Figures de la psychanalyse 2010/2
Figures de la psychanalyse
2010/2 (n° 20)
238 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749213187
DOI 10.3917/fp.020.0229
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Lectures

Vous consultezFrédéric Forest [1] [1] F. Forest, Freud et la science, éléments d’épistémologie,...
suite
 : Freud et la science, éléments d’épistémologie

AuteurOlivier Douville du même auteur



Frédéric Forest est docteur en sciences politiques, chercheur associé au Centre de recherches psychanalyse et médecine de l’université Paris 7- Denis Diderot et administrateur civil. Son livre fait suite à ses remarquables études sur l’étude de l’aphasie où il était montré la valeur de « passerelle » de cette affection entre la neurologie et les théories du psychisme.

2 Ce que montre, avec une minutie toujours argumentée, ce livre est l’invention par Freud d’un ordre de causalité psychique qui ne se réduit en rien à ce que les contemporains de Freud pouvaient nommer « mémoire » ou « pensée inconsciente ». L’auteur nous guide dans une telle visée en situant clairement Freud dans les contextes scientifiques de son époque (associationnisme, …), et se comporte en épistémologue précis et en historien de l’histoire des idées des plus avertis. De sorte que la cohérence interne de la pensée de Freud ne nous est pas présentée comme l’unique conséquence d’une simple idiosyncrasie mais aussi en fonction des courants de pensées et des modalisations en jeu dans les divers développements de la neurologie et de la psychologie de son époque.

3 Aussi, nous retrouvons-nous devant la question redoutable pour tout historien des idées de la temporalité des découvertes et des systématisations. En effet, dès que se produit une modification d’importance, voire une rupture, des paradigmes, comment écrire le surgissement du nouveau si, pour cela, on ne trouve aide que dans l’appui des repérages diachroniques ? Ce serait une commodité chronologique acceptable pour qui veut raconter l’histoire des sciences, mais sans probant pour tout projet épistémique résolu qui vise à raconter le moment de l’invention scientifique. En effet, l’auteur suppose que c’est en montrant le tranchant d’un modèle structural de la causalité chez Freud qu’il peut décrire comment la psychanalyse propose une théorie de la psyché tout à fait inédite, et novatrice ô combien !

4 Ce modèle structural comment le décrire ? L’épistémologie proposée par l’auteur se constitue en deux moments qui articulent synchronie (soit l’effet du surgissement d’un paradigme nouveau) et diachronie. En un premier lieu et temps, Forest montre, de manière synchronique, comment Freud a pris appui sur un modèle de causalité psychique en réseau, nommé à la suite de Musso « réticulaire », modèle qui articule le mot, la représentation et le neurone ; puis, en un second temps, il décrit l’élaboration et la complexification progressive de ce système inaugural par des emprunts aux sciences affines, important la médecine dans le domaine de la psychologie.

5 Il n’est pas alors à jeter de soupçons positivistes sur la rationalité freudienne (celle qu’aucun de nos actuels détracteurs de Freud ne se donne les moyens de situer), mais bien d’en éclairer la façon dont elle prend en compte la multivocité des déterminismes tant elle ne peut se fonder que sur une causalité en réseau (ou « réticulaire »). Par système réticulaire, l’auteur entend tout ce qui est, par Freud, non seulement schématisé mais modélisé comme association dynamique : association d’une structure, d’un atome notionnel, d’un flux et d’une fonction qui en régule la circulation. Ce réseau va connaître des modifications d’importance qui affecteront d’abord l’élément notionnel en jeu, lequel de « neurone » dans l’Esquisse (1895) deviendra représentation dès la Science des rêves, cinq années après.

6 Notons ici que le « paradigme du réseau » est, selon l’épistémologue S. Abadi, un véritable tournant qui met fin à la domination du paradigme de la frontière (2003). Il serait aussi juste de dire que, puisque le réseau est un système de franchissements et de transformations de frontières latentes, penser le réseau est penser le passage du visible à l’invisible.

