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Figures de la psychanalyse

2011/1 (n° 21)

  • Pages : 234
  • ISBN : 9782749213989
  • DOI : 10.3917/fp.021.0129
  • Éditeur : ERES

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Intervieweur : Pourquoi avez-vous écrit ce livre ?

Bronsky : Pour guérir.

Intervieweur : Les critiques disent que vous écrivez encore mieux que Kafka. Où avez-vous étudié l’allemand au juste ?

Bronsky : Les toilettes pour hommes du Donald’s Pub à Times Square. […] Il y avait un grand noir qui urinait. Nous discutions en argot américain. C’est là que j’ai trouvé la bonne distance avec la langue allemande.

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À l’instar de Bronsky, l’enjeu pour tous, notamment pour la psychose, consiste à trouver la « bonne distance » entre sa condition de sujet et son rapport à la jouissance de la langue maternelle. Lacan, pour souligner le caractère adhésif de cette jouissance particulière, l’écrivait en un mot : lalangue. Si Bronsky déniche cette distance salutaire dans l’univers sordide des toilettes délabrées du Donald’s Pub, en faisant l’apprentissage d’une autre langue, l’argot américain auprès d’un noir qui urinait, c’est qu’il y a quelque chose d’obscène dans la lalangue. Écrire a été pour lui un besoin vital, une suppléance au ravage de la lalangue. Comme il le dit, il a écrit pour guérir, et la perversion est un passage obligé.

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Cet interlude permet d’introduire la question de la psychose et de la clinique des suppléances. Le sujet dit psychotique fait état d’une suppléance, qui lui permet de tenir à distance la décompensation. Cette suppléance, souvent perverse, peut être réaménagée dans la cure, pour accéder à un autre destin. Cela suppose d’envisager le statut de la psychose sans délire, d’en passer donc par la conception du dernier Lacan, soit la clinique des nœuds borroméens. Ce qui permettra également de passer de la perversion à la père-version. Je vais l’aborder, à partir de l’analyse par Lacan du cas de Wittgenstein et de Joyce, avant de montrer comment deux de mes patients ont transformé leur suppléance perverse en leur assignant un destin « plus digne [3][3] « Plus digne » n’est pas un jugement moral, il faut... ».

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Dans son abord de la névrose narcissique (c’est ainsi qu’on nommait la psychose), dans ses Nouvelles conférences sur la psychanalyse, Freud avait recours à une métaphore minérale, structuraliste, celle d’un cristal qui se briserait selon des lignes préexistantes. Dans le Séminaire III, Les psychoses, Lacan fait appel à une métaphore végétale : la psychose serait reconnaissable à un élément structural, telle une plante et sa fractale. Ainsi, la psychose devrait être repérable avant qu’elle ne se soit constituée en une psychose avérée, c’est-à-dire déclenchée, avec son cortège d’hallucinations et de délires. Plusieurs s’y sont essayés, Andrée Green a proposé le terme de psychose blanche, d’autres ont proposé la dénomination de psychose ordinaire. Confrontés à ces cas, il y a aussi les tenants d’une nouvelle catégorie structurale : les états-limites ou psychose borderline.

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Dès lors se pose une question centrale : à partir de quand quelqu’un est-il fou ? Lacan énonce dans le Séminaire III, l’indication que « Si le névrosé habite le langage, le psychotique est habité […] par le langage [4][4] J. Lacan, Le Séminaire, Livre III (1955-1956), Les.... » Dans « Fonction et champ de la parole et du langage », il affirme que « le langage n’est pas immatériel. Il est corps subtil, mais il est corps [5][5] La suite de la citation est : « Les mots sont pris.... » Ainsi, le langage et le corps, deux entités que nous distinguons dans la langue, sont en réalité pris dans un rapport non d’équivalence, mais de privilège, celui d’être noués l’un à l’autre. Ils le sont par ce que Lacan nommera la Bejahung, soit une opération symbolique primordiale à laquelle nous consentons inconsciemment. Ce rapport fait loi et c’est une des vérités que la psychanalyse a mises à nu. Dans la lignée de Freud, Lacan rappelle, par exemple, que les mots peuvent engrosser l’hystérique. Ce qui fait des mots des maux, au fondement des phénomènes de psychosomatisation ou de conversion hystérique.

