2005
Figures de la Psychanalyse
Lectures
Mélancolie Génie et folie en Occident
[*]
Olivier Douville
Cette exposition, à la fois esthétique et savante, rassemblant près de
300 œuvres allant de l’Antiquité jusqu’au siècle dernier, rend vivante l’historie de la mélancolie, saisissant la fulgurance de ce motif là où il inquiète
les arts, les sciences et la théologie. De
sorte que cette exposition, qu’on dira
par commodité trans-disciplinaire, se
trouve un précurseur dans le fameux
ensemble De l’âme au corps qui tenta
aussi, en 1993, de réunir philosophie,
œuvres d’art et science.
Son commissaire est Gérard
Régnier (Jean Clair), docteur es-Lettres, déjà commissaire des expositions Marcel Duchamp (Centre
Georges Pompidou, 1977), Les Réalismes, entre Révolution et réaction
(Centre Georges Pompidou, 1980) et
Vienne, l’Apocalypse joyeuse (Centre
Georges Pompidou, 1986)
Un coup funeste et pénible porté à
la mélancolie fut de la réduire à une
affection psychopathologique, et il est
salutaire que soit manifestée la place
centrale de ce motif de la mélancolie
dès qu’une époque se penche sur la
dimension de la souffrance de l’âme
ou de l’esprit.
Une disposition à la mélancolie en
tant que conscience suraiguë de la
finitude semble avoir été de toutes les
époques, au point qu’on a pu voir en
Adam, voué à l’exil et à la séparation
d’avec un primordial Eden, le premier
mélancolique – Cela est net chez
Hildegarde Von Bingen. Théologie et
anthropologie ont statué sur la
mélancolie, de façon plus ou moins
solidaire, plus ou moins éloignée
d’avec la médecine. C’est qu’à la fois,
il convient de protéger le malade
mélancolique, tout en se laissant instruire par lui, tout en accueillant ce
qui, dans la morosité de sa posture ou
dans la virulence de ses actes excessifs,
exprime l’insatisfaction du sujet
devant la vanité des apparences, son
inaptitude à se laisser aimer et leurrer
tout autant par un objet consolateur.
Depuis l’Antiquité grecque, la
mélancolie (étymologiquement « bile
noire ») s’offre à la pensée avec tout
son appareil de captation, fleurissent à
son propos les études et les essais cliniques, esthétiques et philosophiques
(dont Aristote, Problème, XXX, I ).
L’organisation subjective, théologique et sentimentale de l’homme
contemporain ne peut sans doute pas
se définir ou se dégager si on omet de
se pencher avec sérieux sur les œuvres
dévolues à la mélancolie : textes philosophiques, historiques, érotiques courtois (Ferrand). L’exposition qui montre
des textes incunables, fait la part du
lion à l’iconographie, celle qui, de
Dürer à Feti ou à Cranach, se consacre
à l’allégorie mélancolique.
Le choix fait dans cette exposition
d’aborder la tendance mélancolique
par ses œuvres, n’est pas si éloigné
d’une réflexion clinique car, dans la
perspective où l’on assigne au deuil
une fonction générale de séparation
et de créativité, la mélancolie, s’extirpant du pur champ de la maladie
mentale, renseigne sur l’intégration
de la pulsion de mort dans les élaborations métapsychologiques de la
sublimation.
L’enjeu de l’exposition est « de
montrer comment cette humeur
sacrée a façonné le génie européen »
(je cite là le document offert aux
représentants de la Presse par les
organisateurs de l’exposition). Le pari
est réussi, il nous est clairement
montré que la mélancolie est à la fois
une question clinique et une problématique de civilisation. Il peut alors
revenir aux cliniciens et aux philosophes contemporains de situer en
quoi les discours sur la mélancolie et
les discours mélancoliques, transposent de larges parts des problématiques singulières du rapport de
chacun à sa fondation anthropologique, au sens qu’en lui, il héberge de
l’Autre et des autres. Chaque époque,
sans doute, se fixant sa version de la
modernité, connaît une crise de finitude en regard de l’absolu qu’elle
croit s’être donné. Émergent alors,
non sans douleur, des figures éponymes de l’entre-deux, du latent et du
neuf. Des métamorphoses immémoriales que le génie mélancolique
contemple et éparpille, non sans faire
montre ici d’une générosité de dilapidateur.
