Figures de la psychanalyse
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I.S.B.N.9782749206486
150 pages

p. 234 à 237
doi: en cours

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n° 14 2006/2

2006 Figures de la Psychanalyse

Michel Leverrier  [*] : L’impossible de l’accès à la parole

Catherine Saladin
Qu’est-ce qui fait qu’un enfant ne parle pas, n’accède pas à la parole, parfois au langage ? Des linguistes, des neurologues, des psychiatres, des psychanalystes se sont posé cette question, ont développé des théories. Dans ce livre, Michel Leverrier apporte plus que des réponses. Il nous emmène avec lui à la rencontre d’enfants, d’adolescents et de leurs familles, au cœur de sa pratique de psychanalyste en institution, autour d’un thème : l’impossible de l’accès à la parole.
Rares sont les psychanalystes qui détaillent leurs cures et en font un développement théorique aussi clair. En effet, les références théoriques sont nombreuses, précieuses, pas dogmatiques ; elles viennent étayer la clinique. Michel Leverrier s’appuie sur les concepts lacaniens et sur les apports de nombreux psychanalystes français et anglo-saxons qui ont abordé la clinique des autistes et des psychotiques.
Quatre histoires cliniques, comme le souligne le sous-titre, singulières et surprenantes, comme il est écrit dans l’introduction. Chaque histoire est singulière et la théorie à laquelle nous nous référons est reconstruite à la lumière de chaque rencontre. C’est ce que j’ai retrouvé dans le travail de Michel Leverrier. Il aborde les thèmes de l’autisme, du mutisme psycho-tique et des psychoses, de la dépression infantile précoce et du deuil chez l’enfant. Pas à pas, nous le suivons : les premières rencontres avec l’analyste, comment une psychothérapie psychanalytique se met en place ou pas, les voies qu’elle ouvre. Mais ce qui est remarquable, c’est aussi que Michel Leverrier s’implique et nous livre ce qui l’a fait analyste, ce temps de passage de l’analysant à l’analyste, de son désir, de ses rencontres avec un sujet qu’il suppose, qu’il anticipe.
Il commence son livre avec le récit « Alain, un autiste ». Ceux qui travaillent avec des autistes dans des institutions ou en privé savent que c’est une aventure au long cours qui les engage, et où le corps est aussi questionné. Jacques Lacan disait des autistes qu’il faut savoir les entendre, même s’ils ne parlent pas, et c’est ce qu’on entend dans l’exposé de la cure d’Alain, un parcours clinique où la théorie vient étayer le travail. Car avec les autistes, il faut construire de l’inconscient, même si on le suppose, il faut pouvoir s’appuyer sur l’inconscient de l’autre. Alain a quatorze ans quand Michel Leverrier le reçoit en CMP à la demande d’une équipe. Pourquoi cette demande et ce rendez-vous pour Alain, dans un temps où il allait devoir affronter beaucoup de changements ? Comme le disait Françoise Dolto, comment peut-on entreprendre une psychanalyse d’enfants quand leur cadre de vie n’est pas stable ?
Souvent l’analyste est le dernier recours et vient apaiser les questions d’une équipe.
À ce premier rendez-vous, il y a beaucoup de monde dans le bureau de Michel Leverrier qui écoute et parle, mais en pensant que ce n’est plus le temps d’une psychanalyse. Il pense qu’Alain le comprend. Effectivement, à sa surprise, Alain revient seul, quelques mois plus tard et cela durera plus de vingt ans avec ces mots : « Même jour, même heure ! » Être surpris, c’est aussi ce qui permet un certain travail, un certain nouage. Michel Leverrier détaille et analyse le cadre, le contexte dans lequel il reçoit Alain sur l’origine des troubles, sur la question de la structure, il nous apporte des éléments théoriques avec la question de l’objet, du grand Autre, de la fonction paternelle, de la forclusion. Éléments cliniques précieux quant au repérage de l’autisme ou de la psychose. Michel Leverrier nous fait partager de nombreuses trouvailles cliniques, quand il dit : « Les “interprétations” avec l’autisme sont très loin de ce qui se passe dans les névroses et ne fonctionnent pas comme dans les psychoses, elles partent du réel et des signes, car les signifiants font (irrémédiablement ?) défaut. »
