2005
Figures de la Psychanalyse
Lectures
J. Watson
[*] : Le behaviorisme (1924-1925) B.F. Skinner
[**] : Walden 2, communauté expérimentale (1948) Walden 2 revisté (1976)
Olivier Douville
La parution du Livre Noir de la psychanalyse a fait couler beaucoup
d’encre, tant nous fûmes nombreux à
nous trouver atterrés par la perspective
de dépeçage de la psychanalyse qui s’y
donnait libre cours. Le fait que bien des
psychanalystes et leurs amis ont pu assurer grâce à ce tintamarre d’indignations
une excellente promotion à ce collectif
navet vaut là pour ironie de l’histoire.
Il est salutaire d’avoir des ennemis et
il est bon qu’ils se dévoilent. Aussi l’OP a
des TCC sur l’ensemble du soin psychique
semble-t-elle une opération opiniâtre,
obstinée et dangereuse, mais qui est
loin d’avoir remporté les succès qu’annoncèrent les fracas de polémiques antipsychanalytiques. À cet égard défendre
et illustrer la psychopathologie clinique
à l’Université est une priorité.
Cela étant, il m’est venu l’idée que
cette attaque frontale contre la psychanalyse pouvait viser autre chose que les
freudiens old and new look. Réduire ce
pamphlet exténué à une haine contre
Freud est, selon moi, considérer les
forces en présence sans mesurer tous les
enjeux de la lutte qui s’annonce, et qui
sera rude. Loin de moi la tentation de
dédramatiser à bon compte, cependant.
Oui, Freud, Lacan, Deleuze, Dolto et
tant d’autres se trouvent d’indigne
façon recouverts de la boue des rumeurs
et du crachat des calomnies. De sorte
qu’il suffit de prendre leur défense pour
se refaire une santé, une crédibilité – et
comme tout cela fait du bien, tout cela
est bienvenu. Irai-je dire autre chose,
moi, qui, à mon tour, ai polémiqué dans
l’Information psychiatrique et le Journal
des psychologues contre ces surgeons
d’obscurantisme qui se bousculent, tous
plus arrogants les uns que les autres,
dans ce fastidieux Livre noir ?
Pourtant il me semble, maintenant,
que c’est plus radicalement une haine
contre le sujet, le langage et les fondements irrationnels de la loi humaine qui
se fait jour dans ces offensives diverses
qui allèrent de la trop fameuse synthèse
du rapport INSERM sur les psychothérapies à l’actuel rapport sur les enfants
hyperagités, en passant par le sordide
Livre noir. C’est une guerre contre le
sujet, où tremblent de peur et dégoulinent d’arrogance ceux qui récusent tout
savoir et toute pratique prenant au
sérieux l’incomplétude du symbolique
et accueillent l’incondition humaine
dans le corps et le langage. Bien évidemment, la psychanalyse est le nom
aujourd’hui de cette discipline et de
cette pratique qui portent au plus haut
la responsabilité d’un tel savoir.
Le temps passant, il est maintenant
question de considérer ces déclarations
de guerre contre la psychanalyse dans
l’empan de leur stratégie. Regrettons
seulement que les sources mêmes des
idéologies comportementales n’aient
pas encore été suffisamment exposées
au public, à l’exception d’un bon papier
de Gori, Hoffmann et Vanier, disponible
dans l’avant-dernier courrier d’Espace
Analytique de l’année 2005. Car enfin, si
le but actuel que poursuivent certains
esprits obtus et dangereux est de consacrer les TCC dans un premier temps
comme psychothérapie (alors qu’il s’agit
de dressage) puis, dans un second
temps, comme seul traitement du psychique digne de ce nom en prenant
d’assaut les institutions d’enseignement
universitaire et de soin, alors le projet
comportementaliste est bel et bien un
projet politique, avec ceci de particulier,
mais d’hélas point trop neuf, qu’il est
érigé contre la politique même, au nom
de la science. Le comportementalisme
vise l’extension décisive de diverses
polices du comportement. Visée sur
quoi les textes fondateurs du behaviorisme nous instruisent pleinement et
sans fards. Aussi y reviendrai-je ici brièvement.
