2007
Figures de la Psychanalyse
Présentation
Gisèle Chaboudez
Le texte qui va suivre est un hommage au philosophe Jacques Derrida, disparu le
9octobre 2004. Ceux qui ont de longue date suivi le parcours et l’enseignement de Lacan
savent qu’il y eut entre eux un singulier débat, fait de profonds points de rencontre, hérissés de différences majeures, de contre-temps et d’après-coups aigus.
Or la proximité initiale de leur conception de l’écriture était grande, Lacan le
remarquait ainsi en 1965, dans L’objet de la psychanalyse, le 15 décembre, en parlant de
quelqu’un « qui introduit – avec une vivacité, un mordant, une verdeur qui lui donne vraiment une portée inaugurale – cette question de la fonction de l’écriture dans le langage.
Il pointe d’une façon, je dois dire, définitive, irréfutable, que faire de l’écriture un instrument de ce qui serait, vivrait, dans la parole, est absolument méconnaître sa véritable
fonction. Qu’il faille la reconnaître ailleurs est structural au langage même, d’une chose
que j’ai assez indiquée moi-même, ne serait-ce que dans la prévalence donnée à la fonction du trait unaire au niveau de l’identification, pour que je n’aie pas là dessus à souligner mon accord. » Il rappelait alors ce qu’il avait développé peu avant, que même
lorsqu’on a affaire à « une écriture prétendument phonétique, les signes viennent de
quelque part et certainement pas du besoin de signaler, de coder des phonèmes », puisqu’on trouvait des signes de l’alphabet phénicien bien avant qu’il n’apparaisse, « comme
marques de fabrique ». Et il ajoutait « bien sûr ceux qui liront ceci (il s’agit de l’article
« L’écriture avant la lettre »)y verront, mises en questions, certaines oppositions telles que
celles du signifié et du signifiant – ça va jusque-là – et y verront peut-être discordance, là
où il n’y en a aucune. » Citer ce fragment en son intégralité nous remet en mémoire ce
qu’à tous, ou presque, la suite fit oublier.
Car, de la question qu’il posait sur la prévalence de la parole corrélée au refoulement de
la lettre dans la tradition métaphysique occidentale, il sembla à Jacques Derrida rencontrer un
exemple manifeste, lorsque Lacan, intervenu dans la psychanalyse avec « Fonction et champ
de la parole… », y convoquait des attributs propres à ce qui caractérisait cette tradition. Il
pensait que Freud avait privilégié la lettre refoulée plus que Lacan ne le faisait. La déconstruction de la métaphysique occidentale, en marche, lui semblait rencontrer là un arrêt.
En fait, il apparaissait peu après que l’accent mis par Lacan sur la fonction de la parole
n’était qu’un temps de sa démarche, comme le montraient ses développements de la fin
des années 1960 et ensuite. De plus, dès 1957, il avait identifié et manié une modalité de
lettre dans l’inconscient, reprise directement de Freud, puisqu’il appelait lettre le
couplage deux par deux des signifiants dans l’inconscient, condensation et déplacement,
qu’il faisait équivaloir à la métaphore et la métonymie. Une modalité d’écrit était ainsi
isolée, comme travail même de l’inconscient, qui consistait à assembler les signifiants et à
faire de ces assemblages des unités nouvelles et opérantes pour le sens et la jouissance. Là
où Freud parlait de rébus et de hiéroglyphes pour désigner le mode d’inscription du rêve,
Lacan parlait de lettre pour désigner les processus d’assemblage eux-mêmes.
Est-ce à dire cependant que ce débat derridien sur la lettre était ainsi clos, déjà clos
avant même d’avoir été émis, en somme ? Ce n’est pas sûr, car des points d’abord différents de la lettre existent qui ne sont pas forcément exclusifs l’un de l’autre. Lorsque
Lacan, plus tard, faisait remarquer en objection à la remarque de Jacques Derrida sur le
« Bloc-notes magique », que l’écriture n’est pas l’impression, cela était évident. Pourtant,
lui-même abordait un versant nouveau de la lettre qui s’en rapprochait lorsqu’il faisait
état, dans Litturaterre, du « ravinement » du signifié. Différents versants de l’écriture de
l’inconscient peuvent être creusés dans cette direction.
Un autre point majeur du questionnement de J. Derrida portait sur le signifiant phallique, auquel il déniait la qualité de signifiant, et qu’il pointait comme un pôle essentiel
d’idéalisation dans cette même tradition portée par la voix et la parole. Cette question
était fondamentale. Cependant, là aussi, même si l’angle de la recherche et la visée de
l’Å“uvre de chacun sont sans commune mesure, les discordances étaient moindres qu’il
semblait, puisqu’on peut montrer que Lacan, à partir de L’angoisse en 1963, déconstruisait justement et précisément le concept du phallus en avançant que l’inconscient fabriquait ce signifiant du fait d’une béance en jeu dans l’acte sexuel, comme un mode de
traitement de cette béance, qui, de fait, la masquait. Il s’agissait pour Lacan d’un leurre
structurant, dont la fonction de signifiant, idéalisante en effet, était aussi un obstacle
majeur à ce qu’il puisse, entre homme et femme, se former un « rapport sexuel » au sens
strict. Dès lors que les jouissances féminines et masculines s’élaboraient sur ce seul signifiant, elles n’articulaient pas un rapport de l’homme et de la femme comme telle, dont il
n’y avait par conséquent pas d’inscription.
Avec ces questions, nous étions au cÅ“ur même de la théorie psychanalytique, qui était
là vivement en débat. Elle le fut jusqu’à la fin avec Jacques Derrida, qui en appelait à elle,
la ciblait, à sa manière particulière, à la fois directe et ambiguë, incisive et chaleureuse,
passionnée de psychanalyse et en retrait d’elle. Au point que ceux qui le connaissaient
savaient, par exemple, combien le titre de telle intervention, « Pour l’amour de Lacan »,
était moins ironique qu’il ne semblait. Le texte de Joël Birman qui va suivre reprend schématiquement quelques grandes lignes de l’approche derridienne. Il pourra être suivi
d’autres afin de prolonger ce débat.