La mise en séquence de l’exposition repose sur la sériation de huit
grandes pages historiques et esthétiques : La mélancolie antique, Le bain
du diable (le Moyen-Âge), Les enfants
de Saturne (la Renaissance), L’anatomie de la mélancolie (l’Âge classique),
Les Lumières et leurs ombres (le XVIII e
siècle), La mort de Dieu (le Romantisme), La naturalisation de la mélancolie (la mélancolie des aliénistes et
des psychiatres), L’ange de l’histoire
(mélancolie et Temps Modernes). Le
visiteur ne peut que se livrer au jeu
des rebonds et des réminiscences, des
renvois d’une œuvre à l’autre, d’une
salle à une autre, d’une époque à une
autre. Il éprouve alors, et avec ravissement, l’expérience du regard mélancolique, de sa vigilance, de sa fringale,
de sa fixité atemporelle aussi – tant la
mélancolie ne pouvait manquer de
faire une fortune immense des
sciences et des occultismes de chaque
époque, des constructions métaphysiques et des érotismes de chaque
temps.
En prologue, nous accueille la
mélancolie antique. Une feria d’analogies que le V e siècle Athénien (av. J.-C.)
pousse jusqu’à l’exténuation ; et deux
auteurs majeurs : Hippocrate, le
médecin, Aristote (ou un de ses disciples, Théophraste ?) l’ami de la
sagesse. La mélancolie et la création :
Voilà bien un des motifs cliniques et
esthétiques des plus connus dans la littérature depuis ce fameux texte attribué à Aristote, « L’Homme de génie et
la mélancolie », le Problème XXX, I.
L’attaque de ce texte résonne jusqu’à
nous, à travers les siècles : « Pourquoi
tout ceux qui ont été des être exceptionnels sont-ils des mélancoliques ? » La fureur, la folie (ek-tasis)
et l’errance, qui caractérisent respectivement dans ce texte Héraclès, Ajax et
Béllerophon, sont des signes de la
mélancolie. Le lien entre folie et génie
créateur est dès lors posé avec la fortune qu’on lui connaît, bien que ce
couple fatal ne soit pas tenu pour
absolument nécessaire par l’auteur.
Le mélancolique est, par Aristote,
arraché à la scène de la folie mystique
ou du délire sacré, scène dans laquelle
Platon l’avait encore immergé, dans
son Phèdre. La maladie mélancolique
est, dès lors, cliniquement – ce dans le
droit fil de la logique des quatre
humeurs – une affection qui concerne
tout sujet souffrant d’un excès ou d’un
défaut se produisant au sein de l’harmonieux mélange des quatre
humeurs, cet équilibre est censé présider à l’équilibre psychosomatique de
l’espèce humaine. Ces quatre humeurs
sont le sang, le phlegme, la bile jaune
et la bile noire (ou atrabile – au
demeurant « bile noire » est l’origine
étymologique de mélancolie). Bien
évidemment, ces humeurs sont postulées, on ne les observe pas séparément
comme des corps bruts. La médecine
fonctionne essentiellement par analogie entre humeur, aspect physique,
matière et substance. Qu’est alors le
mélancolique ? Un individu en prise
avec la bile noire lorsque cette
humeur refuse, en raison de son opulence ou de sa rareté, de se laisser
domestiquer au sein du flux réglé des
trois autres humeurs. Le mélancolique
est ainsi pris dans un rapport au reste,
dans un rapport à ce qui stagne, à ce
qui, par dilapidation ou avarice,
contrarie et disqualifie le cycle des
échanges et des réciprocités quotidiens. Un reste non symbolisé, non
harmonisé, insiste au point de créer
des perturbations psychiques captivantes, car elles ouvrent sur des scène
inouïes et violentes, visionnaires. À la
différence de la maladie qui ne traverse pas ce point d’enkystement
mélancolique, le génie mélancolique
se tient bien là dans l’art d’accommoder les restes et dans la farouche obstination à ne pas se satisfaire de la
morosité compacte des réciprocités de
tous les jours. La mélancolie touche
alors à la frontière, frontière entre
génie et folie, entre excès et détachement. Elle est par excellence un étatlimite, une tendance-limite qui met en
exception le sujet, non seulement par
rapport à la « santé » mais aussi et
plus encore par rapport à la cité. Une
façon d’être le témoin, le gardien et
parfois le héros (ou le héraut) de cette
part maudite, empoisonnée, part que
les refoulements ordinaires congédient. Avec une vive liberté de ton, la
hardiesse méthodique de cette pensée
philosophique et médicale antique
peut conférer à ce résidu de l’atrabile
le statut de reste du langage, de reste
de l’échange, de reste du désir. C’est
en ceci que l’Aristote du Problème XXX, I
n’est plus tout à fait ce père avisé qui,
à son fils Nicomaque, enseignait
l’éthique de la bonne mesure et de la
jouissance bien tempérée. L’auteur
que nous découvrons ne professe pas
une unique morale du bien et des
biens. L’éthique mélancolique ne
repose pas sur l’art humain, ou trop
humain, des possibles. La mélancolie
est fixée à une étrange cause, une
ouverture à la différence ontologique,
où la Vérité serait du côté non de la
raison commune et du Logos patiemment médité, mais du trop. Du trop
tôt ou du trop tard, du trop de désir
ou du trop peu. Il y faut la grâce
abrupte de l’occasion, du kaïros, pour
la saisir. Ce sujet à la mélancolie sublimée est devenu ontologiquement le
créateur de génie dans la mesure où –
et c’est là que se révèle son génie – il a
su se rendre transitoirement captif
d’un impossible et d’une désillusion.
