Figures de la psychanalyse 2005/1
Figures de la psychanalyse
2005/1 (no11)
240 pages
Editeur
I.S.B.N. 2-7492-0337-6
DOI 10.3917/fp.011.0033
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Vous consultezLa condensation, la métaphore et le réel, ou la structure revisitée

AuteurBernard Toboul du même auteur



L’équivalence proposée par Lacan de la condensation et de la métaphore fait, certes, un emprunt à la théorie jakobsonienne des deux axes constitutifs du langage, pour l’appliquer à la théorie freudienne du rêve. Mais, à y regarder de plus près, L’instance de la lettre[1] [1] Lacan, « L’instance de la lettre dans l’inconscient,...
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propose une véritable théorie lacanienne de la métaphore qui est plutôt analytique qu’elle n’est linguistique. Elle jouera comme schème organisateur de la pensée de Lacan à la fin des années 1950[2] [2] Voir annexe sur les formules de la métaphore à la fin...
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.

2 Mais, si l’on veut situer l’ampleur de la leçon de Jakobson dans la lecture de Freud par Lacan, c’est le concept du signifiant qui est à examiner très au-delà de son usage en linguistique. La formule de « l’inconscient structuré comme un langage » sert de point de repère, toujours réaffirmée, tout en se modifiant selon que le rapport du langage et de la structure se transforme dans la pensée de Lacan. Loin de nous éloigner de la doctrine freudienne, nous y trouverons une relance pour lire à nouveau le chapitre de Freud sur la condensation, non pas avant, mais après L’instance de la lettre.

3 Par son étude constante de Freud, Lacan nous y invite, comme en témoigne la véritable récriture de L’instance de la lettre qu’il mène dans Radiophonie en 1970. À partir de là, se dessine un second tour de notre question de la condensation. Son tracé mène Lacan à reconsidérer la détermination de l’inconscient par le langage dans un mouvement voisin de celui, alors contemporain, de Jakobson, qui est en train de donner une théorie profondément transformée de la dualité des axes du langage.

4 Si l’articulation de la métaphore et de la métonymie est à repenser, si les antinomies de principe de la théorie linguistique sont, par Jakobson, remises en question, c’est, en fait, logiquement, le concept du langage qui est insécurisé. Les derniers enseignements de Jakobson et ceux de Lacan tirent les conséquences de ces remaniements de la théorie. Or la question de la condensation et, ainsi, des processus constitutifs de l’inconscient, demeure un des points stratégiques de cette refonte.

5 On peut tenter de dégager cela par un va-et-vient entre Freud, Lacan et Jakobson avec, comme il se doit, un quatrième, présent/absent, Ferdinand de Saussure. Mais si l’agencement du langage, au lieu d’être une donnée première, ne se distingue que depuis l’enveloppement de lalangue, alors la définition de la structure redevient une question, car, en chemin, le primat du symbolique a été déstabilisé.

Condensation et métaphore

6 On sait que le sous-chapitre sur la condensation est le premier du long sixième chapitre de L’interprétation des rêves, dont le propos est l’examen de leur mode de constitution. C’est dire qu’il porte la charge, non pas tant de la preuve, que du secret de fabrique. Venant au terme des développements où est exposée rien moins que la découverte de l’inconscient, le sixième chapitre va devoir mettre en fait l’inconscient à découvert. À ce titre, il est porteur de la thèse principale de l’ouvrage – que le rêve a un sens – et sa question est : comment se produit du sens ?

Faire (du) sens

7 Reconnaître au rêve un sens est pour Freud une position de principe qui va de pair avec l’affirmation qu’il y a de l’inconscient – acte inaugural dont le moment est solennel. Mais, dépouillant la thèse du sens des oripeaux du mystère, il s’attache à décrire les conditions de son émergence. Ainsi, le titre général du sixième chapitre, « Le travail du rêve », est-il à prendre comme le concret objet d’une description raisonnée.

8 La lecture de ces lignes par Lacan est dans le même esprit. Les notations mathématisées de la métaphore et de la métonymie n’ont pas d’autre intention que d’exposé rationnel, et les tollés qu’elles ont pu soulever d’autre origine que la nostalgie des profondeurs. Le sens y est donc affirmé résolument. De la formule de la métaphore, on a, du reste, retenu avant tout le « plus » (+) de signification qui est inscrit comme résultat de l’opération. C’est la position de Freud reprise en tirant profit des enseignements de la linguistique.

9 On est en 1957, et « la linguistique se présente en position de pilote[3] [3] « L’instance de la lettre… », Écrits, p.  496. ...
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 ». Les Modernes lisent enfin Saussure et les travaux de Jakobson où « un psychanalyste trouve à tout instant à structurer son expérience[4] [4] Ibid. , p.  506, note 1. ...
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 ». Ce psychanalyste s’appelle Lacan et il soutient donc que le rêve a un sens, mais déterminé par des processus de constitution du langage qui portent le nom des tropes de la rhétorique et qu’il fait équivaloir aux processus primaires freudiens.

10 Cela est bien connu. Rappelons encore que cette détermination de sens est la lecture par Lacan de la dualité saussurienne du signifiant et du signifié qu’il marque de sa frappe :

« C’est là, dit-il, ce qui rendra possible une étude exacte des liaisons propres au signifiant et de l’ampleur de leur fonction dans la genèse du signifié[5] [5] Ibid. ...
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. »

11 Sont donc posés à la fois un principe : il y a du sens, et un programme : l’étude des liaisons signifiantes pour leur fonction de production du sens. L’algorithme lacanien de la structure du langage, , est ainsi celui d’une genèse du sens d’une poièse (du grec poiein, produire) où se signalent les pouvoirs de la poésie.

La métaphore et la poésie

12 La théorie lacanienne de la métaphore en 1957

13 En allemand, la poésie se dit Dichtung, signifiant formellement inclus dans la Verdichtung, qui est le mot pour condensation. Cette inclusion est suffisamment littérale pour que L’instance de la lettre en fasse l’argument de l’équivalence de la condensation et de la métaphore et cela parce que la métaphore est, dans la poétique de Jakobson, la figure de rhétorique élective de la poésie. Outre la force de la littéralité en faveur de la série poésie-métaphore-condensation, l’argument a pour lui de renouer avec l’inspiration freudienne, telle qu’elle résonne au préambule du chapitre VI. Là se trouve la comparaison du rêve avec un rébus. Elle illustre qu’à savoir ce qu’est un signe, on ne prend pas un rébus pour un dessin, de même que, dans un rêve, « les mots ne sont plus dénués de sens mais peuvent livrer la plus belle formule de poète[6] [6] Traduction légèrement modifiée, Œuvres complètes en...
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 ».

14 Le propos de Lacan se soutient lui aussi d’une référence à la poésie mais, de ce qu’il s’agit en l’occurrence du surréalisme, une critique de cette doctrine le conduit à sa propre notion de la métaphore. À l’écriture automatique des surréalistes, il oppose que « l’étincelle créatrice de la métaphore ne jaillit pas de la mise en présence de deux images, c’est-à-dire de deux signifiants également actualisés[7] [7] « L’instance de la lettre… », Écrits, p.  507. ...
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 ». Dans l’opération de la métaphore, au lieu d’actualité, il y a substitution de signifiants et occultation de l’un des deux. L’étincelle poétique, propre au surgissement de sens, est issue d’une abolition. Qu’il y ait ici l’apport proprement psychanalytique à la saisie de cette opération ne peut échapper aux lecteurs de Lacan qui retrouvent les termes du « Rapport de Rome » : le mot vient à la place de « quelque chose[8] [8] Selon Meyerson-Berger, p.  241, « nous sommes seuls...
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 » qui, sans le mot, n’adviendrait pas. La psychanalyse trouve là ce qui décide de sa théorie du signe, non seulement comme relation mais comme occultation, selon les termes de Lacan à l’époque. Il y a dans le processus de détermination du sens une disparition, une « abolition » pour faire droit à « l’aboli bibelot » mallarméen dont « l’inanité sonore » va exiger toute notre attention dans ce qui suit. Cette abolition désigne le statut du langage en ce que l’inconscient s’emploie à suppléer à ce quelque chose.

15 À partir de là, Lacan mènera la discussion avec Perelman pour en déduire sa formalisation de la métaphore. Dans des pages qualifiées d’« admirables[9] [9] Lacan, « La métaphore du sujet », dans Écrits, p.  889,...
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 », Perelman prend l’analogie pour schème et matrice de la métaphore. On peut résumer l’analogie de la manière suivante : A est à B comme C est à D. Et elle peut s’écrire : est appelé thème, et, st appelé phore, le phore étant mieux connu que le thème, l’analogie a pour fonction d’éclairer les rapports entre les deux termes du thème par l’usage du phore[10] [10] Voir annexe ci-dessous, p.  61. ...
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.

16 Lacan critique Perelman de ce décalque de la métaphore à partir de l’analogie qui reconnaît, certes, l’hétérogénéité des deux relations, mais ne la place plus selon la ligne d’un juste partage. Dans la métaphore, ce n’est pas du deux à deux, mais du « trois contre un », dit-il[11] [11] Lacan, Écrits, p.  890. ...
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. Telle est la condition pour que se produise un « plus » de signification sur le mode métaphorique. Il ne suffit pas qu’il y ait récurrence du phore sur le thème  pour que le mieux connu éclaire le moins connu, comme il en est dans l’analogie. Il faut encore que la métaphore franchisse cette récurrence « pour s’appuyer sur le non-sens[12] [12] Ibid. , p.  891. ...
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 ». C’est vers cette touche particulière de la psychanalyse dans la question du signe que nous conduit la théorie originale de la métaphore de Lacan. Le non-sens se décèle dans le mode même où se fabrique le sens. On sait, par hypothèse freudienne, que le sens jaillit d’un non-sens, dès lors considéré comme seulement apparent. Lacan avait, de plus, averti de ce que depuis Saussure, le signifiant, opérateur du sens, n’en a pas lui-même[13] [13] Voir en particulier le Séminaire III, séance du 11 avril...
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. Sa théorie de la métaphore ne recule pas à prendre le non-sens pour point d’appui de l’étincelle métaphorique dont l’éclat fuse « au point précis où le sens se produit dans le non-sens[14] [14] « L’instance de la lettre… », Écrits, p.  508. ...
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 ». La fidélité à la thèse freudienne et l’influence de la linguistique se fondent ici de façon cohérente.

