2006
Figures de la Psychanalyse
Michel Leverrier
[*] : L’impossible de l’accès à la parole
Catherine Saladin
Qu’est-ce qui fait qu’un enfant ne
parle pas, n’accède pas à la parole, parfois au langage ? Des linguistes, des neurologues, des psychiatres, des psychanalystes se sont posé cette question, ont
développé des théories. Dans ce livre,
Michel Leverrier apporte plus que des
réponses. Il nous emmène avec lui à la
rencontre d’enfants, d’adolescents et de
leurs familles, au cœur de sa pratique de
psychanalyste en institution, autour d’un
thème : l’impossible de l’accès à la parole.
Rares sont les psychanalystes qui
détaillent leurs cures et en font un développement théorique aussi clair. En
effet, les références théoriques sont nombreuses, précieuses, pas dogmatiques ;
elles viennent étayer la clinique. Michel
Leverrier s’appuie sur les concepts lacaniens et sur les apports de nombreux psychanalystes français et anglo-saxons qui
ont abordé la clinique des autistes et des
psychotiques.
Quatre histoires cliniques, comme le
souligne le sous-titre, singulières et surprenantes, comme il est écrit dans l’introduction. Chaque histoire est singulière et la
théorie à laquelle nous nous référons est
reconstruite à la lumière de chaque rencontre. C’est ce que j’ai retrouvé dans le
travail de Michel Leverrier. Il aborde les
thèmes de l’autisme, du mutisme psycho-tique et des psychoses, de la dépression
infantile précoce et du deuil chez l’enfant.
Pas à pas, nous le suivons : les premières
rencontres avec l’analyste, comment une
psychothérapie psychanalytique se met en
place ou pas, les voies qu’elle ouvre. Mais
ce qui est remarquable, c’est aussi que
Michel Leverrier s’implique et nous livre ce
qui l’a fait analyste, ce temps de passage
de l’analysant à l’analyste, de son désir, de
ses rencontres avec un sujet qu’il suppose,
qu’il anticipe.
Il commence son livre avec le récit
« Alain, un autiste ». Ceux qui travaillent
avec des autistes dans des institutions ou
en privé savent que c’est une aventure au
long cours qui les engage, et où le corps
est aussi questionné. Jacques Lacan disait
des autistes qu’il faut savoir les entendre,
même s’ils ne parlent pas, et c’est ce qu’on
entend dans l’exposé de la cure d’Alain, un
parcours clinique où la théorie vient étayer
le travail. Car avec les autistes, il faut
construire de l’inconscient, même si on le
suppose, il faut pouvoir s’appuyer sur l’inconscient de l’autre. Alain a quatorze ans
quand Michel Leverrier le reçoit en CMP à la
demande d’une équipe. Pourquoi cette
demande et ce rendez-vous pour Alain,
dans un temps où il allait devoir affronter
beaucoup de changements ? Comme le
disait Françoise Dolto, comment peut-on
entreprendre une psychanalyse d’enfants
quand leur cadre de vie n’est pas stable ?
Souvent l’analyste est le dernier recours et
vient apaiser les questions d’une équipe.
