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S'inscrire Alertes e-mail - Figures de la psychanalyse Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezClaude Boukobza : Les écueils de la relation précoce mère-bébé[*] [*] érès, collection «1001BB », 2007. ...
suite
AuteurAbraham Cohen du même auteur
ancien chef de service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent des hôpitaux de Saint-DenisIl me revient l’insigne honneur de rendre compte de l’ouvrage cité en référence qui me tient d’autant plus à cœur qu’il s’agit d’une réflexion de l’unité d’accueil mères-enfants ( UAME ) de Saint-Denis à laquelle quelques-unes des membres de mon ancienne équipe ont participé et que je remercie au passage. Au-delà de l’émotion compréhensible, cet ouvrage a le mérite de faire associer, et c’est ce qui en fait la richesse et l’intérêt.
2 La périnatalité psychique est bien plus qu’une spécialité médicopsychologique, elle nous implique de façon intime en qualité de parent et de citoyen tout simplement. En effet, personne n’est (statistiquement) à l’abri de la psychopathologie du post-partum. Être parent est une aventure qui nous transforme en contribuant à dévoiler l’inconnu en nous. C’est également un sujet politique, de prospective, comme tout ce qui touche à la démographie et la natalité. Quels enfants voulons-nous pour demain ?
3 C’est enfin un sujet d’éthique qui engage notre responsabilité d’adulte, que nous soyons citoyen, professionnel ou tout simplement parent, comme en témoigne en couverture le dessin d’une tête coquine d’un môme interrogateur. Il s’agit d’un problème de santé publique où le facteur temps – qui est bref, neuf mois – contribue à dramatiser la situation. En effet, si la psychopathologie maternelle du post-partum est, le plus souvent, à terme, spontanément résolutive dans des limites pouvant aller de 12 à 18 mois, l’impact sur l’enfant – en construction – risque, lui, d’être irréversible. D’où l’importance de mettre en place accueil, étayage, soutien, soins, alternatives, bref de faire aussi du lien social à un moment où les conflits – anciennement non résolus– risquent de refaire surface. D’où l’importance aussi du travail en équipe, en réseau, pour être présent autour de cette nouvelle mère entièrement dévouée, repliée sur son enfant. Ce qui est à la fois extraordinaire et émouvant, c’est que, quelle que soit son expérience antérieure, cette nouvelle fois est encore et toujours inaugurale et unique. Les mères et les bébés nous obligent à déployer imagination et créativité pour inventer perpétuellement de nouvelles pratiques d’accueil, d’animation, d’ouverture à l’extérieur, pour se le réapproprier, comme en témoigne cet ouvrage.
4 À l’inverse d’une démarche en santé mentale, l’ouvrage s’intéresse au négatif : les écueils de la relation précoce mère-bébé. Une remarque s’impose d’emblée, en réponse à la traditionnelle question : « Et le père dans tout ça ? » La mère dont il est ici question est une entité double : mère contenue par le père qu’elle a choisi pour son enfant, qu’il soit ou non réellement présent. En effet, l’annonce d’une paternité fait parfois fuir le géniteur, surtout quand il n’est pas encore prêt à devenir père. Un film remarquable, récemment sur les écrans, Juno, traite de la grossesse adolescente où ce problème ne manque pas d’apparaître. Hervé Bentata souligne l’importance de « faire du père pour que son enfant grandisse bien, c’est la tâche à laquelle s’applique toute mère ». Il insiste à juste titre sur les effets parfois ravageurs de la parentalité – scientifiquement assistée – à tout prix qui ne respecte pas l’infécondité défensive de parents à personnalité particulière.
5 Les contributions de Dominique Bourrier et Catherine Dubié dans l'atelier « massage bébé » rappellent l’importance du dialogue tonique souligné par Julian De Ajuriaguerra. Le soutien à la parenta-lité passe également par le toucher, le regard, la voix. Comment alors favoriser le réajustement corporel parent-bébé ? Le massage contribue à prodiguer à ce dernier la conscience de la globalité de son corps, comme le souligne l’endormissement qui ponctue une fin de séance, témoignant du sentiment de sécurité engendré.
