Figures de la psychanalyse
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I.S.B.N.9782749206486
150 pages

p. 238 à 240
doi: en cours

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n° 14 2006/2

2006 Figures de la Psychanalyse

Martine Menès  [*] : Un traumatisme bénéfique

« La névrose infantile »

Karima Lazali
L’ouvrage de Martine Menès est à lire comme une réponse à une question essentielle : comment et à quelles conditions devient-on humain, c’est-à-dire sujet de parole et de désir ? C’est là une interrogation centrale qui traverse toute la psychanalyse ainsi que d’autres disciplines d’ailleurs (anthropologie, sciences de l’éducation, sociologie…).
En effet, penser comment se construit le sujet est inséparable d’une réflexion sur les fondations du lien social. Mais comment l’enfant dès sa naissance rencontre-t-il le lien social et comment le crée-t-il ? La clinique ne cesse d’être confrontée à ces questions, surtout depuis que la technique a son mot à dire sur « tout », et même sur la conception d’un enfant. Cela a pour conséquence un bouleversement extrêmement rapide des repères traditionnels. Au premier rang, la famille, qui n’est plus le site d’un agencement de la différence mais plutôt d’une (re)-composition et d’une (dé)-composition de la différence comme référence. Alors, comment dans cette configuration continue à se transmettre cette référence, élément opérateur de la subjectivité et du lien social ?
Toute la richesse de l’ouvrage réside dans la manière dont l’auteur avance son hypothèse. Martine Menès envisage de repérer les processus toujours à l’œuvre dans la transmission du symbolique, malgré les constructions inédites qui résultent de notre modernité. Ce repérage, comme boussole du psychanalyste, ne peut se faire qu’au singulier et dans le singulier de chaque cure. Martine Menès va plus loin que ce qui a été pensé jusqu’à maintenant comme effet sur la subjectivité d’un bouleversement du monde. Elle sort de l’alternative : naissance d’un sujet nouveau, qui est le meurtre du sujet tel qu’on l’entend en psychanalyse, ou maintien du sujet dans la fixité de sa position, c’est-à-dire que le psychanalyste a affaire dans ce cas à un sujet obscur, qui se pense à partir d’un au-delà de tout lien social.
L’auteur propose une sorte de troisième voie, elle considère autrement les termes de la question, en écrivant : « La question imposée par la modernité est celle du vecteur de la séparation ». Il s’agit donc de tendre l’oreille à ce qui oriente la séparation, la transmet et crée la transformation d’un « organisme vivant » en corps désirant, c’est-à-dire traversé par le langage.Il revient donc au sujet et par là, au social de fabriquer en quelque sorte les conditions de leur persistance, soit de leur survie. C’est en tout cas le pari de l’auteur, qui semble-t-il accompagne chaque cure menée.
Le sujet se construit donc comme l’effet du processus de la séparation. De ce fait, la psychanalyse avec les enfants se supporte d’un préalable, qui consiste pour le psychanalyste à accueillir la parole des parents et ce, en différenciant la mère et le père de leurs fonctions « logiques », à partir desquelles se noue une structure dans une direction plutôt qu’une autre.
On sait que l’usage du concept de structure dans la psychanalyse avec les enfants est délicat et réclame un maniement empreint de justesse et de finesse, sans lequel il n’y a pas de devenir possible. C’est le cas lorsque la structure est repérée comme close et fermée sur elle-même. Cette conception de la structure, très en vogue chez certains psychanalystes, interroge le but de la cure analytique et les voies de son effectuation.
S’agit-il là uniquement de fixer le sujet dans sa structure ? Et dans ce cas, de quoi participe le psychanalyste par son acte ?
Martine Menès va là aussi introduire un autre terme dans la définition de la structure, c’est-à-dire dans la manière de concevoir le trajet qui conduit un petit être à devenir sujet. L’auteur propose une lecture de ce concept qui nous éclaire sur « l’efficacité de la psychanalyse » et ce, qu’il s’agisse de cure avec les enfants ou avec les adultes.