17 D’emblée, avec Freud, il ne s’agissait pas de disperser quelques fantômes et fantaisies oniriques pour dévoiler un sens qui aurait été caché, mais de démonter la construction opératoire à produire du sens. Le statut du sens s’en trouvait déjà changé d’être produit et non pas révélé. Mais, désormais, il y a plus : de ce que le processus est métaphorique, le non-sens est connecté au montage langagier pour qu’intervienne le court-circuit qui fait sens. Pour le coup, l’hétérogénéité est restituée. Là où l’analogie ne fonctionne en quelque sorte que sur une même strate de l’être, la métaphore donne cours à l’élément hétérogène ; cela note, à l’époque, l’inflexion propre de la découverte de l’inconscient dans la question du signe. Le terme de « question » est ici à prendre strictement et quelques notoires points d’interrogation l’inscrivent dans les textes de cette période chez Lacan. Dans la réponse à Perelman apparaît l’x de l’inconnu, à quoi dans « La question préliminaire… » se confronte le sujet devant les immanquables interrogations de son accès au monde. Questions d’origine des théories sexuelles, ou encore Che vuoi ? posé à l’Autre primordial, elles sont comme les stimulateurs ontologiques de la fabrique du sens. Le sujet, dit alors Lacan, est ce par quoi l’être vient à poser sa question dans les butées rhétoriques et logiques de l’ordre langagier. Entendons : le sujet de l’inconscient en ses formations, dont le symptôme devient ici l’emblème.

Le symptôme

18 Une théorie du symptôme est possible dans la cohérence de la conception lacanienne de la métaphore. C’est pourquoi une seconde équation vient ici à sa place : symptôme égale métaphore. Ce que Lacan appelle « le mécanisme à double détente de la métaphore[15] [15] Ibid. p.  518. ...
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 » fait monter en scène un signifiant suivant le mécanisme de la substitution. Or, dit-il, ce signifiant est celui du trauma. Ce sera dans la décennie suivante le S1 (le dit « signifiant~maître »). Il est d’importance pour la clinique que l’émergence du signifiant-maître soit repéré comme isolat du trauma. Ce sera aussi un point majeur de la théorie de lalangue, mais nous n’en sommes pas encore là. Dans l’opération métaphorique qui constitue le symptôme, la brillance de ce signifiant éclipse quelque autre signifiant auquel il se substitue. L’effet en est une signification qui, d’être traumatique, reste inaccessible à la conscience. Elle a lieu dans l’inconscient sur le mode de la fixation. En fait, les formulations de Freud s’essayant à cerner l’inconscient résonnent toute proches, comme par exemple le titre de la dix-huitième leçon d’introduction à la psychanalyse, avec son asyndète : La fixation au trauma. L’inconscient. La poursuite proprement symptomatique du procès tient à l’usage du corps comme élément signifiant, répondant de l’inaccessible, soit de ce qui a eu lieu et pourtant, en tant que traumatique, ne saurait être accessible au sujet. Le non-sens trame de façon marquée cette théorie du symptôme, en ce que le trauma y est conçu comme signification inaccessible, hors sens.

19 Rappeler cette élaboration nous évite l’inconvénient de ne concevoir la métaphore que suivant le résultat pacifiant, l’efficace de symbolisation qu’on lui attribue parfois à partir de la doctrine de la métaphore paternelle présentée dans La question préliminaire. Y réserver le statut du non-sens est indispensable à en respecter la trouvaille et il n’est négligeable ni dans la pratique, ni dans la théorie de retrouver, dans la production de signification due à la métaphore paternelle, la dimension de hors-sens du phallique.

20 D’autre part, on risquerait de ne pas accorder à la théorie lacanienne de la métaphore toute sa particularité en ne voyant dans ce moment de l’œuvre de Lacan que le temps d’un primat du symbolique sans partage et sans ombre. La lecture par Lacan de L’interprétation des rêves serait alors à porter au compte de la production de sens et sa première théorie du symptôme tout entière captive du versant de la signification. Trop d’engouement à périodiser l’œuvre de Lacan risque de ressusciter une conception quasi pré-analytique de la levée des symptômes par leur éclaircissement en une sémantique hypnotique en quelque sorte, qui n’est pas de notre champ, car l’analyste n’est ni chaman, ni médecin… de Molière. Lacan, comme Freud, se sont confrontés à tout autre chose. La théorie lacanienne de la métaphore fait exister dans le processus langagier la dimension de cette autre chose que nous allons continuer à considérer. Elle équivaut plutôt, quant à son geste général, à la révision par Freud de sa Neurotica, prenant acte de ce que les manifestations du sujet sont de l’ordre de ce qui lui échappe. Chaque fois que Lacan parle de la métaphore, il ponctue ses textes de la double méprise du sujet de l’inconscient : de n’être pas là où il pense, et d’être là où il pense ne pas penser, mais où il jouit, comme il en est dans le rêve, ou encore dans le symptôme.

21 Ainsi, cette première théorie du symptôme de Lacan a l’intérêt majeur de nous faire saisir ce qu’il en est de l’inconscient, lieu d’émergence, mais qui est celle de l’inaccessible. Lacan soutiendra toujours ce qu’il nommera co-naturalité de l’inconscient et du symptôme pour dire qu’avec le symptôme, on est au plus près de l’inconscient. Ces rappels l’ont peut-être fait entrevoir.

Freud. Jakobson. Lacan

Premières remarques sur le texte de Freud

22 Le parcours que nous venons de faire à partir de l’équivalence condensation~métaphore a fait ressortir, dans sa singularité, une véritable théorie lacanienne de la métaphore. Elle est distincte de la notion de la rhétorique, même revue par les rhétoriciens modernes de l’école de Perelman, et elle est critique à l’égard de l’expérience surréaliste d’écriture automatique. C’est dans ces prises de distance qu’elle se pose, plutôt que dans une stricte continuité jakobsonienne. Reprendre la triple confrontation de Jakobson, de Lacan, et de Freud conduit à un constat plutôt stimulant. Ce n’est pas tant L’instance de la lettre qui permet de mettre au travail la leçon de Jakobson, mais c’est l’ensemble du concept du signifiant pleinement développé. Pour y venir, prenons ces pages de Freud dont est parti Lacan, et qui s’avèrent porteuses d’indications qui recoupent les lignes de force de la linguistique structurale. On peut montrer cela sans s’engager dans une étude qui dépasserait le cadre de cet article, en cernant seulement la portée de quelques termes freudiens qui font points d’appui pour établir, avec Lacan, le signifiant dans la psychanalyse.

23 Et tout d’abord le terme Verdichtung est… une métaphore ! Il désigne ce qu’on appelle en physique la compression. C’en serait la traduction la plus exacte. C’est donc une métaphore moderne à l’époque de Freud où le moteur est une machine d’avant-garde. Et c’est ce qu’on appelle une métaphore théorique, procédé habituel dans les sciences où le concept de l’une féconde la recherche d’une autre, lui donnant le moyen de formuler l’expérience au prix d’un changement de terrain. Le modèle est la thermodynamique, comme c’est constant chez Freud, lorsqu’il s’agit de penser la transformation de l’énergie, et ici, plus précisément, de faire avec de l’énergie du travail. Voilà une seconde façon de comprendre le titre de ce chapitre VI, « Le travail du rêve ». Les premières lignes du premier sous-chapitre engagent à ne surtout pas sous-estimer nommément « le degré de la compression[16] [16] « Das Mass der statthabenden Kompression », L’interprétation...
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 », sous peine de bloquer l’interprétation même du rêve, en ne retenant que quelques associations immédiates. La compression que subissent les pensées latentes est au travail pour produire le contenu laconique du rêve. Leur multiplicité connaît une réduction par la force, elle se redéploie dans les associations. La traduction, devenue classique en français, par condensation trouve sans doute dans cet effet de réduction du volume son origine (avec cela, qu’en allemand, dense se dit dicht ). La traduction s’attache donc à l’effet plus qu’à l’opération. C’est que cet effet est majeur et qu’il saute aux yeux qu’au-delà de l’idée de production d’un travail, Freud désigne dans ces lignes un mouvement de réduction du multiple et de production de l’Un. Tout le passage s’affronte aux difficultés de l’Un et du multiple, tel est le point de croisement principal avec la problématique structurale.

24 À la question qui termine cette entrée en matière : « Comment cette condensation peut-elle se produire ?[17] [17] Ibid. , Meyerson-Berger, p.  244 ; OC, 323. ...
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 », le texte ponctue par cette reformulation, qui pourrait être une façon jakobsonienne de poser un problème : « Quelles sont les conditions qui déterminent le choix des éléments ?[18] [18] Ibid. , Meyerson-Berger, p.  244 ; OC, 324. ...
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 ». Le terme qui vient alors en réponse est Auslassung, traduit par omission, mais que la logique à l’œuvre ici nous fait obligation d’entendre littéralement : mettre au-dehors. Des « éléments de représentation », des pensées de rêve, sont retenus par rapport à d’autres éléments qui sont laissés au dehors. Dit en termes structuraux, cela donnerait : l’élément est produit par différenciation, relation négative qui fait élire un élément à l’exclusion d’une série d’autres, toute la sélection résidant dans cette différence. L’argumentation de Freud n’est pas aussi nette. Si la question du choix des éléments est posée et va déterminer les développements à partir des exemples de rêves, la réponse par Auslassung est moins décidée que le différentiel saussurien. Elle s’engage, néanmoins, du côté de la raison structurale en ce que sa thèse principale s’y dessine : la distinctivité. Ce qui détermine un élément de structure, c’est son caractère distinctif. Ainsi en est-il du principe du signifiant lacanien noté S1-S2, à partir du Séminaire XI, et, commenté : il en faut au moins deux.

25 Dans le texte de Freud, cela s’infléchit encore dans ce qui suit à travers la question générale de l’Un, dans la construction des unités de rêve. En reprenant le rêve d’Irma – j’avance à grands pas dans le chapitre –, on trouve, pour qualifier ce mouvement, l’intraduisible Sammelbild, image générique (selon Meyerson-Berger) ou collective (selon l’édition des Œuvres complètes en français). Il s’agit d’une image ou d’une forme d’assemblage où se composent des traits différents. Ce peut être, par exemple, une personne composée par l’assemblage de plusieurs, parce que l’on retrouve chez chacune le même trait. Cet einziger Zug est bien le trait unaire, retrouvé par Lacan dans « Psychologie des masses et analyse du moi » mais qui – je l’ai déjà signalé[19] [19] Dans une intervention au premier Congrès d’Espace analytique...
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– figure déjà dans L’interprétation des rêves, et plus précisément dans ce passage. C’est dire qu’il figure en bonne place, là où Freud produit un concept de l’Un de représentation qui est ce que Lacan désignera comme le signifiant unaire. Le point natif de la signifiance, l’élément de repérage identificatoire du sujet, structure une formation de l’inconscient, s’y produisant comme constitutif des images d’un rêve par exemple.

