2005
Figures de la Psychanalyse
Lectures
Moustafa Safouan : Lacaniana II
[*]
Ursula Renard
Lacaniana IIn’est pas un livre de vulgarisation et ne s’adresse donc pas à
ceux qui voudraient faire l’économie
d’aller voir à la source, dans les Écrits et
les Séminaires de Jacques Lacan – Moustapha Safouan dans son introduction
insiste là-dessus.
Onze auteurs ont travaillé avec lui,
dont Roland Chemama, Christian Hoffmann, Alain Lemosof et Bernard Vandermersch, pour présenter une lecture,
leur lecture, des Séminaires, ce que
chacun en a saisi. Les auteurs n’ont pas
suivi de façon linéaire et chronologique
chaque séminaire, ce qui aurait pu
amener une simplification, mais ils se
sont appuyés sur la synchronie de la
logique signifiante pour tisser et éclairer
une nouvelle avancée théorique de
Lacan. Il en résulte un mouvement en
double boucle, un va-et-vient entre différents Séminaires s’appuyant sur un
énoncé repris par plusieurs auteurs, ce
qui met l’accent sur la division du sujet
entre énonciation et énoncé, mais aussi
sur la structure temporelle intime de la
parole.
Double boucle dans la lecture des
Séminaires, mais double boucle également dans l’histoire de la transmission
lacanienne, dans la mesure où cet
ouvrage arrive vingt-six ans après « Le
moment de conclure », offrant un effet
d’après-coup, point de capiton, pulsation, qui, loin de figurer un point final,
soutient le désir de « trouvaille » des
analystes. Cette logique temporelle
dans laquelle nous sommes pris structurellement, ce passage ne vient-il pas
constituer la possibilité d’une certaine
lecture dans l’écart entre ce qui a été dit
et ce qui s’entend aujourd’hui ?
Lacan disait que son Séminaire le
tenait non par l’habitude, mais par le
malentendu qu’il se fatiguait à dissoudre et donc nourrissait. Lacaniana ne
vise pas à dissoudre le malentendu par
un exposé épuré, mais comporte des
zones d’ombres, des doutes dans les
« trouvailles » de Lacan, tout au long de
ses avancées. Ces doutes sont soulignés
par les auteurs et ouvrent des voies, car
c’est dans ces achoppements que l’on
peut continuer de le « nourrir ».
Chaque chapitre qui reprend un
Séminaire est marqué par le sceau de
l’écriture de l’auteur, ceci constituant
une mosaïque de lectures dont le relief
dépend du mode de rapport au texte,
de l’appel à telle ou telle référence, du
renvoi à tel ou tel auteur, de la prise en
compte du moment historique et poli tique pour la psychanalyse et pour l’Histoire du XX e siècle, mais aussi de notes et
d’hypothèses personnelles souvent au
détour d’un moment décisif. Disparité
autour du même thème qui fait appel
aux « lois de la parole », mais qui tente
de rester au plus près de ce que Moustafa Safouan rappelle dans son introduction comme « le seul critère sûr, jusqu’à présent, auquel reconnaître
l’analyste : sa soumission à l’éthique de
bien dire ».
La lecture de Lacaniana II suscite la
curiosité et la hâte de se confronter à
une période de l’œuvre de Jacques
Lacan qui reste un tournant riche en
terres à explorer, en questions laissées
en suspens, souvent ardues. Découvrir
ce que chaque auteur a retenu, filtré, au
fil de sa lecture, permet de rendre
compte de l’étonnement que cause
Lacan, du désir de travail qu’il soutient
par l’espace qu’il laisse entre la pensée
et son dire. On peut rester sourd à
l’œuvre de Lacan, mais ce livre ouvre,
néanmoins, à un certain entendement
même si « on naît malentendu ». Entendement qui n’est pas un processus
cognitif de traitement de l’information
mais glissement permanent entre ce qui
se lit de la lecture d’un autre et ce qui
s’attrape pour chacun de manière singulière.
[*]
M. Safouan (sous la direction de),
Lacaniana II, Les séminaires de Jacques Lacan, 1964-1979, Fayard, Paris, 2005.