2006
Figures de la Psychanalyse
Martine Menès
[*] : Un traumatisme bénéfique
« La névrose infantile »
Karima Lazali
L’ouvrage de Martine Menès est à lire
comme une réponse à une question essentielle : comment et à quelles conditions
devient-on humain, c’est-à-dire sujet de
parole et de désir ? C’est là une interrogation centrale qui traverse toute la psychanalyse ainsi que d’autres disciplines
d’ailleurs (anthropologie, sciences de
l’éducation, sociologie…).
En effet, penser comment se construit
le sujet est inséparable d’une réflexion sur
les fondations du lien social. Mais comment l’enfant dès sa naissance rencontre-t-il le lien social et comment le crée-t-il ? La
clinique ne cesse d’être confrontée à ces
questions, surtout depuis que la technique
a son mot à dire sur « tout », et même sur
la conception d’un enfant. Cela a pour
conséquence un bouleversement extrêmement rapide des repères traditionnels. Au
premier rang, la famille, qui n’est plus le
site d’un agencement de la différence mais
plutôt d’une (re)-composition et d’une
(dé)-composition de la différence comme
référence. Alors, comment dans cette
configuration continue à se transmettre
cette référence, élément opérateur de la
subjectivité et du lien social ?
Toute la richesse de l’ouvrage réside
dans la manière dont l’auteur avance son
hypothèse. Martine Menès envisage de
repérer les processus toujours à l’œuvre
dans la transmission du symbolique,
malgré les constructions inédites qui résultent de notre modernité. Ce repérage,
comme boussole du psychanalyste, ne
peut se faire qu’au singulier et dans le singulier de chaque cure. Martine Menès va
plus loin que ce qui a été pensé jusqu’à
maintenant comme effet sur la subjectivité
d’un bouleversement du monde. Elle sort
de l’alternative : naissance d’un sujet nouveau, qui est le meurtre du sujet tel qu’on
l’entend en psychanalyse, ou maintien du
sujet dans la fixité de sa position, c’est-à-dire que le psychanalyste a affaire dans ce
cas à un sujet obscur, qui se pense à partir
d’un au-delà de tout lien social.
L’auteur propose une sorte de troisième voie, elle considère autrement les
termes de la question, en écrivant : « La
question imposée par la modernité est
celle du vecteur de la séparation ». Il s’agit
donc de tendre l’oreille à ce qui oriente la
séparation, la transmet et crée la transformation d’un « organisme vivant » en corps
désirant, c’est-à-dire traversé par le langage.Il revient donc au sujet et par là, au
social de fabriquer en quelque sorte les
conditions de leur persistance, soit de
leur survie. C’est en tout cas le pari de
l’auteur, qui semble-t-il accompagne
chaque cure menée.
Le sujet se construit donc comme l’effet du processus de la séparation. De ce
fait, la psychanalyse avec les enfants se
supporte d’un préalable, qui consiste
pour le psychanalyste à accueillir la
parole des parents et ce, en différenciant
la mère et le père de leurs fonctions
« logiques », à partir desquelles se noue
une structure dans une direction plutôt
qu’une autre.
On sait que l’usage du concept de
structure dans la psychanalyse avec les
enfants est délicat et réclame un maniement empreint de justesse et de finesse,
sans lequel il n’y a pas de devenir possible. C’est le cas lorsque la structure est
repérée comme close et fermée sur elle-même. Cette conception de la structure,
très en vogue chez certains psychanalystes, interroge le but de la cure analytique et les voies de son effectuation.
S’agit-il là uniquement de fixer le sujet
dans sa structure ? Et dans ce cas, de quoi
participe le psychanalyste par son acte ?
Martine Menès va là aussi introduire
un autre terme dans la définition de la
structure, c’est-à-dire dans la manière de
concevoir le trajet qui conduit un petit
être à devenir sujet. L’auteur propose
une lecture de ce concept qui nous
éclaire sur « l’efficacité de la psychanalyse » et ce, qu’il s’agisse de cure avec les
enfants ou avec les adultes.