À ce premier rendez-vous, il y a beaucoup
de monde dans le bureau de Michel Leverrier qui écoute et parle, mais en pensant
que ce n’est plus le temps d’une psychanalyse. Il pense qu’Alain le comprend. Effectivement, à sa surprise, Alain revient seul,
quelques mois plus tard et cela durera plus
de vingt ans avec ces mots : « Même jour,
même heure ! » Être surpris, c’est aussi ce
qui permet un certain travail, un certain
nouage. Michel Leverrier détaille et analyse le cadre, le contexte dans lequel il
reçoit Alain sur l’origine des troubles, sur
la question de la structure, il nous apporte
des éléments théoriques avec la question
de l’objet, du grand Autre, de la fonction
paternelle, de la forclusion. Éléments cliniques précieux quant au repérage de l’autisme ou de la psychose. Michel Leverrier
nous fait partager de nombreuses trouvailles cliniques, quand il dit : « Les “interprétations” avec l’autisme sont très loin de
ce qui se passe dans les névroses et ne
fonctionnent pas comme dans les psychoses, elles partent du réel et des signes,
car les signifiants font (irrémédiablement ?) défaut. »
Il nous fait aussi partager son travail de
construction dans l’analyse quand il dit :
« Il n’y a pas d’Autre pour l’autiste, pas
d’objet, pas de miroir, mais il peut y avoir
quelque chose qui se construit. » C’est très
explicite dans l’exemple du miroir. Cela
m’évoque des jeux de Fort/Da avec des
enfants autistes et une séance où une
jeune fille demande à être filmée. Devant
le miroir, elle me disait : « T’as vu, la fille,
elle a les mêmes chaussures que moi ! »
Elle ne peut dire : « C’est moi ou c’est toi. »
Elle dit : « Elle est comme toi. » Elle reste,
comme Alain, dans une dimension préspéculaire et spéculaire où le troisième temps
du miroir, celui de l’appel à l’Autre, ne
s’accomplit pas. Tout le développement de
cette cure permet d’aborder de nombreuses problématiques que l’on rencontre dans le travail avec des adolescents
et adultes autistes. « La psychanalyse avec
l’autisme : permettre un retour dans le
symbolique du réel impossible. Une des
conséquences du travail analytique avec
l’autisme serait de rendre du refoulement
possible, écrit Michel Leverrier, donc de
l’inconscient possible dans une “relation”
de disparité subjective pour créer du grand
Autre et du grand Autre barré. »
À chaque pas clinique, une référence
s’élabore, concept par concept. Nous
voyons comment la théorie et la clinique
sont liées, comment Michel Leverrier s’appuie entre autres sur l’apport du concept
du grand Autre de Jacques Lacan, ainsi
que sur l’apport de Jean Bergès et de
Gabriel Balbo, pour qui le grand Autre est
un point d’ancrage et de repérage pour
l’enfant, les parents, le psychanalyste et
l’institution. Ils montrent, et Michel Leverrier également, comment s’articulent les
fonctions, les places et les rapports réciproques du grand Autre avec les formations de l’inconscient.
Le deuxième récit est plus court,
« René et sa mère, un mutisme psycho-tique ? » Un petit garçon de six ans qui
vient consulter avec sa mère. Le point d’interrogation renvoie-t-il à la question d’un
diagnostic ? Il y aura quelques rendez-vous, qui ne déboucheront pas sur une
psychothérapie. Cela m’a évoqué l’apport
toujours actuel de Maud Mannoni sur les
premiers rendez-vous avec le psychanalyste. Michel Leverrier aborde la question
de la mise en place du transfert et du travail avec les parents. Il nous fait repérer la
demande de la mère, de l’enfant dans ces
premiers rendez-vous, la place du père qui
ne vient pas. Ce qui s’entend est quelque
chose d’une parole pas entendue, des
mots, des gestes qui nient un sujet. Enfant
symptôme ou symptôme de l’enfant ?
L’analyste parle et raconte l’histoire. L’enfant écoute. Michel Leverrier aborde aussi
la question du diagnostic quand le médecin de l’institution pose ce diagnostic d’autisme, l’effet sur les parents de telles
paroles et leur possibilité d’investir alors
une analyse pour leur enfant. Mais peut-être la mère de René en a-t-elle trop dit
après s’être tue pendant six ans et entend-elle autre chose de ce que Michel Leverrier
retrace à son enfant, qui fait qu’elle ne
peut revenir. Un diagnostic, cela peut être
destructeur. C’est aussi parfois plus rassurant pour les parents, avec le cortège de
techniques qui s’y associent. En contre-point, je citerai les paroles d’un père qui
m’amenait sa petite fille : « Si c’est psycho-logique, c’est plus rassurant car on peut
s’en sortir avec la psychanalyse… Si c’est
organique ou génétique, alors, il n’y a rien
à faire. » René commence à parler, devient
moins agressif. Mais il n’y aura pas de suite
au rendez-vous. Plus que des fantasmes,
est-ce d’une « figure du Réel » que Michel
Leverrier parle à propos de la place de
René pour la mère quand elle s’est trouvée
confrontée, au quatrième mois de grossesse, à des vœux de mort ? Elle se sent
persécutée par son enfant, il n’est pas un
objet à protéger et à aimer. La question
pour cette femme est : être femme ou être
mère, laisser une jouissance pour une
autre ?