Faisons place, ici, à Watson. Son livre
princeps,
Le behaviorisme, contient un
préambule insolite. L’auteur s’agace, il
s’en indignera plus loin, de cette sotte
prétention propre à l’animal humain de
se considérer comme différent du reste
de la création au vain motif qu’il possède le langage
[1]. Pour le savant comportementaliste, le doute ne saurait
être toléré. Le langage n’est rien de plus
et rien de moins qu’un obstacle posé sur
toute volonté de traitement rationnel
des conduites. Le salut de l’humanité ne
peut provenir que d’une seule attitude,
plus ou moins délibérée, plus ou moins
orientée, mais à moyen terme, décisivement imposable à tous : la soumission à
l’expertise comportementale, seule à
même de définir les vrais buts, les vraies
valeurs, seule à mettre en action les véritables moyens de concilier, sans heurt et
pour la paix de tous, ces buts et ces
valeurs. Les éducateurs se doivent d’être
modélisés par les doctrines comportementales, les parents doivent se muer
au plus vite en éducateurs behavioristes
afin de réduire au plus possible les malentendus affectifs entre eux et leurs
progénitures. Si les dépistages à l’embauche des professions d’éducateurs, de
pédagogues et de juges voient le jour, ils
ne devraient alors, poursuit Watson, ne
retenir comme digne d’exercer ces
métiers que des behavioristes, puis, de
toute façon, la différence entre ces
métiers s’estompera en un temps
record. Mais que faire alors des sujets
récalcitrants, de ceux qui refusent ce
nouveau paradis de l’adaptation
sociale ? Watson a sur cet avis une position dont le fond est sans ambiguïté.
Sans behaviorisme pour la réguler, la
société court un vif danger. La sécurité
de tous est ici le maître mot. Watson
n’écrit pas pour une humanité qui vit,
mais pour une humanité qui se survit,
égarée et sans mode d’emploi. Loin de
se limiter à une extravagance psychologique de plus, le behaviorisme vaut
comme une règle de conduite collective,
seule apte à repêcher une humanité en
train de sombrer.
Quand un peuple ne veut jouir que
de la sécurité, il n’est pas loin de la servilité, disait le révolutionnaire Marat. À
l’inverse de cette rude et salutaire
maxime, les truismes de Watson jouent
sur du velours. Tout le monde est contre
la violence, tout le monde préfère que
les contraintes de notre raison civilisent
les expressions de nos pulsions. Et tout le
monde ne possède pas la lucidité de
Freud ou le lyrisme d’un Breton ou d’un
Bournoure qui explorent la face
d’ombre que cristallise, en même temps
qu’il génère du malaise, le travail de la
culture en chacun et entre chacun. Aussi
l’horreur du désordre, attitude mentale
assez répandue, trouvera-t-elle en
Watson un de ses meilleurs échos. Le
behaviorisme n’est pas une thérapie ou
une sociothérapie, c’est une descente de
police. Il convient de créer une humanité rajeunie, libre et calme, dotée des
meilleures conduites qui soient. Une de
ces sociétés fonctionnalistes qui ont pu
servir de motif obligé à bien des utopistes et à quelques tyrans modernes.
Seulement, par le caprice des réactions
rééducatrices négatives, il se trouvera
encore un maigre bataillon d’énergumènes qui refuseront de s’aligner selon
ces nouvelles donnes du bonheur collectif imposé.
Qui sont ces amants du désordre, de
l’irrationnel et de l’ombre fautive ? Qui
sont ces illusionnés ? Qui sont, enfin,
ces « inéduqués » chroniques, pour
reprendre ici la prose même de Watson ?
Des fous. Car il faudrait être fou pour
refuser le bonheur behavioriste. Fou, en
effet, pour refuser ce bonheur désaffecté, cette survie des conformités assimilée à la paix des braves. Fous et inéduqués, certes, mais, plus et autrement
que de simples originaux, de tels êtres
sont dangereux. Selon Watson, leur
dangerosité menace la survie de chacun,
cette survie enfin gagnée dans le totalitarisme behavioriste soft et par celui-là
garantie. Comment traiter alors les
réfractaires ? Je ne répugne pas ici à
l’usage de la citation : « À mon avis,
seuls les sujets inéduqués commettent
des crimes ; la société doit donc s’intéresser à deux choses : 1) Chercher à
guérir les fous ou les psychopathes si
cela est possible… En d’autres termes,
leur sort doit être confié aux psychiatres.
