2006
Figures de la Psychanalyse
Nazir Hamad et Thierry Najman
[*] : Malaise dans la famille
Entretiens sur la psychanalyse de l’enfant
Georgy Katzarov
Sans doute Malaise dans la famille.
Entretiens sur la psychanalyse de l’enfant
de Nazir Hamad et Thierry Najman est-il,
aujourd’hui, à l’heure où se trouve le
champ de la pratique psychanalytique en
France, un des livres les plus nécessaires
qui soient…
Quand bien même le public ciblé est
plus large que les cercles restreints des
« spécialistes » supposés, ce serait une
erreur de considérer ce livre comme une
sorte d’ouvrage exotérique destiné seulement à ce que l’on appelle « le grand
public ». Certes, il permettrait à des
parents qui consultent pour leurs enfants
de s’orienter mieux dans l’archipel éclaté
de la planète psy, de mieux saisir le sens du
malaise dont les enfants se font les porteparole ; il saura sans doute éclairer pour
eux quelque chose de la spécificité de ce
recours qualifié qu’est la psychanalyse et
de son écoute particulière… Mais il y a fort
à parier que les praticiens de l’analyse
gagneraient beaucoup à se rendre sur ces
pages comme à une table ronde autour de
laquelle se tiennent des débats passionnants et qui ne cèdent en rien à la rigueur
clinique et théorique requise par les questions les plus cruciales et les plus quotidiennes rencontrées par les cliniciens qui
travaillent auprès d’enfants. La construction précise des mouvements de l’entretien fait en sorte qu’à tout moment sa progression est maîtrisée comme le
développement d’un livre, chapitre après
chapitre, mais tout en gardant la souplesse
de l’association d’idées, l’art de l’ellipse, de
l’allusion, du trait d’esprit propres à la
vivacité de la parole. Ce qui permet au
propos de s’ouvrir à un très grand nombre
de thèmes : le rapport de la psychanalyse à
l’horizon psychothérapeutique, la distinction des âges et l’adaptation des techniques, la dialectique entre travail au
niveau individuel et au niveau familial, les
entretiens préliminaires, le travail avec les
parents, en présence ou en absence de
l’enfant, la question du temps, de la durée
et du rythme de ce que l’on appelle un
« suivi thérapeutique », le repérage du
symptôme, de sa fonction et de ses modes
de mise en partage entre les enfants et
les parents, de sa valeur de compromis et
de ses aires sociales d’expression (notamment la question des symptômes dits
« scolaires »…), de l’usage des supports
divers tels que le dessin, la pâte à modeler,
les objets, le jeu, l’usage de la parole et du
silence, la question de l’interprétation et
des diverses modalités de son acte, la question de l’objet, de la finalité et du terme
de la cure… À tout moment une question
technique apparemment étroite rejoint
une vision d’ensemble du mouvement de
la cure, une problématique individuelle
s’associe à une lecture clinique du fait
social. Les vignettes et les exemples particuliers sont toujours rapportés à des perspectives plus générales, concernant les
problèmes spécifiques de la société dans
son actualité la plus brûlante. Le discours
de Nazir Hamad tisse, chemin faisant, des
dialogues avec les grands enseignements
dont il transmet l’héritage. Françoise
Dolto, Maud Mannoni, Lacan, Winnicott et
bien d’autres comparaissent pour prendre
part à cette table ronde, sans que pour
autant un appareil de notes en bas de
page ne vienne alourdir le rythme de la
lecture, rigoureusement aligné sur celui de
l’échange de vives voix. Ainsi, au fil des
entretiens, prend forme le tranchant subtil
de cette singulière écoute qui fait du clinicien un analyste. Une position éthique cristallise en pointillés, venant rappeler au lecteur que la psychanalyse n’est pas une
méthode parmi d’autres méthodes, ou un
outil parmi d’autres outils, comme certains
praticiens pensent parfois en composant
leur trousse de bricolage. Que le psychanalyste n’a en fin de compte qu’une
écoute et que cette écoute n’exclut d’aucune manière l’horizon thérapeutique
dans lequel elle a été d’emblée inscrite
depuis Freud…
Ainsi, au-delà de cette vocation d’être
lisible pour le plus grand nombre de lecteurs, de s’adresser aux « familles » dans
tous leurs états, cet ouvrage dispense –
avec la légèreté propre à la forme de l’entretien et avec l’humilité d’un témoignage
– un rappel très précieux des principes
éthiques qui fondent la possibilité qu’il y
ait du psychanalyste, quel que soit le
contexte institutionnel de son exercice…
Quelles que soient les urgences, les précipitations et les pressions que les formes
contemporaines de la Demande font
peser sur les praticiens qui prennent
