2006
Figures de la Psychanalyse
Hommage à Jean Clavreul
Michel Leverrier
Jean Clavreul est décédé le 28 octobre 2006 à Paris à l’âge de 83 ans. Nous sommes
nombreux à l’avoir connu, à avoir travaillé avec lui et apprécié ses qualités d’homme,
d’analyste praticien et d’analyste contrôleur.
Sa disparition nous touche.
Il s’était tenu à l’écart des associations analytiques ces derniers temps, après avoir
beaucoup donné pour le mouvement psychanalytique ; mais il continuait sa pratique
privée d’analyste.
Jeune psychiatre, après-guerre, il avait fait partie de l’épopée lacanienne. Il avait été
en analyse et en contrôle avec J. Lacan et faisait partie du premier groupe d’analystes
réunis autour de son enseignement. Des premiers séminaires (de 1951-1952,…) à la
Société française de psychanalyse, à travers conflits et exclusions, jusqu’à la fondation
de l’École freudienne de Paris (1964) dont il sera vice-président, Jean Clavreul manifestera une amitié sincère et une grande fidélité à J. Lacan. Il lui devait, disait-il, tout
simplement la vie.
C’était un analyste cultivé, érudit, brillant, ne manquant pas de courage (cf. son intervention dans les conflits après la dissolution de l’EFP et la mort de J. Lacan). Son point de
vue et ses positions sur les institutions analytiques, la formation des analystes, l’analyse de
contrôle, la pratique clinique analytique – une éthique du sujet – éclairait les débats, leur
donnant intelligence et subversion.
Pour lui, un élément des plus précieux de l’enseignement de J. Lacan était « le retour
à l’expérience freudienne » dans son originalité et dans la découverte sans cesse à refaire
et toujours aussi vive de l’inconscient langagier, « un savoir en souffrance ».
Sa pratique privée (que je connais pour avoir été longtemps en contrôle avec lui) était
dans le même style que celui de l’homme-analyste, impliqué dans la place de l’analyse
dans la collectivité. Il était là quand il y avait appel et détresse. Il écoutait avec vivacité,
finesse et humour, ouvrant vers un nouvel horizon ou relevant un détail précis resté dans
l’ombre : la parole s’en trouvait libérée, et le désir de l’analyste relancé.
À côté de sa passion pour l’analyse, il aimait l’Italie (la Toscane, l’art et la table), la
navigation (à voile en Bretagne). Il savait que dans les tempêtes, l’homme est peu de
chose, sinon celui qui a donné sa parole sans savoir, parole qui engage toujours au-delà…
Comme pour les marins embarquant du temps des Terres-Neuves, au siècle dernier, et qui
sur le quai se serraient la « pogne » en se disant, en guise de contrat : « Y’a de l’homme !»
(Conférence à Caen en 1987 à l’initiative de collègues, L. Richet, moi-même et quelques
autres). Il avait, dans un texte remarquable, intitulé « La peste à Thèbes » (cf. Actes du
Congrès de la Convention Psychanalytique à Caen, 1992), abordé les questions de sujet du
droit et sujet de l’inconscient. Questions d’actualité dans nos sociétés bien policées, où le
dépistage est érigé en principe (dit « de précaution »). J. Clavreul analysait, dans une
dialectique du Savoir et de la Vérité, l’opposition entre Loi de la Cité qui, pour le Bien de
tous, fait régner l’ordre (dans nos sociétés modernes avec l’aide de la science, des techniques, de la médecine, de « l’ordre juridique » et de la police, si nécessaire) et loi singulière du sujet, loi symboliquequi, pour être effective, demande son acceptation subjective.
J. Clavreul interrogeait aussi la pratique du psychanalyste et « la politique de la psychanalyse », celle des psychanalystes dans leurs associations et dans la société.
Après la dissolution de l’EFP, il avait en 1981 créé le CERF (Centre d’étude et de recherche
freudienne, qui ne durera que peu de temps) avec S. Faladé et C. Melman, pour proposer
un autre lieu aux psychanalystes embarqués de Cause freudienne en École de la Cause
freudienne. Puis, avec d’autres, (G. et E. Raimbault, R. Tostain, J.-P. Bauer, H. Zysman,
J.-P.Nasio, M. Safouan…), il fondera la Convention Psychanalytique en 1983, dont il fera
activement partie jusqu’à sa dissolution en 1996. Il y tiendra un remarquable séminaire
(faisant suite à son séminaire dans l’EFP ) sur « psychanalyse et droit » (avec les lectures de
K. Marx, M. Foucault, A. Koyré, K. Popper…) qui serait d’un grand intérêt, entre autres
pour les psychanalystes et les praticiens de la psychiatrie et du droit, s’il était publié.
