2005
Figures de la Psychanalyse
Lectures
« Qu’est-ce qu’un fait clinique ?
[*] »
Adeline Burlot
« Qu’est-ce qu’un fait clinique ? », à
cette question, le numéro de la revue
Psychologie Clinique tente de répondre
par une articulation d’articles qui suivent une progression en entonnoir.
Comme la clinique, cela se mérite, cela
se cueille, on prend ses précautions et
on lui manifeste ses égards, le vif du
sujet ne s’approche qu’à se guetter de
loin, le temps que le clinicien se prépare.
C’est par la réflexion de cliniciens et
chercheurs, qui se demandent ce que ce
concept peut soutenir de réalité et d’efficience pour les « psys » dans l’exercice
de leur travail, que s’ouvre la question
éponyme. Ce souci éthique est l’apanage de tout « psy », qu’il soit allemand,
japonais ou français, et l’aspect international du numéro permet de le souligner. Les chantres de l’érudition feront
de nécessité d’une sémiologie discours,
les plus pragmatiques feront part de
leur vigilance autour du fait que ce que
l’on appelle un fait clinique comporte
l’arbitraire et donc la responsabilité du
clinicien. C’est l’avertissement que donnent les directeurs, en introduction : clinique et théorie se saisissent, se soutiennent l’une l’autre. Le fait clinique est, ou
n’est, que le résultat d’un choix. Discrimination opérée dans l’exhaustivité de
ce qui est observable des manifestations
de la maladie mentale, par l’insistance
de traits qui sont devenus l’objet d’une
théorisation; théorisation qui sert à son
tour à identifier ce qui fait trait paradigmatique d’une maladie, ce qui est le fait
clinique. Il a aussi une existence parce
qu’on peut l’ordonner, le mettre en relations dans des chaînes causales, ce que
permet la théorie. L’histoire, quant à
elle, n’est jamais un détour mais un raccourci vers l’essentiel, les enjeux à
l’œuvre lors de la naissance, de l’invention des disciplines cliniques, berceau
éternel des questions qui indiquent la
route.
L’organisation formelle de la revue
resserre la problématique : après l’interrogation sur ce que peut recouvrir le
concept de fait clinique, les articles traitent de la manière dont il se saisit.
Encore une fois, le fait clinique serait
suspendu : cette fois-ci c’est au dispositif
clinique, comme cadre de recueil et de
traitement, mais surtout parce qu’il suppose que le sujet arrive dans la plainte.
C’est-à-dire que le dispositif clinique
proposant une aide thérapeutique
implique que, d’une part, la personne
souffrante amène un matériel qui fait
signe pour elle et, en en témoignant,
s’efforce de le faire reconnaître. D’où
l’enjeu, traité par S. Thibierge, des
entretiens préliminaires. Alors, après ces
considérations, que peut-on dire du rapport de l’entretien lors d’une présentation de malade du docteur Czermak
avec M. G. ? Clinique brute ou fait clinique ? On apprécie beaucoup que le
cœur du numéro soit ce autour de quoi
on parle car, quand M. G.dit : « On n’explique pas le goût du lait, il faut en
boire », on pourrait l’imiter : « On ne
peut pas expliquer le goût de la clinique, il faut en entendre !». La clinique
est à lire, le fait clinique est àconstruire : l’analyse d’un cas n’est pas un poème à
partir des intuitions, des sentiments du
clinicien, mais un exercice de rigueur et
d’acuité où celui-ci doit articuler ce qu’il
entend avec ce qu’il sait. Cyril Veken
démontre de façon précise qu’une structure peut se signer dès les premiers
propos d’un patient. On ne peut pas
décider d’une pathologie parce qu’on
croit reconnaître son visage, il faut
attendre que celle-ci donne son nom.
Le fait clinique n’est pas plus indépendant du contexte social que les cliniciens ne le sont des hommes politiques.
Si un acte tragique attribué à une personne relevant de la psychiatrie (Jean-Pierre Lebrun a écrit un article sur le
tueur des conseillers municipaux de
Nanterre) peut mettre à jour l’état d’un
lien social qui porte de moins en moins
bien son nom, ça nous apprend aussi
que le grand Autre politique d’une
époque donnée est celui dans lequel
vient s’inscrire tout effet clinique de
structure. La rédaction rend hommage à
feu la clinicienne Michelle Huguet qui
appréhendait les difficultés de l’existence au sein d’une configuration
sociale, qui avait compris le parallèle
entre celle-ci et les « figures de l’altérité » d’une personne pour répondre
des données cliniques. Par ailleurs, pour
que la clinique puisse continuer à se
décliner au singulier et non être formatée pour entrer dans une comptabilité,
une logique binaire en items absents ou
présents, il faut désormais hausser la
voix à la tribune des hommes de loi.
D’offrir la possibilité aux citoyens d’être,
l’espace d’une séance, des sujets, la psychanalyse, se retrouve aujourd’hui objet
d’évaluation et de légifération : c’est
l’objet de l’amendement du docteur et
député Accoyer. La psychanalyse, jusque
là « non protégée », doit maintenant se
défendre et ses protagonistes utilisent
les lignes de la revue pour écrire un
manifeste. Les auteurs de « Pour la psychanalyse », F. Chaumon, R. Ferreri et
V. Perdignon, mettent en garde contre la
véritable mutation sociale qui a conduit
à une tendance proche de la panoptique de Bentham concernant l’espace
privé du citoyen « Contrôler ce qui se
passe entre les hommes au titre des relations fait partie des nouveaux modes de
gestion »; le fait que le psychisme soit
devenu une affaire d’État en est la résultante. La position exprimée est claire :
refus complet de tout texte de loi qui va
dans ce sens. Les membres de l’association « Pratiques de la folie » anticipent
que toute participation à la négociation
pour un compromis implique de rentrer
dans le jeu de l’évaluation et de la quantification : si le mouvement est de ne pas
accepter cette idée, la façon de l’exprimer ne doit pas en emprunter la forme.
Si l’enjeu du débat « n’est en rien
réservé » à la psychanalyse, l’avantage
de la mobilisation réside aussi dans l’effort déployé pour justifier sa nécessité et
repenser son essence.
[*]
« Qu’est-ce qu’un fait clinique ? », sous la direction de Stéphane Thibierge, de
Christian Hoffmann et d’Olivier Douville,
Psychologie Clinique – Nouvelle série n° 17,
L’Harmattan, été 2004.