Figures de la psychanalyse
érès

I.S.B.N.2-7492-0413-5
216 pages

p. 189 à 191
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Lectures

no 12 2005/2

2005 Figures de la Psychanalyse Lectures

Jean-Philippe de Tonnac : Anorexia. Enquête sur l’expérience de la faim  [*]

Serge Bédère
Anorexia est un très beau livre, ce qui est en fait assez rare dans notre domaine. Une de ses spécificités est de faire se croiser les références, de bousculer les suppositions de savoir. Et d’avoir un auteur qui prend le risque d’écrire en son nom propre, au singulier et donc ici au masculin. On peut avoir croisé la question de l’anorexie sur sa route, comme un des dérèglements des sens que Rimbaud voyait comme un moyen de se trouver en prenant le risque de se perdre, être un homme, un homme à la large culture humaniste, et écrire sans enfermement ni dans une position de spécialiste, ni de témoin, ni d’ancien porteur de symptôme et avoir des choses humaines, pertinentes à dire. Journaliste et homme de plume de surcroît, Jean-Philippe de Tonnac allie documentation, érudition, et humour. On y apprend ainsi, dans ce (gros) livre, de façon aussi très médicalement étayée, que… les maigres ont un foie gras ; il n’est tout de même pas interdit de sourire au milieu de ce qui a tôt fait de tisser la trame d’une tragédie, ne serait-ce que pour se garder du risque de la fascination.
Il y a dans ce livre d’heureux décalages par rapport à ce qu’induit notre société de spécialistes et d’experts qui destitue le sujet humain de ce qui fait le cœur de sa condition, quand bien même celle-ci passerait par des extrêmes dont l’anorexie est une des figures.
À cet égard, on n’est pas forcément à l’abri de ce que l’on cherche à dénoncer, et le discours « psy », psychanalytique compris, participe souvent (malgré lui ?) à ces effets qui font qu’on réforme l’orthographe au passage et que l’on transforme les « usagers » en « usagés ».
« Comment arrimer ces solitudes, ces exils à notre histoire humaine avec autre chose qu’une sonde enfoncée dans le nez ? », c’est la question de fond qui se trouve posée ici, qui ne peut manquer d’échos pour qui s’est aventuré dans ce type de clinique.
Au vu du titre, outre à la référence à la création du terme lui-même par William Gull, on peut difficilement s’empêcher de penser à Utopia et Thomas More, c’est-à-dire qu’on se trouve d’emblée pris dans l’univers humaniste du XVII e. Étant du pays de Montaigne, j’y suis d’autant plus sensible pour avoir souvent eu l’occasion d’évoquer La Boétie et son Traité sur la servitude volontaire, et la valeur donnée à « l’entreconnosoiement » et à l’irremplaçable de l’expérience chez ces hommes qui voyagent, comparent et réfléchissent.
Thomas More s’intéresse à un monde idéal débarrassé des passions humaines, Erasme à la folie dont il fait l’éloge.
Erasme mourra chez Thomas More à Londres. Dans ce contexte de chemins croisés, ma première impression s’est trouvée confirmée en cours de lecture par cette formule admirable qui tranche agréablement avec l’enfermement dans les protocoles de soin qui nous cernent :
« Tendre une main d’utopie à une main d’illusion », c’est ainsi que l’auteur définit l’enjeu de l’entreprise, le deal pour briser le cercle infernal.
On ne peut manquer de rapprocher cela des développements de Roland Gori et Marie-José del Volgo sur la « Santé totalitaire » et des inquiétudes à avoir si l’on se met, sous couvert de vouloir son bien, à considérer le sujet humain comme « résident secondaire de son corps. »
L’auteur lance d’ailleurs un avertissement à l’adresse des professionnels, auquel les analystes ne peuvent que souscrire : « Si vous vous approchez, vous n’en ressortirez pas indemnes ! » Anorexia est un livre très touchant, profondément humain ; on ne ressort pas indemne de sa lecture, en effet, comme de toute rencontre véritable.
On y trouve de nombreuses références littéraires (Kafka, bien sûr, et d’autres que l’on connaît et que l’on redécouvre sous cet angle : Artaud, Paul Auster, Hermann Melville, Nancy Huston, Louis Wolson, Henri Michaux, ou que l’on découvre : John Maxwell Coetzee ou Knut Hamsun) rappelant l’irremplaçable apport de l’écriture, de la création littéraire pour l’abord de la clinique et un approfondissement de l’expérience humaine dont aucun – fût-il analyste – n’est propriétaire.
On y trouve aussi de très nombreuses références à des articles spécialisés, des témoignages originaux, et des éléments d’enquête… L’importance des notes et de l’index indique d’ailleurs bien qu’il s’agit d’un livre qui fait référence (on y trouve aussi les coordonnées de l’ensemble des services médicaux dont le projet est centré sur le traitement des anorexies ; l’auteur a enquêté dans l’un d’entre eux pendant une semaine, et a eu contact avec les autres).
C’est aussi un livre à lire dans le détail :À cet égard, j’ai été très touché, après ma lecture, de prendre connaissance de la dédicace, « à ma mère », dans l’abord d’une problématique où souvent il est commun que les parents se trouvent mis dans le box des accusés en faisant l’économie de ce que la clinique apprend comme étant fondamental à restaurer : l’espace du malentendu. C’est dans cet espace là que ce qui fait symptôme s’est noué, ce n’est que dans sa restauration que cela peut se dénouer.
Cela ne peut se faire, bien sur qu’à condition de commencer à subvertir les sigles habituellement utilisés dès que l’on parle d’anorexie : TCA se trouve ainsi décliné ici autant en Troubles de la Conduite Alimentaire que Très Chers Adolescents ou Table Chargée d’Aliments Abondants, ce qui resitue l’humain dans son statut d’habitant d’une langue d’abord parlée par un Autre aux accents polyphoniques et polysémiques.
Ne pas céder sur sa position, que ce soit celle de sujet, de parent, de thérapeute et ne s’en remettre à personne pour promouvoir des solutions inédites, originales, tel est le leitmotiv de tout changement durable possible; c’est ce qui nous est rappelé au fil des pages.
Pour tenter d’entendre l’inouï, il faut bien sûr toute l’épaisseur de la culture, celle qui met l’expérience volontaire de la faim en tension avec la pratique de l’ascèse et du désert mystique, dans notre contexte occidental judéo-chrétien certes, mais sans se dispenser de prendre au passage enseignement chez d’autres, bouddhistes ou hindouistes.
L’expérience de la faim choisie devient alors emblématique de ce qu’elle est, à savoir du paradigme du drame humain : Que le sujet humain est, avant un être de besoin, un être de désir.
On sait à cet égard qu’il ne s’en faut souvent que d’un accent ou d’une lettre pour passer d’un registre à un autre, de jeûne à jeune par exemple, ou de l’expérience de la faim à celle de la fin.
C’est sur ce fil ténu et tendu que Jean-Philippe de Tonnac place son écriture ; on ne peut que l’en féliciter et l’en remercier. Il commence son propos en rappelant que Platon signifie « large » pour nous laisser sur les rives d’une réflexion débouchant sur l’Ouvert et nous inviter à penser plus avant.
 
NOTES
 
[*] J.-P. de Tonnac, Anorexia. Enquête sur l’expérience de la faim, Albin Michel, 2005, 423 p.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
J.-P. de Tonnac, Anorexia. Enquête sur l’expérience de la f...
[suite] Suite de la note...