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Ajouter au panier Ajouter au panier - Figures de la psychanalyse| Figures de la psychanalyse 2007/2 (n° 16) | 25 € |
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S'inscrire Alertes e-mail - Figures de la psychanalyse Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezJuif à la Freud... ou l’entre cuir et chair
AuteurJean-Jacques Moscovitz du même auteur
« … refoulé en quelque sens freudien… »
« Le moment historique qui a déterminé le destin tragique des juifs au cours des deux deniers millénaires demeure presque entièrement inexploré, s’il n’a pas été refoulé en quelque sens freudien. » Voilà ce que nous offre à lire George Steiner, en ces premiers mots de son livre De la Bible à Kafka dans son article « Au travers d’un miroir, obscurément[1] [1] George Steiner, De la Bible à Kafka, 1996, trad. fr. Éd. ...
suite … ».
2 D’opposer un veto juif au credo du Christ d’avoir nommé le nouvel Israël, refus si obstiné qu’il soit en apparence, il a été surtout décisif. Il l’est toujours. Ne pas accepter la venue du Messie a eu et a toujours d’incommensurables conséquences. Notamment un impossible pardon inscrit profondément dans la pensée chrétienne, malgré Vatican II qui pourtant promeut en acte un arrêt du culte du mépris à l’égard des juifs. Un tel impossible pardon au non des juifs côté chrétien s’inscrit très profondément. Méconnu au fil des siècles il resurgit dans ce que notre auteur n’hésite pas à appeler « la psychose persistante du christianisme[2] [2] Ibid. , p. 15, souligné par nous. ...
suite ». Avec ou sans l’apport textuel hébraïque, un tel « ajournement éternel du Messie » signe qu’« au fond de son cœur, le Juif ne saurait accepter la fin définitive de l’histoire[3] [3] Ibid. , p. 13. ...
suite ». Quitte à le payer cher, très cher, au prix d’un destin si tragique que seul ou presque le poser comme « refoulé au sens freudien » en permettrait quelque approche, si solitaire qu’elle soit.
3 Relevons-en ici le défi, en restant si possible proche de ce qu’est juif en tant que mot, en tant qu’identité symbolique et son entame qu’il effectue dans le registre du réel, plutôt que de ne le définir que par l’antijudaïsme.
Franz Kafka
4 Franz Kafka est ici invoqué, quel que soit notre niveau bien en dessous de la pertinence littéraire de sa position « juive », mais aussi en tant qu’il nous place, en laïc, en lecteur d’un texte si proche du texte sacré au point qu’il est évident que Kafka « médite sur la loi », nous dit Steiner[4] [4] Ibid. , p. 61, dans « Une note sur Le procès de...
suite, et que « le code principal [y] est celui de l’héritage biblique et talmudique ». L’auteur du Procès nous laisse sans cesse face à l’opposition où s’affrontent radicalement énigme juive de la Loi dans les lois et celle chrétienne de la grâce et de la foi.
5 Un psychanalyste, comme praticien pris par l’actuel du temps où nous sommes à percevoir combien Kafka reste éminemment fidèle à la demande envers soi-même d’être juif, de le savoir, d’en être en quelque sorte rempli, mais aussi de se situer sujet d’un désir d’être juif.
6 Désir qui place dans cet autre savoir d’être manquant radicalement, d’être sujet d’un manque donc paradoxal, d’un vide de savoir ce qu’est juif, ce signifiant énigmatique que ce désir réalimente dans une infinitude latente, dans cette attente renouvelée du Messie. Dont la venue est tellement refusée.
7 Poète immense, mais poète juif, entendons formidablement et nécessairement pragmatique devant un monde qui vire si facilement à l’immonde, à son en dessous, qui laisse toute représentation suspecte de nous (faire) mentir, de quitter cette attente infinie inhérente à ce désir juif. Désir qui veut toujours retrouver le point de départ des choses comme pour vérifier que l’origine est vide. Que rien ne peut la remplir une fois pour toutes.
Vide de l’origine
8 Vide de l’origine – c’est exactement une définition du mot déicide. Ce vide ne peut être garanti, cette absence de garantie, aujourd’hui et depuis si longtemps, vaut aux juifs tellement de reproches de se tenir pour fondateur de l’humanité tout entière. Alors qu’il s’agit de ce confronter au registre du hors-sens, celui du réel, la psychanalyse le désigne comme étant sa pratique au quotidien.
Le rire
9 Ce réel, l’artiste Kafka nous le désigne si précisément, et à quoi le rire est la seule réponse qui nous tire de l’angoisse face à ce gouffre de ce qu’est la vie dans sa face de mystère, à quoi ni son œuvre ni lui, K., ne peuvent renoncer, jamais.