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Dans la psychose, quelque chose dans ce nouage entre langage et corps, cloche. Cette « clocherie », Lacan, partant du concept de « Verwerfung » de Freud, va la conceptualiser sous le terme de « forclusion du Nom-du-Père ». La forclusion signifie au fond que le sujet rejetterait comme loi fondamentale ce nouage entre corps et langage. Pour le sujet psychotique subsiste un doute foncier, ce que Freud appelait « Unglauben » et que Lacan reprend, entre autres, dans le séminaire L’envers de la psychanalyse, en le définissant ainsi : « Ne rien vouloir savoir du coin où il s’agit de la vérité [6][6] J. Lacan, Le séminaire, Livre XVII (1969-1970), L’envers,.... »

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Les signifiants dont se tisse le langage sont liés entre eux et font chaîne. Là où le sujet névrosé a les moyens d’en être dupe et n’y prête pas attention, le sujet psychotique est aux veines de cette vérité et l’interroge. Ce qui a pu nous faire dire que le sujet psychotique avait un inconscient à ciel ouvert, alors que dans la névrose il y a refoulement de cette vérité. Cette interrogation est parfois tellement féroce qu’elle vient à briser la chaîne entre un signifiant et un autre, ayant pour effet que le sujet se retrouve encombré d’un signifiant orphelin. Pour se dégager des foudres de ce signifiant précipité dans ses bras, de cet objet encombrant, il est sommé de le remettre en jeu, sous peine de rester fixé à une certitude délirante dans son inconscient : « J’avais raison, le signifiant et le corps sont deux entités distinctes. » Délirant signifie tout simplement hors norme, hors de la norme névrotique.

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En somme, l’élément repérable, invariable et commun tel un motif de la psychose, tient à ce rapport de dénouement entre corps et langage, qu’une interrogation féroce met en œuvre, à cause d’un doute foncier. Alors que la névrose se fait dupe de la tromperie du signifiant, la psychose tient une position plus radicale, elle refuse tout semblant, et se retrouve en errance, entre deux signifiants, deux Sisolés. La belle histoire que se raconte la névrose est une version du Père, unificatrice et fondatrice du lien social : le mythe d’Œdipe. À refuser de verser dans cette croyance, le sujet psychotique se retrouve pris dans le bon mot de Lacan : les non dupes errent, écho des Noms-du-Père.

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Dans l’enseignement de Lacan, deux figures sont emblématiques de cette thèse, le philosophe Ludwig Wittgenstein et l’écrivain James Joyce. On peut repérer, chez eux deux, le motif structural de la psychose, tout en notant combien chacun, à sa manière, a su construire une suppléance, sa propre version du Père. À ce titre, ils nous éclairent sur le traitement possible de la psychose.

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Pour l’entendre, quittons un instant la logique structuraliste pour entrer dans la logique borroméenne, c’est-à-dire aborder la clinique des nœuds et des suppléances. Un nœud borroméen est constitué par l’intersection de trois cercles. Sa particularité tient au fait que si un des cercles venait à rompre, les deux autres ne tiendraient plus ensemble, ils se dénoueraient également. On retrouve ce nœud dans les armoiries familiales des Borromée, mais également dans l’art bouddhiste afghan du IIe siècle de l’ère chrétienne ; il est un symbole de force et d’unité. Lacan l’a utilisé pour représenter la structure du sujet. Le sujet lacanien est un sujet de structure borroméenne.

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En première analyse, Lacan a considéré un nœud borroméen reliant trois ronds – le réel, l’imaginaire et le symbolique. Il a ensuite énoncé une structure borroméenne du sujet où le nœud à trois n’existe que par l’intermédiaire d’un quatrième. Ce qui explique sa tentative de construire une « quatresse » dans le séminaire L’insu que sait de l’unebévue s’aile à mourre. L’usage soutient que le sinthome est ce quatrième rond, celui qui fait consister le nœud borroméen et évite qu’il se dénoue. En réalité, ce n’est pas tout à fait exact. Il existe un quatrième qui préexiste au nœud à trois et au sinthome, il est implicite. Le sinthome n’est en fait qu’un redoublement du quatrième initial : le sinthome repose sur ce quatre initial qui constitue son arête primordiale. Le sinthome a une fonction de suppléance : il retient le nœud là où il devrait se délier du fait d’une forclusion, d’un dénouage. Il supplée, c’est-à-dire qu’il ne remplace pas, mais soutient une faiblesse localisée du quatrième initial.