Le troisième récit est celui d’une cure
passionnante : « Le petit Gaby : dépression maternelle et dépression infantile
précoce ». Un enfant de presque deux
ans, dont on dit qu’il a des troubles du
développement avec un retard moteur : il
ne marche pas seul, ne parle pas, ne
gazouille pas, mais comprend ce qu’on lui
dit. À propos de cette cure, Michel Leverrier pose la question du discours médical,
de l’indication et de la formation du psychanalyste. La demande des parents porte
sur la peur qu’il soit autiste. Michel Leverrier détaille la relation mère-enfant, les
non-dits, les « inter-dits » et il analyse comment d’enfant-symptôme pour les parents,
il a à s’occuper des symptômes de l’enfant
et de leur fonction dans la structuration de
Gaby. En référence à Gabriel Balbo et à
Jean Bergès, il explicite ce qu’est un défaut
du « transitivisme » chez les parents, lié à
la dépression de la mère et à l’anxiété du
père. Dans ce premier rendez-vous, Michel
Leverrier met en avant ce qui est mobilisable chez Gaby et chez les parents,
quelque chose du transfert avec les
parents et avec l’enfant, indispensable à la
conduite d’une cure avec un enfant. Il
détaille, et on le lit avec un grand intérêt,
les lignes de force de cette cure (des
thèmes comme le miroir, le jeu de cachecache, le narcissisme…) qui permettent des
interprétations et la direction de la cure.
Le quatrième et dernier récit s’intitule
« Gabriel (ou un appel insolite au père),
un deuil chez un jeune adolescent ».
Gabriel est un garçon de treize ans dont la
mère est morte. Il fait des crises et des
absences bizarres. Son père, seul au premier rendez-vous, évoque d’abord un bras
cassé, mais n’évoque pas la mère, décédée
d’une tumeur au cerveau. Ils ont déménagé pour oublier tout ça et les crises se
sont déclenchées après. Les médecins parlent de crises d’angoisse, car tous les examens se révèlent normaux. Mais « le sens
des symptômes de Gabriel indiquait une
identification aux symptômes de la mère
malade et mourante », dont le père ne
parlait pas. Il y a comme un retour à un
état d’avant la mort de la mère, sans
parole, deuil « réprimé » par le père. Tout
un travail a alors lieu sur le signifiant
« mort de la mère » inscrit dans le corps de
Gabriel. Michel Leverrier relate une séance
spectaculaire et inaugurale qui permet
d’évoquer un souvenir très ancien d’un
animal mort. L’adolescent peu à peu
retrouve la parole. Les séances se poursuivent pendant neuf mois, puis il
reprend le collège et oublie le psychanalyste, le dénigre même. C’est un magnifique et « original » travail d’analyste.
Pour conclure, Michel Leverrier
apporte ces remarques : « C’est une clinique de l’impossible infantile, qui ne
peut se mettre en place dans l’autisme et
les psychoses, d’un infantile en danger
dans la dépression infantile précoce, ou
d’un impossible retour au-delà de l’infantile dans le cas de deuil chez le jeune
adolescent. » Nous pourrions terminer et
ouvrir la question sur l’hypothèse transitiviste de deux grands Autres : un grand
Autre de la mère et un grand Autre de
l’enfant. « La psychanalyse avec les
enfants, c’est de la psychanalyse », disait
Maud Mannoni, où il est question de la
place de la mère, de celle de l’enfant, en
référence au signifiant phallique et à la
fonction paternelle. Michel Leverrier
nous ouvre des pistes qui nous permettront à notre tour d’inventer. Il a su trouver son style propre dans ces rencontres
entre un sujet et le désir d’un analyste.
[*]
Michel Leverrier,
L’impossible de l’accès à la parole, Toulouse, érès, coll. « Psychanalyse
et clinique ».