26 La force de compression-condensation a une nécessité, une contrainte à l’unité. Quelques approches du vocabulaire de Freud dans le début de ce texte donnent à cette tension vers l’Un le caractère d’une sélection de l’élémentaire, soit de ce qui se définit chez Jakobson comme « paradigmatique ». Il s’agit de l’ordre de la construction phonologique des traits, propres à produire le repérage du sens. Ce que Jakobson nomme métaphorique est, il est temps de le rappeler, ce qui fonctionne selon cet axe du langage. Métaphore, paradigme, sélection du trait par différence oppositive, telle est donc la série conceptuelle dont la proximité s’avère avec les termes qui viennent à Freud pour décrire le processus de condensation.

27 L’usage par Lacan de cette série jakobsonienne fait le pas suivant dans la saisie du texte de Freud. Le paradigmatique investi dans le rapport identificatoire du sujet au signifiant, le S1, tire parti de la découverte par Freud de l’aspect unaire et pas seulement binaire que prend un trait. Le modèle saussurien repris par Jakobson est oppositif, binaire. La théorie freudienne de l’identification révèle le rapport que le sujet entretient au signifiant~maître de son destin. La notion de l’Un qui est ici à l’œuvre a donc deux aspects. D’une part, elle fonde la possibilité d’un ordre du langage par la distinctivité et la différence. D’autre part, elle prend acte de l’émergence du sujet de l’inconscient suivant les opérations d’aliénation et de représentation que Lacan figure dans le schéma de son Discours du Maître. Je n’y insiste pas ici. Mais il valait de noter que le texte de Freud, audelà de la première approche que fournissait L’instance de la lettre, peut se lire comme traitement de la question de l’Un dans le registre inconscient. La condensation peut donc être dite d’ordre métaphorique, en ce que la métaphore est le concept de la distinctivité, du choix de l’élément. Mais elle nous porte vers cette dimension de l’unaire proprement psychanalytique et qui ouvre le concept du signifiant à des développements autres que linguistiques.

Le retour de l’impossible

La récriture de 1970

28 Lacan revient en 1970, dans la troisième réponse de Radiophonie, sur ces questions. Il faut y voir une récriture de L’instance de la lettre par le réexamen de la métaphore et de la métonymie.

L’utile détour

29 Pendant la deuxième moitié des années 1960, l’attention des lecteurs de Lacan est occupée par la publication des Écrits. Mais si les Écrits sont composés auparavant et scandés de quelques mises au point qui datent de leur publication en 1966, Lacan laisse assez peu paraître au public ce qu’il élabore dans son séminaire pendant ces années-là et qui nous importe ici. Il y met la notion de structure à l’épreuve, mais en prenant son départ de la logique et de la théorie des ensembles. On sait que l’objectif d’exposer les fondements logiques des mathématiques s’est affirmé sous l’impulsion de l’invention de Cantor à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Si l’on se souvient que sa définition d’un ensemble peut se ramener à : « quelque multiplicité dont les éléments aient un trait commun », alors la proximité avec les questions freudiennes autour de la condensation apparaît à l’évidence. Et l’interrogation de Lacan sur la théorie des ensembles est directement liée aux intuitions de Freud. L’effort de Lacan porte ainsi la rationalité exigible de la psychanalyse dans la proximité des trouvailles et des butées de la logique contemporaine. Cela se marquera dans les avancées du Séminaire et se poursuivra pendant les années soixante-dix. La structure en est inquiétée par une tension qui, de Cantor à Gödel, lui impose un style de paradoxe dont c’est le propre de Lacan de l’avoir soutenu jusque dans sa frappe personnelle. Nous ne reprendrons ici, de ce travail considérable, que quelques indications autour de la métaphore et de la condensation, à la lecture de Radiophonie qui est, de fait, un des premiers textes édités à partir de ces travaux.

L’effet de sens

30 La troisième réponse de Radiophonie reconsidère l’opération métaphorique en différenciant l’effet de sens et l’effet de condensation. Pour être discrète, la mention de l’effet de sens n’est pas sans conséquences. Elle fait entendre d’abord que le sens étant effet n’est pas une origine. Il n’est pas sa propre origine puisque de la métaphore, fonctionnant selon un mode réglé, il est le résultat. Déduction claire, c’est aussi une proposition à valeur polémique contre les perspectives herméneutiques qui se veulent plongeantes et visent un sens, essence, en deçà de ce qui apparaît.

31 L’effet de sens de la métaphore replace sur un même plan d’être le procès et sa production dans l’ordre du langage, suivant en cela la raison structurale contre l’herméneutique, fleur ultime ou dernier rebond essoufflé, comme l’on voudra, de la philosophie dite occidentale. Pas de vertige ontologique ni de bain forcé vers l’or natif du sens, la thèse d’un effet de sens se place plutôt du côté de l’étincelle et de la fugacité, dont Freud faisait la confidence au poète Rilke pendant une promenade. Il importe de prendre distance avec les leitmotivs des métaphysiques possibles quand il s’agit de la poésie, dont elles ne sont que trop enclines à faire le site du sens et la demeure de son mystère.

32 À seconde vue, l’effet de sens peut s’entendre comme désignant le sens en tant qu’il a de l’effet, qu’il fait effet pour un sujet, et cela renforce le propos. Il y a dans la métaphore étincelle, le sens fait effet, le sujet s’en tient là, s’y fixe. Lacan introduit à cet égard une rectification dans Radiophonie; il insiste sur l’effet de sens, disant que ce n’est pas d’effet de signification qu’il s’agit. L’instance de la lettre notait d’un (+) de signification le résultat de la métaphore. Pour la linguistique, la signification est l’articulation du signifiant et du signifié, et il s’agissait alors de faire valoir le modèle structural. Mais, nous avons vu que la théorie lacanienne de la métaphore avait, dès 1957, pour objectif de répondre à la rhétorique de Perelman et à une certaine doctrine du surréalisme, plutôt que de s’en tenir à la notion jakobsonienne du métaphorique. Lacan, dans Radiophonie, reste fidèle à cette direction. C’est pourquoi il précise que l’effet numéro un de la métaphore est de sens et non pas de signification. De ce fait, il rend problématique la question du sens tout en ne l’évitant pas. Il n’y a pas d’articulation simple du signifiant au signifié dans une métaphore, mais disruption, phénomène électrique générant une étincelle. Et il insiste : « pavé dans la mare », où le signifiant substitutif vient, pour le sujet, faire brusque et brève lumière. Sous cet angle, le sens est surgissement de vérité, et cela se passe non pas en suivant le filon d’un sens originaire, toujours déjà là, mais en plein non-sens. La gerbe qui ne serait ni avare ni haineuse ou le caillou qui rit dans le soleil n’ont, comme tels, aucun sens et pourtant, en tant que métaphores, cela nous « parle ». La métaphore devient un dispositif de langage qui, dans le non-sens, provoque en courtcircuit l’effet de sens.

33 Ce statut de non-sens subvertit la notion de la vérité, telle que la définit la logique commune : pôle d’un binaire avec le faux, ce qui pourrait se laisser définir comme l’opposition d’un symbolique bien formé et d’un imaginaire erratique. Au lieu de cela, la vérité menteuse est un constat initial de la psychanalyse ; elle signe l’insistance du réel dans ce qui, pour le sujet, fait sens. De l’inassimilable du réel répond la construction fictionnelle du sujet. Jakobson avait indiqué à Lacan la doctrine des fictions de Bentham. Le montage de personnages composites, l’assemblage hétéroclite en une seule personne faisait ressortir chez Freud le trait commun dans la condensation. La tension vers l’Un est le mode que prend la vérité d’un sujet pour advenir par le biais de l’hétéroclite et du non-sens. Nous l’avons dit, Freud en parle comme d’une contrainte, d’une nécessité. Lacan formule cela dans son séminaire RSI : « L’Un de sens c’est l’être », où se marque l’écart maximum avec un projet d’ontologie. Car l’être se situe dès lors du côté d’une vérité-fiction ou d’un sens « dans le sens du non-sens », dit le texte de Radiophonie[20] [20] Lacan : « Radiophonie », Scilicet 2-3, p.  69 ;...
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. L’être du sujet y est pourtant de part en part engagé – jusqu’à l’hallucinatoire (mode de l’accomplissement du désir dans le rêve, selon Freud) : son être, c’est-à-dire sa jouissance. La jouissance, on le sait, ne s’égale pas au bien du sujet, ni même à son plaisir. Le sens : une jouissance éventuellement douloureuse d’une vérité menteuse. Nous nous tenons là au plus près de l’équivalence posée dès 1957 au symptôme.

Le retour de l’impossible

34 Le texte de Radiophonie passe ensuite à l’effet de condensation qui, comme l’effet de sens, provient de l’opération métaphorique. Dans l’effet de sens, le phénomène d’abolition, que nous avons vu à l’œuvre, est… métaphorique, lui aussi. Cette abolition, dit Lacan, « comme elle s’est faite, elle peut se défaire ». Cela veut dire qu’elle est instable et du registre du symbolique. L’effet de non-sens est rétroactif. Ainsi, la production du sens d’un rêve ou d’un mot d’esprit peut se défaire. C’est une disposition particulière du destinataire qui fait entendre le trait d’esprit, de même que certaines expressions idiomatiques d’une langue, comme en témoignent ceux qui ne les comprennent pas. Dans ce cas, la construction métaphorique se défait, comme lorsqu’un jeu de mot tombe à plat et qu’il faut qu’on l’explique. On restitue alors la formule en le remplaçant par ce qu’elle masquait et, cette fois, de façon non métaphorique. Par contre, quand le processus est à sa pleine efficacité, comme dans un jeu de mot qui réussit ou comme dans un rêve, c’est que se fait jour précisément l’effet de condensation. Lacan le note en disant qu’alors le non-sens intervient sur le mode de l’actuel. C’est cela qu’il appelle « retour de l’impossible[21] [21] Ibid. , Scilicet 2-3, p.  69 ; Autres écrits,...
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 ». Ce non-sens, qui n’est pas rétroactif mais actuel et semble outrepasser l’ordre symbolique, comment s’opère-t-il ?

