2006
Figures de la Psychanalyse
Ignacio Gárate Martínez : L’expérience d’une psychanalyse
Généalogies du désir à l’œuvre
Baldine Saint Girons
Lisant le dernier livre d’Ignacio Gárate
Martínez, une formule s’est imposée à
mon esprit : « L’expérience se dit », c’est un
phénomène d’expression, elle entre, pour
peu qu’on y prête attention, dans un
champ commun; elle est possibilité de partage. L’expérience d’une psychanalyse : le
titre du livre séduit déjà, et cela d’autant
plus qu’il est écrit par un analyste et non,
selon un usage devenu fréquent, par un
analysant. Mais pourquoi l’alliance d’un
singulier et d’un indéfini – une psychanalyse –, étant donné le grand nombre de
« phrases volées à la clinique » et la
convergence parfois impressionnante des
témoignages ? C’est qu’Ignacio Gárate
Martínez insiste d’emblée sur la pluralité des conceptions possibles de la psychanalyse.
Ne pas vouloir définir de science
unique, ce n’est pas pour autant renoncer
à la théorie, dont Pierre Kaufmann disait
qu’elle était l’inconscient de la pratique.
L’exigence formulée par Lacan doit être
prise au sérieux : « Il est […] indispensable
que l’analyste soit au moins deux. L’analyste, pour avoir des effets, et l’analyste
qui, ces effets, les théorise ». De là, sur la
quatrième de couverture, l’affirmation
que « la psychanalyse n’est pas seulement
les “effets” que l’on produit, mais tout
autant la “théorie” que l’on parvient à
produire sur ces effets » ; ce qu’il faut
entendre comme un effort pour donner la
voix non seulement à la pratique, mais aux
principes qui la fondent et à partir desquels « sort » la psychanalyse
Comment, cependant, expliquer ce
« on »? Il importe de reconnaître le caractère subjectif propre à toute théorie (« il
n’y a pas à transposer dans l’analyse l’idée
médicale d’asepsie, ce serait la rendre
impossible », écrivait Octave Mannoni, cité
p. 21) ; mais il ne s’agit pas, pour autant,
de réduire cette subjectivité à la singularité : l’essentiel est de comprendre comment l’inconscient se partage, et souvent
au-delà ou en deçà des mots, et même
malgré leur lettre. En témoignera un dialogue qui pourrait paraître de sourds, mais
qui manifeste, au contraire, une compréhension fondamentale. « Qu’il est difficile
de devenir fils ! », déclare l’analysant.
« Cette phrase prononcée avec un accent
de profonde vérité provoqua chez l’analyste un assentiment immédiat et ferme,
un « oui ! » qui corroborait sa propre
croyance : « Qu’il est, en effet, difficile de
devenir père ! » Mais, de manière tout à
fait surprenante, comme si l’analysant
avait entendu le malentendu et la suppression effectuée dans l’immédiateté du
* Ignacio Gárate Martínez, L’expérience d’une psychanalyse. Généalogies du désir à l’œuvre,
Toulouse, érès, 2005,232 p., 23 €.
« oui !» de son analyste, il insista : « Non, ce
que je dis, c’est que pour moi il est très difficile de devenir fils » (p. 117-118). De là ce
constat de l’analyste : « Les avancées d’une
psychanalyse sont bien souvent issues d’un
moment où l’analyste se voit contraint de
mettre en jeu l’inanalysé en lui. »
Qu’est-ce, au fond, que la générosité et
en quel sens peut-on dire qu’elle est essentielle à l’analyste ? Il me semble que c’est un
goût prodigieux et quasiment désespéré de
la vie, à la fois en soi-même et dans l’autre.
Gárate ne cesse de le répéter : rien de plus
mortifère que l’obligation de jouissance ;
l’important, c’est la capacité d’aimer et de
travailler ; l’important, c’est la créativité du
désir. Mais au nom de quoi ? Le paradoxe
tient à la difficulté d’assumer un désir qui,
pour n’être pas sans cause – sans généalogies – reste masqué au sujet et ne se règle
qu’imaginairement sur ses objets. L’objet a
est, en effet, moins l’objet du désir qu’un
objet pris dans le désir. « On ne se réveille
jamais : les désirs entretiennent les rêves »,
écrit Lacan, cité p. 93. Seule, la mort pourrait
nous réveiller. Aussi bien le rôle de la psychanalyse est-il de travailler avec les blessures, pour les empêcher de se refermer et
nous conduire à en faire quelque chose. Histoire profonde, parmi plusieurs autres, que
celle de cette jeune-femme, félicitée de son
renoncement après une histoire d’amour
ratée, qui reprend vie en entendant qu’elle
a droit à l’amour – raté ou non. La médiation analytique, c’est cela : suspendre le rapport du désir à sa satisfaction imaginaire,
pour le laisser développer sa fable, se familiariser avec sa généalogie, trouver une
manière différente de dire « Je ».
Il est impossible, bien sûr, de dire en
quelques lignes ce qui rend le livre d’Ignacio
Gárate Martínez profondément attachant.
C’est une leçon de vie, donnée avec drôlerie,
tendresse et lucidité, mariant l’érudition à
un savoir profond; cela dans un style alerte,
où éclatent des bouffées de poésie pure. On
ne saurait citer tous les morceaux de bravoure : l’histoire de Pauli, « toute du fils et
de la mère », l’invidia comme défense
contre la mélancolie, le désir de Jacob, le
commentaire du tableau de Zaldivar (Le
sacrifice d’Isaacréintitulé La loi de la mère),
la chanson du sang (« Ne pense pas avec le
cerveau », dit Woody Allen; « c’est gris et ça
ne bouge pas, le cerveau ; pense avec le
cœur et avec le sang ; le sang va partout, il
passe partout, il est au courant de tout »),
etc.
Mais je voudrais tout au moins évoquer
le mémorable commentaire de la définition
lacanienne du « colophon » comme « main
indicative » et de sa définition du doute
comme colophon qui sert d’appui à la certitude. « Était-il possible que Lacan se soit
trompé ? » Un lapsus est toujours intéressant. La main indicative en typographie se
nomme « manchette » et le colophon,
comme son étymologie grecque l’indique,
clôt le livre en indiquant, selon un antique
usage, sa date d’impression. Dire que le
doute sert d’appui à la certitude, c’est rappeler que le sujet de l’inconscient est celui
d’une certitude absente et d’une vérité parfois d’autant plus avouée qu’elle refuse
d’être acceptée. Mais c’est aussi souligner la
protection que le doute permet contre la
certitude écrasante de la jouissance et de
l’angoisse, hors de tout circuit symbolique.
Le doute n’est-il alors que la manchette de
la certitude ou bien est-il davantage ? « Jusqu’à quand la vérité du désir en psychanalyse doit-elle prendre appui sur ce doute
[…] ? Jusqu’au colophon, me semble-t-il
pouvoir dire aujourd’hui. Jusqu’au terme,
en tout cas, de la vie ». Dans ce jeu entre
manchette et colophon, entre marges et
aboutissement, le doute témoigne de l’impossibilité pour le savoir de se refermer sur
lui-même, et de la béance irrémédiable,
d’où naît le désir.
« J’ai soif », dit Jésus sur la Croix, dit « ce
corps qui retourne à sa mère ». Concluons
comme le fait Ignacio Gárate Martínez :
« J’ai soif de cette vie dont je me suis privé
et de cette eau fragrante que je vous ai fait
boire » (p. 223).