2005
Figures de la Psychanalyse
Lectures
Françoise Dolto : Une vie de correspondance, 1938-1988
[*]
Claude Boukobza
Curieuse impression que celle qui se
dégage au prime abord, à la lecture de
cet important volume de correspondance, pour celui ou celle qui a connu
et travaillé avec Françoise Dolto, personnage public : celle d’être indiscret,
de lire subrepticement les billets de
remerciements pour des dîners amicaux
ou des cadeaux d’anniversaires, les
prises de rendez-vous, les récits de
vacances ou de cures, les tracas ménagers, en bref de pénétrer sans retenue
dans l’intimité de cette femme à la fois
hors du commun et si ordinaire.
D’elle, que nous dit-il ? La générosité sans limite, l’appétit de connaître
les autres, sans exclusive, et de nouer
avec beaucoup d’entre eux des amitiés
profondes et indéfectibles : écrivains,
artistes, collègues, compagnons de travail et de recherche, élèves du monde
entier, voire inconnus qui lui écrivent
pour solliciter des conseils ou confier
leurs interrogations et qu’elle ne laisse
jamais sans réponse circonstanciée, la
relation la plus intime et la plus forte
étant sans doute celle avec Alain Cuny,
rencontré au « Club des piqués », le club
des patients de Laforgue, et resté un
interlocuteur toujours présent.
Un parcours, aussi, qui traverse le
siècle : du « Club des piqués » à – chose
surprenante et inattendue – l’ashram
de Gretz où, autour du Swâmi Siddheswarananda, se rencontraient des
adeptes de la spiritualité hindoue
(médecins, indianistes, philosophes).
Puis les cercles psychanalytiques, de la
SPP à la SFP qu’elle fonda en 1953 avec
Lacan, Daniel Lagache et Juliette Favez-Boutonier, puis à l’EFP, à partir de 1964,
où elle donne vraiment sa mesure de
clinicienne et d’enseignante. Et enfin,
les lieux cliniques, le Centre Claude
Bernard, l’hôpital Trousseau, où elle
mène une consultation ouverte aux
jeunes analystes en formation, le
Centre Étienne Marcel.
Tout au long de ces années, une
chose essentielle la tient : sa foi dans la
vie, dans le désir, désir qu’elle appellera
« l’allant-devenant dans son sexe » pour
parler du développement des enfants,
mais qui pourrait si bien la caractériser
elle-même : l’allant-devenant dans la
réalisation d’elle-même. Foi qu’elle
tente d’exprimer – après avoir, semble-t-il, abandonné la mystique hindoue –
en des termes chrétiens, en une foi dans
Jésus comme incarnation du désir, ce
qu’Antoine Vergote, justement et amicalement, critique comme « vitaliste »; mais dont elle dit bien elle-même que
c’est ce qui la tient et qu’elle ne peut
formuler au plus juste :« Je ne peux pas
dire en mots ce que je crois », répond-elle Jean-Claude Fasquelle, qui lui
demande un article sur ce thème. « Ce
qui me soutient vivante, je ne le sais pas
et ne peux le dire. »
Cet accomplissement de ses potentialités créatrices auquel elle tend, elle
considère comme sa fonction, sa mission d’aider les autres à y parvenir pour
eux-mêmes. C’est ainsi qu’elle conçoit
son « métier » de psychanalyste.
Ainsi, convaincue de l’œuvre à
accomplir, droite et forte, elle traverse
toutes les tempêtes des scissions du
mouvement analytique français. Celle
de 1953, où, avec quelques autres, elle
soutient les jeunes en formation qui ne
veulent pas se soumettre à l’autorité
bureaucratique des titulaires en place –
la correspondance ne fait pas référence
aux injures et calomnies dont elle a été
victime de la part de Lebovici –, celle de
1964, où, attaquée en même temps que
Lacan, interdite de pratiquer des analyses didactiques, alors que, dit-elle, elle
est « on ne peut plus classique et ne travaille pas à moins de cinquante
minutes ». Elle se bat, se défend et soutient toujours indéfectiblement Lacan.
