Figures de la psychanalyse
érès

I.S.B.N.9782749206486
150 pages

p. 231 à 233
doi: en cours

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n° 14 2006/2

2006 Figures de la Psychanalyse

Nazir Hamad et Thierry Najman  [*] : Malaise dans la famille

Entretiens sur la psychanalyse de l’enfant

Georgy Katzarov
 
Avoir le malaise lucide…
 
 
Sans doute Malaise dans la famille.
Entretiens sur la psychanalyse de l’enfant de Nazir Hamad et Thierry Najman est-il, aujourd’hui, à l’heure où se trouve le champ de la pratique psychanalytique en France, un des livres les plus nécessaires qui soient…
Quand bien même le public ciblé est plus large que les cercles restreints des « spécialistes » supposés, ce serait une erreur de considérer ce livre comme une sorte d’ouvrage exotérique destiné seulement à ce que l’on appelle « le grand public ». Certes, il permettrait à des parents qui consultent pour leurs enfants de s’orienter mieux dans l’archipel éclaté de la planète psy, de mieux saisir le sens du malaise dont les enfants se font les porteparole ; il saura sans doute éclairer pour eux quelque chose de la spécificité de ce recours qualifié qu’est la psychanalyse et de son écoute particulière… Mais il y a fort à parier que les praticiens de l’analyse gagneraient beaucoup à se rendre sur ces pages comme à une table ronde autour de laquelle se tiennent des débats passionnants et qui ne cèdent en rien à la rigueur clinique et théorique requise par les questions les plus cruciales et les plus quotidiennes rencontrées par les cliniciens qui travaillent auprès d’enfants. La construction précise des mouvements de l’entretien fait en sorte qu’à tout moment sa progression est maîtrisée comme le développement d’un livre, chapitre après chapitre, mais tout en gardant la souplesse de l’association d’idées, l’art de l’ellipse, de l’allusion, du trait d’esprit propres à la vivacité de la parole. Ce qui permet au propos de s’ouvrir à un très grand nombre de thèmes : le rapport de la psychanalyse à l’horizon psychothérapeutique, la distinction des âges et l’adaptation des techniques, la dialectique entre travail au niveau individuel et au niveau familial, les entretiens préliminaires, le travail avec les parents, en présence ou en absence de l’enfant, la question du temps, de la durée et du rythme de ce que l’on appelle un « suivi thérapeutique », le repérage du symptôme, de sa fonction et de ses modes de mise en partage entre les enfants et les parents, de sa valeur de compromis et de ses aires sociales d’expression (notamment la question des symptômes dits « scolaires »…), de l’usage des supports divers tels que le dessin, la pâte à modeler, les objets, le jeu, l’usage de la parole et du silence, la question de l’interprétation et des diverses modalités de son acte, la question de l’objet, de la finalité et du terme de la cure… À tout moment une question technique apparemment étroite rejoint une vision d’ensemble du mouvement de la cure, une problématique individuelle s’associe à une lecture clinique du fait social. Les vignettes et les exemples particuliers sont toujours rapportés à des perspectives plus générales, concernant les problèmes spécifiques de la société dans son actualité la plus brûlante. Le discours de Nazir Hamad tisse, chemin faisant, des dialogues avec les grands enseignements dont il transmet l’héritage. Françoise Dolto, Maud Mannoni, Lacan, Winnicott et bien d’autres comparaissent pour prendre part à cette table ronde, sans que pour autant un appareil de notes en bas de page ne vienne alourdir le rythme de la lecture, rigoureusement aligné sur celui de l’échange de vives voix. Ainsi, au fil des entretiens, prend forme le tranchant subtil de cette singulière écoute qui fait du clinicien un analyste. Une position éthique cristallise en pointillés, venant rappeler au lecteur que la psychanalyse n’est pas une méthode parmi d’autres méthodes, ou un outil parmi d’autres outils, comme certains praticiens pensent parfois en composant leur trousse de bricolage. Que le psychanalyste n’a en fin de compte qu’une écoute et que cette écoute n’exclut d’aucune manière l’horizon thérapeutique dans lequel elle a été d’emblée inscrite depuis Freud…
Ainsi, au-delà de cette vocation d’être lisible pour le plus grand nombre de lecteurs, de s’adresser aux « familles » dans tous leurs états, cet ouvrage dispense – avec la légèreté propre à la forme de l’entretien et avec l’humilité d’un témoignage – un rappel très précieux des principes éthiques qui fondent la possibilité qu’il y ait du psychanalyste, quel que soit le contexte institutionnel de son exercice… Quelles que soient les urgences, les précipitations et les pressions que les formes contemporaines de la Demande font peser sur les praticiens qui prennent comme on dit « en charge » des enfants, des adolescents, mais aussi des adultes, que ce soit dans les Centres spécialisés ou en cabinet privé. Mieux que toute autre publication récente, ce livre aura su rappeler avec une acuité et une accessibilité rares, la pertinence de ces mots de Maud Mannoni : la psychanalyse d’enfant, c’est la psychanalyse