35 Le retour de l’impossible, c’est dans le langage qu’il se fait. La métaphore met à l’œuvre un mécanisme d’abolition rétroactive. Il y a abolition, jeu de ce qui se présente avec ce qui ne se dit pas, allusion au lieu d’actualité. L’opération est donc de représentation où le représentant tient lieu de ce qui est représenté sans être présent. Ce fonctionnement de la représentation redouble ainsi celui de la métaphore qui n’est que substitution d’un signifiant à un autre. La métaphore est donc travaillée par un mécanisme d’abolition et d’allusion et non pas de production directe du sens.

36 Mais, l’effet de condensation se décale de ce mouvement par le chevauchement d’éléments hétérogènes et hétéronomes en ce qu’ils excèdent le procédé représentatif et la structure du langage qui s’y prête. Le résultat en est l’apparition de formations signifiantes inattendues jusqu’à l’aberration. Le retour de l’impossible, c’est donc dans l’ordre du langage qu’il se fait, mais en le soumettant à une tension irrecevable en son ordre.

37 Pour désigner cela, le texte de Lacan ici s’aide de l’anagramme. Il cite une lecture faite sur le drapeau de la Révolution d’octobre, en une condensation hallucinatoire ou ironique qui y discernerait « rêve d’or ». La construction anagrammatique prélève dans les syllabes ou les phonèmes de « Révolution d’octobre » ceux qui composent « rêve d’or », où se disent les illusions des lendemains qui chantent. Si l’on y prend garde, Lacan pratiquait déjà de même dans L’instance de la lettre, où l’« arbre » est un anagramme de la fameuse « barre » entre signifiant et signifié. Il en joue alors qu’il s’agit du franchissement, par la métaphore, de cette barre[22] [22] « L’instance de la lettre… », Écrits, p.  503. ...
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. Il persévère à la page suivante, parlant de la condensation de la tête et de la tempête, selon le même procédé anagrammatique. Ces mentions sont de 1957 et suivent l’évocation de Ferdinand de Saussure, dont Lacan se demandait, dans la première version du texte, s’il pratiquait l’étude de la poésie[23] [23] Revue La psychanalyse, n° 3, p.  57. ...
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, ce qu’il affirme lors de l’édition du texte des Écrits en 1966. Il ajoute alors une note (note 2, p. 503) où est signalé le travail de Jean Starobinski sur les anagrammes de Saussure. On sait que ce sont les articles de Starobinski, à partir de 1964, qui ont fait sortir de l’ombre les anagrammes saussuriens. On ne peut donc que conclure à une véritable antériorité de l’intérêt de Lacan pour les anagrammes dès le texte de 1957 et relever que cette mention est réitérée en 1970, dans Radiophonie, comme illustration majeure du retour de l’impossible. On ne saurait trop y insister si l’on se souvient de l’importance qu’ont eu ces textes de Starobinski dans l’avant-garde intellectuelle de l’époque. Ces publications s’échelonnent de 1964 à 1971, Radiophonie date de 1970. Ce qui se joue, donc, c’est que l’opération métaphorique puisse donner lieu non seulement à l’effet de sens aux limites du non-sens, mais à des « événements de langue » qui déconnectent les lois présidant à l’émergence du sens. Or ces lois sont précisément celles du langage.

38 C’est en ce point de vacillation que nous porte l’effet de condensation, et c’est cela que désigne le retour de l’impossible dans le langage. Nommément, il s’agit que se produise dans la langue ce que les lois de la composition du langage rendent impossible. Nous allons le voir à l’œuvre dans les anagrammes de Saussure et dans la condensation freudienne.

Les anagrammes de Saussure

39 La centaine de cahiers de recherche sur les anagrammes a occupé Saussure de 1906 à 1909. Elle s’applique pour l’essentiel à la poésie latine depuis les vers saturniens jusqu’aux textes de la Renaissance et à la poésie védique. Elle est connue du public depuis les travaux de Jean Starobinski, regroupés en un volume en 1971[24] [24] Starobinski : Les mots sous les mots, Paris, Gallimard,...
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. Son principe de trouver le mot sous-jacent en retrait, auquel renvoie la forme manifeste d’un texte, est propre à éveiller l’intérêt des psychanalystes. Mais Starobinski nous avertit dès son premier article de 1964 : « L’objet de la trouvaille n’est pas un message primitif, ce sont les lettres d’un nom dispersées dans les syllabes du texte. » Lettres, syllabes ou sons, phonèmes et traits ? Saussure hésite lorsqu’il tente de définir l’objet de sa visée.

40 Examiner les termes dont il le définit nous en révèle la complexité.

41 Anaphonie, d’abord, désigne la série des assonances, celle de l’allitération et de la rime, de la métrique et de la prosodie. Dans sa quête apparemment compulsive des anagrammes éparses dans la poésie ancienne, Saussure relève certains aspects constitutifs du langage qui ont toujours préoccupé les philosophies du langage et qui ont doublé silencieusement l’établissement de la linguistique en discipline scientifique.

42 Le langage joue des sons pour sélectionner les différences, en excluant les identiques afin de produire le sens et il ordonne des syntagmes pour déterminer la compréhension des unités grammaticales. Mais il joue une autre partie, en organisant des proximités à pouvoir évocateur, des entrecroisements phoniques et des renvois rythmiques, des impossibilités vocaliques ou consonantiques, des contraintes au-delà de celles de la phonologie et de la grammaire. Une langue peut interdire telle voyelle à telle place qui, pour elle, sonne mal, ou se refuser une diphtongue qui lui apparaît alors imprononçable. La linguistique a toujours rencontré cette réalité élective des jeux sonores, même si ses premières mises en forme canoniques n’ont pas pu l’intégrer. Sous le nom d’harmonie phonique (Saussure), d’harmonie vocalique (Jakobson), de symbolisme phonétique (Sapir), elle a été reconnue par les plus subtils. L’harmonie vocalique dénote selon Jakobson un « voisinage sémantique entre des unités lexicales ». C’est dire que, si le phonème est un faisceau d’éléments différentiels, les éléments différentiels eux-mêmes ont un ordre de fonctionnement propre dans la langue. Telle est l’intuition que recouvre le terme d’anaphonie, utilisé par Saussure pour synonyme d’anagramme.

43 Paragramme. Le second terme, ou plutôt la seconde série, puisque l’on trouve à sa suite hypogramme (repris par Lacan), paratexte (qui aura une postérité dans l’avant-garde littéraire des années soixante-dix), met l’accent sur le côté systématique de l’enquête, se saisissant du texte dans son ensemble pour en retracer la trame, le retramer suivant un codage anagrammatique latent.

44 L’écriture du texte revient sur elle-même, centrée sur le mot-thème (nom d’un dieu, d’un héros, d’un dédicataire), afin de retrouver les syllabes constituantes plutôt que les phonèmes. Starobinski (p. 33) : « L’hypogramme glisse un nom simple dans l’étalement complexe des syllabes d’un vers ; il s’agira de reconnaître et de rassembler les syllabes distinctes, comme Isis réunissait le corps dépecé d’Osiris. » Saussure cible l’élément de sa quête dans ce qu’il appelle le diphone, couple de deux sons. Les chercheurs contemporains y voient un geste neuf[25] [25] On pourra lire à ce propos le premier ouvrage qui ait entrepris...
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. Dans le temps même où il établissait les lois de la linguistique, Saussure était donc engagé dans une pratique du texte, une pratique textuelle où il enfreint, de fait, les principes de la théorie linguistique du langage.

45 C’est ainsi que l’ont lu Jakobson et Lacan, et c’est ce qui fait l’intérêt de la mention réitérée chez Lacan des anagrammes dans le séminaire Encore, dans Radiophonie, et déjà dans L’instance de la lettre. Dans un article de 1971, Jakobson affirme[26] [26] Jakobson : « La première lettre de Ferdinand de...
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 : « L’anagramme poétique franchit les deux lois fondamentales du mot humain proclamées par Saussure, celle du lien codifié entre le signifiant et son signifié, et celle de la linéarité des signifiants. » Il ajoute : « La génialité de l’intuition du chercheur met au jour la nature essentiellement polyphonique et polysémique du langage poétique. » Il importe de noter dans la réflexion même du linguiste cette remise en question des dualismes qui y fonctionnent comme principe de la théorie : signifiant-signifié, son-sens, axe de la succession (syntagmatiquemétonymique) – axe de la sélection (paradigmatique-métaphorique). Soit ce qu’il est convenu d’appeler depuis Saussure les antinomies de la théorie linguistique du signe. Les termes de Lacan en 1966 sont similaires à ceux de Jakobson dans la petite transformation du texte L’instance de la lettre, entre son édition dans la revue La Psychanalyse et son édition dans les Écrits. « Mais il suffit d’écouter la poésie, ce qui sans doute était le cas de Ferdinand de Saussure, pour faire entendre une polyphonie et que tout discours s’avère s’aligner sur plusieurs portées d’une partition. » Lacan double cela d’une critique de la linéarité du signifiant au nom de la verticalité du paradigmatique. Il n’est pas douteux qu’il suit ici les travaux de son ami Jakobson, comme en témoigne quelques lignes plus loin l’allusion à « la primitive geste slave et la poésie chinoise la plus raffinée ». Une intuition de la polyphonie de type poétique et une critique de la linéarité inspirée de la phonologie orientent donc Lacan vers les anagrammes de Saussure. En 1973, après publication des études de Starobinski, il y revient dans la deuxième séance du séminaire Encore, et de façon plus radicale. Après avoir dit que ce n’est ni le mot ni la phrase qui permettent de définir le signifiant, « ni la forme la plus admirable » que propose la phonologie avec le phonème, il risque une incursion du côté des formes idiomatiques de la langue : le proverbe en l’occurrence. D’où sa question renouvelée : « Qu’est-ce que cette signifiance ? », autrement dit : qu’est-ce qui a effet de signifié ?

46 La réponse qui suit a pour axe de critiquer l’arbitraire du signe, dont il dit joliment que Saussure l’énonce « probablement à contrecœur », et il ajoute : « Il pensait à bien autre chose, et bien plus près du Cratyle, comme le montre ce qu’il y a dans ses tiroirs, à savoir des histoires d’anagrammes[27] [27] Lacan : Séminaire Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p.  23. ...
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. »

47 Il en conclut que le signifiant ne se définit pas comme un indéterminé dans le discours de quelque programme scientifique, mais comme unaire, autrement dit en ce que lui est appendue l’émergence d’un sujet. Quant au référent, c’est l’affaire du signifié… en ce qu’il le rate.