Il nous fait aussi partager son travail de construction dans l’analyse quand il dit :
« Il n’y a pas d’Autre pour l’autiste, pas d’objet, pas de miroir, mais il peut y avoir quelque chose qui se construit. » C’est très explicite dans l’exemple du miroir. Cela m’évoque des jeux de Fort/Da avec des enfants autistes et une séance où une jeune fille demande à être filmée. Devant le miroir, elle me disait : « T’as vu, la fille, elle a les mêmes chaussures que moi ! » Elle ne peut dire : « C’est moi ou c’est toi. »
Elle dit : « Elle est comme toi. » Elle reste, comme Alain, dans une dimension préspéculaire et spéculaire où le troisième temps du miroir, celui de l’appel à l’Autre, ne s’accomplit pas. Tout le développement de cette cure permet d’aborder de nombreuses problématiques que l’on rencontre dans le travail avec des adolescents et adultes autistes. « La psychanalyse avec l’autisme : permettre un retour dans le symbolique du réel impossible. Une des conséquences du travail analytique avec l’autisme serait de rendre du refoulement possible, écrit Michel Leverrier, donc de l’inconscient possible dans une “relation” de disparité subjective pour créer du grand Autre et du grand Autre barré. »
À chaque pas clinique, une référence s’élabore, concept par concept. Nous voyons comment la théorie et la clinique sont liées, comment Michel Leverrier s’appuie entre autres sur l’apport du concept du grand Autre de Jacques Lacan, ainsi que sur l’apport de Jean Bergès et de Gabriel Balbo, pour qui le grand Autre est un point d’ancrage et de repérage pour l’enfant, les parents, le psychanalyste et l’institution. Ils montrent, et Michel Leverrier également, comment s’articulent les fonctions, les places et les rapports réciproques du grand Autre avec les formations de l’inconscient.
Le deuxième récit est plus court, « René et sa mère, un mutisme psycho-tique ? » Un petit garçon de six ans qui vient consulter avec sa mère. Le point d’interrogation renvoie-t-il à la question d’un diagnostic ? Il y aura quelques rendez-vous, qui ne déboucheront pas sur une psychothérapie. Cela m’a évoqué l’apport toujours actuel de Maud Mannoni sur les premiers rendez-vous avec le psychanalyste. Michel Leverrier aborde la question de la mise en place du transfert et du travail avec les parents. Il nous fait repérer la demande de la mère, de l’enfant dans ces premiers rendez-vous, la place du père qui ne vient pas. Ce qui s’entend est quelque chose d’une parole pas entendue, des mots, des gestes qui nient un sujet. Enfant symptôme ou symptôme de l’enfant ?
L’analyste parle et raconte l’histoire. L’enfant écoute. Michel Leverrier aborde aussi la question du diagnostic quand le médecin de l’institution pose ce diagnostic d’autisme, l’effet sur les parents de telles paroles et leur possibilité d’investir alors une analyse pour leur enfant. Mais peut-être la mère de René en a-t-elle trop dit après s’être tue pendant six ans et entend-elle autre chose de ce que Michel Leverrier retrace à son enfant, qui fait qu’elle ne peut revenir. Un diagnostic, cela peut être destructeur. C’est aussi parfois plus rassurant pour les parents, avec le cortège de techniques qui s’y associent. En contre-point, je citerai les paroles d’un père qui m’amenait sa petite fille : « Si c’est psycho-logique, c’est plus rassurant car on peut s’en sortir avec la psychanalyse… Si c’est organique ou génétique, alors, il n’y a rien à faire. » René commence à parler, devient moins agressif. Mais il n’y aura pas de suite au rendez-vous. Plus que des fantasmes, est-ce d’une « figure du Réel » que Michel Leverrier parle à propos de la place de René pour la mère quand elle s’est trouvée confrontée, au quatrième mois de grossesse, à des vœux de mort ? Elle se sent persécutée par son enfant, il n’est pas un objet à protéger et à aimer. La question pour cette femme est : être femme ou être mère, laisser une jouissance pour une autre ?
