd’hui, entre comportementalisme, coaching des parents et autres antidépresseurs ou Ritaline adaptés aux enfants dès l’âge de trois ans, la vérité du symptôme est vite muselée, et les limites d’une sorte d’idéal de notre société sont encore repoussées .

18 Mais de quel idéal s’agit-il ? Dans cet effacement du désir au profit d’une jouissance soi-disant promise, il semble que tous soient de plus en plus malheureux. De nos jours en consultation, les parents viennent se plaindre, expliquent Balbo et Bergès, ou plutôt porter plainte contre un enfant qui ne les fait pas briller. Cet enfant se rend maître de leur jouissance et de celle de certains autres adultes, professeurs ou médecins. Il prétend alors commander l’Autre, lui imposer sa volonté, le priver autant qu’il le jugera bon. C’est le cas de beaucoup d’enfants qui tentent ainsi de survivre en maîtrisant quelque temps la jouissance de l’Autre. Les enfants-rois que nous recevons sont en miroir avec leurs parents, même si ceux-ci se plaignent de leur difficulté à les faire obéir. Ne pas dire non à un enfant, c’est aussi préserver sa propre toute-puissance.

19 La façon dont on met maintenant l’accent sur la pédophilie, qui existe depuis toujours mais dont on parle aujourd’hui différemment, en est un signe. L’enfant adulé, star de la pub, objet de convoitises, est tellement désiré qu’il tient en main une carte maîtresse : celle de la jouissance des adultes. Il me semble que c’est là que réside de nos jours la nouvelle ségrégation des enfants.

20 Avec l’avancée de la science, les enfants des PMA et des diagnostics préimplantatoires ne ressemblent plus à leurs prédécesseurs. Les familles monoparentales, homoparentales, les recompositions et autres décompositions familiales obligeront les psychanalystes à repenser leurs théories devenues peut-être obsolètes. Il s’agit de se remettre au travail. Peut-être est-ce une chance à saisir. Il faudra se remettre au travail, ce qui est sûrement plus intéressant que d’en appeler au bon vieux temps en tombant plus ou moins dans le recours au conformisme et à la bonne parole moralisatrice. Est-ce vraiment raisonnable d’être nostalgique du bon vieux temps ? Allons-nous regretter le père du président Schreber ? La modernité nous réveille. Devrons-nous changer nos repères ? Peut-être s’agira-t-il de penser l’Œdipe autrement ? La loi a pour fonction de fonder le désir dans le champ de la castration. « L’Œdipe, disait déjà Maud Mannoni, n’est après tout qu’une forme culturelle parmi d’autres possibles, forme dans laquelle on a coutume de distinguer deux fonctions : l’une de répression (interdits, formation du surmoi), l’autre de sublimation (formation de l’idéal du moi). Le drame est que ces notions freudiennes ont été utilisées en pédagogie et en psychiatrie de façon uniquement normative, c’est-à-dire comme conditionnement à la société dans laquelle elle existe, sans que nulle part soit questionnée la servitude dans laquelle le sujet se trouve emprisonné. » C’est cette question de l’emprisonnement du sujet qui reste d’actualité, même s’il faut se faire à l’idée que les murs de la prison changent et changeront encore. C’est ce qui fait que notre époque est passionnante. C’est au pied de ce mur que nous sommes sans doute amenés à penser différemment.

21 Paul a 8 ans, il est en CE2 et ses parents viennent consulter pour un problème « d’orientation ». Ils me demandent l’adresse d’une école « parallèle », une école où les repères seraient psychanalytiques, expliquent-ils, une école où l’éducation donnée à leur fils serait en accord avec leurs principes d’éducation à la maison. Le père m’explique en effet que depuis l’entrée en CP, il se heurte systématiquement à tous les directeurs d’écoles publiques ou privées. De drame en drame, de conflit en éclats, Paul en est aujourd’hui à sa cinquième école, le père ne tenant en général pas plus de six mois. Il change son fils de cours privé non sans avoir fait scandale, en écrivant aux autres parents d’élèves, en menaçant les enseignants de poursuites judiciaires, en proposant des réunions clandestines de lutte contre l’oppression des enfants. « Vous comprenez, dit-il, j’ai moi-même été élevé avec des principes très stricts, dans des écoles religieuses, mes parents ne prenaient jamais ma défense contre l’injustice des professeurs. À la maison, les enfants ont toujours tort. »

