2005
Figures de la Psychanalyse
Lectures
Jean-Philippe de Tonnac : Anorexia. Enquête sur l’expérience de la faim
[*]
Serge Bédère
Anorexia est un très beau livre, ce
qui est en fait assez rare dans notre
domaine. Une de ses spécificités est de
faire se croiser les références, de bousculer les suppositions de savoir. Et
d’avoir un auteur qui prend le risque
d’écrire en son nom propre, au singulier et donc ici au masculin. On peut
avoir croisé la question de l’anorexie
sur sa route, comme un des dérèglements des sens que Rimbaud voyait
comme un moyen de se trouver en
prenant le risque de se perdre, être un
homme, un homme à la large culture
humaniste, et écrire sans enfermement ni dans une position de spécialiste, ni de témoin, ni d’ancien porteur
de symptôme et avoir des choses
humaines, pertinentes à dire. Journaliste et homme de plume de surcroît,
Jean-Philippe de Tonnac allie documentation, érudition, et humour. On y
apprend ainsi, dans ce (gros) livre, de
façon aussi très médicalement étayée,
que… les maigres ont un foie gras ; il
n’est tout de même pas interdit de
sourire au milieu de ce qui a tôt fait de
tisser la trame d’une tragédie, ne
serait-ce que pour se garder du risque
de la fascination.
Il y a dans ce livre d’heureux décalages par rapport à ce qu’induit notre
société de spécialistes et d’experts qui
destitue le sujet humain de ce qui fait le
cœur de sa condition, quand bien même
celle-ci passerait par des extrêmes dont
l’anorexie est une des figures.
À cet égard, on n’est pas forcément à l’abri de ce que l’on cherche à
dénoncer, et le discours « psy », psychanalytique compris, participe souvent (malgré lui ?) à ces effets qui font
qu’on réforme l’orthographe au passage et que l’on transforme les « usagers » en « usagés ».
« Comment arrimer ces solitudes,
ces exils à notre histoire humaine avec
autre chose qu’une sonde enfoncée
dans le nez ? », c’est la question de
fond qui se trouve posée ici, qui ne
peut manquer d’échos pour qui s’est
aventuré dans ce type de clinique.
Au vu du titre, outre à la référence à
la création du terme lui-même par
William Gull, on peut difficilement s’empêcher de penser à Utopia et Thomas
More, c’est-à-dire qu’on se trouve d’emblée pris dans l’univers humaniste du
XVII e. Étant du pays de Montaigne, j’y
suis d’autant plus sensible pour avoir
souvent eu l’occasion d’évoquer La
Boétie et son Traité sur la servitude
volontaire, et la valeur donnée à « l’entreconnosoiement » et à l’irremplaçable
de l’expérience chez ces hommes qui
voyagent, comparent et réfléchissent.
Thomas More s’intéresse à un monde
idéal débarrassé des passions humaines,
Erasme à la folie dont il fait l’éloge.
Erasme mourra chez Thomas More à
Londres. Dans ce contexte de chemins
croisés, ma première impression s’est
trouvée confirmée en cours de lecture
par cette formule admirable qui tranche
agréablement avec l’enfermement dans
les protocoles de soin qui nous cernent :
« Tendre une main d’utopie à une
main d’illusion », c’est ainsi que l’auteur définit l’enjeu de l’entreprise, le
deal pour briser le cercle infernal.
On ne peut manquer de rapprocher cela des développements de
Roland Gori et Marie-José del Volgo
sur la « Santé totalitaire » et des
inquiétudes à avoir si l’on se met, sous
couvert de vouloir son bien, à considérer le sujet humain comme « résident
secondaire de son corps. »
L’auteur lance d’ailleurs un avertissement à l’adresse des professionnels,
auquel les analystes ne peuvent que
souscrire : « Si vous vous approchez,
vous n’en ressortirez pas indemnes ! »
Anorexia est un livre très touchant,
profondément humain ; on ne ressort
pas indemne de sa lecture, en effet,
comme de toute rencontre véritable.
On y trouve de nombreuses références littéraires (Kafka, bien sûr, et
d’autres que l’on connaît et que l’on
redécouvre sous cet angle : Artaud,
Paul Auster, Hermann Melville, Nancy
Huston, Louis Wolson, Henri Michaux,
ou que l’on découvre : John Maxwell
Coetzee ou Knut Hamsun) rappelant
l’irremplaçable apport de l’écriture, de
la création littéraire pour l’abord de la
clinique et un approfondissement de
l’expérience humaine dont aucun –
fût-il analyste – n’est propriétaire.
On y trouve aussi de très nombreuses références à des articles spécialisés, des témoignages originaux, et des
éléments d’enquête… L’importance
des notes et de l’index indique
d’ailleurs bien qu’il s’agit d’un livre qui
fait référence (on y trouve aussi les
coordonnées de l’ensemble des services
médicaux dont le projet est centré sur
le traitement des anorexies ; l’auteur a
enquêté dans l’un d’entre eux pendant
une semaine, et a eu contact avec les
autres).
C’est aussi un livre à lire dans le
détail :À cet égard, j’ai été très touché,
après ma lecture, de prendre connaissance de la dédicace, « à ma mère »,
dans l’abord d’une problématique où
souvent il est commun que les parents
se trouvent mis dans le box des accusés
en faisant l’économie de ce que la clinique apprend comme étant fondamental à restaurer : l’espace du malentendu. C’est dans cet espace là que ce
qui fait symptôme s’est noué, ce n’est
que dans sa restauration que cela peut
se dénouer.
Cela ne peut se faire, bien sur qu’à
condition de commencer à subvertir
les sigles habituellement utilisés dès
que l’on parle d’anorexie : TCA se
trouve ainsi décliné ici autant en
Troubles de la Conduite Alimentaire
que Très Chers Adolescents ou Table
Chargée d’Aliments Abondants, ce qui
resitue l’humain dans son statut d’habitant d’une langue d’abord parlée
par un Autre aux accents polyphoniques et polysémiques.
Ne pas céder sur sa position, que ce
soit celle de sujet, de parent, de thérapeute et ne s’en remettre à personne
pour promouvoir des solutions
inédites, originales, tel est le leitmotiv
de tout changement durable possible; c’est ce qui nous est rappelé au fil des
pages.
Pour tenter d’entendre l’inouï, il
faut bien sûr toute l’épaisseur de la
culture, celle qui met l’expérience
volontaire de la faim en tension avec
la pratique de l’ascèse et du désert
mystique, dans notre contexte occidental judéo-chrétien certes, mais sans
se dispenser de prendre au passage
enseignement chez d’autres, bouddhistes ou hindouistes.
L’expérience de la faim choisie
devient alors emblématique de ce
qu’elle est, à savoir du paradigme du
drame humain : Que le sujet humain
est, avant un être de besoin, un être
de désir.
On sait à cet égard qu’il ne s’en
faut souvent que d’un accent ou d’une
lettre pour passer d’un registre à un
autre, de jeûne à jeune par exemple,
ou de l’expérience de la faim à celle de
la fin.
C’est sur ce fil ténu et tendu que
Jean-Philippe de Tonnac place son
écriture ; on ne peut que l’en féliciter
et l’en remercier. Il commence son
propos en rappelant que Platon signifie « large » pour nous laisser sur les
rives d’une réflexion débouchant sur
l’Ouvert et nous inviter à penser plus
avant.
[*]
J.-P. de Tonnac,
Anorexia. Enquête sur l’expérience de la faim, Albin Michel, 2005,
423 p.