La mélancolie aristotélicienne finit –
et ne serait-ce point là son « but », sa
réussite ? – par ouvrir à une autre
scène primitive marquée du rapport
du sujet à la rencontre, fatale souvent
mais tout à fait créatrice parfois, de ce
qui insiste en lui d’insituable, de divisant, d’impossible à nommer. C’est
pourquoi l’espace de la raison, son
règne solaire, son triomphe parménidien aura besoin de son contre-jour,
de sa contre-scène. La fonction de la
tragédie et de la poétique a bien cette
efficacité là, au-delà de ses vertus
réputées cathartiques, de camper
cette autre scène où le héros – Œdipe,
Antigone ou Ajax –, déplacé dans le
tragique, vacille selon le point de vue,
fulgure et s’impose comme le corps
erratique et distordu et surgit, tel l’inoubliable miroir anamorphique des
spectateurs et du chœur qui, lui, commente et s’émeut.
Déjà aussi certaines stèles funéraires, certaines statues de cette Antiquité préfigurent des caractères iconographiques qui resteront celles de
la mélancolie.
La mélancolie toujours escortera
les tendances au retrait, à l’exil. Elle
double toute séparation d’un exil
intérieur, presqu’infini.
Lorsque surgissent de nouvelles
coordonnées du rapport de l’humain à
l’absolu qu’il se donne : rapport de
l’homme à sa raison, à ses altérités, on
voit refleurir le motif de la mélancolie.
Temps du retrait, avec ce que cela suppose d’une voie possible pour la sublimation, mais aussi d’une tentation
souveraine, d’une force de captation
de la mélancolie sur le mélancolique.
Dans la mesure où l’enfermement
mélancolique finit par ne plus accuser
la présence d’autrui, la prostration
mélancolique se fait un laboratoire
psychique où le sujet peut être captivé
par ses propres démons intérieurs. Les
errants, et les ermites se retrouvent
assaillis par les pensées inconvenantes,
de façon quasi-hallucinatoire ; la
mélancolie de repli et de retrait
devient un milieu, qu’à la suite de
Saint Jérôme, les moralistes de la chrétienté nommeront « Bain du diable ».
Les Pères de l’Église affirment fortement l’unicité de l’âme et son étroite
liaison au corps, soit que l’âme
pénètre le corps intimement (Grégoire
de Nycée), soit qu’elle enveloppe le
corps (Macaire l’Égyptien). La littérature patristique affirme aussi, le plus
souvent, l’indépendance de l’âme du
point de vue de son essence, alors
qu’elle apparaît dépendante du corps
pour ses manifestations.
Il y a en effet plus de chance d’être
mélancolique dans un univers marqué
par le monothéisme qui ne prévoit pas
de Dieu « de rechange », même si
pourtant la première définition de la
mélancolie a été donnée par Aristote,
alors que les Grecs étaient polythéistes. En fait, ils avaient plusieurs
Dieux, mais ils n’y croyaient pas. La
cité athénienne s’est trouvée souvent
abandonnée par les Dieux et a donc
mis en place une certaine forme de
monothéisme qui est celui du Logos.
Lors de l’ère médiévale, des représentations de visions et de tentations des
saints dénotent ce trouble de la cause
mentale, en donnant à l’influence du
démon une importance positive. En
même temps, l’iconographie chrétienne développe les images du deuil
et de l’affliction et le schème vertical
et horizontal de la crucifixion devient
le bâti latent de la plupart des œuvres
picturales.