La question de savoir si les fous incurables devraient être supprimés a été
soulevée ; on ne peut rien objecter à
cette idée, sinon un sentimentalisme
exagéré et des convictions religieuses
médiévales. » (p. 132) Voilà au moins un
discours sur la folie qui est d’une absolue franchise, même si on cherche en
vain dans ce livre épais et terrible la
moindre description psychopathologique digne de ce nom. Est fou celui qui
me résiste : tel est, au fond, le critère
retenu qui justifie, selon Watson, des
solutions aussi extrêmes.
Soit, mais que sont les lois devenues,
qu’est-il advenu de la protection juridique du citoyen ? Je suis naïf à poser
une telle question, tant, en effet, la
visée comportementaliste consiste, ni
plus ni moins, à faire triompher le dressage contre tout autre mode de sanction des conduites. Voyons se développer la thèse en son imperturbable
logique, dans les lignes qui suivent
immédiatement : « 2) Un tel point de
vue supprime complètement le droit criminel, les juristes, et les cours de justice
criminelle… Mais avant que tous les
livres de loi soient brûlés dans un grand
élan de la Nature et que tous les
hommes de lois décident de devenir
behavioristes, je ne compte pas voir les
actuelles représailles ou théories de la
punition concernant le déviant faire
place à une théorie scientifiquement
fondée sur nos connaissances de l’établissement et de la suppression des
réponses émotionnelles conditionnées
[2]. »
Nous y voilà, la conception béhavioriste bouche toute possibilité de conceptualisation, de métaphysique, d’éthique. Toute pensée n’y a cette butée que
de se trouver asservie à un principe de
plaisir réglé en utopie totalitaire. Ce qui
ne peut introduire que violence dans le
rapport humain et se révèle, au plus
vite, anti-conceptionnel dans la pensée.
Nous trouverions aussi dans un texte
insolite du grand suiveur de Watson,
Skinner et son Walden 2, un autre indice
de poids de ce que le behaviorisme et,
par suite, les TCC sont avant tout un programme de polis (sinon de police) des
mœurs pour des sujets enfin rincés de
leur référence au désir et à la pulsion.
Walden 2, ou le récit d’une société idéalement régie par le comportementalisme, vient juste d’être édité en France,
précédé d’un topo louangeur de M.Richelle, connu pour ses prises de positions enthousiastes pour Le Livre noir de
la psychanalyse. L’avant-propos d’Esteve
Freixa i Baqué ne rechigne pas à se référer à Benesteau, auteur du venimeux et
niais Mensonges freudiens. Quant au
livre de Skinner, qui date de 1948, après
la seconde guerre mondiale, la déportation et la Shoah, donc, s’il est assez joliment écrit – et c’est une surprise –, il
n’en reste pas moins assez terrifiant.
Dans son roman, Skinner décrit la visite
que fait un sceptique dans une communauté dont l’organisation repose sur un
mode de vie idéal, construit à partir des
connaissances scientifiques sur le comportement humain. Le principe majeur
de la démarche de Skinner est de plaider pour une vie communautaire au
sein de laquelle les modes de vie seront
expérimentés scientifiquement pour
déterminer les meilleures options dans
l’établissement des règles sociales, économiques et politiques. La thèse
majeure, directement dérivée des premiers travaux de l’auteur, est bien que,
s’il devient possible de dresser la typologie de tous les comportements volontaires, il devient alors possible et loisible
de les prévoir et les contrôler. L’univers
était entre les mains des experts et des
évaluateurs, seuls à même de connaître
et mettre en acte les principes scientifiques d’une bonne gouvernance.
Plus loin, ce livre explore systématiquement l’ensemble des possibilités
qu’offrirait une technologie du comportement appliquée à la planification
d’une communauté – de l’éducation des
enfants à leur scolarité, de la vie familiale à l’organisation collective.
Une fois encore, c’est bien par son
horizon anthropologique, par sa théorie
du lien social que pourraient, sinon
s’évaluer, du moins s’appréhender les
idéologies sous-jacentes à telle ou telle
façon de stratégie dite « psychothérapeutique ». Admettons que les textes
princeps du behaviorisme ouvrent sur
une idéologie fort inquiétante.
[*]
J. Watson,
Le behaviorisme, (1924-1925), version reprise par l’auteur en 1952,1953 et
1958, trad. franç. de la version de 1958, Les classiques de la psychologie, 1972.
[**]
B. F. Skinner,
Walden 2, Communauté expérimentale, (1948) suivi de
Walden 2 revisité par l’auteur (1976), Paris, In Press, 2005.
[1]
Ouvrage cité, p. 8-10.
[2]
Ibid., p. 132-133.