L’auteur s’appuie sur un propos de Lacan tenu dans le séminaire III, où la structure est définie comme « un ensemble covariant, ouvert ». La cure n’a d’effets sur la structure du sujet qu’à partir du moment où, dans et par le transfert, s’opèrent des remaniements et des ré-écritures et ce, parce qu’il y a de « l’ouvert » et de la brèche dans ladite structure. L’invention du sujet en fin de cure est donc un effet de la structure par le biais du transfert. D’où la nouveauté d’un nouage. Sans cela, la cure se limite à la production d’une fixation mélancolique qui maintient le sujet dans la croyance en l’irréversible du fatum.
Cette lecture de la structure par son ouverture n’annule en rien la pertinence de son usage dans une cure mais au contraire, elle lui rend toutes ses lettres de noblesse. « L’ouvert » de la structure devrait constituer la mise de départ du psychanalyste, qui se trouve réengagée dans chaque cure avec le patient.
En faisant de l’ouverture un élément clé de la structure, Martine Menès dépasse le projet initial de son ouvrage. Il ne s’agit plus uniquement de réfléchir sur la psychanalyse avec les enfants mais sur l’efficacité de la psychanalyse, qu’elle s’exerce auprès de jeunes patients ou d’adultes. Si la psychanalyse avec les enfants comporte un certain nombre de particularités, elle ne peut en aucun cas constituer une spécificité de la psychanalyse.
Cependant, dans la mesure où l’enfant est lui directement aux prises avec l’émergence d’une structuration, la cure avec les enfants ne peut que mettre en lumière la dynamique à l’œuvre dans la construction de la subjectivité. En d’autres termes, le travail avec les enfants permet d’entendre les différents tours de passe-passe nécessaires pour se construire en humain, c’est-à-dire pour être sujet de désir, avoir un corps et être mortel. Cela renvoie à un trajet et constitue un temps logique du nouage entre les différents registres. La névrose infantile est le processus structurant de la sub-jectivité, c’est le temps de passe, ose-rions-nous dire !
La névrose infantile est aussi bien un temps « logique » qu’un lieu-dépôt des premières traces de corps traduites en signifiants. Autrement dit, la fabrication du sujet passe inévitablement par ce temps de lecture et de traduction qu’on nomme refoulement. Néanmoins, il arrive que ce temps de passe soit pris dans une impasse et que la lettre reste en souffrance et dans ce cas, l’enfant traite de cette entrave à un processus nécessaire par la construction d’une névrose d’enfant. Cela donne à la direction de la cure avec des enfants névrosés une autre orientation puisqu’il s’agit moins d’aller vers une levée du refoulement, que de construire du refoulement avec l’enfant grâce au transfert.
C’est ce dont témoignent les nombreuses vignettes cliniques qui ponctuent les propos de l’auteur.
Si le psychanalyste cherche toujours à entendre la névrose infantile dans le discours de son patient, l’usage qui en sera fait est distinct selon qu’il s’agit d’un enfant ou d’un adulte. En effet, dans le premier cas, il est question de permettre à un enfant d’entrer dans le complexe d’œdipe (nouage), là où dans le second cas, il s’agit plus d’orienter la cure vers un audelà de ce complexe. Est-ce une sortie de l’œdipe pour les adultes ?
L’auteur traite de ces questions à partir de la psychanalyse avec les enfants, c’est là son point de départ mais il comporte un au-delà. Puisque cet ouvrage peut être lu comme une réflexion sur l’efficacité de la psychanalyse et les processus à l’œuvre dans la transmission du symbolique. L’opération de séparation est le fil rouge de cette affaire puisqu’il s’agit de rendre pensable :
Comment la construction du sujet résulte de la séparation ?
Comment la psychanalyse produit de la séparation, c’est-à-dire du devenir ?
Reste à savoir de quoi le petit d’homme se sépare pour prendre place sur la scène du monde.
Et en cela la lecture de l’ouvrage est incontournable !
 
NOTES
 
[*]Martine Menès, Un traumatisme bénéfique, « la névrose infantile », Éditions du champ lacanien, 2006.
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