48 Lacan annonce ainsi les conditions d’une réorientation de la psychanalyse par rapport à la linguistique. Le séminaire Encore l’effectue, et les enseignements des derniers sémi-naires la précisent. Nous allons y venir.

L’effet de condensation proprement dit

Deuxième retour au texte de Freud

49 En suivant le fil des anagrammes saussuriens, on retrouve le mouvement du chapitreVI, A, de L’interprétation des rêves et l’on peut y relever des moments comparables.

50 Déjà Saussure s’était intéressé à la glossolalie dont l’affleurement survient dans la transe ou dans certains moments hystériques. À l’incitation de Théodore Flournoy[28] [28] Théodore Flournoy, Des Indes à la planète Mars, étude...
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, psychiatre genevois, il s’était penché sur les inventions de langue de Mademoiselle Hélène Smith (Catherine-Elise Müller) qui, lorsqu’elle ne s’employait pas à réincarner Marie-Antoinette ou à explorer la planète Mars, ne dédaignait pas de ré-inventer quelques phonèmes du sans-crit. De son côté, Freud désigne d’« assonances paraphasiques » le type, ou plutôt le style de ces productions. Son premier exemple, tiré du rêve de l’injection faite à Irma, fait résonner « diphtérie » avec « dysentrie[29] [29] OC, 337 ; Meyerson-Berger, 255. ...
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 ». Que l’assonance qui s’y repère soit qualifiée de paraphasique est une réminiscence de son essai de 1891 sur les aphasies[30] [30] Freud, Contribution à la conception des aphasies, 1891 ;...
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. La paraphasie, selon les physiologistes de l’époque, est définie comme une confusion de mots. Mais la caractérisation de cette confusion ne les arrête pas plus que quelque autre considération ayant trait au langage pris en lui-même. Freud, au contraire, va chercher dans la philologie de l’époque et s’aide des travaux de Delbrück pour approcher ce qui sera redécouvert par Jakobson.

51 Freud est sensible à l’aphasie de la similarité (je reprends ici les catégories de Jakobson) où des éléments métonymiques viennent en série à la place du choix sélectif bloqué. On ne trouve plus le mot plume, on dit crayon. Autre exemple, à un autre niveau du même trouble, la différence entre deux phonèmes est inopérante : on confond Butter et Mutter. Freud distingue ensuite la paraphasie dite littérale, « quand certaines lettres sont remplacées par d’autres ». Jakobson est un des rares à avoir étudié ce passage. Il y fait une allusion partielle dans son écrit de 1956[31] [31] Jakobson, Deux aspects du langage et deux types d’aphasie. ...
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. « Un son spécifique, comme l’a noté Freud, dit-il, est remplacé par un nom très général, comme par exemple machin-chose dans le cas des aphasiques français. » Ici les études de Freud et de Jakobson sont croisées. Mais Jakobson concentre son immense savoir linguistique pour mettre en lumière le double axe paradigmatique et syntagmatique que les troubles aphasiques démontrent constitutif du langage. En cela, il fournit à Lacan l’impulsion de L’instance de la lettre, publiée en 1957, l’année suivant l’édition anglaise de l’essai de Jakobson.

52 Freud, de son côté, ignorant de la linguistique, relance sa recherche vers des observations qui passent outre à une théorie linguistique pour cibler sur les phénomènes de la langue dénotant l’inconscient.

53 La poursuite du rêve de l’injection fournit une nouvelle assonance : propylène/propylées. Chacune dispose une suite d’associations dont l’effet de substitution permet de remonter à l’Amylène, où Freud verra l’élément « excitateur » du rêve. Car il éveille (Lacan aurait dit « anime ») le « groupe Otto », la batterie de l’ennemi, la troupe signifiante du personnage qui a dans le rêve le rôle du contradicteur.

54 Alors, sont extraits, mis en exergue, dit Freud, (hervorgehoben), « des éléments qui assonnent avec ceux déjà excités dans le groupe Otto[32] [32] Anklingen, mot qui doit être traduit sans hésitation par...
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 ». L’objectif de l’opération est un bénéfice simple et massif de l’inconscient : « Dans tout ce rêve, j’en appelle en effet d’une personne qui suscite mon mécontentement à une autre que je peux lui opposer à souhait, je cite à comparaître, trait pour trait, l’ami face au contradicteur. » Ce « trait pour trait » méritait d’être souligné pour ce qu’il nous évoque des catégories jakobsoniennes du trait distinctif, concept majeur du programme structural. Certains de ces traits évoquent le contexte chimique, la triméthylamine, auquel ressortit le terme refoulé Amylène ; d’autres traits renvoient aux rencontres amicales qui s’évoquent dans le mot Propylées, portique monumental de Munich, un lieu de rencontre avec l’ami Wilhelm Fliess. C’est à l’assonance Propylés/Propylène qu’incombe de boucler les deux cercles de représentation, l’agréable et l’hostile, et de former l’élaboration de substitution que constitue le rêve. Et Propylène porte la charge de la condensation à cet effet.

55 Pour exemplaire que soit la démonstration, Freud ne se satisfait pas de ces allures d’épure, comme si la relecture une fois de plus du rêve de l’injection, mais cette fois en prenant le signifiant dans sa texture phonique, exigeait une accélération du propos. De fait, Freud l’annonce à quelques lignes de là : « Le travail de condensation du rêve devient saisissable au plus haut point lorsqu’il s’est choisi pour objet des mots et des noms[33] [33] « Saisissable » et non pas « tangible », comme le...
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. »

56 Suivre le texte s’impose lorsqu’un moment pareil s’annonce.

57 Rêve 1. Un collègue lui adresse une publication qu’il juge trop enthousiaste sur le fond et emphatique dans la forme. Il rêve d’une phrase : c’est un vrai style norekdalien. Il y a là formation de mot (Wortgebilde) qui a pour but de parodier un superlatif, à l’instar d’autres mots tels que colossal ou pyramidal. Mais le terme lui-même comment se com-pose-t-il ? C’est un Wortgebilde – ce qui veut dire plutôt que formation, « créature ». Ce mot est un monstre, il n’existe pas dans la langue. Or comme beaucoup de monstres, c’est une chimère, un composé aberrant de deux parties hétéroclites. En fait, ses deux composants viennent du théâtre d’Ibsen, Nora et Ekdal en sont des personnages. L’auteur de la communication envoyée à Freud avait écrit une critique récente d’Ibsen dans un journal. Les deux termes forment une épithète étrangère à la langue, de sorte que son effet soit caricatural. On est proche du Witz, mais il y manque l’effet comique que peuvent produire certains mots-valises (voir le famillionnaire de Heine si amplement commenté par Freud et Lacan). L’effet de sens méprisant est en filigrane et se produit par l’assonance latente norekdal/colossal. Simultanément, le rêve tait la personne inconsciemment désignée. Il y a là un degré de refoulement plus fort que dans le Witz, même si l’opération de désignation y est aussi à l’œuvre.

58 Rêve 2. Maistollmütz. Combinaison de mot insensée. Boule de mots faite de syllabes, voire de mots entiers – où l’on retrouve l’usage des syllabes dans l’anagramme. La patiente souffle à Freud l’idée d’une boule, d’une pâte de polenta, le terme allemand (Klümpen) veut dire amas plutôt mou ou liquide. Or, cette idée est familière à Freud depuis le texte sur les aphasies et lui vient de Hughlings Jackson, dont on sait qu’il a fait la référence principale de son essai contre les théoriciens des localisations cérébrales et donc contre son patron en physiologie, Meynert, irascible parangon du positivisme viennois. Jakobson, dans sa description de l’aphasie de la contiguïté, décrit, citant aussi Jackson, la réduction du langage à un « tas de mots[34] [34] Jakobson, Essais de linguistique générale, p.  57. ...
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 ». Seule règne alors la similarité, la fonction de mise en séquence, en contiguïté, la formation de phrases est perdue. Maistollmütz fournit de multiples associations à la rêveuse, mais Freud ne s’y attarde pas et centre sur la matière composite et grumeleuse que prend la langue dans la condensation portée à ce degré.

59 Rêve 3. Sans insister sur la bluette jouant sur la honte et les délices d’entrelacer les noms de Fliess et de Freud, à partir des noms des arrêts du train qui les conduisent à leur rendez-vous, on en vient au rêve 4.

60 Rêve 4, Autodidasker. Cet exemple renforce les autres en ajoutant à l’argumentaire précisément le poids des noms propres. On renverra à sa lecture, en rappelant seulement que les jeux d’anagramme, selon Saussure, sont ici très près, avec leur centrage sur des noms propres, latents.

61 La fin du sous-chapitre connaît bien une gradation. D’abord, point capital, la dimension phonique est découverte, donnant sa place au signifiant comme tel, autrement dit sans que son efficace sémantique ne prévale. En un mot, la productivité langagière du rêve excède la vocation du langage à faire sens. Ainsi se dégage le fonctionnement propre de la langue que laissaient apercevoir les manifestations pathologiques du langage, des glossolalies mystiques aux aphasies. Le mode de la condensation offre au fonctionnement propre de la langue un champ privilégié. Les mots et les noms isolés se condensent en un concret de langue contrevenant à toutes les règles et lexiques. La théorie linguistique y rencontre une situation propre à l’inquiéter. Mais Freud ne saurait s’y arrêter. L’acte qu’il accomplit est, à travers cette découverte de la langue, contradictoire aux lois du langage, mais il pose l’inconscient. Car sa pensée, toute à l’examen des performances chimériques du rêve dans l’ordre de la langue, s’accélère pour mettre à découvert, dans ce qu’il décrit, le processus primaire, c’est-à-dire l’inconscient.

Une voie nouvelle pour la théorie

Les derniers enseignements de Jakobson ( 1960-1982)

62 Les anagrammes de Saussure et les condensations de Freud sont comparables en ce qu’elles sont des constructions de langue mettant en relief le matériel phonique et syllabique, au détriment de l’articulation sémantique son/sens. Les anagrammes prélèvent des composants phoniques sans égard aux mots et aux phrases d’où ils sont tirés, comme si l’économie et le sens des textes n’étaient que prétextes à des constructions de noms dissimulés et dispersés en eux.

