Figures de la psychanalyse
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I.S.B.N.2-7492-0413-5
216 pages

p. 193 à 194
doi: en cours

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Lectures

no 12 2005/2

2005 Figures de la Psychanalyse Lectures

« Qu’est-ce qu’un fait clinique ?  [*] »

Adeline Burlot
« Qu’est-ce qu’un fait clinique ? », à cette question, le numéro de la revue Psychologie Clinique tente de répondre par une articulation d’articles qui suivent une progression en entonnoir.
Comme la clinique, cela se mérite, cela se cueille, on prend ses précautions et on lui manifeste ses égards, le vif du sujet ne s’approche qu’à se guetter de loin, le temps que le clinicien se prépare.
C’est par la réflexion de cliniciens et chercheurs, qui se demandent ce que ce concept peut soutenir de réalité et d’efficience pour les « psys » dans l’exercice de leur travail, que s’ouvre la question éponyme. Ce souci éthique est l’apanage de tout « psy », qu’il soit allemand, japonais ou français, et l’aspect international du numéro permet de le souligner. Les chantres de l’érudition feront de nécessité d’une sémiologie discours, les plus pragmatiques feront part de leur vigilance autour du fait que ce que l’on appelle un fait clinique comporte l’arbitraire et donc la responsabilité du clinicien. C’est l’avertissement que donnent les directeurs, en introduction : clinique et théorie se saisissent, se soutiennent l’une l’autre. Le fait clinique est, ou n’est, que le résultat d’un choix. Discrimination opérée dans l’exhaustivité de ce qui est observable des manifestations de la maladie mentale, par l’insistance de traits qui sont devenus l’objet d’une théorisation; théorisation qui sert à son tour à identifier ce qui fait trait paradigmatique d’une maladie, ce qui est le fait clinique. Il a aussi une existence parce qu’on peut l’ordonner, le mettre en relations dans des chaînes causales, ce que permet la théorie. L’histoire, quant à elle, n’est jamais un détour mais un raccourci vers l’essentiel, les enjeux à l’œuvre lors de la naissance, de l’invention des disciplines cliniques, berceau éternel des questions qui indiquent la route.
L’organisation formelle de la revue resserre la problématique : après l’interrogation sur ce que peut recouvrir le concept de fait clinique, les articles traitent de la manière dont il se saisit. Encore une fois, le fait clinique serait suspendu : cette fois-ci c’est au dispositif clinique, comme cadre de recueil et de traitement, mais surtout parce qu’il suppose que le sujet arrive dans la plainte. C’est-à-dire que le dispositif clinique proposant une aide thérapeutique implique que, d’une part, la personne souffrante amène un matériel qui fait signe pour elle et, en en témoignant, s’efforce de le faire reconnaître. D’où l’enjeu, traité par S. Thibierge, des entretiens préliminaires. Alors, après ces considérations, que peut-on dire du rapport de l’entretien lors d’une présentation de malade du docteur Czermak avec M. G. ? Clinique brute ou fait clinique ? On apprécie beaucoup que le cœur du numéro soit ce autour de quoi on parle car, quand M. G.dit : « On n’explique pas le goût du lait, il faut en boire », on pourrait l’imiter : « On ne peut pas expliquer le goût de la clinique, il faut en entendre !». La clinique est à lire, le fait clinique est àconstruire : l’analyse d’un cas n’est pas un poème à partir des intuitions, des sentiments du clinicien, mais un exercice de rigueur et d’acuité où celui-ci doit articuler ce qu’il entend avec ce qu’il sait. Cyril Veken démontre de façon précise qu’une structure peut se signer dès les premiers propos d’un patient. On ne peut pas décider d’une pathologie parce qu’on croit reconnaître son visage, il faut attendre que celle-ci donne son nom.
Le fait clinique n’est pas plus indépendant du contexte social que les cliniciens ne le sont des hommes politiques.
Si un acte tragique attribué à une personne relevant de la psychiatrie (Jean-Pierre Lebrun a écrit un article sur le tueur des conseillers municipaux de Nanterre) peut mettre à jour l’état d’un lien social qui porte de moins en moins bien son nom, ça nous apprend aussi que le grand Autre politique d’une époque donnée est celui dans lequel vient s’inscrire tout effet clinique de structure. La rédaction rend hommage à feu la clinicienne Michelle Huguet qui appréhendait les difficultés de l’existence au sein d’une configuration sociale, qui avait compris le parallèle entre celle-ci et les « figures de l’altérité » d’une personne pour répondre des données cliniques. Par ailleurs, pour que la clinique puisse continuer à se décliner au singulier et non être formatée pour entrer dans une comptabilité, une logique binaire en items absents ou présents, il faut désormais hausser la voix à la tribune des hommes de loi. D’offrir la possibilité aux citoyens d’être, l’espace d’une séance, des sujets, la psychanalyse, se retrouve aujourd’hui objet d’évaluation et de légifération : c’est l’objet de l’amendement du docteur et député Accoyer. La psychanalyse, jusque là « non protégée », doit maintenant se défendre et ses protagonistes utilisent les lignes de la revue pour écrire un manifeste. Les auteurs de « Pour la psychanalyse », F. Chaumon, R. Ferreri et V. Perdignon, mettent en garde contre la véritable mutation sociale qui a conduit à une tendance proche de la panoptique de Bentham concernant l’espace privé du citoyen « Contrôler ce qui se passe entre les hommes au titre des relations fait partie des nouveaux modes de gestion »; le fait que le psychisme soit devenu une affaire d’État en est la résultante. La position exprimée est claire : refus complet de tout texte de loi qui va dans ce sens. Les membres de l’association « Pratiques de la folie » anticipent que toute participation à la négociation pour un compromis implique de rentrer dans le jeu de l’évaluation et de la quantification : si le mouvement est de ne pas accepter cette idée, la façon de l’exprimer ne doit pas en emprunter la forme. Si l’enjeu du débat « n’est en rien réservé » à la psychanalyse, l’avantage de la mobilisation réside aussi dans l’effort déployé pour justifier sa nécessité et repenser son essence.
 
NOTES
 
[*] « Qu’est-ce qu’un fait clinique ? », sous la direction de Stéphane Thibierge, de Christian Hoffmann et d’Olivier Douville, Psychologie Clinique – Nouvelle série n° 17, L’Harmattan, été 2004.
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