10 Ou, Kafka et ce qu’il écrit, La fable[5] [5] Ibid. , p. 50. ...
suite, sont inscrits dans le réel par sa lettre, le K. qui « lui appartient[6] [6] Ibid. , p. 49. ...
suite », dit G. Steiner, n’en déplaise à l’alphabet latin et donc à la conscience de l’Occident. Et surtout à ce qui la remue tant par le dessous, soit ce refus juif intangible de dire oui au Christ sauveur.
11 Mais au fait, de quoi un oui nous aurait-il sauvé dans notre monde au vu de ce qu’il s’est produit avant et avec la Shoah, et depuis ?
12 La Shoah ne nous a rien enseigné sinon qu’elle est inclassable tant le crime est immense, que ce refus juif au credo chrétien s’en est trouvé accentué pour renouveler l’appel à de nombreuses disciplines telles la littérature, la philosophie, l’histoire, l’anthropologie, etc. Freud comme Lacan affirment avec force que l’étude des religions, de leur histoire, de leurs tumultes entre elles, fait partie de la formation d’un psychanalyste.
13 Formation qui se soutient aussi à l’évidence de ce qui arrive à l’humanité, notamment de l’atteinte irréparable de la Shoah. Terme qui depuis le film de Lanzmann désigne de façon irréversible l’effectuation du Crime, mais aussi la sépulture de chacun des disparus, un par un.
14 Un psychanalyste, formé à se laisser questionné par l’incomplétude du sujet individuel, est ici radicalement convoqué, qu’il le veuille ou non, par la Rupture de la civilisation, si incommensurablement meurtrière de l’humain.
15 Rupture produite par cette attaque de la transmission d’une tradition, d’une expérience, la juive, déjà pleine d’une faille de structure qui la définit dans l’attente de toujours plus l’affiner
Faille structurale en l’humain
16 Kafka reste de loin un formidable témoin actif de cette faille structurale en l’humain. Ce qui ne veut pas dire qu’il savait. Ni lui ni Freud ne sont précurseurs de la Destruction des juifs, comme certains se contentent de le prétendre en faisant porter tout de l’horreur des disparitions collectives réellement produites sur notre propre faille intime, ce qui est le signe même d’une toute-puissance de leur pensée, de la vouloir intacte avec acharnement sans jamais reconnaître l’entame que les actes de meurtres ont commis sur elle, notre pensée… Ce à quoi le nazisme et la solution finale voulaient aboutir, c’est faire taire cette faille subjective que le mot juif représente. Aucun atermoiement ici. Aucun : cela dépasse de loin les conséquences et les causes de ce refus des juifs face au Christ. Conséquences pourtant historiquement liées comme on sait d’en être le reliquat mais tout autant scandale et mystère d’une tradition transmise à travers les millénaires.
17 Précurseurs, Kafka, Freud ou d’autres ? Non et heureusement, en ces temps où le monde est appendu à un terrible couplage issu de la Shoah, à une scène primitive originaire faite de la victime et de son meurtrier. Couplage des actes kamikazes de groupes terroristes arabo-musulmans actuels qui se veulent quasi-ment et juifs comme victimes suprêmes et leurs meurtriers utilisant le terme de martyr pour négationner leur crime. Et dont le but évident est de détruire cette faille de l’être parlant qui définit sans fin l’humain dans le singulier de son horreur subjective.
18 Nous pouvons dès lors soutenir notre titre de quelques remarques psychanalytiques.
Juif à la Freud…
19 Juif à la Freud – est-ce un Witz, qu’est-ce donc qu’un juif freudien ? – Voilà une évocation tout comme l’est aussi ce Ψ, logo inscrit par Sigmund Freud dans son invention de la Ψchanalyse et unanimement admis aujourd’hui. En forme d’un candélabre, d’une menora… rappel des branches du Buisson ardent où Moïse vit/entendit Dieu. De telles évocations questionnent un analyste afin de se départir de ses signifiants identitaires, pour participer à quelque échange collectif, tout en restant vigilant sur sa tâche une fois dans le monde, celle de soutenir la singularité du sujet parlant.
20 Si furtif qu’il soit, un rendez-vous est en effet toujours à re-prendre pour dire pour un psychanalyste qu’il existe un préliminaire permanent à toute entrée possible dans du collectif. Par ce terme de préliminaire, chacun y aura reconnu l’une des plus fortes avancées publiée par Lacan dans ses Écrits, ici choisie à dessein, « Préliminaires à tout traitement possible de la psychose » où la notion de structure langagière et sa mise à mal sont étudiées au plan individuel.