22

« En maudissant à chaque génération, dit Maud Mannoni, le destin qui fut le leur, les pères reproduisent en quelque sorte ce questionnement : inconsciemment, ils laissent à leur fils la charge de refaire leur histoire, mais de la refaire sous un jour où, malgré tout, rien ne devrait changer. Le paradoxe dans lequel l’enfant se trouve pris produit ensuite ses effets de violence : il y a rarement de place pour que l’enfant se réalise en son nom propre. À l’objet de son désir qui se dérobe se substitue le rêve parental, qui vient s’y colmater là où ce qui du sujet devrait advenir[9] [9] Maud Mannoni, Éducation impossible, op. cit. , p.  42. ...
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. »

23 Le père dira plus tard : « Pour moi découvrir que l’inconscient existait, qu’une éducation pouvait détruire un enfant, fut une révélation. De ce jour, j’ai trouvé ma voie, je sais quelles sont mes références et je n’en changerai plus. » Le père de Paul avait trouvé sa voie dans tous les sens du terme et il y obéissait. Ces nouvelles références érigées en système le protégeaient sans doute, le mettant à l’abri du doute. Il ne lisait plus que des livres de psychanalyse, suivait des séminaires et envisageait maintenant de recommencer des études et de changer d’orientation professionnelle pour être en accord avec sa passion. Passion qui n’était pas sans évoquer quelque chose du religieux de son enfance. « Aujourd’hui, je défendrai mon fils, dit encore le père de Paul, les professeurs ne le supportent pas parce qu’il est surdoué. Là encore, j’ai dû me battre pour trouver une psychologue capable de faire passer un test qui prouve la précocité de Paul. Mais vous savez bien comment sont les psychologues qui font passer les tests, rien à voir avec des psychanalystes, ce sont des techniciens bornés qui ne connaissent que leurs puzzles, leurs cubes et le chronomètre. La seule théorie, la seule méthode éducative, c’est la psychanalyse. » Sa femme, assise à côté de lui, ne disait rien. Elle semblait penser à autre chose ; lorsque je m’adressais directement à elle, elle disait qu’elle était en accord avec son mari sur tout ce qui venait d’être dit.

24

« La femme dans ce cas-là, dit Maud Mannoni, doit demeurer inexistante, effacée, ne laissant de place qu’à la seule voix du père. Il existait chez les Schreber une telle inflation du père réel qu’il n’y avait plus de place pour sa parole dans la mère, celle-ci étant en quelque sorte rayée, l’éducation ne regardant que le père[10] [10] Ibid. , p.  26. ...
suite
. »

25 Quant à Paul, assis sans bouger sur sa chaise, il écoute mais il n’écoute pas ce que le père dit. Il écoute de cette drôle de façon qu’ont certains adultes à l’hôpital psychiatrique, le regard fixé vers un coin du plafond, le visage tendu ; il écoute de toute évidence autre chose. Il faut que je m’adresse à lui avec insistance pour qu’il revienne vers moi et pour qu’il me réponde laconiquement, d’une manière très distante comme si ce qu’on était en train de dire ne le concernait pas. Comme son père, il a l’air doux et inoffensif ; ses professeurs soigneusement choisis le plus à l’écart possible des circuits religieux disent aux parents : « Votre fils, on lui donnerait le bon Dieu sans confession. » Et pourtant le premier drame à l’école fut en CP où, pendant la cantine, il planta violemment sa fourchette dans la main de son voisin de table. L’école suivante, il agressa une petite fille dans la cour de récréation : traînée par terre, elle fut labourée de coups de pieds avec une telle rage qu’il lui cassa des côtes. L’école suivante, ce fut le bras d’un petit camarade de jeux qu’il brisa. Du point de vue scolaire, le premier mois les notes sont toujours excellentes puis rapidement, il se met à insulter les maîtresses et refuse de travailler. Le scénario est toujours le même, les écoles au début convoquent les parents qui pensent qu’on ne comprend pas leur fils et qu’on ne sait pas le « prendre », puis au moment où il est question de réunir une commission spécialisée pour parler d’orientation, les parents le retirent de l’école, vont même jusqu’à déménager. Aujourd’hui il est en école privée où le problème se pose de la même façon.