7 C’est aussi noter l’influence majeure d’un Brentano et de ses modèles différentiels de causalité qui permet à Freud de lire la pensée de Haeckel dans sa complexité. Du rhizopode de Haeckel aux thèses de Brentano, Freud dessine les contours et le fonctionnement d’un appareil psychique réticulé doté d’un inconscient. Or, explorant les premiers textes neurologiques de Freud, cette longue gestation « pré-analytique », selon l’expression de M. Kohn, Forest ne fait pas que noter les ruptures conceptuelles à venir. Il met au clair jour des motifs dans la description de l’appareil psychique qui, issus de ces premiers travaux, innerveront de grands motifs des textes ultérieurs, de ceux de ces textes qui posent des questions cruciales à la théorie du pulsionnel. La neurologie amène Freud neurologue à parler de palpeurs psychiques, certes, pour autant ces palpeurs seront évoqués par le psychanalyste à quelques reprises dans son œuvre future. Du texte « Pour introduire le narcissisme » jusqu’à « L’au delà… », ils seront évoqués pour s’appliquer à des objets d’investissement psychiques « débiologisés ».

8 Forest montre clairement comment la conception réticulaire de la vie psychique et de son développement, tout d’abord biologique, s’étendra à l’ensemble de la topique freudienne. Aussi, cette structure de base, véritable socle d’origine, plus haut décrite, ne sera pas statique. Leitmotiv latent de la dramaturgie métapsychologique, ce motifprinceps sera accompagné d’une théorisation des conflits et des dualismes pulsionnels. Si, au départ, les couples d’opposés utilisés pour expliquer la vie psychique, ou plus exactement la survie, organisent la lecture biologique en contrastant l’expansion et la dégradation, le compact et le diffluent, l’action et la réaction, la circulation et la stase, enfin, on verra ces mêmes couples rendrent compte de cette chimère sise entre soma et psyché qu’est le pulsionnel. Au microscope et à l’autopsie des cerveaux, succède le chaudron de la sorcière épistémologique. Un tel saut fait sans doute passer la psychanalyse dans un autre registre qualitatif. C’est aussi que la science, tout armée soit-elle devenue maintenant pour décrire les échanges synaptiques ou pour oser l’analogie entre cerveau et ordinateur, ne pourra jamais décrire ce qui cause de la pensée soit ce problème psychophysique si bien décrit par ailleurs par Y. Leibowitz.

9 Forest opère une recension précise de ces termes carrefours entre organique et psychisme, telles les notions de traces mnésiques, formalisées naguère en termes de neurones puis en termes de représentations. Puis le magister du cerveau s’estompe. Décrire une connexion neuronale ne permet plus de décrire une pensée, l’inconscient fugue de la boîte crânienne. Et même si le vocabulaire freudien évoque, ce qui n’est pas surprenant, la culture neurologique de Freud, le psychanalyste Freud échappe à la réduction de la psyché au cerveau. Aussi, les neurosciences peuvent au mieux évoquer la métapsychologie freudienne sans plus avant la justifier ou la démontrer (et on verra que le texte choisi pour ce genre d’appariements sympathiquement forcés reste ce texte carrefour encore fortement assolé dans la neurologie qu’est l’Esquisse).

10 Qu’une telle mise au point tombe à pic dans un monde gagné par un obscurantisme visant à faire de la psychanalyse une technique formatée de rectification de l’existence n’est pas la moindre qualité de ce livre rigoureux et exigeant, véritable plaidoyer pour la liberté psychique et l’autonomie des sciences humaines.

 

Notes

[ 1] F. Forest, Freud et la science, éléments d’épistémologie, (Préface d’E. Roudinesco), Paris, Economica / Anthropos, 2010, 257 pages.Retour


POUR CITER CET ARTICLE

Olivier Douville « Frédéric Forest  : Freud et la science, éléments d'épistémologie », Figures de la psychanalyse 2/2010 (n° 20), p. 229-231.
URL :
www.cairn.info/revue-figures-de-la-psy-2010-2-page-229.htm.
DOI : 10.3917/fp.020.0229.