Par la suite, la destitution de la cosmogonie ptolémaïque, propre à la
Renaissance, place l’humain devant un
autre rapport au fini et à l’infini. Mais
ce terrain de doute et de solitude,
doutes et solitudes que renforcent les
émancipations théologiques et subjectives portées par la Réforme, avait déjà
été « préparé » par des auteurs qui, tel
John Duns Scott (v. 1266-1308), philosophe et théologien franciscain, formé
à Oxford, opposent radicalement raison
et volonté. Au « Dieu-Intelligence » de
Thomas, qui rend nécessaire l’ordre
naturel du monde, Duns Scott substitue
un « Dieu-Volonté » qui décrète l’ordre
du Monde. Cet ordre du Monde ne
reflète plus que la contingence et l’indétermination, et les faits et contingents relèvent de la seule volonté
divine. Ils ne peuvent plus alors se
déduire des principes universels de l’intellect. Opposition radicale de la raison
et de la volonté qui détruit les analogies thomistes. Une fois le monde
décrété, Dieu n’a pas plus de rapport
avec lui qu’il n’en a avec notre intellect.
Il est possible de conférer au particulier
une réalité indépendante de l’universel.
La théologie repose sur une révélation et dépend d’un acte de foi, elle
ne relève d’aucune raison philosophique. Seulement un monde qui
reste une pure contingence, où tout
est possible et rien n’est assuré n’offre
aucun caractère d’intelligibilité.
Aucune science n’en devient possible.
Et c’est le passage de la physique à la
métaphysique qui ne peut plus s’opérer, aucune connaissance des essences
ne devenant possible.
Ochkam tire toutes les conséquences de la doctrine proposée par
Scott de la potentia absoluta (antériorité en Dieu et en l’homme de la
volonté sur l’intellect, de l’acte de foi
sur la raison). Si seules la foi et la révélation donnent une connaissance sûre
des vérités transcendantes, l’homme
peut, par l’observation du monde, en
édifier une connaissance probable.
Or cette connaissance propre à la
Renaissance découvre une excentration
de la terre qui n’est plus en position de
souveraineté dans le cosmos. On
pourra, sans doute dans les pas de l’historien Jacob Burckhardt, parler de la
Renaissance comme un âge d’or de la
mélancolie. En témoignent ces
tableaux qui annoncent la solitude de
la création, la suspension inquiétante
du temps, le règne qui s’annonce de
nouvelles techniques et de nouveaux
outils pour prendre la mesure du
Monde. La fameuse gravure Mélancholia de Dürer, ou encore la toile de Holbein Les Ambassadeurs, nous donnent
à voir l’éclatement, parfois en anamorphose, du bâti ancien des constructions
picturales. Les lignes de perspective se
démultiplient, au point qu’un Holbein
disjoint le crucifix et le crâne du vieil
Adam, toujours représenté sous la
croix, en dérobant le premier sous la
tenture qui compose une portion du
fond du tableau, et en tordant le
second dans cette anamorphose princeps qui est celle que présente le
tableau dit « Les Ambasadeurs ». L’artiste peut alors se représenter dans sa
solitude et sa force créatrice, comme
imprégné par la tendance mélancolique et, par elle, inspiré.
La tendance mélancolique (tendance à la maladie, à la création, à la
folie et à l’extase) est valorisée, mais
ses représentations iconographiques
tendent, à l’Âge classique, à ne plus la
présenter que comme l’incarnation de
la tristesse, de la « dépression »
dirions-nous aujourd’hui ou plus raide
encore, de la désolation.
Les Lumières tendirent à reléguer
dans l’ombre la Mélancolie qui de tendance, de nécessaire et parfois
enivrant rappel de la finitude devient
progressivement une affection de
l’âme, une passion triste, puis une
maladie. Elle sera de toutes les façons,
reléguée au creux du théâtre de la
subjectivité moderne, ce qui portera
plus tard le nom d’intériorité. La
figure « psychiatrique » de la mélancolie sera la passion triste ou lypémanie selon la terminologie proposée
par Esquirol. L’abattement et la fureur
en deviendront les caractéristiques
principales qui mèneront soit à parler
de folie « maniaco-dépressive », soit à
examiner les moments d’accusation
active d’autrui chez des mélancoliques
qui résistent à l’anéantissement de soi
et d’autrui en édifiant, de façon toutefois souvent très peu solide, un
délire de persécution par lequel est
confirmé l’existence et la consistance
de la vie, mais au prix fort, celui de la
menace jamais tout à fait congédiée
d’une imminence de la catastrophe.
Cette naturalisation de la mélancolie
importe à quelques peintres, fascinés
par l’univers de la folie, dont surtout
Géricault qui vient à la Salpêtrière
poser son chevalet et peindre les
monomaniaques.