L’auteur s’appuie sur un propos de
Lacan tenu dans le séminaire III, où la
structure est définie comme « un
ensemble covariant, ouvert ». La cure n’a
d’effets sur la structure du sujet qu’à
partir du moment où, dans et par le
transfert, s’opèrent des remaniements et
des ré-écritures et ce, parce qu’il y a de
« l’ouvert » et de la brèche dans ladite
structure. L’invention du sujet en fin de
cure est donc un effet de la structure par
le biais du transfert. D’où la nouveauté
d’un nouage. Sans cela, la cure se limite à
la production d’une fixation mélancolique qui maintient le sujet dans la
croyance en l’irréversible du fatum.
Cette lecture de la structure par son
ouverture n’annule en rien la pertinence
de son usage dans une cure mais au
contraire, elle lui rend toutes ses lettres
de noblesse. « L’ouvert » de la structure
devrait constituer la mise de départ du
psychanalyste, qui se trouve réengagée
dans chaque cure avec le patient.
En faisant de l’ouverture un élément
clé de la structure, Martine Menès
dépasse le projet initial de son ouvrage. Il
ne s’agit plus uniquement de réfléchir
sur la psychanalyse avec les enfants mais
sur l’efficacité de la psychanalyse, qu’elle
s’exerce auprès de jeunes patients ou
d’adultes. Si la psychanalyse avec les
enfants comporte un certain nombre de
particularités, elle ne peut en aucun cas
constituer une spécificité de la psychanalyse.
Cependant, dans la mesure où l’enfant est lui directement aux prises avec
l’émergence d’une structuration, la cure
avec les enfants ne peut que mettre en
lumière la dynamique à l’œuvre dans la
construction de la subjectivité. En
d’autres termes, le travail avec les
enfants permet d’entendre les différents
tours de passe-passe nécessaires pour se
construire en humain, c’est-à-dire pour
être sujet de désir, avoir un corps et être
mortel. Cela renvoie à un trajet et constitue un temps logique du nouage entre
les différents registres. La névrose infantile est le processus structurant de la sub-jectivité, c’est le temps de passe, ose-rions-nous dire !
La névrose infantile est aussi bien un
temps « logique » qu’un lieu-dépôt des
premières traces de corps traduites en
signifiants. Autrement dit, la fabrication
du sujet passe inévitablement par ce temps
de lecture et de traduction qu’on nomme
refoulement. Néanmoins, il arrive que ce
temps de passe soit pris dans une impasse
et que la lettre reste en souffrance et dans
ce cas, l’enfant traite de cette entrave à un
processus nécessaire par la construction
d’une névrose d’enfant. Cela donne à la
direction de la cure avec des enfants
névrosés une autre orientation puisqu’il
s’agit moins d’aller vers une levée du
refoulement, que de construire du refoulement avec l’enfant grâce au transfert.
C’est ce dont témoignent les nombreuses
vignettes cliniques qui ponctuent les
propos de l’auteur.
Si le psychanalyste cherche toujours à
entendre la névrose infantile dans le discours de son patient, l’usage qui en sera
fait est distinct selon qu’il s’agit d’un
enfant ou d’un adulte. En effet, dans le
premier cas, il est question de permettre à
un enfant d’entrer dans le complexe d’œdipe (nouage), là où dans le second cas, il
s’agit plus d’orienter la cure vers un audelà de ce complexe. Est-ce une sortie de
l’œdipe pour les adultes ?
L’auteur traite de ces questions à partir
de la psychanalyse avec les enfants, c’est là
son point de départ mais il comporte un
au-delà. Puisque cet ouvrage peut être lu
comme une réflexion sur l’efficacité de la
psychanalyse et les processus à l’œuvre
dans la transmission du symbolique. L’opération de séparation est le fil rouge de
cette affaire puisqu’il s’agit de rendre pensable :
Comment la construction du sujet
résulte de la séparation ?
Comment la psychanalyse produit de la
séparation, c’est-à-dire du devenir ?
Reste à savoir de quoi le petit
d’homme se sépare pour prendre place sur
la scène du monde.
Et en cela la lecture de l’ouvrage est
incontournable !
[*]
Martine Menès,
Un traumatisme bénéfique, « la névrose infantile », Éditions du
champ lacanien, 2006.