Le troisième récit est celui d’une cure passionnante : « Le petit Gaby : dépression maternelle et dépression infantile précoce ». Un enfant de presque deux ans, dont on dit qu’il a des troubles du développement avec un retard moteur : il ne marche pas seul, ne parle pas, ne gazouille pas, mais comprend ce qu’on lui dit. À propos de cette cure, Michel Leverrier pose la question du discours médical, de l’indication et de la formation du psychanalyste. La demande des parents porte sur la peur qu’il soit autiste. Michel Leverrier détaille la relation mère-enfant, les non-dits, les « inter-dits » et il analyse comment d’enfant-symptôme pour les parents, il a à s’occuper des symptômes de l’enfant et de leur fonction dans la structuration de Gaby. En référence à Gabriel Balbo et à Jean Bergès, il explicite ce qu’est un défaut du « transitivisme » chez les parents, lié à la dépression de la mère et à l’anxiété du père. Dans ce premier rendez-vous, Michel Leverrier met en avant ce qui est mobilisable chez Gaby et chez les parents, quelque chose du transfert avec les parents et avec l’enfant, indispensable à la conduite d’une cure avec un enfant. Il détaille, et on le lit avec un grand intérêt, les lignes de force de cette cure (des thèmes comme le miroir, le jeu de cachecache, le narcissisme…) qui permettent des interprétations et la direction de la cure.
Le quatrième et dernier récit s’intitule « Gabriel (ou un appel insolite au père), un deuil chez un jeune adolescent ». Gabriel est un garçon de treize ans dont la mère est morte. Il fait des crises et des absences bizarres. Son père, seul au premier rendez-vous, évoque d’abord un bras cassé, mais n’évoque pas la mère, décédée d’une tumeur au cerveau. Ils ont déménagé pour oublier tout ça et les crises se sont déclenchées après. Les médecins parlent de crises d’angoisse, car tous les examens se révèlent normaux. Mais « le sens des symptômes de Gabriel indiquait une identification aux symptômes de la mère malade et mourante », dont le père ne parlait pas. Il y a comme un retour à un état d’avant la mort de la mère, sans parole, deuil « réprimé » par le père. Tout un travail a alors lieu sur le signifiant « mort de la mère » inscrit dans le corps de Gabriel. Michel Leverrier relate une séance spectaculaire et inaugurale qui permet d’évoquer un souvenir très ancien d’un animal mort. L’adolescent peu à peu retrouve la parole. Les séances se poursuivent pendant neuf mois, puis il reprend le collège et oublie le psychanalyste, le dénigre même. C’est un magnifique et « original » travail d’analyste.
Pour conclure, Michel Leverrier apporte ces remarques : « C’est une clinique de l’impossible infantile, qui ne peut se mettre en place dans l’autisme et les psychoses, d’un infantile en danger dans la dépression infantile précoce, ou d’un impossible retour au-delà de l’infantile dans le cas de deuil chez le jeune adolescent. » Nous pourrions terminer et ouvrir la question sur l’hypothèse transitiviste de deux grands Autres : un grand Autre de la mère et un grand Autre de l’enfant. « La psychanalyse avec les enfants, c’est de la psychanalyse », disait Maud Mannoni, où il est question de la place de la mère, de celle de l’enfant, en référence au signifiant phallique et à la fonction paternelle. Michel Leverrier nous ouvre des pistes qui nous permettront à notre tour d’inventer. Il a su trouver son style propre dans ces rencontres entre un sujet et le désir d’un analyste.
 
NOTES
 
[*]Michel Leverrier, L’impossible de l’accès à la parole, Toulouse, érès, coll. « Psychanalyse et clinique ».
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