21 D’où mon approche ici : au plan collectif, une telle structure est-elle repérable dans notre civilisation occidentale, dans le rapport langagier où chacun accepte la réception de la question sur ce qu’est juive, juif, comme signifiant ? Ce à quoi est accolé l’antisémitisme – est-ce une règle ? Antisémitisme qui indexe ce fait de langue dans l’Histoire au point que ces mots et leurs porteurs ont été attaqués, comme sujets d’un corps, d’une mémoire, d’une parole, pour être détruits au cours des siècles.
Énigme
22 Qu’est-ce qu’être juif sinon une énigme, kouchia en hébreu, nous essaierons ici de l’avancer.
23 Énigme, elle l’est pour toute l’humanité, juifs et non-juifs. En quoi cela n’a rien d’un titre ou d’une médaille car c’est bien une énigme, soit donc une structure qui relie l’énoncé « juif » à une énonciation qui saurait qui est qui. Où pointe le fondement d’une parole énonciative, ce souci infini de Franz Kafka, propre à son désir si vif de nous transmettre une telle énigme pour toujours. De la dire, de l’écrire si inatteignable soit-elle…
24 Enonciation (E) qui dans l’énigme est supposée savoir un tel qui est qui, tel que le mot juif est un mot « rebelle ». Mais dont le dire reste toujours plus attendu tel que cet écart entre énonciation et énoncé appliqué ici au mot « juif » fait tension entre eux, rend ce savoir encore plus près et plus lointain…
25 Peut-être est-ce aussi ce qu’évoque le mot yiddish de schmattès[7] [7] Dans Shoah de C. Lanzmann, dans le livre Éd. Arthème Fayard,...
suite, tissu, vieux chiffon plein d’anciens désirs, et d’histoires, de pertes acceptées et toujours renouvelées, où ce qui fait appel, et convoque l’analyste, invite l’artiste, ce sont les trous, les plis, entre les mailles, qui font traces à suivre où se pointent les silences entre les mots… Dans les mots.
26 Silence : Schmattès, avec d’autres mots, a été et est encore ce qui dit le un par un d’un corps disparu et cela pour des millions de juifs, dans les lieux nazis de mise à mort de masse. Où juif s’équivaut et à sa destruction et à l’effacement de sa destruction, où l’énigme se serait levée, la métaphore annulée, comme nous le dit Raül Hilberg[8] [8] Ibid. , p. 109 et DVD, 1re époque, 2e...
suite dans Shoah de Lanzmann :
27
28 Plus de comme. Chute de la métaphore.
29 Ainsi avec « juif » en tant que mot inscrit dans la structure de l’énigme arrive la question, indicée à sa destruction corps et biens dans la Shoah : pourquoi juif à la Freud alors ?
Pourquoi juif à la Freud ?
30 Certes, la position de l’analyste est d’être anti-idolâtre, en quoi chaque psychanalyste rejoint les autres très volontiers, à savoir qu’il maintient ouverte la question du trou, du vide, d’un écart à toujours renouveler entre deux signifiants. C’est bien là une question, celle du virtuel, c’est la question de l’inconscient que Freud lui-même situe dans cet entre cuir et chair, tout comme se situe, de façon bienveillante ou non, le mot juif dans le discours social…
31 Ce point de vide, d’écart serait un point zéro de toute croyance chez Freud, zéro-théisme[9] [9] Dans D’où viennent les parents, essai sur la mémoire...
suite, ai-je appelé cela à la lecture de L’homme Moïse et la religion monothéiste de 1939.
32 Dans Malaise dans la civilisation de 1929, Freud évoque un sentiment océanique pour dire combien il ne peut s’accorder à une telle notion propre au sentiment religieux, signe d’une relation immédiate, sans écart à la réalité. Ce contre quoi il s’élève très fortement. Car une telle perception de la réalité nécessite le fantasme, soit qu’il n’y a pas de garantie dans la parole ni dans l’écrit.
« Action restreinte »
33 Dès lors nous pourrions nous retrouver aussi bien avec la lecture de Stéphane Mallarmé, dont l’œuvre peut être considérée comme une des voies de l’advenue au monde de la psychanalyse, car il y a eu dans notre culture une certaine réticence à ce point zéro de l’écriture tant prôné par Mallarmé, et d’autres. En tant que la littérature, n’étant pas une pratique ayant pour objet l’écoute de la douleur psychique, il a fallu que Freud prenne en compte la dimension du sexuel à l’origine des symptômes. Ce serait en quelque sorte, avec d’autres éléments aux plans historique, politique, etc., l’échec de la littérature qui a participé à promouvoir la psychanalyse à l’existence. Au point d’avoir à reprendre sans cesse la lutte contre cette réticence. Ainsi ce point zéro de l’écriture sera repris par Antonin Artaud, et en particulier dans son œuvre après 1945, après la Shoah, dans le registre de son corps à resituer au niveau de l’atteinte de ses contours.