63 Quant à la condensation, elle se situe, en propre, là où elle n’est régie que par des lois comme l’assonance lorsque le matériel signifiant est seul en scène sans liaison à un signifié. D’une part, la signification, définie par la linguistique comme articulation d’un signifiant et d’un signifié n’est plus centrale ; d’autre part, la recherche de signification est d’un autre ordre. Relevant de l’idée d’une composition secrète chez Saussure, elle trouve une explication d’une toute autre envergure chez Freud où elle met en lumière la réalité de l’inconscient, se posant par l’opération des processus primaires. Le rôle capital de la condensation dans cette émergence des processus de l’inconscient est de faire advenir, dans l’ordre du signifiant, un usage qui franchit les limites imposées par les lois du langage.

64 Or cette conclusion rencontre ce que Jakobson, au terme d’une œuvre consacrée à éclairer les principes de la linguistique, est amené à dire, décrivant le fonctionnement du langage, toujours selon l’objectif d’établir du distinctif, mais par les moyens d’une sub-version des autres axiomes de la linguistique. Ainsi la proximité de l’organisation de la langue et celle des processus primaires se retrouvent-elles. Ce fut l’intuition de Lacan dans L’instance de la lettre, mais cela conduit à ce que la langue intranquillise les certitudes de la linguistique.

65 Jakobson y parvient par ce biais qui lui est propre, de s‘être, depuis ses premiers travaux des années vingt, engagé dans l’étude de la poétique. La voie nouvelle qu’il dégage est que la fonction poétique du langage outrepasse les antinomies, les dualismes sur lesquels se fonde la théorie linguistique.

Le texte de 1960

66 En 1960, paraît en anglais Linguistique et poétique, qui sera opportunément édité en 1963, comme dernier chapitre des Essais de linguistique, tome 1. Publication opportune à plus d’un titre, car si Claude Lévi-Strauss et Jacques Lacan ont, par leurs œuvres, donné un retentissement à celle de Jakobson, celui-ci « n’est pas un inconnu dans le milieu français », selon la litote de son traducteur Nicolas Ruwet. En clair, l’éminent animateur de la linguistique internationale depuis quarante ans commence à peine en 1963 à être connu et édité en France. L’acte d’intégrer cet article récent au premier volume des Essais est opportun car, du fait de ce retard de la connaissance en France, il aurait fallu attendre encore dix ans pour que voient le jour les prochains recueils généraux de textes de Jakobson (le deuxième tome des Essais et, séparément, Questions de poétique, en 1973).

67 Cet article de 1960 marque un temps de renouvellement de la problématique et fait en quelque sorte l’union entre les investigations dans le champ de la poésie et de la littérature et l’élaboration des concepts de la théorie linguistique. C’est qu’il établit la sixième des fonctions du langage, la fonction poétique, comme déterminante. La fonction poétique veut dire qu’il n’y a pas tant un langage poétique qu’une caractéristique générale du langage à fonctionner sur le mode poétique. C’est-à-dire qu’au-delà des usages référentiels – rendre compte d’un objet par l’opération de signification – ou émotifs, par exemple, la fonction poétique a un statut constitutif dans le fonctionnement de la langue.

68 C’est dire que le langage est autocentré, mettant « en jeu le rôle palpable des signes ». L’exemple princeps de cet article est la paronomase : I like Ike, slogan d’une élection présidentielle américaine où se présentait le général Eisenhower dont le sobriquet était Ike. Dans un discours dit référentiel, qui s’emploie à rendre compte d’un objet de façon stricte et réaliste et dont l’illustration idéale est l’énoncé scientifique, on aurait eu : I like Eisenhower. Dans un énoncé régi par la fonction émotive, des superlatifs, adjectifs ou adverbes, ou des interjections, auraient pu venir souligner l’intensité de l’engouement pour le candidat. Dans le premier cas, la formation de la phrase référentielle aurait rendu cette affirmation à son appréciation individuelle. De ce fait, elle restait sans effet de conviction particulier pour d’autres que pour le locuteur. Dans le second cas, l’enthousiasme de l’expressivité émotive aurait pu avoir le même effet de réduire la portée de la phrase à l’affectivité de l’émetteur, voire un effet contraire sur celui qui reçoit le message et n’est pas tenté de s’identifier aux passions de son interlocuteur. Par contre, les agents avisés de la propagande électorale ont su cibler l’effet que la paronomase I like Ike pouvait avoir sur la réceptivité de la population. Et de fait, alors que ce moment de l’histoire est généralement oublié, le slogan, lui, reste efficace et de saisie actuelle. Est ici opérante la fonction poétique.

69 Jakobson souligne que la langue y est centrée sur elle-même. Son efficace sur la sub-jectivité tient à ce qu’ainsi est mobilisée une portée propre des réalités sonores. De l’autocentrement de la langue se déduit que la fonction poétique soit dominante dans l’exercice du langage, non qu’elle exclut les autres fonctions recensées par Jakobson[35] [35] Voir le début de l’article : fonctions référentielle,...
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, mais qu’elle soit opérante de l’intérieur, en quelque sorte. Si l’on sait que la rhétorique a été depuis sa création l’étude des modes opératoires de la fonction poétique, on retrouvera l’inspiration même de Freud, telle que Lacan la redécouvrait en démontrant le caractère de tropes qu’ont les processus primaires.

70 Cette dominance de la fonction poétique dans l’exercice du langage est donc la thèse qui décide de l’orientation de l’œuvre de Jakobson pendant ses vingt dernières années.

71 La principale conséquence en est que les deux axes constitutifs du langage, l’axe des sélections du phonème et l’axe de succession de groupes de sons et de mots (ce sont, on le sait, l’axe paradigmatique ou métaphorique et l’axe syntagmatique ou métonymique) vont être bousculés dans leur rapport. En 1960, il propose d’appeler cette transformation de leur rapport par la fonction poétique : parallélisme. Le terme en est déjà ancien dans son œuvre. Il figure dès son premier texte de Prague en 1921 sur Khlebnikov[36] [36] Jakobson, Questions de poétique, Paris, Le Seuil, 1973,...
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et la nouvelle poésie russe, pour formuler son idée initiale : « le rapprochement de deux unités ». On pourrait suivre le progrès de ce concept dans l’œuvre de Jakobson et son usage pour les lectures de poésie, mais on s’en tiendra à la définition de 1960 : « La fonction poétique projette le principe d’équivalence de l’axe de sélection sur l’axe de combinaison[37] [37] Jakobson, Essais de linguistique générale, tome 1, p.  220. ...
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. » Ainsi, dans un poème, l’euphonie détermine-t-elle la construction des vers produisant rythmique et musicalité, comme dans la paranomase (I like Ike), où le jeu sonore a fonction d’argument. Le dualisme de l’axe des sélections (dit « métaphorique ») et de l’axe des successions (dit « métonymique ») est subverti. La dualité son/sens vacille. Dire que le langage est autocentré revient à dire que les sons prennent un sens par eux-mêmes. Il y aurait dans le son une dimension organisatrice de la saisie du langage qui ferait effet parallèlement à l’articulation signifiant-signifié dont le modèle est lexical.

72 On pourrait ressaisir d’un coup d’œil le mouvement de la pensée de Jakobson, inventant avec Troubetzkoy la phonologie et, par là, complétant la linguistique saussurienne du second axe paradigmatique ou métaphorique. Dans ce geste initial, l’articulation son/sens prend valeur de fondement, décalant en quelque sorte vers le phonique la dichotomie saussurienne du signifiant et du signifié. Le modèle de Jakobson est bien la poésie de l’avant-garde russe des premières années du XXe siècle et son « bibelot » sonore si proche en fait de la pratique des symbolistes français ou de Poe, comme Jakobson ne cessera de le faire découvrir à ses lecteurs. L’avant-garde littéraire française des années soixante et soixante-dix recevra l’influence très nette de formules comme : « La poésie ne consiste pas à ajouter aux discours des ornements rhétoriques ; elle implique une réévaluation totale du discours et de toutes ses composantes quelles qu’elles soient[38] [38] Ibid. , p.  248. ...
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. »

73 Projection du principe phonologique sur l’agencement des séquences du langage et dominance de la fonction poétique sur les autres fonctions discursives sont la double conséquence de la remarque que le langage est autocentré. Aussi bien, peut-on en faire l’équivalent de la position toujours réitérée de Lacan qu’il n’y a pas de métalangage. Mais il s’ensuit que le concept du signifiant en est transformé. La pureté différentielle de l’élément de langage brillait à l’aube du structuralisme de ce que le trait phonologique – comme le signifiant lacanien – était « dépourvu de toute signification propre[39] [39] Six leçons sur le son est le sens, 1941-1942, édité en...
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 ». Le statut de « lettre » du signifiant ou du trait distinctif a pour contrecoup de rendre instante la question du « vide de ressemblance » entre le son et le sens, en appel d’être comblé à partir de là. Baudouin de Courtenay ( 1845-1929), autre fondateur de la linguistique, le soulignait déjà. L’œuvre ultime de Jakobson, The Sound Shape of Language[40] [40] 1979, traduit en français sous le titre La charpente phonique...
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, s’applique à reconsidérer l’ensemble de la linguistique à partir de cette double voie : affirmation du distinctif comme principe de raison, tout en soutenant le franchissement des dualismes (ou antinomies saussuriennes). Dans le dernier état de la théorie de Jakobson, la distinctivité est investie par le parallélisme, de sorte que la discrimination des éléments porteurs de sens laisse place à des similarités entre le son et le sens. Ainsi Jakobson peut-il relire les voyelles de Rimbaud, les assonances de la poésie d’Edgar Poe, les constructions asémantiques de Cummings, pour en tirer des leçons quant à l’enchevêtrement complexe des éléments sonores de la langue et de sa visée sémantique. La lecture commune avec Claude Lévi-Strauss des Chats de Baudelaire fait date en 1962, alors même que Claude Lévi-Strauss s’est engagé dans l’investigation de la dimension mytho-poétique des cultures anciennes. Le parallélisme, le franchissement des deux axes de constitution de la langue déstabilisent le système dualiste sur lequel est fondée la théorie du langage. Au lieu de cela, vient au jour une organisation polyphonique et polysémique d’une plus grande complexité, où les sons et les sens s’entrecroisent.