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La structure borroméenne fait donc exister trois ronds + 1 : le réel, l’imaginaire, le symbolique et un quatrième, le père comme nom. Le père comme nom, ou ce que Lacan désigne comme le Père-du-Nom [7][7] J. Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, (1975-1976), Le..., est uniquement, pourrions-nous dire, un attribut d’existence. Le Père-du-Nom est l’arête sur laquelle repose le nœud borroméen à trois. Il lui donne existence. Pour qu’il ait une valeur de suppléance, il est nécessaire qu’il soit activé, qu’il incarne en plus de l’attribut d’existence, celle d’une fonction opérante. Cette fonction n’est pas des moindres, puisqu’elle consiste à venir circonscrire, traiter la jouissance introduite par la lalangue. La lalangue en un seul mot s’oppose à la langue qui, elle, sert à la communication. La lalangue, substance propre et corporelle du langage, se réfère à la jouissance maternelle, aux tout premiers échanges préœdipiens de l’enfant avec la langue de la mère. Le corps de l’enfant est alors découpé, délimité par la rencontre entre le sujet à advenir et la jouissance maternelle, c’est-à-dire la Chose (Das Ding).

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Le passage de l’attribut d’existence à la fonction opérante de traitement de la lalangue, permet au Père-du-Nom de s’élever à la dimension d’un Nom-du-Père. Dès lors, ce dernier incarne la fonction opérante de suppléance du sinthome. À cette condition, le Nom-du-Père devient l’élément logique organisateur du langage, sans quoi le langage serait complètement dénoué, follement libre, absolument organique. Dans la névrose, cette suppléance est incarnée par le mythe d’Œdipe, tel que le soutenait Lacan dans le Séminaire R.S.I. : « Le complexe d’Œdipe est un sinthome [8][8] J. Lacan, Le Séminaire, Livre XXII (1974-1975), R.S.I.,.... » Ce qui lui permet d’énoncer que : « C’est en tant que le Nom-du-Père est aussi le Père-du-Nom que tout se soutient », équivalence propre à la névrose. Dans la psychose, le Nom-du-Père est frappé d’une forclusion. Ce qui suppose que le sujet psychotique construise une version singulière du père, une père-version, pour venir faire sinthome et garantir la tenue du nœud borroméen. S’il venait à se rompre, cela conduirait à une perplexité concernant le signifiant, le langage donc, et un certain laisser-tomber du corps ; deux incidences typiques de la psychose non déclenchée. Le point de forclusion se déduit de ces deux incidences.

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Wittgenstein est harcelé par ce lien entre le langage et le corps. Pour lui, le principe séparateur qui ordonne le corps et le langage fait défaut. Il est ravagé par la mixité entre la lalangue et le langage. Aussi, il n’aura de cesse, sa vie durant, de mettre le langage sous forme de propositions logiques, dans le but d’en soustraire toute substance superflue de jouissance. Dans le Tractatus, il soutient même dans la proposition 7, conclusive, que « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence [9][9] L. Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus (1922),... », en somme, taire l’indicible. Il sépare le langage en deux : sens et hors sens. Le sens est ce qui peut être dit, excluant la fonction du semblant. Le hors sens relève de la jouissance, qui justement est opaque au sens. Il y a donc, d’un côté, le langage réduit à sa dimension la plus aride, excluant toute polyphonie du signifiant, ne dire que des énoncés indubitables, et, de l’autre, la jouissance bruyante qui relève du corps, et que Wittgenstein veut extraire et taire. Il compte agir sur l’os réel du nouage entre corps et langage, inquiet de constater que ce rapport n’est pas évident pour lui. D’ailleurs, il lui arrivait de s’allonger sans dire un mot, des heures, voire des journées entières, dans une forme de catatonie volontaire.

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Wittgenstein refuse de se soumettre à la loi commune instaurée par le Nom-du-Père qui permet de faire lien social. Mais dans cette tâche continue qui va du Tractatus en passant par les Investigations philosophiques jusqu’à l’ultime ouvrage La certitude, Wittgenstein construit une version du père qui répond à son angoisse du réel, et nous lègue, plutôt qu’une philosophie anti-analytique (telle que définie par Bertrand Russell), une philosophie clinique, celle du traitement de son point de forclusion. Sa philosophie dissout ce que d’ordinaire nous pourrions qualifier de philosophie, car elle lui devient si propre, qu’elle ne peut parler que pour lui. Et pourtant, il y a là quelque chose de cette philosophie privée qui passe dans le public ; démonstration que son Père-du-Nom s’est élevé à la dimension d’un sinthome. C’est sur cet acharnement que Lacan repère chez Wittgenstein « une férocité psychotique [10][10] J. Lacan, L’envers de la psychanalyse, op. cit., p. 69-70 :... » sans commune mesure. Wittgenstein devient un nom qui nomme, et son œuvre un traitement sinthomatique d’un doute foncier qui gît au cœur du quatrième rond primordial.