34 Tout analyste a rendez-vous avec cette fonction d’un trou dans le langage, d’un trou dans la langue, nécessaire à l’acte même de la parole. Où ici s’articulent mémoire, corps, parole.
35 Pour le dire avec Mallarmé il s’agirait d’action restreinte inhérente à son action poétique (cf. son écrit de 1897 intitulé Divagations). Où cet auteur avance que Dieu n’est pas à l’origine de l’écriture, de l’écriture révélée. D’où une scène d’écriture qui tourne autour de ce vide pour le maintenir comme tel. Peut-être une action restreinte est-elle à appliquer au mot, voire au nom/sème juif[10] [10] Cf. le texte d’Hélène Trivouss-Widlöcher de novembre...
suite ?au mot plutôt qu’à l’être juif car c’est de discours qu’il s’agit, de discours freudien s’entend, centré ou excentré par ce trou. Il ne s’agit pas ici d’action immédiatement politique, qui, comme telle, viendra après… Mais de transmission par l’écriture de ce qu’est écrire/dire « juif »…
Énonciation et énoncé
36 Lacan ne disait-il pas que la psychanalyse serait la religion du trou ? Pour ma part, face à la question de l’origine d’une écriture révélée, je propose une formule qui serait comme l’écriture de ce trou, de cette béance, en écrivant énonciation barrée E indice de l’énigme (E[e]) que j’écris : Ɇ avec comme indice l’énigme, soit : Ɇ (E[e]).
37 Il n’y a pas de réponse concrète à : « D’où ce vide vient ? » C’est une béance du savoir. Il est grammaire du refoulement originaire, dans l’agencement des représentations des éléments refoulés comme l’indique la formule de Lacan : « l’inconscient est structuré comme un langage », autour d’un trou.
38 Ce vide, c’est l’inconscient entre cuir et chair, c’est aussi ce qu’évoque juif, mot qui dirait cet entre cuir et chair. Sont-ce deux lieux d’une même structure ?
Structure
39 Définissons brièvement ce terme de structure. C’est un ensemble donné d’éléments dont chacun agit sur les autres de façon qu’aucun ne peut être enlevé sans bouleverser cet ensemble d’éléments et par là même produire une autre structure différente de la première… Ainsi, le complexe d’Œdipe comprend trois éléments [père mère enfant] et un quatrième qui les lie en un ensemble non modifiable : le [phallus], tel que, symbole du lien sexuel de grande valeur psychique, chacun des trois en occupe le lieu mais un par un, en tentant de prendre la place de celui qui en est le possesseur afin de le mettre en position d’intrus... Dans ce jeu opère un écart qui se maintient et autour de quoi fonctionne la structure « œdipienne »… Effacer/boucher un tel écart fait se confondre ou se disperser les éléments liés les uns aux autres. Soit la confusion, l’inceste par transgression de son interdit, ce qui entraîne la dispersion, voire la destruction des places elles-mêmes…
40 Revenons à notre enjeu.
Freud et le monde judéo-allemand
41 Peut-on dire que Freud pris dans ce monde judéo-allemand, ashkénaze, participe pour une part à la philosophie des Lumières, à la Freud, en faisant sortir le mot juif de cette place où il était pris de structure dans ce ghetto européen, même s’il n’y avait pas toujours des barbelés pour l’y enfermer. Ainsi Freud parti-ciperait-il d’une certaine libération du mot juif. Cela accompagne la libération des juifs en tant que communauté, en tant qu’Européens de souche.
Inconscient et juif…
42 Ainsi Freud avance-t-il le terme d’inconscient qui prendrait le pas sur le terme de juif qui jusqu’alors en aurait occupé la place, dans la culture du centre Europe. Bien sûr cette Hashkalah, cette libération vers et par les Lumières vient d’autres éléments que je ne peux pas aborder ici et maintenant.
L’Europe
43 Voilà pourquoi il nous faut prendre avec prudence les points de vue de Jean-Claude Milner, Les penchants criminels de l’Europe démocratique (chez Verdier, 2003), ou de Vivianne Forester, Le crime occidental (Éd. Fayard, 2004) qui mettent en avant une culture juive qui serait sans cesse rejetée de la culture européenne alors qu’il s’agit de soutenir qu’elle en est partie prenante. Ne serait-ce que parce que les juifs sont des Occidentaux.
