« Je pleure sur ce jade qu’on appelle pierre »
La voix de la plainte dans l’expression littéraire de la Chine classique
Rainier Lanselle
Se plaindre de voir sa valeur personnelle insuffisamment reconnue est sans doute le thème le plus
constamment présent dans la littérature chinoise classique. Car telle est la position du lettré dans son
rapport au pouvoir. Cette position concerne le domaine social et politique (le lettré attend la reconnaissance qui lui donnera postes, honneurs, influence) ; mais elle est aussi existentielle (il attend cette
parole de l’autre, à qui il adresse anxieusement la question de ce qu’il est). Cette passivité est classiquement évoquée à travers une métaphore féminine. Telle une femme à un mari, le lettré, qui s’identifie au Sage, offre au maître un présent de valeur, et craint de le voir dédaigner. Ce lien fait de l’objet
de la plainte le complice d’une position qui donne au sujet une raison d’exister sans avoir à se mesurer
à la dimension imaginaire de son idéal. Culturellement, la plainte permet de donner une voix unifiée à
ces deux tendances contradictoires qui marquent le lot du lettré, dans le rapport politique en Chine : le
devoir d’ambition, et la nostalgie d’un retour vers les origines. La plainte devient la voix diffuse, et
comme assourdie, qui parle de la violence des rapports de pouvoir, et de l’aliénation subjective.Mots-clés :
Han Fei (c. 280-233 AC), Qu Yuan (c. 340 AC-278 AC), plainte, littérature chinoise, thème littéraire, Chine classique, lettré, aliénation subjective, identification féminine, tradition, idéal.
Complaining about seeing one’s personal value unsufficiently recognized constitutes one of the most
constant themes of traditional Chinese literature. For such is the position of the literati, in respect to
their relation with power. This position is of social and political significance (the literati await the
recognition from which they will obtain official functions, honors, and influence) ; but it is also of
existential meaning (they await that speech of the other to whom they anxiously adress the question
of who they are). This passivity is traditionally refered to through a feminine metaphor. Comparing
himself to a woman confronting her husband, the man of letters, who identifies himself with the
Sage, offers to his master a valuable present, whom he fears to see scorn away. This tie induces the
object of the complaint in being the very partner of the complaining individual, giving the last a
reason to exist without being obliged to measure himself with the imaginary dimension of his ideal.
Culturally, the complaining theme provides with an unified voice two contradictory tendencies of the
literati’s fate in Chinese political relationship : the obligation to be ambitious, and a nostalgia of the
origins. The complaint such becomes the dim, muffled voice which speaks about the violence of the
political order, and about subjective alienation.Keywords :
Han Fei (c. 280-233 AC), Qu Yuan (c. 340 AC-278 AC), complaint, Chinese literature, literary theme, classical China, litterati, subjective alienation, feminine identification, tradition, ideal.
• Inégalité et rapports de pouvoir
• Le problème du présent dédaigné
• La position féminine
• Remémoration ; le rôle de la plainte
dans le maintien de la tradition
• Ambition et sentiment d’exil