6 Claude Lefranc nous rappelle que la musique est un liant qui rassemble, ce qu’elle fait autour de sa guitare. Les réactions cathartiques des mères témoignent de la « contamination » par le chant auquel participent les bébés à travers leurs vocalises, qui s’achèvent en une détente bienfaisante. Enfin l’« atelier musée » de Magalie Lachuer et Zaïna Aït Kaci souligne l’importance pour ces nouvelles mères de s’autoriser, enfin, à accéder aux équipements culturels de la ville, ce qui certainement suscitera l’envie d’y retourner avec son enfant, d’en devenir « usager », consommatrice.
7 L'ouverture vers la Cité, dont l’UAME est à la fois constitutive et partie prenante, traduit bien l'esprit de « poupées russes » et d'« emboîtements » (inpingement) de Winnicott que Masud Khan reprend à son compte. On reconnaîtra également les idées d'« enveloppes » développées par Didier Anzieu, et surtout de « contenant » de Wilfrid Bion comme références théoriques, sans oublier Donald Meltzer dans sa conception de « l’objet esthétique ». En effet, si le visage maternel est un objet princeps de fascination pour le bébé, la « beauté » de son petit alimente la sensation de plaisir maternel. Parfois, à l’inverse elle peut tout aussi bien lui être absente, apparaître « cruelle », c’est-à-dire terrorisée lors du ratage de cette rencontre initiale fondatrice. D’où la « rage » d’entrer dans « le regard de l’objet », comme à l’inverse, l’offre du mamelon dans la bouche du petit, son contenant optimal, qui inaugurent une relation transformatrice favorable à l’établissement de liens d’attachement. Le bébé contenu par sa mère, elle-même contenue par le père, également contenus par l’équipe de l’UAME, le dispositif de secteur, et les autres équipes du terrain constituent un ensemble fiable. Parfois, la rencontre maman-bébé peut subir des avatars où la mère – effrayée par ce prédateur qu’elle allaite– peut se sentir en retrait, avoir besoin de se défendre, se protéger, se préserver d’une relation aussi intime, de s’absenter, d’être indifférente, de se sentir sécurisée. Ailleurs, dans certaines situations de productions délirantes, elle peut paraître prédatrice, intrusive, omnipotente et, dans certains cas extrêmes, dangereuse pour son petit qui, devenant persécuteur, doit être éliminé pour retrouver enfin la paix de l’esprit. Les belles vignettes cliniques de Claude Boukobza et de Françoise Birman sont là pour en témoigner ; comme également le rappel théorique de Laure Quentin sur un effet non négligeable du soin : la tentation régressive qui nécessite une posologie adaptée et un dosage savant.
8 On notera au passage que les mesures d’accompagnement sont de type psychosocial et pas seulement parce qu’on est dans le 93 ! Prendre en compte le contexte réel, répondre – quand c’est possible – aux besoins sociaux permet de diminuer l’insécurité et l’indisponibilité obligée des mères. À fortiori quand elles sont en situation irrégulière, précaire, voire de grande pauvreté ! Que dire alors des femmes isolées, étrangères, en exil, vivant un quotidien éprouvant, sans réseau communautaire étayant. L’abord bifocal individuel et groupal de l’UAME est ici précieux. Ces femmes ont précisément besoin de toute l’empathie du groupe pour se réapproprier leur histoire et donner sens à leur parcours. Beaucoup d’entre elles ont un passé pré-migratoire traumatique, fait de ruptures tragiques où les absents laissés au pays – les autres enfants, une mère, sans oublier ses morts – manquent cruellement. Aussi la résonance du groupe est d’un appui considérable pour parfois redynamiser, réanimer une vie interrompue, suspendue. D’où l’importance de sortir de l’isolement, faire du lien, créer une enveloppe étayante. Accoucher en terre étrangère, soutenir une parenté à risque n’est pas une mince affaire quand manquent les ressources élémentaires incontournables, argent, logement, papiers… Comment alors devenir sujet de son histoire et se l’approprier activement ? Le travail de Christine Davoudian, que nous avons eu l’occasion d’apprécier, est tout en finesse.