44 Mettre en effet le mot Israël et le mot juif en place de concepts traités comme des personnages de théâtre aboutit à une certaine ignorance des éléments politiques en jeu, qui pourtant définissent notre situation actuelle. Au passage, cela permet quelque énoncé concernant les juifs séfarades venus des pays arabes : ils sont aussi occidentaux que les autres, et cela du fait même que l’État d’Israël est d’obédience occidentale, créé par l’ONU, ce qui laisse le débat où il est à l’aise, celui du narcissisme de la petite différence...
45 Cet énoncé « entre cuir et chair » renvoie à la dimension du virtuel, propre à l’inconscient qui depuis Freud prendrait la place du mot juif, pour le rendre à une plus juste place.
46 Disons-le ainsi en deux points :
47
- si pour Lacan par structure « l’inconscient est identique à tout ce qui s’articule », un élément n’entre pas dans la structure – la lecture du Moïse de Freud le démontre – c’est la mort, elle n’entre pas dans cette articulation, car l’inconscient identique à tout ce qui s’articule ne supporte pas la mort car alors il disparaît. Dire ainsi que l’inconscient ne connaît pas la mort, voilà l’exclusion qui le fonde, car telle est sa limite. Ce qui se formule par le fait que chacun d’entre nous ne peut se représenter sa propre mort;
- mais ce qu’il y a au niveau de l’inconscient, c’est le meurtre en tant que désir, désir de meurtre symbolique du père, dit Freud.
L’inconscient, une Autre scène…
48 Ainsi l’inconscient est une scène psychique, l’Autre scène, celle d’un meurtre comme désir en passe de s’écrire à tout moment, et d’une écriture trouée propre à la dimension même du langage. Car c’est ce meurtre lui-même qui est trou, béance de structure.
49 C’est dire que Freud, avec la question du père qui le taraude et taraude l’analyse au plan de la théorie et de la clinique, vient ainsi articuler, non sans nous étonner, d’une part les effets d’un père tuable symboliquement au niveau inconscient et, d’autre part, les effets du mot, du nom de ce qu’il se passe quand on dit « juif », de ce qu’il se passe dès lors qu’on appelle quelqu’un de ce nom… : tu es, je suis, il est « juif »…
50 Juif se retrouve comme fondement d’une différence dans l’écriture de ce qu’il signifie une fois écrit, écriture en tant que trouée par ce mot, à faire énigme, remontant jusqu’à l’origine de l’humanité sans pour autant se laisser tisser, textualiser dans un savoir fini. Et, comme tout mot, pour se dire il a besoin d’autres mots, car il ne se signifie pas lui-même, mais ici juif resterait comme seul, fixé à lui-même, à la recherche du mot juif lui-même, il lui serait comme ce qui manque déjà à celui qui l’attend…
Adonaï
51 Ainsi l’accolement de deux iod, la lettre (i) en hébreu biblique (deux fois est écrit « juif ») indique la présence de Dieu, deux fois iod se lit adonaï. La dimension d’énigme ici se révélant par le redoublement du phonème tel qu’une fois ces deux iod lu(s) ensemble, dans leur duplication même, apparaît leur écart, là depuis toujours semble-t-il, écart comme départ de lui-même dans le présent.
52 Présent qui sitôt situé, le voilà passé… « le présent est un instant qui a eu de la chance[11] [11] Citation de rabbi Itzhak Wildman in Pitrei Shéarim (commentaire...
suite », est-il dit à propos de la conjugaison du verbe être en hébreu…
53 Écart, énigme, trou, Dieu pour certains… C’est là, peut-être, évoquer l’athéisme de Freud, l’athéisme pour un psychanalyste. Face au mot « juif à la Freud » aujourd’hui.
54 Aussi, concernant juif comme terme, écrire Énonciation/indice de l’énigme, énigme jamais dite tout entière ni jamais sue et pourtant énigme, suppose quelque part une possibilité d’explicitation par une écriture qui, elle, ne cesse de se faire attendre.
55 Aujourd’hui encore juif s’équivaut-il à inconscient ? Si c’est le cas il équivaudrait à ce que juif a été avant Freud, soit identique à tout ce qui s’articule… ? Question : l’est-il encore malgré Freud dont ici se profile le combat durant toute son œuvre, non pas tant contre l’antisémitisme, comme certains s’empressent de le placer en chef suprême contre Hitler, ce qui est absurde, mais bien comme celui pour qui l’athéisme, le sien en tout cas, est resté prévalent, posant dans son Moïse paru en 1938-1939, travaillé dès les années 1920, la question « qu’est-ce que le signifiant juif ? », comment s’est-il maintenu dans une transmission à travers tant d’obstacles et de haine…
Alors l’antisémitisme, c’est quoi ?