74 Jakobson souligne alors qu’en-deçà des dualismes, il existe une antinomie quasi immédiate qui est celle du signe comme tel. Elle fait tenir ensemble une conscience spontanée de l’identité du signe et de l’objet et un constat raisonné de l’absence de cette identité. Ce retour aux philosophies antiques du signe, du Cratyle à la pensée indienne ancienne, Jakobson en traite en termes d’ambiguïté. Il dit en 1960 : « L’ambiguïté est une propriété intrinsèque, inaliénable, de tout message centré sur lui-même, bref c’est un corollaire obligé de la poésie. » Le message lui-même, mais aussi le destinateur, le destinataire, la référence enfin, deviennent ambigus. Sous le primat de la fonction poétique, le message devient « comme une sorte de citation » des problèmes mêmes du discours.

75 Freud fait-il autre chose lorsqu’il affirme la suprématie de l’esprit de Witz[41] [41] « Der Machtbereich des Witzes ist ein ungeschränkter »...
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?

76 Lacan, dont l’œuvre dans les années soixante-dix peut apparaître désormais recouper celle de Jakobson, affirme simultanément de nouvelles directions pour une théorie du signe dans la psychanalyse. Tous deux prennent distance avec l’illusion qu’un système formel rendrait compte du fonctionnement du langage. Jakobson s’en prend à « quelque fatale volonté d’abstraction » par laquelle « le domaine de la linguistique est abusivement restreint ». Lacan déclare, dans une formule désormais célèbre, que le langage en tant que concept de la linguistique est une « élucubration de savoir » sur lalangue. Et cet élargissement de la problématique du signe conduit à ce terme de lalangue qui, dans les derniers enseignements de Lacan, devient le concept de soutien de son affirmation de toujours que « l’inconscient est structuré comme un langage ». Reste à saisir en quoi le sujet de l’inconscient se constitue dans le rapport du langage à lalangue. Cela nous ramène à la question de la métaphore en tant qu’elle est un des ordres du langage, à celle du sens en tant qu’il est la visée du signe et à celle des formations de langue qui bousculent ce fonctionnement et cette visée. Ce sont là parmi les principaux thèmes des derniers séminaires de Lacan dans les années 1970.

Les derniers enseignements de Lacan

77 Nous commencerons par deux citations en forme d’hommage et pour marquer le chemin parcouru. Le 19 avril 1977, Lacan écrit [42] [42] Séminaire du 19 avril 1977, publié dans Ornicar ?...
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 : « Être éventuellement inspiré par quelque chose de l’ordre de la poésie pour intervenir en tant que psychanalyste ? C’est bien ce vers quoi il faut vous tourner parce que la linguistique est une science très mal orientée. Elle ne se soulève que dans la mesure où un Roman Jakobson aborde franchement les questions de poétique. La métaphore et la métonymie n’ont de portée pour l’interprétation qu’en tant qu’elles sont capables de faire fonction d’autre chose, par quoi s’unissent étroitement le son et le sens. C’est pour autant qu’une interprétation juste éteint un symptôme que la vérité se spécifie d’être poétique. Ce n’est pas du côté de la logique articulée – quoique j’y glisse à l’occasion – qu’il faut sentir la portée de notre dire. » On mesure ce que vingt ans de travail ont permis de faire venir au jour depuis qu’en novembre 1957, Lacan disait : « C’est au niveau du formalisme, c’est-à-dire d’une théorie structurale du signifiant comme tel, que Freud se place[43] [43] Séminaire V, p.  20-21, Le Seuil, mai 1998. ...
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. » Il faudrait citer en parallèle la formule déjà reproduite plus haut de Freud à propos de la plus belle formule de poète que délivre le texte inconscient.

Lalangue

78 La psychanalyse en reçoit l’indication majeure de « faire résonner autre chose que le sens », comme le dit Lacan dans le même séminaire de 1976-77, car elle se confronte à l’élément de lalangue où l’inconscient a lieu. Lalangue n’est pas un médium formel et communicationnel, comme l’est le langage pour la linguistique. C’est une expérience.

79 Le séminaire Encore décelait la jouissance dans l’être de la signifiance. Le séminaire L’insu… décrit lalangue comme une « obscénité subie », et subie des parents. L’accès au langage se fait par une réception de ce que les êtres parlants et jouissants, d’où le langage nous arrive, y déposent, et qui constituera pour chacun l’aura, singulière dans ses tournures, un idiome investi d’affect. Tel est notre mode toujours particulier d’appropriation de la circulation du sens au travers d’un langage en quelque sorte post-traumatique[44] [44] Voir ci-dessus, page 38, sur le S1 et le trauma. ...
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. De la sorte, le sujet, mémorial d’expériences, habité par lalangue est ce « parlêtre » dont l’usage du langage est un usage jouissant.

80 Cela vient se déposer dans cet exercice de langage qu’est une psychanalyse. Avec une telle réalité « poétique », au sens des multiplicités de combinaisons du son et du sens, il faudra jouer de l’équivoque. L’équivoque, en dernière instance sexuelle, est à la fois le mode de composition de lalangue et la façon d’en jouer pour y introduire scansion et suspens. Les concrétions de langue stupéfiantes que livre l’inconscient et qu’il faut déjouer sont « cimentées », comme le laisse entendre Freud à travers le Klümpen de sa patiente, ou comme le disait Baudouin de Courtenay, appelant la linguistique à cimenter l’unité des mots[45] [45] Cité par Jakobson dans Selected Writings, vol. 8, p.  42...
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. Telle est lalangue selon Lacan, faite de cette matière féconde, épaisse et spongieuse : dépôt dit-il, ou encore alluvions. Ce sont nos fleurons ou nos pattes de mouche, nos réussites rhétoriques et nos aversions sonores, nos onomatopées, nos malices dialectales, jeux salaces, antiennes obsédantes, sagesse des nations, élégances et trivialités donc qui sont le quotidien de notre usage.

81 Il y a dans lalangue cette dimension, ou cette strate, de ce qui ne va pas du sens vers le non-sens mais fonctionne d’emblée hors-sens et dont le langage se trouve parasité. Le terme de lalangue s’est construit par attraction de la lallation, glossolalie où l’enfant joue de son hésitation devant la structure, et de l’élation où s’entend la jouissance dans la signifiance. Dans L’Etourdit, écrit de 1972[46] [46] Scilicet 4, p.  47 ; Autres écrits, p.  490. ...
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, Lacan propose de distribuer l’équivoque entre l’homophonie, la grammaire et la logique comme ressources de l’acte de l’analyste. Il y définit une langue comme « l’intégrale des équivoques que son histoire y a laissé persister ». À quoi fait renvoi le séminaire L’insu … le 11 janvier 1977[47] [47] Ornicar ? n° 14, p.  6. ...
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. « Ce qui se lit à partir de l’inconscient participe à l’équivoque qui est le principe du mot d’esprit – équivalence du son et du sens –, voilà au nom de quoi j’ai cru pouvoir avancer que l’inconscient était structuré comme un langage. » Quelques lignes plus loin, il prend ses distances à l’égard de la grammaire : « Dans la structure de l’inconscient, il faut éliminer la grammaire[48] [48] Ibid. ...
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. » Nous l’avions vu ci-dessus, en avril 1977, décréter que ce n’est pas du côté de la « logique articulée », mais de la poésie « qu’il faut sentir la portée de notre dire ». Le triple aspect de l’équivoque en psychanalyse assigne nettement un privilège du poétique, dont l’homophonie est ici la notion-repère, selon la leçon jakobsonienne. Lacan ne laisse pas planer de doute, mais disons que le poétique et le logique entretiennent cette proximité que ce qui se déjoue sur le mode de l’antinomie dans la poétique le fait sur le mode du paradoxe dans la logique. Car ce dont il s’agit est de cerner un réel.

Structure

82 Le champ du réel est investi par lalangue.

83 À partir de l’inaccessibilité qui constitue le réel comme tel, bloc hors-sens que produit le refoulement originaire, se dispense cette sorte de musique première, jeu de sons à vocation harmonique qui accompagne l’accès à un ordre post-traumatique. L’énoncé de L’Étourdit est très clair à cet égard. Après avoir défini une langue comme « l’intégrale des équivoques… », le texte poursuit : « C’est la veine dont le réel, le seul pour le discours analytique à motiver son issue, le réel qu’il n’y a pas de rapport sexuel y fait dépôt au cours des âges. »

84 Lacan équivoque avec le mot « veine ». Le trauma qui institue l’inaccessible comme non-rapport est notre veine, notre chance, notre contingence de sujet à advenir. Le réel se dispose à partir de là comme veine de roche, minéral, aussi peu sensible [au(x) sens] que la pierre. Cette équivoque rebondit lorsque le Séminaire Encore (contemporain de L’Étourdit ) trouve, pour définir l’émergence du signifiant, un terme qui connote cette veine.

85

« C’est l’introduction de la différence comme telle dans le champ qui permet d’extraire de lalangue ce qu’il en est du signifiant[49] [49] Séminaire Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p.  129. ...
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. »

86 Il s’agit d’expliquer l’émergence du signifiant. Lacan formule qu’elle se fait par extraction, une extraction qui se prend sur la veine de réel.

87 Cela engage la théorie vers une nouvelle définition de la structure qui ne se suffise plus d’être un ensemble relationnel d’éléments.

88 Avec la question de l’émergence du signifiant, nous retrouvons une dernière fois la métaphore, en bonne doctrine jakobsonienne, puisque la métaphore est la catégorie de la sélection, du choix, de l’isolement d’un élément. Le signifiant, S1, est cet élément, selon la tradition qui, des stoïciens à Saussure, le distingue ( stoïcheion veut dire en grec, l’élément, comme le rappelle Lacan), et apparie la dualité signifiant/ signifié. La phonologie structurale prend le relais dans les années vingt du xxe siècle pour donner du signifiant sa définition la plus stricte, selon la phonologie. Mais la doctrine freudienne de l’identification nous mène à la saisie de l’unaire dont Lacan, dans ses séminaires de 1971-1972 (Ou pire) et de 1972-1973 (Encore), répète la question et la tend à l’extrême. L’Un de signifiant détermine l’univers du langage selon la distinctivité. Mais le concept du langage est mis en tension par son usage jouissant qui dénote que, simultanément à l’ordonnancement symbolique, se produit du sujet.

89 L’idée même de la représentation en a été remaniée depuis les séminaires des années soixante (le Séminaire XI en particulier). La représentation n’est plus la présentation par un représentant d’une réalité absente, mais celle d’un sujet par un signifiant. Cela voulait dire, principalement, que l’effet de l’ordre signifiant n’est pas tant de connaissance qu’il n’est de faire advenir un sujet au prix de son aliénation, de son être apparaissant/disparaissant, selon sa pulsation désirante. La prise du langage dans lalangue en est le concret surprenant et paradoxal. C’est le surgissement d’un sujet à partir du réel, depuis le « sujetsupposé savoir » jusqu’au parlêtre de lalangue.

