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S'inscrire Alertes e-mail - Figures de la psychanalyse Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezJacques Sédat : Comprendre Freud[*] [*] Collection Cursus, Paris, Armand Colin, 2007,208 p. ...
suite
AuteurMaria-Clara Lucchesi-Palli du même auteur
Jacques Sédat nous rappelle avant tout que, pour Freud, « toute trouvaille est une retrouvaille ». Il nous déclare d’emblée, dans l’introduction, son intention : nous faire partager des « retrouvailles » avec certains aspects de la démarche et de la pensée freudienne.
2 C’est lui-même qu’il y a retrouvé, après de longues années de pratique et de lecture de tous les écrits de Freud – y compris son énorme correspondance –, en confrontant toutes les versions et en choisissant souvent sa propre traduction.
3 L’auteur nous fait donc profiter de cette connaissance encyclopédique, mais nous donne plutôt l’impression de nous présenter un grand ami qui l’a constamment accompagné et soutenu.
4 Ce grand ami nous l’avons connu et fréquenté, chacun à notre manière. Par conséquent, ce que nous, lecteurs, allons trouver dans ce livre, sera également notre propre retrouvaille – notre retrouvaille avec un questionnement qui ne s’arrête jamais à l’apparente évidence d’une énonciation, ni à une quelconque spéculation conditionnée par la fascination de l’image si médiatisée du père fondateur.
5 En questionnant la pensée de Freud dans sa genèse, Jacques Sédat nous amène à comprendre une méthode qui devient une éthique. Le titre « Comprendre » prend ainsi tout son sens, dans la mesure où il nous invite à prendre position sur notre propre éthique de psychanalyste, en défiant toute forme de dogmatisme. Nous retrouvons cette préoccupation éthique dans toutes les pièces à conviction que l’auteur rassemble pour nous démontrer l’incompatibilité de la démarche freudienne avec la recherche de réponses définitives, le désir d’un savoir purement intellectuel, ou le simple choix réconfortant d’une théorie qui risque de méconnaître les raisons du patient. Ainsi, quand Jacques Sédat nous raconte, avec les mots de Freud, l’impact des célèbres mots de Charcot – « La théorie, c’est bon, mais ça n’empêche pas d’exister » –, il ne se limite pas à historiciser la formation de Freud. Il nous montre également la constance du primat des faits sur la théorie dans toute la démarche freudienne et, aujourd’hui encore, dans toute authentique démarche analytique.
6 La structure intentionnellement indépendante des chapitres organise la richesse de ce témoignage, impossible à synthétiser, selon des questions fondamentales : la formation, les premières découvertes, la centralité de l’infantile, le transfert, la contrainte de répétition, le masochisme, la cure et son efficacité, la place de la métapsychologie freudienne dans l’histoire de la philosophie, de la mythologie, de la pensée religieuse et de la culture. L’auteur les explore à partir des textes de Freud, en y apportant l’éclairage de liens inédits et d’interprétations nouvelles toujours ramenées à leurs implications cliniques.
7 L’apparence fragmentaire de cette approche correspond en elle-même à la démarche revendiquée par Freud dans sa correspondance, que l’auteur nous cite : sa préférence, en tant qu’analyste, pour la « séparation et l’organisation de ce qui, autrement, se perdrait dans une bouillie originaire ». Elle n’empêche pas, par ailleurs, bien au contraire, de retrouver un fil conducteur qui se révèle et se confirme dans chaque chapitre : la construction du sujet, la conquête de la liberté par la pensée, la subjectivation par la séparation.
8 Un chapitre est entièrement dédié au parcours de certaines grandes étapes de la philosophie occidentale qui ont nourri la pensée de Freud dans sa propre élaboration du sujet et de la subjectivation. L’auteur met en évidence, toujours à partir des mots de Freud, le rôle du judaïsme dans une conception de l’homme séparé de Dieu, de la terre, de la nature. Il retrouve par ailleurs dans la progression de la pensée judéochrétienne jusqu’à Kant les racines du sujet freudien, défini d’abord comme un appareil psychique avec un système de représentations totalement séparé d’un inconscient collectif, puis comme un sujet en souffrance de subjectivation des représentations liées à son histoire singulière.
9 La métapsychologie freudienne, confrontée à la mythologie, à la religion et à la culture, est présentée par l’auteur comme radicalement indépendante d’une vision du monde, à travers une interprétation de Totem et tabou, de L’Homme Moïse et la religion monothéiste et surtout du Malaise dans la culture, focalisée sur le besoin d’assujettissement à une autorité toute-puissante, la recherche d’une causalité, le refus de l’aléatoire et le sentiment de culpabilité qui font obstacle à l’affirmation d’un sujet du désir nécessairement séparé.
10 Le même thème réapparaît dans les chapitres dédiés à la contrainte de répétition et au masochisme, où l’auteur oppose le risque de dissolution subjective dans l’autre, la nostalgie de l’indivision, l’indistinction entre passé et présent à une vraie rencontre, possible seulement au « risque de se trouver comme sujet ». Le masochisme, en particulier, est décortiqué sous toutes ses facettes, en tant qu’évitement de ce risque, mais également dans la complexité de sa dimension narcissique et corporelle, dans les cas où la douleur physique ou morale devient garante des limites. L’auteur souligne le masochisme « ordinaire » inhérent à la relation analytique, en tant que volonté de dépendance visant à conjurer la séparation.
11 La centralité de l’infantile se situe dans le contexte de ce fil conducteur et constitue un motif de référence incontournable. L’exégèse particulièrement approfondie des textes freudiens est riche d’interprétations, de déductions et de formules qui éclairent les liens entre cet « infantile non préœdipien qui échappe au refoulement », les différents modes de relation à l’objet et, en deçà de l’objet, les conditions de l’activité de penser.
12 C’est par le biais de sa propre traduction que Jacques Sédat introduit le concept de « pulsion de genre », orientée, par le narcissisme primaire, vers le genre humain, comme quête d’identité, antérieure à la sexuation et indépendante de son objet. Il souligne la distinction entre une poursuite de cette identité dans une continuité d’être, fondée sur la continuité de pensée, et toutes les formes défensives de la pulsion de savoir.
13 Une activité de penser « concave », une « motilité psychique », qui s’applique tout naturellement à la position du psychanalyste, mais également à une « hospitalité intellectuelle » qui ne fait pas obstacle à l’amour : un exemple des formules si éloquentes de Jacques Sédat, qui dépassent la filiation freudienne. Au « concave » fait écho le féminin, sur lequel justement l’auteur se démarque de l’impasse maternelle et mortifère de Freud.
14 En revanche, il semble se retrouver, quand il cite les paroles de Freud à Marie Bonaparte : « Avant tout, nous écrivons pour satisfaire quelque chose à l’intérieur de nous-mêmes, non pour les autres. Évidemment, si ces autres approuvent notre effort, cela contribue à augmenter notre satisfaction intérieure, mais malgré tout c’est surtout pour nous-mêmes, pour obéir à une contrainte interne que nous écrivons. » En supposant cette identification, j’ai envie de lui répondre : « Oui, ces autres apprécient et vous disent merci. »
Notes
[ *] Collection Cursus, Paris, Armand Colin, 2007,208 p.
POUR CITER CET ARTICLE
Maria-Clara Lucchesi-Palli « Jacques Sédat : Comprendre Freud », Figures de la psychanalyse 2/2007 (n° 16), p. 301-303.
URL : www.cairn.info/revue-figures-de-la-psy-2007-2-page-301.htm.
DOI : 10.3917/fp.016.0301.