56 À l’opposé de sa place de signifiant qu’occupe le mot juif dans le discours judéo-allemand, discours troué, discours de séparation, antisémite est l’effet d’un discours plein, propre à une fusion, à de l’incestuel. Que juif soit égal à névrose en quelque sorte, comme opérateur de savoir de ce trou dans la langue et ainsi faire lien entre sujet et collectif sans jamais s’y confondre, nous indique que l’antisémite, lui, précisément, serait de l’ordre d’une perversion. Voire dans la Shoah de l’ordre d’une forclusion collective, d’une silenciation des crimes à l’échelon européen.
57 Antisémite fait valoir inconscient et juif non pas en tant que termes langagiers mais en tant que choses. Le juif pour l’antisémite est tout ce qui fait appropriation de jouissances et non pas articulation entre les mots, mais appropriation d’objets. C’est l’appropriation de jouissances, de certains modes d’échange entre les humains mis en place d’objets, d’éléments dans la structure du discours antisémite que sont : la langue, les médias, le pouvoir, le sexe, les femmes, la psychanalyse, l’art, le temps comme l’indique le Protocole des sages de Sion… Et aussi sa propre mort dans la chambre à gaz… qui devient un des attributs de plus inhérents au mot juif.
58 C’est là où j’en viens à ce livre de François Regnault du fait que « Le juif serait l’objet cause du désir de l’Occident chrétien[12] [12] Éd. Verdier, 2003 où l’auteur reprend son texte de 1979. ...
suite »tel que juif et Israël sont mis en place de marionnettes imaginaires sans appui sur le réel comme découpe du politique...
« Juif cause du désir de l’Occident chrétien… »
59 Certes le veto juif au credo chrétien d’un nouvel Israël, on l’a vu plus haut, pourrait nous en convaincre. Et dès lors juif freudien, européen de souche, le voilà destitué de sa place de question, jusqu’à être assassiné, mis en place de reste comme source du désir du monde chrétien, au point que l’antisémitisme chrétien laisse la place à l’idolâtrie de la mort des juifs, l’a-sémitisme celui qui a lieu dans la Shoah.
« Le marchand de Venise »
60 Juif comme cause du désir de l’Occident chrétien, qu’est-ce à dire ? Allons dans le théâtre, le vrai celui de Shakespeare avec Le marchand de Venise, où Shylock, son héros, est aussi un Shylock d’aujourd’hui, voire celui de l’Opération Shylock de Philip Roth qui pourrait rejoindre tout à fait ce que j’essaye de dire.
61 Expliquons-nous. François Regnault, en parlant de juif comme cause du désir de l’Occident chrétien, m’amène à refuser une telle formule avec force précisément parce que le Shylock de Shakespeare, lorsque la pièce se termine, se retrouve sur le devant de la scène, en place de réunir, livre de chair au niveau collectif, fils et filles des bourgeois vénitiens chrétiens. Au devant de la scène, son corps est en place d’oripeau, de reste de vie, de père tué, poussant le désir à être articulé là entre jouissance et amour pour les autres protagonistes à qui il sert de cause de désir. Les gentils ont besoin de cette exclusion interne pour retrouver leur danse, leur jouissance, leur joie, leur corps.
« Sobibor » de Lanzmann
62 En 2001, dans le film de Lanzmann, Sobibor, 14 octobre 1943,16 heures, un récit est filmé. Yenuda Lerner, à 17 ans, participe très activement à la révolte du camp nazi qui comme on le sait sera détruit après cette révolte. Il donne ce fameux coup de hache mis en récit en 2001 par Lanzmann. Dans ce film Lerner dit comment il tue un Allemand, il accomplit un plan d’attaque en commun avec les autres membres du commando de juifs du travail, qui, tuant d’autres Allemands libèrent les détenus du camp qui allaient tous être gazés. Un certain nombre de déportés seront tués lors de cette libération.
63 Ce que je veux dire est ceci : Lerner se retrouve endormi dans la forêt voisine, voilà ce que dit le film, en position quasi fœtale qui ressemble fort à celle du Shylock du Marchand de Venise, en position d’objet, de reste, de reste de vie qui a lieu, il en ressource la possibilité aussi bien pour les juifs que pour les non-juifs. Il a 17 ans, plein de sa dette envers la vie, il tient à remplir la sienne par tous les moyens, et il s’endort dans cette forêt polonaise signant la victoire de la vie sur la mort.
64 Voilà le Shylock actuel, est-il toujours cause du désir de l’Occident chrétien ?
65 Pourquoi tout le monde veut juif en place de cet oripeau, morceau de la Shoah, à inscrire en soi, chez soi, modèle que tout le monde veut, le sachant ou pas.
