Figures de la psychanalyse
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I.S.B.N.9782749206486
150 pages

p. 241 à 242
doi: en cours

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n° 14 2006/2

2006 Figures de la Psychanalyse

Ignacio Gárate Martínez : L’expérience d’une psychanalyse

Généalogies du désir à l’œuvre

Baldine Saint Girons
Lisant le dernier livre d’Ignacio Gárate Martínez, une formule s’est imposée à mon esprit : « L’expérience se dit », c’est un phénomène d’expression, elle entre, pour peu qu’on y prête attention, dans un champ commun; elle est possibilité de partage. L’expérience d’une psychanalyse : le titre du livre séduit déjà, et cela d’autant plus qu’il est écrit par un analyste et non, selon un usage devenu fréquent, par un analysant. Mais pourquoi l’alliance d’un singulier et d’un indéfini – une psychanalyse –, étant donné le grand nombre de « phrases volées à la clinique » et la convergence parfois impressionnante des témoignages ? C’est qu’Ignacio Gárate Martínez insiste d’emblée sur la pluralité des conceptions possibles de la psychanalyse.
Ne pas vouloir définir de science unique, ce n’est pas pour autant renoncer à la théorie, dont Pierre Kaufmann disait qu’elle était l’inconscient de la pratique.
L’exigence formulée par Lacan doit être prise au sérieux : « Il est […] indispensable que l’analyste soit au moins deux. L’analyste, pour avoir des effets, et l’analyste qui, ces effets, les théorise ». De là, sur la quatrième de couverture, l’affirmation que « la psychanalyse n’est pas seulement les “effets” que l’on produit, mais tout autant la “théorie” que l’on parvient à produire sur ces effets » ; ce qu’il faut entendre comme un effort pour donner la voix non seulement à la pratique, mais aux principes qui la fondent et à partir desquels « sort » la psychanalyse Comment, cependant, expliquer ce « on »? Il importe de reconnaître le caractère subjectif propre à toute théorie (« il n’y a pas à transposer dans l’analyse l’idée médicale d’asepsie, ce serait la rendre impossible », écrivait Octave Mannoni, cité p. 21) ; mais il ne s’agit pas, pour autant, de réduire cette subjectivité à la singularité : l’essentiel est de comprendre comment l’inconscient se partage, et souvent au-delà ou en deçà des mots, et même malgré leur lettre. En témoignera un dialogue qui pourrait paraître de sourds, mais qui manifeste, au contraire, une compréhension fondamentale. « Qu’il est difficile de devenir fils ! », déclare l’analysant. « Cette phrase prononcée avec un accent de profonde vérité provoqua chez l’analyste un assentiment immédiat et ferme, un « oui ! » qui corroborait sa propre croyance : « Qu’il est, en effet, difficile de devenir père ! » Mais, de manière tout à fait surprenante, comme si l’analysant avait entendu le malentendu et la suppression effectuée dans l’immédiateté du * Ignacio Gárate Martínez, L’expérience d’une psychanalyse. Généalogies du désir à l’œuvre, Toulouse, érès, 2005,232 p., 23 €.
« oui !» de son analyste, il insista : « Non, ce que je dis, c’est que pour moi il est très difficile de devenir fils » (p. 117-118). De là ce constat de l’analyste : « Les avancées d’une psychanalyse sont bien souvent issues d’un moment où l’analyste se voit contraint de mettre en jeu l’inanalysé en lui. »
Qu’est-ce, au fond, que la générosité et en quel sens peut-on dire qu’elle est essentielle à l’analyste ? Il me semble que c’est un goût prodigieux et quasiment désespéré de la vie, à la fois en soi-même et dans l’autre.
Gárate ne cesse de le répéter : rien de plus mortifère que l’obligation de jouissance ;
l’important, c’est la capacité d’aimer et de travailler ; l’important, c’est la créativité du désir. Mais au nom de quoi ? Le paradoxe tient à la difficulté d’assumer un désir qui, pour n’être pas sans cause – sans généalogies – reste masqué au sujet et ne se règle qu’imaginairement sur ses objets. L’objet a est, en effet, moins l’objet du désir qu’un objet pris dans le désir. « On ne se réveille jamais : les désirs entretiennent les rêves », écrit Lacan, cité p. 93. Seule, la mort pourrait nous réveiller. Aussi bien le rôle de la psychanalyse est-il de travailler avec les blessures, pour les empêcher de se refermer et nous conduire à en faire quelque chose. Histoire profonde, parmi plusieurs autres, que celle de cette jeune-femme, félicitée de son renoncement après une histoire d’amour ratée, qui reprend vie en entendant qu’elle a droit à l’amour – raté ou non. La médiation analytique, c’est cela : suspendre le rapport du désir à sa satisfaction imaginaire, pour le laisser développer sa fable, se familiariser avec sa généalogie, trouver une manière différente de dire « Je ».
Il est impossible, bien sûr, de dire en quelques lignes ce qui rend le livre d’Ignacio Gárate Martínez profondément attachant.
C’est une leçon de vie, donnée avec drôlerie, tendresse et lucidité, mariant l’érudition à un savoir profond; cela dans un style alerte, où éclatent des bouffées de poésie pure. On ne saurait citer tous les morceaux de bravoure : l’histoire de Pauli, « toute du fils et de la mère », l’invidia comme défense contre la mélancolie, le désir de Jacob, le commentaire du tableau de Zaldivar (Le sacrifice d’Isaacréintitulé La loi de la mère), la chanson du sang (« Ne pense pas avec le cerveau », dit Woody Allen; « c’est gris et ça ne bouge pas, le cerveau ; pense avec le cœur et avec le sang ; le sang va partout, il passe partout, il est au courant de tout »), etc.
Mais je voudrais tout au moins évoquer le mémorable commentaire de la définition lacanienne du « colophon » comme « main indicative » et de sa définition du doute comme colophon qui sert d’appui à la certitude. « Était-il possible que Lacan se soit trompé ? » Un lapsus est toujours intéressant. La main indicative en typographie se nomme « manchette » et le colophon, comme son étymologie grecque l’indique, clôt le livre en indiquant, selon un antique usage, sa date d’impression. Dire que le doute sert d’appui à la certitude, c’est rappeler que le sujet de l’inconscient est celui d’une certitude absente et d’une vérité parfois d’autant plus avouée qu’elle refuse d’être acceptée. Mais c’est aussi souligner la protection que le doute permet contre la certitude écrasante de la jouissance et de l’angoisse, hors de tout circuit symbolique. Le doute n’est-il alors que la manchette de la certitude ou bien est-il davantage ? « Jusqu’à quand la vérité du désir en psychanalyse doit-elle prendre appui sur ce doute […] ? Jusqu’au colophon, me semble-t-il pouvoir dire aujourd’hui. Jusqu’au terme, en tout cas, de la vie ». Dans ce jeu entre manchette et colophon, entre marges et aboutissement, le doute témoigne de l’impossibilité pour le savoir de se refermer sur lui-même, et de la béance irrémédiable, d’où naît le désir.
« J’ai soif », dit Jésus sur la Croix, dit « ce corps qui retourne à sa mère ». Concluons comme le fait Ignacio Gárate Martínez : « J’ai soif de cette vie dont je me suis privé et de cette eau fragrante que je vous ai fait boire » (p. 223).
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