2007
Figures de la Psychanalyse
Éditorial
Gisèle Chaboudez
À devoir s’excepter des thérapies au regard de son discours, de sa technique et de ses
fins, la psychanalyse donne parfois l’impression de n’avoir avec le soin rien à voir. Chacun
sait que son effet thérapeutique n’est pas le tout de cette pratique, mais qu’il ne le soit
pas peut pour certains signifier qu’il n’est rien. Le souci de s’en garder prévaut parfois sur
la nécessité de l’articuler, d’en saisir la structure, le ressort, d’en déterminer les limites, les
conditions. Parce qu’elle n’est pas une thérapie au sens actuel de ce terme, la psychanalyse doit-elle se taire sur son efficace, sur ce qu’elle en attend et en rencontre ?
Une pratique dont on doit sembler oublier l’effet pour le produire n’est pas un acte
aisé. Pourtant comment en serait-il autrement, puisque l’analyse s’adresse à l’inconscient
qui répond du symptôme, le forge, et non à la raison qui demande à guérir, et la requiert.
Cette élémentaire condition de son avènement et de son succès imprime à la psychanalyse
une torsion qui est son aliénation propre. Il peut ainsi paraître à son praticien qu’il lui faut
se préoccuper de la vérité que recèle l’inconscient ou bien du soin qu’on lui demande,
alors même qu’il va de soi que c’est en fonction du premier qu’on arrive au second, mais
non pas l’inverse. De sorte que paraître oublier l’effet de l’analyse pour le produire n’évite
pas toujours à certaines cures de l’oublier vraiment.
Qu’en est-t-il réellement de ces effets ? Certes, l’outil manque pour les mesurer, et
la mesure juste. Les données évaluatives paraissent bien inadéquates, voire maladroites
pour ce faire. Pourtant chaque analyste a, après un certain temps, de l’effet de sa
pratique, une idée qui, s’il la communique peu, est néanmoins communicable. Il peut
savoir, il sait, dans une certaine mesure, combien de ceux qui ont effectué avec lui ce
parcours ont vu leurs symptômes disparaître ou se réorganiser, et quand. Il s’est fait une
idée approximative du temps que prend l’inconscient pour induire dans la structure un
bougé tel que l’effet s’en fait sentir durablement. Il sait pour peu qu’il s’y penche, pour
peu qu’il n’oublie pas réellement l’effet qu’il paraît éluder, au bout de quel temps et à
quelles conditions cette phobie, cette conversion, cette obsession se sont dissoutes. Il
peut savoir à partir de quel tournant de l’analyse, de quelle bascule subjective, cette
inhibition a fondu, ce désir a émergé. Il sait aussi parfois ce qu’échec veut dire, par
exemple qu’arrivé en un point avancé du parcours, un franchissement ne se fait pas, et
que l’analysant piétine, voire rechute. Ou bien que rien ne semble se produire malgré une
analyse conséquente. Où la question est posée, par l’analysant aussi bien, de savoir si là
est une limite de l’analyse en général, ou bien une limite pour cet analysant-là, voire pour
cet analyste-là.
Les analystes parlent peu de l’efficacité de leur pratique, et curieusement, hormis par
des discours adversaires, cela ne leur est pas imputé comme un aveu qu’il n’y en a pas.
C’est que n’importe quelle pratique analytique effective montrerait probablement des
effets indéniables, et qu’aucune supposée connaissance généralisée de l’inconscient dans
le siècle suivant la découverte de Freud n’a entamé l’impact des levées de refoulement
que l’analyse obtient. En un temps où l’inconscient, une fois encore, se referme, dans la
pensée dite occidentale, où nombre de discours de la psychanalyse, désormais, ne veulent
rien savoir et ont face à elle une attitude de rejet ou de démenti, le refoulement est, pour
chaque analysant qui arrive, comme intact, et sa levée ultérieure par conséquent
bruyante.
L’efficace analytique divise les analystes, aux deux sens du terme, en eux-mêmes
comme entre eux. Et comment en serait-il autrement si son oubli menace ? Et plus encore
si son ressort est marqué de paradoxes tout aussi difficiles à appréhender et à surmonter
que celui qui exige d’en élider l’effet. Freud n’a-t-il pas rencontré un autre paradoxe
majeur, lorsque parvenu en un point avancé de l’analyse, là où l’effet thérapeutique
pouvait être enfin légitimement attendu, à l’inverse le patient lui paraissait rebrousser
chemin, s’enfonçant parfois dans la dépression et une revendication terminales devant la
castration ou le penis neid ? Comment concevoir l’efficace analytique, si au point apparemment ultime de son processus une butée peut apparaître qui fait sembler vain tout le
chemin parcouru, ou pire ? Un tel paradoxe a laissé longtemps dans le désarroi les
analystes après Freud. Et il fallut longtemps à Lacan pour s’assurer que cette butée n’était
pas terminale, qu’un franchissement était possible, qu’elle ne concernait qu’un cas particulier de l’objet, le phallus comme signifiant. Si d’autres objets en jeu dans l’angoisse
recouvraient chez le névrosé la dialectique de la castration, son franchissement dès lors
relevait d’eux. De sorte que le piétinement devant la castration, sans pouvoir la franchir,
ne se produisait que lorsque l’analyse restait dans le champ de la demande, celle du phallus, sans passer à celui du désir, que cause cet objet.