Jouissance qui pousse à l’horreur
66 Il doit bien y avoir un point spécifique qui attire, une jouissance qui pousse à l’horreur même si le nucléaire a eu lieu, a lieu, même si l’action T4 a eu lieu, même si d’autres crimes contre l’humanité ont eu lieu, ont lieu. C’est celui-là, celui contre les juifs qui me fait écrire cette formule somme toute ironique « juif à la Freud » aujourd’hui. Terme qui serait après tout dévolu à chaque psychanalyste, quel que soit son identitaire.
67 C’est cette figure-là qui est voulue dans notre rapport à la vie et à la mort aujourd’hui. Et qui dans notre social en augmente la victimologie ambiante, prenant comme modèle une telle jouissance.
Juif à la Freud : un refus…
68 Ce juif disons freudien oppose un refus de cette place indiquée dans le Shylock de Shakespeare aussi bien que par Yehuda Lerner aujourd’hui. Alors la question arrive : comment s’en défaire ? Car ceci est particulier au juif freudien d’avoir à s’en déprendre pour maintenir l’écart, pour que cet écart ne soit pas bouché, pour que juif comme mot puisse continuer à exister comme tel, malgré antisémitisme et a-sémitisme. Je précise : comme si juif était indicé aujourd’hui à la mort qu’on lui a infligée, et cela n’est pas sans conséquence. Comment juif, résolument refoulé, voire forclos, mis par le dessous, voire effacé/retranché, devant resté invisible, furtif comme le disait Edouard Drumont, dans sa France juive à la fin du XIX e siècle, comment dès lors qu’Israël et donc juif sont au grand jour, comment les garder en exclusion interne dans le culturel dominant…
Représentation de l’irreprésentable
69 Ainsi juif à la Freud signifie que qui que ce soit et en particulier un analyste (juif ou non) est nécessairement amené à redéfinir ce qu’il s’est passé, soit d’accepter de se retrouver face à la question de la représentation de l’irreprésentable et d’en repérer le changement.
70 Ainsi dans Malaise dans la civilisation de Freud de 1929, s’il pose bien la dimension structurale entre sujet et collectif, comment dire/écrire le niveau de l’histoire, le niveau du malaise de notre civilisation frappée au cœur de l’Histoire. La question est la suivante : qu’en est-il, du fait de ce qu’il s’est passé, des effets en retour sur la structure trouée de la parole ?
Avec Günther Anders[13] [13] G. Anders, Nous, fils d’Eichmann, Bibliothèque Rivages,...
suite, la forclusion construite
71 Face à l’irresponsabilité du péché par ignorance jusqu’alors prônée par Jésus aux Chrétiens, aujourd’hui du fait de la rupture de l’Histoire, c’est l’inverse qui est à soutenir : « De nos jours, inversement, dit Günther Anders, l’ignorance de ce que nous ne pouvons pas ne pas savoir, l’ignorance est la faute elle-même. » Entendons : aujourd’hui, la responsabilité de la jouissance psychique du sujet est d’autant plus à mettre en évidence qu’elle s’efface régulièrement. On veut l’effacer. Le Je est responsable de son inconscient plus qu’avant. Car exiger de savoir ce que nous avons « dans notre tête » est majeur.
72 C’est ainsi que saint Luc annonce, dit Günther Anders, que « nous ne savons pas ce que nous faisons ». Günther Anders, lui, annonce ici la notion de refoulement au sens de Freud, en tant qu’ensemble des processus symboliques de prise de conscience ou d’occultation.
Forclusion construite
73 « … Le refoulement ne vise plus toute la vérité d’aujourd’hui », car existe la nécessité d’un autre opérateur. Pour ma part, j’avance la notion de forclusion construite, soit le non-savoir voulu et ignoré concernant l’acte, le crime dans ses conséquences actuelles, en particulier dans notre discipline psychanalytique, comme dans toute pratique de paroles. Ainsi saluons ici un contre-exemple, la conduite au niveau collectif dont a fait preuve Vatican II, en levant un tel refoulement par un acte de repentance vis-à-vis de la complicité de l’Église dans la Shoah. Voilà le signe d’une prise de conscience européenne de ce qui s’est produit. Est-ce un vrai début ?
74 Quant au psychanalyste, il a à repérer dans l’intime de son écoute les conséquences de ce qu’il s’est passé. C’est la question du désir de l’analyste comme trieb/pulsion de Freud aujourd’hui.
75 C’est là où une approche, voire un concept, psychanalytique serait à avancer : comment inscrire dans la psychanalyse de façon psychanalytique l’impensable produit ?