Puis, enfin, la dissolution de l’EFP où,
calomniée, injuriée, traînée dans la
boue, elle ne baisse jamais les armes et
manifeste, même en ces moments dramatiques, son amitié et sa fidélité à
Lacan, qu’elle va trouver rue de Lille,
pour finalement prendre acte de son
absence à lui-même. « Je refuse, dit-elle, le monologue. » Elle se retire alors
de la scène politique de la psychanalyse
française, organisant elle-même ses
enseignements et même une nouvelle
consultation ouverte, pour les bébés,
celle-ci, dont elle se souciera jusqu’à son
dernier souffle.
La question de la transmission de
son expérience la taraude aussi en permanence : transmission orale dans les
séminaires, groupes de contrôles, émissions de radio et de télévision, mais
aussi le long travail de l’écriture : « Je
vise à y arriver et je ne vise que cela »,
écrit-elle à son amie Ursula Huber.
Depuis sa thèse, Psychanalyse et Pédiatrie, qu’elle publie à compte d’auteur
pendant la guerre et qu’elle distribue
elle-même, jusqu’à L’image inconsciente du corps, qu’elle considérait
comme son « testament », combien de
fois remis sur le métier, travaillé, peaufiné, avec un seul regret, souvent
exprimé : tout ce qu’elle n’avait pas dit,
par souci de concision, tous ces petits
dont elle n’avait pas parlé…
On ne peut qu’être admiratif devant
l’immensité, la largesse de cette vie, de
cette œuvre – et du travail accompli par
Muriel Djéribi-Valentin pour la publication de cette correspondance : travail de
bénédictin de retrouver ces 712 lettres
(qu’elles soient reçues ou adressées par
Françoise Dolto), de les annoter de
façon extrêmement précise et complète,
de les présenter et d’y adjoindre notices
biographiques, généalogies, chronologies, index et bibliographie.
À signaler aussi l’exceptionnelle
réussite de la maquette : lisibilité des
textes et des renvois, dessins, nombreuses photos inédites, qui donnent
de façon saisissante l’impression de rencontrer Françoise Dolto et son entourage au détour d’une page.
Quelques questions cependant :
pendant la période de la guerre, peu ou
pas de réflexions de Françoise Dolto sur
ce qui se passe, sur le retentissement
des évènements dans le psychisme des
amis ou des patients, si ce n’est le souci
du ravitaillement ou de la localisation
des proches dispersés, alors que c’est
elle dont les récits de cas nous ont
appris les effets à deux ou trois générations des évènements traumatiques ou
des non-dits induits dans les familles
par la situation sociale ou politique.
Rien non plus sur la mort de son
père, personnage pourtant si important
pour elle et dont la lettre qu’elle lui
adressait en 1938 (cf. F. Dolto, Lettres de
jeunesse, correspondance 1913-1938,
Gallimard, 2003) marqua un tournant
essentiel dans sa vie.
À signaler aussi
Françoise Dolto, Trois films, de Elisabeth
Coronel et Arnaud de Mézamat, Gallimard, Abacaris Films, un coffret de deux
DVD, accompagné d’un petit bijou : une
évocation de 20 minutes de Françoise
Dolto par Maud Mannoni, tourné en
1993, jusque là inédit.
Françoise Dolto, Anthologie radiophonique
1976-1977, Lorsque l’enfant paraît, vol. 1
et 2, France-Inter, INA, grand prix de
l’Académie Charles Cros, qui montre à
quel point ce qui nous paraît aujourd’hui
comme naturel dans notre regard sur les
enfants provient souvent de trouvailles
novatrices de Françoise Dolto.
[*]
Édition établie, annotée et présentée par Muriel-Djéribi-Valentin, Gallimard- NRF,
1020 p., Paris, 2005.