Il allait s’avérer que là fondamentalement est l’effet de l’analyse, le remaniement décisif qu’elle provoque. Il se situe d’abord en termes de structure de discours, dont les
éléments basculent et viennent à telle autre place. Et il apparaît combien une topologie
est requise, car un tel franchissement ne s’éclaire, s’agissant du type de structure subjective en jeu, que dans le cadre de l’espace réel d’une surface comportant des torsions, un
endroit et un envers en continuité, une communication du dedans et du dehors. Et ne
s’obtient que par une coupure particulière dans cette surface, qui représente une coupure
réelle dans la structure. Bien d’autres voies ultérieures explorées par Lacan comportent
des implications thérapeutiques essentielles, comme le passage possible à une logique dite
du pas tout, comme l’élaboration d’un sinthome, la correction d’une erreur dans le nĹ“ud
dont se forme le sujet. Toutes impliquent effectué le franchissement évoqué.
Où en sommes-nous quarante ans après que Lacan ait aperçu cette issue et en ait pas
à pas construit les conditions d’accès ? Comment se présente aux analystes qui l’ont reçue
de lui l’expérience de cette issue possible ? Reconnaissons-nous dans la butée décrite par
Freud ce que Lacan appela un peu sombrement destitution subjective, ou bien revêt-elle
une autre phénoménologie ? Parvenons-nous à obtenir de nos analysants ce franchissement ? Il porte en germe une efficacité plus grande de la psychanalyse, tout l’atteste.
Pourtant les analyses se sont considérablement allongées depuis le temps de Freud sans
qu’il semble que l’efficacité qu’on leur reconnaît ait crû en proportion. Est-ce méconnaissance ? Ou bien le franchissement possible, vers une réelle fin d’analyse au contraire d’une
analyse sans fin, est-il si difficile à saisir et à manier, jusque dans les rangs lacaniens de la
psychanalyse, que ses effets et son articulation ne se sont pas encore manifestés à une
échelle suffisante ? Lacan en somme, là-dessus comme sur nombre de points majeurs,
a-t-il parlé trop obscurément, a-t-il élaboré une théorie trop difficile, pour que la relève
psychanalytique qui s’y appuie puisse immédiatement se saisir de ces données et s’en servir
véritablement dès l’abord ?
Pourtant, c’est un fait que l’analyse poursuivie jusqu’en ce point a des effets radicaux, la clinique des futurs analystes nous le montre, dès lors qu’ils doivent parvenir à
une fin située au-delà de ce franchissement de la castration et que, de là, ils perçoivent
l’effet de l’analyse qui en devient didactique. Pour Freud, l’effet thérapeutique s’obtenait par la levée massive du refoulement, brutale ou progressive, après quoi, du conflit
mis à plat tel qu’il avait autrefois entraîné un choix névrotique, le moi de l’adulte
pouvait juger et trancher plus efficacement. Cette conception reste valide, les analysants
l’envisagent globalement ainsi, et ils ont raison. Mais elle ne peut rendre compte des
butées rencontrées. Lacan avait d’abord pensé que la reconnaissance du désir était le
ressort principal de l’effet thérapeutique, ce qui reste juste et inclut l’idée freudienne
sans s’y résumer. Mais ne dit rien de ce que le sujet en fait, une fois reconnu. Ce pourquoi il était nécessaire d’introduire là le mode sur lequel l’objet cause ce désir, tout en
le laissant sans effet, non effectué, et le mode sur lequel une fois émergé le sujet peut
agir dans son sens ou contre lui.
Cependant, le nombre d’années exigibles pour atteindre ce franchissement ne peut
être exigé de tous ceux qui attendent de l’analyse quelque chose. Nul n’entre plus en
analyse comme en religion, la vie durant, et c’est bien, car l’attitude religieuse n’a avec
l’analyse aucune affinité. Dès lors, que peuvent en attendre ceux qui ne parviennent pas
en ce point ? Quels sont les effets de l’analyse au long de son parcours et quel en est le
principe, quel est son ordre d’efficace ? Comment intervient-elle sur l’inhibition, le symptôme et l’angoisse ? La multiplicité des points d’efficace possibles, la structure de leur
impact, les diverses écritures de leur ressort, tout cela peut montrer la fécondité en
marche de cette voie, qui prolonge et étend le sillon tracé par Freud. Puisse ce numéro de
Figures de la psychanalyse y contribuer.