Il avait participé activement dans le champ de la psychanalyse aux revues : L’inconscient, Scilicet ( EFP ), Césure ( CP ) et à de nombreuses autres (Journal de la psychiatrie,
Patio… ). Ses articles étaient d’une clarté remarquable : cf. « La psychanalyse n’a pas d’histoire » (mais « elle a une chronique »…)
Il avait écrit avec d’autres analystes (G. Rosolato, J.-P. Valabrega, F. Perrier, P. Aulagnier,
qui fonderont plus tard, en 1969, le IVe Groupe) un livre marquant, Le désir et la perversion (éd. du Seuil, 1967), où les perversions étaient abordées sous l’angle de la théorie
lacanienne, du fantasme, du phallus et du langage. Son article portait sur « le couple
pervers ». J. Clavreul écrivait que ce qui caractérisait le couple pervers était « l’absence de
tiers (symbolique), son écartement qui constitue la pièce maîtresse de cet étrange
contrat ».
Plus tard, il publiera un important ouvrage sur la logique des discours (discours du
maître, de l’universitaire, de la science) et L’ordre médical (éd. du Seuil, 1978). J. Clavreul
analysait, avec érudition, l’efficacité de la médecine (et de sa pratique, englobant médecin, malade, maladie) dans une articulation au discours de la Science qui destitue le sujet
en l’objectivant. Il décrivait la mise en place d’une logique de discours, « l’ordre médical »,
dont l’objet est la maladie et le corps, mais un corps mort (cf. origine de l’anatomopathologie). À l’inverse, développait-il, le psychanalyste met en œuvre une éthique du sujet (qui
n’est pas simple déontologie) et s’occupe du sujet vivant et désirant, sujet de l’inconscient,
sans ignorer ni dénier la mort aux fondements de la symbolisation chez l’être parlant.
Des articles essentiels sur les perversions, déni et désaveu, les toxicomanies et l’alcoolisme, l’éthique de la psychanalyse et la formation des analystes seront regroupés dans un
livre intitulé Le désir et la loi (éd. Denoël, 1987). Dans ce livre, la question essentielle qui
insiste est : comment les psychanalystes peuvent-ils, dans leur pratique, amener le sujet à
lier son désir, et ses désirs inconscients, à la loi symbolique ? Sur l’alcoolisme, la parole et
la mort, il analysait avec subtilité l’imaginaire, le narcissisme de l’alcoolique, sa parole et
ses associations (« alcooliques anonymes », etc.).
Sur la formation des analystes, J. Clavreul interrogeait le surmoi, l’imaginaire collectif,
et surtout l’histoire de la psychanalyse et des institutions analytiques dans leurs impasses,
conflits, ruptures, idéalisations uniformisantes parfois dans le dogmatisme et le sectarisme. « Car, disait-il, si la psychanalyse doit être une nouvelle Église (ou Religion), nul
doute qu’elle échouera parce qu’elle n’a pas de « plus-de-jouir » à offrir comme promesse
en fin de course. »
Ses articles sur « La folie de Louis II de Bavière » (« l’État, c’est moi ») ou « À propos
du marchand de Venise », les quelques « Cas cliniques » évoqués et ses analyses et positions dans l’histoire du mouvement analytique (cf. liminaire du Désir et la loi) sont clairs,
le style limpide et la pratique inventive.
Rebelle à tout endoctrinement idéologique et psychanalytique, il allait à l’essentiel
pour la psychanalyse dans la pratique, la théorie et dans les enseignements de Freud,
Lacan, et quelques autres, interrogeant les pièges d’un certain Savoir, du narcissisme et de
l’ignorance, ces « passions du moi ».
Ses repérages et éclairages nous manqueront.
Ces dernières années, il réservait l’énergie qui lui restait pour ses patients et sa
pratique privée. Il s’était, en quelque sorte, retiré sur ses terres et il en est parti.