Figures de la psychanalyse 2005/1
Figures de la psychanalyse
2005/1 (no11)
240 pages
Editeur
I.S.B.N. 2-7492-0337-6
DOI 10.3917/fp.011.0235
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Vous consultezAnne-Lise Stern : Le savoir-déporté, camps, histoire, psychanalyse[*] [*] Éditions du Seuil, collection « La librairie du XXIe...
suite

AuteurCatherine Saladin du même auteur



Anne-Lise Stern nous donne un livre. Un livre qui rassemble une parole et une écriture que nous entendons et que nous attendions. Un livre qui permet « d’attraper un bout de ce qu’elle raconte ». Un livre qui permet à tout un chacun de se replonger dans son histoire, dans l’Histoire : comme l’écrit Anne-Lise Stern, il y a un avant Auschwitz et un après Auschwitz.

2 « Peut-on être psychanalyste en ayant été déporté(e) à Auschwitz ? La réponse est non. Peut-on aujourd’hui être psychanalyste sans cela ? La réponse est encore non. Éclairer comment ces deux impossibilités se tiennent, de quoi est fait leur rapport, me semble une bonne façon d’aborder la question :
quelle psychanalyse après la Shoah ? » Deux impossibilités provoquées par le nazisme. Entre ces deux impossiblités, Anne-Lise Stern a trouvé son chemin. Elle est devenue psychanalyste et avait été déportée à Auschwitz-Birkenau en 1944 alors qu’elle avait vingt-deux ans. Elle a subi cette rupture de civilisation qu’est le nazisme et cela opère un nouage douloureux entre une névrose personnelle et le traumatisme laissé par la déportation.

3 La rencontre avec Lacan en 1956 l’amena dans cette voie. En 1955, Lacan, dans une conférence prononcée à Vienne, énonce : « Le sens d’un retour à Freud, c’est un retour au sens de Freud. Et le sens de ce qu’a dit Freud peut être communiqué à tous, chacun y sera intéressé. Un mot suffira pour le faire sentir, la découverte de Freud met en question la vérité, et il n’est personne qui ne soit personnellement concerné par la vérité. » Quelle vérité après Auschwitz ? Vérité du sujet, vérité du dire, vérité du symptôme. Anne-Lise Stern sait entendre dans sa pratique ce qui est tu dans la clinique des enfants hospitalisés, séparés, des drogués. En tant que son vécu de déportée l’a marquée dans sa chair, elle sait entendre le corps qui parle. L’historienne Nadine Fresco et la philosophe Martine Leibovici nous retracent avec précision dans l’ouverture de ce livre (« Une vie à l’œuvre ») le contexte politicosocial et historique de l’époque de l’enfance d’Anne-Lise Stern en Allemagne et l’engagement de ses parents (« On n’est pas juif, on est socialiste ! »). Les parents d’Anne-Lise quittent l’Allemagne pour la France après une première arrestation du père, qui était psychiatre. Anne-Lise avait commencé ses études de médecine.

4 Cette introduction accompagne, pourrait-on dire, chaleureusement, presque tendrement, les récits qu’Anne-Lise nous livre. Ils disent une vérité de cette enfant, de cette jeune fille, qui sont une belle ouverture à ce qui suit. L’historienne et la philosophe avec la psychanalyse. Cela me fait penser à ces propos de Pierre Vidal-Naquet : « La vérité n’est pas une promeneuse susceptible d’errer dans tous les recours du passé. » Tout témoignage est singulier, ni l’historien ni le philosophe ne donnent une garantie.

5 Ce qui est à entendre, c’est la parole d’Anne-Lise Stern porteuse d’une vérité, la sienne, celle qui lui permet d’entendre avec une grande rigueur et une grande finesse un discours tu, clos, caché, quand elle parle de clinique.

6 Le récit d’Anne-Lise Stern commence par le retour. Textes des retours à Theresienstadt, cette ville-piège où arrivaient les juifs pour être déportés ensuite à Auschwitz. Anne-Lise en revient. Elle restitue l’horreur des camps quand elle raconte. Le récit du retour est hallucinant. Il m’a rappelé avec force et émotion un autre récit, que j’avais recueilli, celui de mon oncle Maurice Ajzen, déporté à Birkenau en 1943, et qui commence lui aussi par son retour de déportation. Il raconte comment, de retour à Paris, il est emmené tout seul dans un autobus jusqu’à l’hôtel Lutétia, où il laisse tout ce qu’il rapporte d’Auschwitz : un petit sac de poux. Après quoi il part à pied à travers Paris.

7 Anne-Lise et Maurice s’étaient peut-être connus au camp. Ils se sont rencontrés à Paris lors d’un colloque. Anne-Lise m’avait dit : « En te faisant son récit, Maurice t’a parlé comme à un camarade de camp. » Maurice n’a pas fait d’analyse et il a gardé longtemps pour lui toutes les horreurs vécues au camp, alors qu’il était adolescent.