Or la psychanalyse est en crise, comme chacun sait. Reléguée au mieux, dans l’opinion, aux stéréotypes qui composent l’image d’Épinal de la cure type : le divan, le fauteuil, le silence, le cabinet en ville, ce que l’on appelle le cadre analytique risque de se réduire aux items reconnaissables d’une caricature. Alors que la demande des parents qui consultent pour leurs enfants auprès des CMP, CMPP et autres institutions ne cesse de croître, la psychanalyse saisie dans les urgences d’un service public ne semble pas en mesure d’affirmer suffisamment ce qu’elle apporte d’irremplaçable, la plasticité et la rigueur de son cadre éthique. Et Thierry Najman prend très précisément acte de cette tendance, notamment dans le récit qu’il fait en préambule de la motivation et de la maturation de l’idée de ce livre d’entretiens : « La psychanalyse est mise au banc des accusés y compris par des praticiens qui se réclament d’elle ». Cela n’étant pas seulement vrai des milieux de la psychiatrie, mais aussi des psychologues qui, malgré leur souci de cliniciens, tendent à oublier les avancées de ce qu’on a appelé « clinique de la structure » au profit d’une « clinique du signe », soumise à la régence de la sacro-sainte efficacité et de la gestion des résultats. Mais la psychanalyse est en crise depuis toujours, dira-t-on… L’état de crise lui est essentiel. Il est essentiel à la forme de son discours et de son message, une conséquence nécessaire des paradoxes dont elle se soutient et dont est faite sa problématique actualité. D’où son affinité pour le thème du « malaise », la rencontre inévitable entre le malaise dans la culture et le malaise de et dans la psychanalyse elle-même, qui est seule capable de lui prêter une voix et un regard lucides.
Certes, c’est là quelque chose de réel, et le fait de le dire, de le symboliser en ces termes ne réduit aucunement la privation que cela implique au plan de l’inscription de la psychanalyse dans le champ socio-culturel. Il suffit pour nous en convaincre de nous remettre en mémoire les occasions récentes qui précipitèrent la dernière édition en date de l’état de crise de la psychanalyse en France. De l’amendement Accoyer au Livre noir, du rapport de l’Inserm sur les psychothérapies au projet du dépistage précoce de la délinquance, les situations dans lesquelles « la » psychanalyse se trouvait sommée de répondre et de défendre publiquement sa spécificité n’ont cessé de se multiplier. On a pu se rendre péniblement à l’évidence : combien la désunion et la diversité de la France freudienne pouvaient faire du tort à cette si difficile et si noble exigence qui se formule au nom de Freud. On a pu se rendre également à l’évidence que la psychanalyse est profondément méconnue de ceux qui se proposent de réglementer son exercice, parfois même par ceux qui se réclament d’elle, et qu’elle ne gagne pas forcément dans ces conditions à être mieux connue… Du retentissement que ces débats publics ont eu sur l’opinion, sur ce que l’on appelle le « grand public » ou les « usagers », quiconque travaille en privé, ou dans un Centre, peut en mesurer les effets retors… Par une sorte de tour dont l’histoire a le secret, après plus de cent ans d’existence, la psychanalyse se trouve aujourd’hui à l’égard dudit public dans une situation similaire à celle de ses premiers pas. On songe au ton des Conférences d’introduction, et à la fameuse apostrophe initiale de Freud : « Mesdames, messieurs, je ne connais pas l’étendue de ce que chacun d’entre vous sait de la psychanalyse, que ce soit par les lectures ou par ouï-dire. Toujours est-il que je suis engagé par les termes de mon annonce à vous traiter comme si vous ne saviez rien. » Plus que jamais auparavant, la pertinence des discours publics s’énonçant au nom de la psychanalyse dépend de la manière dont on invente le destinataire, par-delà les communautés de pensée, de style, les appartenances théoriques et institutionnelles…
À cet égard, dans la manière d’inventer le ton, la portée, la scène de son discours, et de répondre lucidement à la crise, Malaise dans la famille, me semble exemplaire.
 
NOTES
 
[*]Nazir Hamad et Thierry Najman, Malaise dans la famille, Entretiens sur la psychanalyse de l’enfant, Toulouse, érès, 2006.
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