90 Nous sommes, on le voit, aux limites des ressources du langage commun.

91 Dès lors, la question de l’émergence du signifiant impose une nouvelle définition de la structure, au-delà du primat du symbolique qui caractérisait la structure linguistique et… structurale. Cette définition est : l’introduction de la différence dans le réel.

92 Nous concluons donc sur quelquechose comme un acte d’écriture.

93 Concept lancé par Lacan dans son Séminaire l’Identification en 1961-1962, l’écriture a donné cours à bien des importations philosophiques, sans qu’elles n’aient rendu à leur inspirateur son dû. Lacan prenait l’exemple du chasseur préhistorique faisant une encoche pour chaque gibier. Plus strictement, Jakobson se réfère aux runes de la tradition scandinave. Freud en parlait à sa façon, nous l’avons vu, comme « mise en exergue » de l’élément de rêve.

94 C’est le problème de la marque et de l’émergence toute éventuelle du signifiant face à « l’absence possible de tout objet ».

95 Le référent, manqué par le signifié, renvoie le signifiant à sa solitude, décrite par les poètes, comme la fleur poétique mallarméenne, « l’absente de tout bouquet » si souvent citée.

96 Le sujet de l’inconscient n’en profère pas moins son dire, dont la signifiance se livre comme jouissance à la poésie et la psychanalyse.

97 Ainsi, se dissipe le vertige de l’absence ontologique, puisque l’inconscient s’avère être là pour « suppléer à l’ab-sens du rapport sexuel ».

Annexe

Annexe

98 Les formules de la métaphore

99 • Dans L’instance de la lettreÉcrits, p. 515)

100 où : f ( ) S note la fonction symbolique

101 S’la substitution d’un signifiant à un autre, définition minimale de

102 S l’opération de la métaphore

103 S (+) s le franchissement de la barre qui sépare le signifiant (S) du signifié (s) pour que la métaphore produise un + de signification

104 • Dans : La métaphore du sujet (en réponse à Perelman, Ecrits, p. 890)

105 Il y a le thème

 et le phore

qui sont les deux pôles de la substitution sur le modèle de l’analogie théorisée par Aristote comme rapport de substitution où A est à B ce que C est à D, soit:

Lacan y introduit du « x » qui décale la métaphore en s’éloignant de l’analogie.

106 Cette formule prépare celle de la métaphore paternelle dans D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychoseEcrits, p. 567), où elle est décalquée pour devenir :

 où la production de la signification phallique répond à « l’x » de la métaphore, signifié énigmatique du désir de la mère par l’opération de la métaphore paternelle (substitution du Nom-du-Père au désir de la mère).

 

Notes

[ 1] Lacan, « L’instance de la lettre dans l’inconscient, ou la raison depuis Freud », dans Écrits, p. 493-528.Retour

[ 2] Voir annexe sur les formules de la métaphore à la fin de cet article, ci-dessous p. 61.Retour

[ 3] « L’instance de la lettre… », Écrits, p. 496.Retour

[ 4] Ibid., p. 506, note 1.Retour

[ 5] Ibid.Retour

[ 6] Traduction légèrement modifiée, Œuvres complètes en français, p. 320 ; traduction Meyerson-Berger, p. 242. Nous noterons, à partir d’ici, OC les Œuvres complètes en cours de publication en français aux PUF, et Meyerson-Berger l’ancienne traduction de 1926, revue par Denise Berger, en 1967, aux PUF. Ces deux pages d’ouverture sont justement célèbres, injustement défigurées par la traduction Meyerson-Berger et partiellement restituées dans la nouvelle traduction des OC.Retour

[ 7] « L’instance de la lettre… », Écrits, p. 507.Retour

[ 8] Selon Meyerson-Berger, p. 241, « nous sommes seuls à avoir tenu compte de quelque chose d’autre ». Et selon les OC, « or nous sommes les seuls à être en présence d’un autre état de choses », p. 319.Retour

[ 9] Lacan, « La métaphore du sujet », dans Écrits, p. 889, note 2.Retour

[ 10] Voir annexe ci-dessous, p. 61.Retour

[ 11] Lacan, Écrits, p. 890.Retour

[ 12] Ibid., p. 891.Retour

[ 13] Voir en particulier le Séminaire III, séance du 11 avril 1956, avec, pour titre, dans l’édition du Seuil, « Le signifiant comme tel ne signifie rien. »Retour

[ 14] « L’instance de la lettre… », Écrits, p. 508.Retour

[ 15] Ibid. p. 518.Retour

[ 16] « Das Mass der statthabenden Kompression », L’interprétation des rêves, Studienausgabe, p. 282 ; Gesammelte Werke, p. 285 ; OC, p. 321 ; Meyerson-Berger, p. 243.Retour

[ 17] Ibid., Meyerson-Berger, p. 244 ; OC, 323.Retour

[ 18] Ibid., Meyerson-Berger, p. 244 ; OC, 324.Retour

[ 19] Dans une intervention au premier Congrès d’Espace analytique éditée dans Où en est la psychanalyse ? Psychanalyse et figures de la modernité, Toulouse, érès, 2000.Retour

[ 20] Lacan : « Radiophonie », Scilicet 2-3, p. 69 ; et Autres écrits, p. 416.Retour

[ 21] Ibid., Scilicet 2-3, p. 69 ; Autres écrits, p. 417.Retour

[ 22] « L’instance de la lettre… », Écrits, p. 503.Retour

[ 23] Revue La psychanalyse, n° 3, p. 57.Retour

[ 24] Starobinski : Les mots sous les mots, Paris, Gallimard, 1971.Retour

[ 25] On pourra lire à ce propos le premier ouvrage qui ait entrepris d’éditer et de commenter quelques cahiers de Saussure depuis le travail initiateur de Starobinski : Francis Gandon, De dangereux édifices. Saussure lecteur de Lucrèce, Les cahiers d’anagrammes consacrés au De Rerum Natura, édition Peeters, Louvain-Paris, 2002. Un des points de ce livre est de nous orienter à travers la lecture du cours de Saussure, à partir des nouvelles éditions, en particulier celle du troisième cours, réédité de façon nouvelle par Eisuke Komatsu, Université Gakushuin, Tokyo, 1993. Il souligne la place faite à la syllabe dans les passages du cours sur la phonologie et relève une filiation Saussure-Hjemslev, s’engageant sur des voies proches des conséquences tirées par Jakobson des anagrammes saussuriens. Il conclut : « Le cours de 1910-1911 donne à la pratique agrammatique la théorie qui lui manque. »Retour

[ 26] Jakobson : « La première lettre de Ferdinand de Saussure à Antoine Meillet sur les anagrammes », Questions de poétique, Paris, Le Seuil, 1973, p. 190-201.Retour

[ 27] Lacan : Séminaire Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 23.Retour

[ 28] Théodore Flournoy, Des Indes à la planète Mars, étude sur un cas de somnambulisme avec glossolalie, Paris, 1901, réédition, Le Seuil, 1983 ; Nouvelles observations…, Archives psychologiques, Genève, 1902 ; Victor Henri, Le langage martien. Étude analytique de la genèse d’une langue dans un cas de glossolalie somnambulique, Paris, 1901.Retour

[ 29] OC, 337 ; Meyerson-Berger, 255.Retour

[ 30] Freud, Contribution à la conception des aphasies, 1891 ; en français PUF, 1983.Retour

[ 31] Jakobson, Deux aspects du langage et deux types d’aphasie. Essai de linguistique générale, tome I, Paris, Éditions de Minuit, 1963.Retour

[ 32] Anklingen, mot qui doit être traduit sans hésitation par « assonnent », et non pas « font écho » comme le traduisent malencontreusement les OC p. 338 ; « correspondant » était presque mieux dans Meyerson-Berger, p. 256 (voir Studien-Ausgabe p. 296 ou Gesammelte Werke, p. 301).Retour

[ 33] « Saisissable » et non pas « tangible », comme le traduisent les OC Greifbarsten doit être traduit par « saisissable », si l’on pense au jeu de mots essentiel et sous-jacent : greifen-saisir/Begriff-concept, jeu de mots familier à Lacan. C’est du concept de l’inconscient, saisissable ou non, qu’il s’agit ( OC p. 339, Meyerson-Berger, p. 257, S.A, p. 297, G.W. p. 302).Retour

[ 34] Jakobson, Essais de linguistique générale, p. 57.Retour

[ 35] Voir le début de l’article : fonctions référentielle, émotive, conative, phatique et métalinguistique. Voir aussi les tableaux des pages 214 et 220 des Essais de linguistique générale, tome I.Retour

[ 36] Jakobson, Questions de poétique, Paris, Le Seuil, 1973, p. 21.Retour

[ 37] Jakobson, Essais de linguistique générale, tome 1, p. 220.Retour

[ 38] Ibid., p. 248.Retour

[ 39] Six leçons sur le son est le sens, 1941-1942, édité en 1976 aux Éditions de Minuit.Retour

[ 40] 1979, traduit en français sous le titre La charpente phonique du langage, en 1980, Éditions de Minuit.Retour

[ 41] « Der Machtbereich des Witzes ist ein ungeschränkter » que les OC traduisent « le domaine d’influence du trait d’esprit est sans limite » ( OC p. 213, Meyerson-Berger p. 158, S.A., p. 189, G.W., p. 182).Retour

[ 42] Séminaire du 19 avril 1977, publié dans Ornicar ? 17-18, p. 16.Retour

[ 43] Séminaire V, p. 20-21, Le Seuil, mai 1998.Retour

[ 44] Voir ci-dessus, page 38, sur le S1 et le trauma.Retour

[ 45] Cité par Jakobson dans Selected Writings, vol. 8, p. 42 et 249.Retour

[ 46] Scilicet 4, p. 47 ; Autres écrits, p. 490.Retour

[ 47] Ornicar ? n° 14, p. 6.Retour

[ 48] Ibid.Retour

[ 49] Séminaire Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 129.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Bernard Toboul « La condensation, la métaphore et le réel, ou la structure revisitée », Figures de la psychanalyse 1/2005 (no11), p. 33-61.
URL :
www.cairn.info/revue-figures-de-la-psy-2005-1-page-33.htm.
DOI : 10.3917/fp.011.0033.