8 Après le retour, le travail d’écriture.

9 J’ai été saisie par l’écriture extraordinairement bouleversante d’Anne-Lise Stern. C’est un livre important, plus qu’un témoignage, comme une parole jamais entendue, un témoignage de l’Histoire autant que de son histoire. On est avec elle dans le wagon à bestiaux. Elle nous livre un éprouvé. Dans le récit de ce trajet, qu’elle décrit dans toute sa misère et son horreur, chaque mot est fort. Il est tous les récits. Un livre de la transmission, cela, elle peut l’écrire. Un travail d’écrivain magnifique, qui fera date aux côtés de Primo Levi et de Robert Antelme, même si elle écrit dans l’introduction qu’« avoir été au camp, ça ne fait pas forcément de vous un Primo Levi ».

10 « Sois déportée et témoigne ! » Ce remarquable texte d’une intervention faite en 1996 déroule ce que cela représente pour une personne déportée de parler ou pas. Cela vise les psychanalystes : la question des déportés, du devoir, de la place de « document », d’objet occupé par le déporté, de « document vivant », objet de l’historien, du psychanalyste, du discours de l’autre. Cela pose la question de l’être, être déporté… « Le savoir-déporté, c’est ça : savoir sur le déchet, la loque… mais l’objet~déchet (l’objet a), rappelle-t-elle, fait partie de la structure psychique de tout un chacun. » Elle parle aussi de l’effet sur la deuxième et la troisième génération, l’effet « parentéral » qui nous touche tous. On en rencontre les conséquences dans la clinique, chez les patients « les plus fous » comme dit Anne-Lise Stern, mais on ne sait pas toujours l’entendre.

11 Comment transmettre, témoigner ?

12 Questions difficiles.

13 Toute pédagogie de l’horreur ne peut éviter de pousser à produire de la jouissance. Anne-Lise Stern propose de rajouter aux trois « métiers impossibles » désignés par Freud (éduquer, gouverner, psychanalyser), celui de témoigner. C’est avec Shoah, le film de Lanzmann qu’elle dit avoir été « délivrée du sentiment d’impuissance – et parfois d’obscénité – d’avoir à témoigner ».

14 Comment être analyste ?

15 Nous sommes travaillés par cette part sombre de l’histoire. Comment être psychanalyste après Auschwitz ? Comment être psychanalyste d’enfants ? Le travail d’analyste qu’elle a exercé dans le service de Jenny Aubry éclaire ces questions :
entendre une parole perdue, un secret au-delà du symptôme somatique, ce qui se charnalise dans l’enfant, dans son symptôme. Anne-Lise Stern, à travers ces questions, occupe une place particulière.

16 Elle interroge la science, le savoir médical, le désir. Le savoir-déporté, dit-elle, permet d’écouter au bon moment :
« Quand c’est le moment, c’est le moment, un instant après c’est trop tard. » Ses textes sont liés à l’actuel, ils témoignent de son engagement, de sa pratique, du politique. L’apport clinique d’Anne-Lise Stern est très précieux. Son écoute d’analyste, le lien qu’elle établit entre le symptôme comme une parole tue de l’histoire individuelle dans l’Histoire font que les signifiants sont entendus autrement.

17 Anne-Lise Stern nous apporte beaucoup sur le plan de la clinique, tant sur la pratique avec les enfants que sur la parole médicale, les questions de diagnostic, la question de l’effet de la séparation des enfants de leurs parents, l’enfermement, ce « juste viscéralement insupportable » qui résonnera pour tout un chacun. C’est le savoir-déporté qui lui permet, écrit-elle, de repérer la scène hospitalière et son lien à la scène concentrationnaire, comme l’écrit Primo Levi : « la comparaison peut valoir comme métaphore » ( Conversations, p. 27-28).

18 Anne-Lise Stern nous rappelle ce que Maud Mannoni écrit à propos de la place qu’occupe l’enfant dans le fantasme maternel : l’enfant n’est pas seulement le « symptôme » des parents, il est « moteur du désarroi qui a précipité l’agir de la demande de consultation ». Le symptôme est à articuler à la demande et c’est pourquoi, dit-elle, il est important que le même thérapeute entende les parents et l’enfant. L’enfant qu’on nous amène en consultation est situé dans une famille et « il porte l’histoire de chacun de ses parents », écrit encore Maud Mannoni dans le Premier rendez-vous avec le psychanalyste. Repérer comment il s’inscrit dans un discours, dans une lignée suivant certaines lois, quelle signification dans son devenir et dans son lien à l’autre.

19 Merci Anne-Lise Stern de nous donner ce livre qui met des mots sur la singularité de l’histoire dans l’Histoire et éclaire notre pratique d’analyste d’un sens particulier.

 

Notes

[ *] Éditions du Seuil, collection « La librairie du XXIe siècle », 2004.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Catherine Saladin « Anne-Lise Stern : Le savoir-déporté, camps, histoire, psychanalyse », Figures de la psychanalyse 1/2005 (no11), p. 235-237.
URL :
www.cairn.info/revue-figures-de-la-psy-2005-1-page-235.htm.
DOI : 10.3917/fp.011.0235.