2005
Figures de la Psychanalyse
Éditorial
Que sont devenues nos névroses ? Comment ont-elles évolué en cent ans de
psychanalyse ? Il semblerait, à suivre l’évolution des discours actuels, qu’on ne
souffre plus de névroses, en notre siècle naissant, mais de symptômes divers, rapidement renommés « troubles », que des médications toujours plus pointues se
chargeraient de résoudre. La pharmacologie fait en effet des progrès et l’on s’en
réjouit, tant elle constitue dans nombre de cas le soutien nécessaire pour qu’un
sujet en proie au symptôme puisse seulement continuer à parler. Il est bien de
réduire un symptôme, et il n’est pas toujours nécessaire d’en connaître la cause.
Mais il est dangereux d’oublier qu’il en ait une. Qu’on le veuille ou non, un symptôme, au sens analytique du terme, est toujours pris dans une structure, il en
manifeste de façon masquée les exigences et les impasses, il en condense les
termes contradictoires, en déplace l’enjeu, il est ce compromis que Freud nous
enseignait à déchiffrer, entre les forces refoulantes et les forces refoulées. La
névrose est exemplaire pour montrer qu’une autre langue, le refoulement, a
cours dans les symptômes. Or elle révèle ainsi une langue que tous pratiquent,
une structure valide partout ailleurs. Dérivée du langage, elle préside à notre
être et non pas seulement à nos pensées, et à notre mal-être par conséquent. Dès
lors que nous sommes en prise avec l’ordre de la parole, nous consistons dans un
univers de termes symboliques qui ordonnent nos actes tout autant que nos rêves
et nos symptômes. Le désir inconscient relève autant d’une chaîne signifiante
articulée que d’une économie pulsionnelle, car il résulte de l’appareillage du
corps par le langage. C’est pourquoi les lois du langage importent tant lorsqu’il
s’agit de reconnaître les contraintes de la névrose.
Oui, les névroses évoluent, dès lors que les discours auxquels elles participent
le font. Ainsi l’hystérie n’est-elle plus celle de Charcot, voire même celle de Freud.
L’hystérique actuelle semble n’avoir plus recours aux transes depuis que s’effacent des discours quelques noms du Père, et elle s’oriente désormais vers la
dépression plus souvent que vers la conversion. L’obsession paraît s’étendre en
revanche, déployant sa religion privée au fur et à mesure que la religion publique
s’estompe dans nos contrées. Et la phobie semble fleurir quand le Père auquel
elle supplée se raréfie. Les névroses vont leur chemin, en suivant celui de nos discours, à leur façon. Leur logique, tournant la page, se déploie sur la page suivante et se renouvelle.
Est-ce à dire qu’il ne conviendrait pas d’en conserver la référence telle que
Freud les décrivait à l’orée de la psychanalyse ? Que leur nom même fait injure à
qui se débat dans les défilés et les impasses du désir, puisqu’on ne traiterait personne de cardiopathe quand, d’hystérique, il est sans cesse question ? Ce souci,
tout justifié qu’il soit, pose mal la question. Et se trompe de réponse si cela veut
dire : Ne plus élaborer les structures de la névrose et, comme nombre de discours
actuels, ne considérer que les symptômes, pour tenter de les réduire, sans plus
jamais s’occuper de leur cause. Non seulement l’évolution actuelle des névroses
n’objecte pas à la structure, que Freud répartissait en différents versants, hystérique, obsessionnel et phobique, mais on pourrait montrer qu’elle l’atteste, dans
la mesure où la logique qui s’y dévoile, et que Lacan a décrite, fait de même.
De sorte que traiter la névrose n’en passe pas moins par la psychanalyse
qu’auparavant. À cette condition toutefois que la psychanalyse ne cesse pas de
penser les structures de la névrose. Bien plutôt sa tâche comporte-t-elle d’en élaborer plus avant la logique, sur chacun de ses versants. Elle se dévoile à partir de
la structure des formations de l’Inconscient et pour chacun forge ce que l’on
appelle un destin, rend raison de ce que d’aucuns nomment comportement.
Cette logique doit compléter nécessairement les données de la structure, et permettre de saisir le devenir des névroses dans l’évolution actuelle des discours et
de la société. Il nous reste à en faire l’épreuve.