Complexe de disparition
76 Accepterions-nous un complexe de disparition, qui indicerait, s’ajouterait au complexe d’Œdipe, et prendrait place dans l’inconscient pour le structurer et renouveler ainsi, voire fonder, nos liens collectifs ?
77 Essai[14] [14] Extraits des pages 233-234 de Lettre d’un psychanalyste...
suite « d’inscrire ici dans notre intime et dans nos paroles collectives, ce qui est en train de devenir partie prenante d’une scène fondatrice de nos mythes d’aujourd’hui. »
Notes
[ 1] George Steiner, De la Bible à Kafka, 1996, trad. fr. Éd. Bayard, 2002, article : « Au travers d’un miroir obscurément… », prononcé en 1991 au colloque sur l’œuvre de Raül Hilberg à Burlington, Vermont, États-Unis. 
[ 2] Ibid., p. 15, souligné par nous.
[ 3] Ibid., p. 13.
[ 4] Ibid., p. 61, dans « Une note sur Le procès de Kafka ». 
[ 5] Ibid., p. 50.
[ 6] Ibid., p. 49. 
[ 7] Dans Shoah de C. Lanzmann, dans le livre Éd. Arthème Fayard, 1985-2001, p. 33, qui accompagne le DVD, 1re époque, 1re partie, chap. 11.
[ 8] Ibid., p. 109 et DVD, 1re époque, 2e partie, chap. 6.
[ 9] Dans D’où viennent les parents, essai sur la mémoire brisée, Éd. Armand Colin, Paris, 1991. 
[ 10] Cf. le texte d’Hélène Trivouss-Widlöcher de novembre 2003 dans Symposium sur Psychanalyse et antisémitisme contemporain : « L’antisémitique, une sémantique, et le pouvoir du nom propre ». 
[ 11] Citation de rabbi Itzhak Wildman in Pitrei Shéarim (commentaire du Deutéronome à propos de la conjugaison du verbe être en hébreu). 
[ 12] Éd. Verdier, 2003 où l’auteur reprend son texte de 1979.
[ 13] G. Anders, Nous, fils d’Eichmann, Bibliothèque Rivages, Paris, 1999. Le passage sur le refoulement et Freud se trouve p. 116.
[ 14] Extraits des pages 233-234 de Lettre d’un psychanalyste à Steven Spielberg, ou comment dé-pervertir le futur, Bayard-Presse, septembre 2004, qui fait suite à Hypothèse Amour (Calmann-Lévy, janvier 2001), tous deux centrés sur l’écart à maintenir entre intime et politique. 
Résumé
Franz Kafka est ici invoqué en tant qu’il nous place, en laïc, en lecteur du texte sacré lui-même, au point qu’il est évident que Kafka « médite sur la loi » et sur l’héritage biblique et talmudique. Un psychanalyste, pris par l’actuel du temps où nous sommes, a à percevoir combien Kafka reste éminemment fidèle à la demande d’être juif mais aussi de se situer sujet d’un désir d’être juif.MOTS - CLÉS
George Steiner, de la Bible à Kafka, désir d’être juif, faille de l’être, incomplétude du sujet, le réel, le rire, jouissance, horreur, extermination
Franz Kafka is invoked here as him places us, in layman, in reader of the sacred text itself, to the point that he is obvious that Kafka is in meditation on the law, and on the biblical and talmudic inheritance. A psychoanalyst, taken by the present of the time where we are, has receivable how much Kafka remains eminently faithful to the demand to be Jewish but also to be located topic of a desire to be Jewish.KEY - WORDS
George Steiner, from the Bible to Kafka, want to Jewish be, faille of the being, the no- complete subject, the real, the laughter, enjoyment, horror, extermination
PLAN DE L'ARTICLE
- « … refoulé en quelque sens freudien… »
- Juif à la Freud…
- L’inconscient, une Autre scène…
- Adonaï
- Alors l’antisémitisme, c’est quoi ?
- « Juif cause du désir de l’Occident chrétien… »
- « Le marchand de Venise »
- « Sobibor » de Lanzmann
- Jouissance qui pousse à l’horreur
- Juif à la Freud : un refus…
- Représentation de l’irreprésentable
- Avec Günther Anders
13 , la forclusion construite - Forclusion construite
- Complexe de disparition
POUR CITER CET ARTICLE
Jean-Jacques Moscovitz « Juif à la Freud... ou l'entre cuir et chair », Figures de la psychanalyse 2/2007 (n° 16), p. 239-253.
URL : www.cairn.info/revue-figures-de-la-psy-2007-2-page-239.htm.
DOI : 10.3917/fp.016.0239.




