Figures de la psychanalyse
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I.S.B.N.2-7492-0413-5
216 pages

p. 195 à 197
doi: en cours

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Lectures

no 12 2005/2

2005 Figures de la Psychanalyse Lectures

Françoise Dolto : Une vie de correspondance, 1938-1988  [*]

Claude Boukobza
Curieuse impression que celle qui se dégage au prime abord, à la lecture de cet important volume de correspondance, pour celui ou celle qui a connu et travaillé avec Françoise Dolto, personnage public : celle d’être indiscret, de lire subrepticement les billets de remerciements pour des dîners amicaux ou des cadeaux d’anniversaires, les prises de rendez-vous, les récits de vacances ou de cures, les tracas ménagers, en bref de pénétrer sans retenue dans l’intimité de cette femme à la fois hors du commun et si ordinaire.
D’elle, que nous dit-il ? La générosité sans limite, l’appétit de connaître les autres, sans exclusive, et de nouer avec beaucoup d’entre eux des amitiés profondes et indéfectibles : écrivains, artistes, collègues, compagnons de travail et de recherche, élèves du monde entier, voire inconnus qui lui écrivent pour solliciter des conseils ou confier leurs interrogations et qu’elle ne laisse jamais sans réponse circonstanciée, la relation la plus intime et la plus forte étant sans doute celle avec Alain Cuny, rencontré au « Club des piqués », le club des patients de Laforgue, et resté un interlocuteur toujours présent.
Un parcours, aussi, qui traverse le siècle : du « Club des piqués » à – chose surprenante et inattendue – l’ashram de Gretz où, autour du Swâmi Siddheswarananda, se rencontraient des adeptes de la spiritualité hindoue (médecins, indianistes, philosophes). Puis les cercles psychanalytiques, de la SPP à la SFP qu’elle fonda en 1953 avec Lacan, Daniel Lagache et Juliette Favez-Boutonier, puis à l’EFP, à partir de 1964, où elle donne vraiment sa mesure de clinicienne et d’enseignante. Et enfin, les lieux cliniques, le Centre Claude Bernard, l’hôpital Trousseau, où elle mène une consultation ouverte aux jeunes analystes en formation, le Centre Étienne Marcel.
Tout au long de ces années, une chose essentielle la tient : sa foi dans la vie, dans le désir, désir qu’elle appellera « l’allant-devenant dans son sexe » pour parler du développement des enfants, mais qui pourrait si bien la caractériser elle-même : l’allant-devenant dans la réalisation d’elle-même. Foi qu’elle tente d’exprimer – après avoir, semble-t-il, abandonné la mystique hindoue – en des termes chrétiens, en une foi dans Jésus comme incarnation du désir, ce qu’Antoine Vergote, justement et amicalement, critique comme « vitaliste »; mais dont elle dit bien elle-même que c’est ce qui la tient et qu’elle ne peut formuler au plus juste :« Je ne peux pas dire en mots ce que je crois », répond-elle Jean-Claude Fasquelle, qui lui demande un article sur ce thème. « Ce qui me soutient vivante, je ne le sais pas et ne peux le dire. »
Cet accomplissement de ses potentialités créatrices auquel elle tend, elle considère comme sa fonction, sa mission d’aider les autres à y parvenir pour eux-mêmes. C’est ainsi qu’elle conçoit son « métier » de psychanalyste.
Ainsi, convaincue de l’œuvre à accomplir, droite et forte, elle traverse toutes les tempêtes des scissions du mouvement analytique français. Celle de 1953, où, avec quelques autres, elle soutient les jeunes en formation qui ne veulent pas se soumettre à l’autorité bureaucratique des titulaires en place – la correspondance ne fait pas référence aux injures et calomnies dont elle a été victime de la part de Lebovici –, celle de 1964, où, attaquée en même temps que Lacan, interdite de pratiquer des analyses didactiques, alors que, dit-elle, elle est « on ne peut plus classique et ne travaille pas à moins de cinquante minutes ». Elle se bat, se défend et soutient toujours indéfectiblement Lacan.
Puis, enfin, la dissolution de l’EFP où, calomniée, injuriée, traînée dans la boue, elle ne baisse jamais les armes et manifeste, même en ces moments dramatiques, son amitié et sa fidélité à Lacan, qu’elle va trouver rue de Lille, pour finalement prendre acte de son absence à lui-même. « Je refuse, dit-elle, le monologue. » Elle se retire alors de la scène politique de la psychanalyse française, organisant elle-même ses enseignements et même une nouvelle consultation ouverte, pour les bébés, celle-ci, dont elle se souciera jusqu’à son dernier souffle.
La question de la transmission de son expérience la taraude aussi en permanence : transmission orale dans les séminaires, groupes de contrôles, émissions de radio et de télévision, mais aussi le long travail de l’écriture : « Je vise à y arriver et je ne vise que cela », écrit-elle à son amie Ursula Huber. Depuis sa thèse, Psychanalyse et Pédiatrie, qu’elle publie à compte d’auteur pendant la guerre et qu’elle distribue elle-même, jusqu’à L’image inconsciente du corps, qu’elle considérait comme son « testament », combien de fois remis sur le métier, travaillé, peaufiné, avec un seul regret, souvent exprimé : tout ce qu’elle n’avait pas dit, par souci de concision, tous ces petits dont elle n’avait pas parlé…
On ne peut qu’être admiratif devant l’immensité, la largesse de cette vie, de cette œuvre – et du travail accompli par Muriel Djéribi-Valentin pour la publication de cette correspondance : travail de bénédictin de retrouver ces 712 lettres (qu’elles soient reçues ou adressées par Françoise Dolto), de les annoter de façon extrêmement précise et complète, de les présenter et d’y adjoindre notices biographiques, généalogies, chronologies, index et bibliographie.
À signaler aussi l’exceptionnelle réussite de la maquette : lisibilité des textes et des renvois, dessins, nombreuses photos inédites, qui donnent de façon saisissante l’impression de rencontrer Françoise Dolto et son entourage au détour d’une page.
Quelques questions cependant :
pendant la période de la guerre, peu ou pas de réflexions de Françoise Dolto sur ce qui se passe, sur le retentissement des évènements dans le psychisme des amis ou des patients, si ce n’est le souci du ravitaillement ou de la localisation des proches dispersés, alors que c’est elle dont les récits de cas nous ont appris les effets à deux ou trois générations des évènements traumatiques ou des non-dits induits dans les familles par la situation sociale ou politique.
Rien non plus sur la mort de son père, personnage pourtant si important pour elle et dont la lettre qu’elle lui adressait en 1938 (cf. F. Dolto, Lettres de jeunesse, correspondance 1913-1938, Gallimard, 2003) marqua un tournant essentiel dans sa vie.
À signaler aussi
Françoise Dolto, Trois films, de Elisabeth Coronel et Arnaud de Mézamat, Gallimard, Abacaris Films, un coffret de deux DVD, accompagné d’un petit bijou : une évocation de 20 minutes de Françoise Dolto par Maud Mannoni, tourné en 1993, jusque là inédit.
Françoise Dolto, Anthologie radiophonique 1976-1977, Lorsque l’enfant paraît, vol. 1 et 2, France-Inter, INA, grand prix de l’Académie Charles Cros, qui montre à quel point ce qui nous paraît aujourd’hui comme naturel dans notre regard sur les enfants provient souvent de trouvailles novatrices de Françoise Dolto.
 
NOTES
 
[*] Édition établie, annotée et présentée par Muriel-Djéribi-Valentin, Gallimard- NRF, 1020 p., Paris, 2005.
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