26 À la maison, ils décrivent des moments de repli, d’absence, alternant avec des comportements étranges, incompréhensibles et violents. Mais l’incompréhension n’est jamais du côté des parents qui excusent tout. Le mois dernier, il a tué le chat de la maison en le jetant par la fenêtre du quatrième étage. « Il m’avait regardé bizarrement, dit Paul, je n’aime pas qu’on me cherche et c’est bien fait pour lui. » C’est vrai, commente le père, que le chat pouvait se montrer quelquefois agressif. Cette question du regard est centrale pour Paul : la nuit, des yeux le guettent, le jour, il attaque des enfants dans la rue qui l’ont regardé. À l’école, il m’explique que même lorsqu’ils sont de dos, il voit que leur regard le poursuit et le nargue, alors il saute sur leur dos pour les bourrer de coups de poing. « Il ne se domine pas, mais les enfants sont terribles », dit le père.

27 Resté seul avec moi, il me dira que son père lui demande de « contrôler ses pulsions ». Comme je lui demande ce que ça veut dire, il me répond : « Quand on veut quelque chose, il ne faut pas le faire, je ne sais pas pourquoi, et puis c’est trop difficile, je ne peux pas m’en empêcher. » Il se tait et reprend son attitude d’écoute. « Tu vois le nuage qui vient dans la pièce – il montre un coin du plafond – c’est à chaque fois pareil, c’est comme ça que ça commence, il rentre dans mon oreille et ne peut plus en sortir et là, je suis obligé de faire ce qu’il me dit de faire. Il dit que l’autre veut m’attaquer, alors je dois le frapper ou l’insulter pour me défendre, j’ai trop peur qu’il me tue. La psychologue des tests, elle a dit ça à mes parents, le jour où elle a dit que j’étais intelligent, elle a dit : “Votre fils, ce qui lui rentre dans une oreille, ça ne lui ressort pas par l’autre.”»

28 À la fin de l’entretien, le père, venu chercher l’adresse de l’école miraculeuse, est très déçu lorsque je lui dis que je ne pense pas pouvoir lui donner ce qu’il me demande et que je souligne l’importance des difficultés et de la souffrance de son fils aujourd’hui. Il conclut : « Mais mon fils Paul va très bien, vous pensez bien qu’avec l’éducation sans contrainte qu’il a reçue, il ne peut pas avoir de problèmes, ce n’est pas lui qui aura un jour besoin de rencontrer un psychanalyste. »

29 Cet autre petit garçon vient d’un pays lointain où tout est différent, y compris l’écriture ; son père y a rencontré sa mère il y a six ans à l’occasion d’un congrès de psychanalyse dans ce pays. Institutrice, elle s’intéresse à la théorie psychanalytique et le père en a fait son métier. Marié en France, il m’explique qu’il fut bouleversé lorsqu’il apprit que de cette rencontre était né un petit garçon. Il retourna quelques jours là-bas pour des raisons professionnelles, son fils avait deux ans. En France, deux années plus tard, sa femme le quitte, après un divorce difficile. Il se souvient alors du pays lointain, de la mère et de l’enfant. Il décide de retourner les voir pour leur proposer de venir vivre avec lui en France.

30 Son fils est ici depuis six mois. Tout allait bien là-bas, son évolution était normale. Mais, depuis son arrivée en France, il va de plus en plus mal. Il parlait bien la langue de son pays, mais ne parle plus ni dans sa langue maternelle ni en français depuis qu’il est là. La consigne est donnée à la mère de ne plus parler avec lui dans sa langue. Il reste prostré à l’école, passe ses nuits à hurler, a perdu l’appétit. Lui qui avait été propre à 2 ans et demi est devenu encoprétique et énurétique depuis son arrivée. En effet, il semble aller très mal, si mal que, si on ne connaissait pas son histoire, le diagnostic d’autisme pourrait être évoqué.