Si Freud s’est penché sur le lien
entre mélancolie et mort, par une discussion serrée sur le deuil pathologique, il le fit autrement que ne le
firent les aliénistes (Cotard) qui ont
créé, à la fin du XIX e siècle, la catégorie
du « délire d’immortalité » lui-même
imbriqué dans le « délire de négation
et d’énormité ». Mais cette psychose
extrême ne saurait résumer tout le
champ clinique et psychopathologique
couvert par la mélancolie.
Car, dès que la passion dominante
dans la mélancolie ne se réduit pas à
une furie de destruction ou d’autodestruction, on se rend bien compte que
la Mélancolie est construction d’un
mode particulier du lien à l’autre qui
contrevient au mouvement sadique de
rejeter dans l’Autre la douleur d’exister.
Le trésor mélancolique, soit ce à
quoi le sujet tient, irréductiblement,
peut maintenir chez un sujet de façon
présente une douleur inguérissable
qui, pour un sujet, est liée quelquefois
à ce que la vie a pu avoir de plus
vivant. S‘y décèle et s’y dessine l’aspect
insupportable du caractère répétitif
de l’existence. Le fantasme, qui structure l’ordinaire d’un rapport tenu
pour plausible à la réalité, fait lien. Or,
dans la mélancolie, à jamais exilée de
la chair de l’objet, la douleur d’exister
est plus douleur de l’insistance et de la
répétition que douleur de déchirure
ou de perte.
Une perte actuelle de repère
concernant le statut clinique de la
mélancolie n’est pas imputable à la
psychanalyse, mais plutôt à une psychiatrie qui a tenté de retourner vers
une médecine organiciste. Là réside la
perte de repères de ce qu’est la mélancolie, qui, généralement, se trouve
être confondue avec la dépression. Il
faut distinguer ces notions.
Au total, cette exposition permet
de reprendre le débat : mélancolie,
génie et création.
L’affinité de l’acte créateur et de la
mélancolie gîte ici. Une perplexité
jamais close devant ce que c’est que
d’être créature et, par voie de conséquence, créateur. En retentissement,
une telle compréhension de l’acte
créateur ébranle alors le modèle théoricoclinique ordinaire de la sublimation.
Cette créativité mélancolique
serait faite de renoncements et de
ruptures. Rompre les activités qui font
occuper une position active de sujet.
L’opération rencontre là et sa temporalité et sa logique. En effet, se charger, par l’écriture (littéraire ou musicale) ou la plastique de rendre compte
et de donner à éprouver la défaite des
métaphores, se charger des traverses
d’altérité, des morts mortifiantes,
toute cette responsabilité de la
retrouvaille et de la re-liaison de l’insoupçonné, a un résultat. L’acte créatif
a pour enjeu le détachement de la fascination pour le morbide d’une nostalgie sans traduction, afin qu’un autre
lieu émerge. Un Réel qui serait du
nouveau. Un autre lieu où la lettre, le
souffle, le volume n’apparaissent plus
comme des autels sur le corps desquels
est pétri l’enfant en mélancolie. Dans
et à partir d’un tel espace, viennent
fleurir des bouches de rechange et des
yeux de secours, des souffles prêts à
devenir des rythmes. Reprendre le
vœu d’aller trouver du corps dans l’invention d’une topologie émotive. L’esthétique ici se conjoint à l’éthique. Le
beau résiste à l’outrage dans l’exacte
mesure où il ne se réduit pas à l’amnésique parade du terrible qui le précède.
Oui, il y a du terrible, oui, il y a de
la mauvaise mort, oui, il y aura toujours une ombre sur chaque vrai deuil.
La saisie mélancolique créatrice n’oublie pas ces surgissements de Réel. Elle
en a l’intelligente garde. Alors, le fait
de s’en remettre à la création, en se
réconciliant avec l’énergie enclose
dans la pétrification mélancolique,
revient opérer un semblant de figuration pour la défiguration, laquelle
autrement resterait toute mortifère.
Cette esthétique éthique de la
mélancolie peut nous laisser, un
temps, suspendus et comme interdits.
Nous avons à faire confiance à cette
esthétique, à accueillir son tempo, ses
brisures et ses lumières sans ombres,
au risque parfois que vienne se produire un vacillement de notre identité
sage et savante, auto-suffisante. Notre
consentement à une modernité non
féroce en dépend. Et c’est ce qu’expose et qu’exprime aussi cette
superbe présentation due à Jean Clair.
[*]
Exposition présentée aux Galeries nationales du Grand Palais, à Paris, du 13 octobre
2006 au 16 janvier 2006. Catalogue sous la direction de Jean Clair, Gallimard, RMN, SMB,
Paris, 2005,504 p.