comme on dit « en charge » des enfants,
des adolescents, mais aussi des adultes,
que ce soit dans les Centres spécialisés ou
en cabinet privé. Mieux que toute autre
publication récente, ce livre aura su rappeler avec une acuité et une accessibilité
rares, la pertinence de ces mots de Maud
Mannoni : la psychanalyse d’enfant, c’est
la psychanalyse…
Or la psychanalyse est en crise, comme
chacun sait. Reléguée au mieux, dans l’opinion, aux stéréotypes qui composent
l’image d’Épinal de la cure type : le divan,
le fauteuil, le silence, le cabinet en ville, ce
que l’on appelle le cadre analytique risque
de se réduire aux items reconnaissables
d’une caricature. Alors que la demande
des parents qui consultent pour leurs
enfants auprès des CMP, CMPP et autres institutions ne cesse de croître, la psychanalyse saisie dans les urgences d’un service
public ne semble pas en mesure d’affirmer
suffisamment ce qu’elle apporte d’irremplaçable, la plasticité et la rigueur de son
cadre éthique. Et Thierry Najman prend
très précisément acte de cette tendance,
notamment dans le récit qu’il fait en préambule de la motivation et de la maturation de l’idée de ce livre d’entretiens : « La
psychanalyse est mise au banc des accusés
y compris par des praticiens qui se réclament d’elle ». Cela n’étant pas seulement
vrai des milieux de la psychiatrie, mais
aussi des psychologues qui, malgré leur
souci de cliniciens, tendent à oublier les
avancées de ce qu’on a appelé « clinique
de la structure » au profit d’une « clinique
du signe », soumise à la régence de la
sacro-sainte efficacité et de la gestion des
résultats. Mais la psychanalyse est en crise
depuis toujours, dira-t-on… L’état de crise
lui est essentiel. Il est essentiel à la forme
de son discours et de son message, une
conséquence nécessaire des paradoxes
dont elle se soutient et dont est faite sa
problématique actualité. D’où son affinité
pour le thème du « malaise », la rencontre
inévitable entre le malaise dans la culture
et le malaise de et dans la psychanalyse
elle-même, qui est seule capable de lui
prêter une voix et un regard lucides.
Certes, c’est là quelque chose de réel, et le
fait de le dire, de le symboliser en ces
termes ne réduit aucunement la privation
que cela implique au plan de l’inscription
de la psychanalyse dans le champ socio-culturel. Il suffit pour nous en convaincre
de nous remettre en mémoire les occasions
récentes qui précipitèrent la dernière édition en date de l’état de crise de la psychanalyse en France. De l’amendement
Accoyer au Livre noir, du rapport de l’Inserm sur les psychothérapies au projet du
dépistage précoce de la délinquance, les
situations dans lesquelles « la » psychanalyse se trouvait sommée de répondre et de
défendre publiquement sa spécificité
n’ont cessé de se multiplier. On a pu se
rendre péniblement à l’évidence : combien
la désunion et la diversité de la France
freudienne pouvaient faire du tort à cette
si difficile et si noble exigence qui se formule au nom de Freud. On a pu se rendre
également à l’évidence que la psychanalyse est profondément méconnue de ceux
qui se proposent de réglementer son exercice, parfois même par ceux qui se réclament d’elle, et qu’elle ne gagne pas forcément dans ces conditions à être mieux
connue… Du retentissement que ces
débats publics ont eu sur l’opinion, sur ce
que l’on appelle le « grand public » ou les
« usagers », quiconque travaille en privé,
ou dans un Centre, peut en mesurer les
effets retors… Par une sorte de tour dont
l’histoire a le secret, après plus de cent ans
d’existence, la psychanalyse se trouve
aujourd’hui à l’égard dudit public dans
une situation similaire à celle de ses premiers pas. On songe au ton des Conférences d’introduction, et à la fameuse
apostrophe initiale de Freud : « Mesdames,
messieurs, je ne connais pas l’étendue de
ce que chacun d’entre vous sait de la psychanalyse, que ce soit par les lectures ou
par ouï-dire. Toujours est-il que je suis
engagé par les termes de mon annonce à
vous traiter comme si vous ne saviez rien. »
Plus que jamais auparavant, la pertinence des discours publics s’énonçant au
nom de la psychanalyse dépend de la
manière dont on invente le destinataire,
par-delà les communautés de pensée, de
style, les appartenances théoriques et institutionnelles…
À cet égard, dans la manière d’inventer le ton, la portée, la scène de son discours, et de répondre lucidement à la crise,
Malaise dans la famille, me semble exemplaire.
[*]
Nazir Hamad et Thierry Najman,
Malaise dans la famille, Entretiens sur la
psychanalyse de l’enfant, Toulouse, érès, 2006.