31 Dès le premier entretien, le père très savant, endoctriné par la doxa lacanienne, me donne un cours sur la fonction paternelle. Cet enfant a trop de mère ! Il m’explique qu’il a décidé dès son arrivée à Paris de le couper d’elle. « Ils vivaient seuls tous les deux et le petit était inscrit dans la classe maternelle de sa maman. Ils dormaient même dans la même chambre ! Vous vous rendez compte ! »

32 Alors dès l’arrivée à Paris, immergé dans le français qu’il ne parle pas, avec un nouveau nom de famille (puisque ce n’est que lors de son arrivée qu’il a été reconnu par son père), il se retrouve dans un jardin d’enfants anglais, une langue qu’il ne connaît pas non plus (de nos jours, il faut parler plusieurs langues, dit le père). La mère doit s’en occuper le moins possible, une nurse est mise à plein temps à sa disposition. Il doit dormir seul la nuit, on ne doit pas répondre lorsqu’il pleure et sa mère, puisque tout le monde sait que ça passe par elle, doit se soumettre à la loi du père, sans essayer de transgresser les interdits.

33 Histoire caricaturale où le père, qui est certainement aux prises avec une terrible culpabilité, semble vouloir oublier, à la faveur de sa religion lacanienne, l’essentiel du message. Que se passe-t-il entre le père et la mère ? La mère, pour sa part, me laisse entendre qu’elle ne comprend pas bien ce qu’elle fait ici. Elle est sur le point de décider de reprendre son fils pour retourner dans son pays.

34 Nous savons que tout peut être perverti et cette anecdote, qui serait en effet amusante si ce petit garçon n’allait pas si mal, nous oblige à nous interroger nous-mêmes sur ce que nous faisons.

35 Avons-nous laissé la psychanalyse se constituer au cours de ces dernières années en doctrine éducative, autre forme d’éducation schrebérienne, autre moyen de destruction ?

36 Nous sommes souvent amenés aujourd’hui, lorsque nous recevons des enfants comme ceux-là, à tenter de subvertir un discours institué en méthode pour rendre à l’enfant un espace de liberté qui lui permettrait de récupérer une position de sujet. Ce n’est guère facile, lorsque des parents ont constitué en système paranoïaque les avancées théoriques qu’ils érigent en dogme, au nom de la science.

37 « Une morale “terroriste”, disait Maud Mannoni, sert de fondement à ce qui se donne comme une démarche scientifique proposée aux parents, éducateurs et médecins. » Pensait-elle déjà à l’époque que cette dérive était possible pour la psychanalyse elle-même ? C’est un risque, en effet, si les psychanalystes la laissent se constituer en dogme, s’ils proposent par exemple des certitudes éducatives qui ne feront que rigidifier des normes et qui produisent aussi l’oppression, s’ils refusent de se laisser remettre au travail, interroger par les questions que leur pose la modernité.

38 Je laisserai à Marion, 7 ans, le soin de conclure. Elle me dit : « Maman, quand j’étais petite, était fâchée parce que je ne faisais rien comme les autres, alors on a été chez le “psy” de mon cousin parce qu’il l’avait rendu sage, mais moi ça ne m’a rien fait, il n’avait que des vieux jeux tout démodés qui ne servent à rien, j’ai dit que je ne voulais plus y aller. Maman s’est fâchée et papa a supprimé la télé. Alors là, j’avais pas le choix, je me suis calmée. »

39 Peut-être serait-il temps de renouveler un peu notre panier de jouets !

 

Notes

[ 1] D.G.M. Schreber, Das Buch der Gesundheit, Liepzig Friess, 1899.Retour

[ 2] Maud Mannoni, Le psychiatre, son « fou » et la psychanalyse, Paris, Le Seuil, coll. « Le champ freudien », 1970.Retour

[ 3] Franz Kafka, Lettre au père, dans Œuvres complètes, t. IV, Paris, Gallimard, 1976.Retour

[ 4] Maud Mannoni, Éducation impossible, Paris, Le Seuil, coll. « Le champ freudien », 1973.Retour

[ 5] Daniel Paul Schreber, Memoirs of my Nervous Illness, traduit par I. Macalpine, Londres, Dawson and son, 1955.Retour

[ 6] Maud Mannoni, Éducation impossible, op. cit., p. 46.Retour

[ 7] Ibid., p. 5.Retour

[ 8] Ibid., p. 15.Retour

[ 9] Maud Mannoni, Éducation impossible, op. cit., p. 42.Retour

[ 10] Ibid., p. 26.Retour


POUR CITER CET ARTICLE

Catherine Mathelin « Éducation, oppression, normes », Figures de la psychanalyse 2/2004 (no10), p. 13-24.
URL :
www.cairn.info/revue-figures-de-la-psy-2004-2-page-13.htm.
DOI : 10.3917/fp.010.0013.