9 Que dire de la confrontation à la violence, maltraitance, humiliation, menaces conjugales qui font partie de la misère psychologique et de l’ordinaire de certaines mères ? La grossesse est un moment propice à la violence des hommes, aux comportements à risque et au recours aux auto-calmants comme l’alcool qui favorisent les passages à l’acte des femmes. Comme le constatent Agnès Faillet et Véronique Lamy, « la violence faite aux femmes est un problème de santé publique ». De plus cela suscite, comme le rappelle Malika Mansouri, des contre-transferts qui ne facilitent pas la « neutralité bienveillante » à mettre au travail en équipe également. Quoi qu’il en soit, une femme battue – une sur dix– doit être renarcissisée et rassurée dans ses compétences.
10 L’expérience du travail à l’UAME nous a appris à prendre au mot ces femmes en recherche dans leur nouveau rôle de mère et qui, d’une certaine façon, savent, ressentent, perçoivent de façon lucide ce qui leur manque et les besoins à combler.
11 C’est ainsi qu’à la faveur du départ en congé de maternité de la psychologue d’une PMI voisine de l’UAME, certaines des mères ayant un jeune enfant sont venues me trouver pour demander à y prendre le thé (le open tea de nos collègues britanniques) une fois par semaine sans toutefois y rencontrer de médecin ! Étrange initiative dans un hôpital de jour. Elles nous ont ainsi obligés à subvertir le lieu et à y fonder une « maison verte ». La psychopathologie présentée était similaire à celle de nos patientes, toutefois elles n’en souhaitaient pas le statut, tout en bénéficiant de l’effet transformateur du groupe qui, allié à leur propre capacité d’autoguérison, donnait des résultats spectaculaires. Parfois, certaines d’entre elles accédaient à une véritable demande de soin. Cette expérience fondatrice a été très enrichissante et a contribué à lancer l’idée de club des bébés, maman bébé, parents bébés, nouvelles mères, autant de dispositifs précieux qui prennent soin de leurs « adhérents » tout en participant de la prévention des avatars du post-partum.
12 Que fait-on dans de telles assemblées démédicalisées où c’est la narrativité de chacun qui constitue la force de liaison, le lien « soignant » ? Bernard Golse nous montre avec beaucoup de conviction comment l’enveloppe proto-narrative, les représentations d’interaction, le soi verbal ou narratif participent du processus de subjectivation. Se raconter, partager affects et émotions – pour ces femmes ayant en commun d’avoir donné la vie – confère une identité narrative. L’aspect temporel participe ici de l’histoire où la dialectique du présent immédiat et les effets d’après-coup favorisent mises à distance et en perspective de l’histoire propre à la faveur de l’audition de celle des autres. Inscrire le traumatisme dans un récit n’est-il pas une façon de s’en sortir ? J’ai beaucoup aimé – en dehors de raisons personnelles – cet ouvrage qui a de plus l’avantage de pouvoir entrer dans une poche et vous accompagner dans vos déplacements.
13 Alors n’hésitez plus, achetez-le vite.
Notes
[ *] érès, collection «1001BB », 2007.
POUR CITER CET ARTICLE
Abraham Cohen « Claude Boukobza : Les écueils de la relation précoce mère-bébé », Figures de la psychanalyse 2/2007 (n° 16), p. 297-300.
URL : www.cairn.info/revue-figures-de-la-psy-2007-2-page-297.htm.
DOI : 10.3917/fp.016.0297.