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Quant à Joyce, Lacan isole deux points capitaux. Du Portrait d’un artiste à Finnegans Wake, en passant par Ulysse, Joyce nous impose d’être traversé par le « soupçon » que la parole puisse être un parasite : tour de force de la psychose qui enseigne la névrose. Ainsi s’explique la plaidoirie de Joyce au sujet de sa fille Lucia, pour qui, sans l’ombre d’un doute, elle n’est pas schizophrène, mais « télépathe émetteur [11][11] J. Lacan, Le Sinthome, op. cit., cf. le chapitre Joyce... ». Lacan repère également une autre incidence de la forclusion, cette fois-ci du côté du corps. Joyce, dans une confidence qu’il livre dans Portrait d’un artiste, est ficelé à une clôture en fil de fer barbelé, et on lui administre une correction. Joyce est saisi par le sentiment d’une inquiétante étrangeté : l’absence d’un désir de représailles comme si cette scène n’avait pas eu lieu. Lacan relève l’expression de Joyce qui relate cet événement, toute l’affaire se serait évacuée « comme une pelure [12][12] Ibid., p. 149. ». Le laisser-tomber du corps de Joyce pointe un défaut dans l’amour-propre, et plus précisément encore, et Lacan nous l’indique, dans « la Loi […] qui est simplement la loi de l’amour, c’est-à-dire la père-version [13][13] Ibid., p. 150. ». Autrement dit, la fonction de l’ego qu’un Nom-du-Père soutient, révèle une carence chez Joyce. Ce qui justifie la thèse de Lacan : « C’est de se vouloir un nom que Joyce a fait la compensation de la carence paternelle [14][14] Ibid, p. 94.. »

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Aussi, Joyce s’est illustré dans le démantèlement de la langue anglaise, visant un écartèlement de la substance corporelle du mot de son essence sémantique, lui permettant par une écriture brisée, presque sans grammaire, d’exprimer la pensée spontanée. Lacan marque son accord avec Philippe Sollers pour soutenir que les excursions de Joyce dans la langue, font qu’il écrit « en anglais d’une façon telle que la langue anglaise n’existe plus [15][15] Ibid., p. 11. ». En fait, je serais plutôt tenté de dire qu’il écrit de telle sorte que la lalangue n’existe plus. Son acharnement serait un refus catégorique de cette jouissance de la langue maternelle dans laquelle il est immergé. La barrière naturelle que constitue le Nom-du-Père est trop lâche. Non pas l’attribut d’existence mais celui de la fonction opérante, celle de venir traiter la jouissance maternelle qui, en l’absence de reconnaître le père dans son désir à elle, forclôt justement la fonction même de la métaphore paternelle. Toute son œuvre écrite tient à distance le danger d’un dénouage entre le langage et le corps. Paradoxalement, c’est en travaillant à le dénouer, que Joyce fait l’épreuve de la nécessité d’un tel nouage. Lacan soulignait avec humour : « Il (Joyce) avait la queue un peu lâche, […] c’est son art qui supplée à sa tenue phallique [16][16] Ibid., p. 15.. »

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Ni Joyce, ni Wittgenstein n’ont eu recours à la psychanalyse. Mais qu’en est-il de ces sujets psychotiques non délirants, je dirais même géniaux, c’est-à-dire doués d’un savoir faire avec la suppléance, qui s’adressent à nous ?

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Anaïs se sert de l’énoncé « Je suis une amazone » comme d’une carte d’identité. Elle signifie ainsi, qu’elle s’est fait enlever un sein, refuse la prothèse, ce qui rend visible le sein manquant. Il était également question de lui enlever l’utérus par prévention. Du côté de la sexuation, elle est tout aussi bien lesbienne qu’hétérosexuelle. Elle fait preuve d’une ingéniosité surprenante pour se procurer de vieilles tenues qu’elle accommode avec un talent certain au goût du jour. Cette addiction au shopping a longtemps été considérée comme un accès maniaque, traité par neuroleptiques alors qu’il s’agit en fait d’un impératif catégorique qui ordonne son rapport à sa jouissance. En effet, elle se bricole un corps au travers de ces tenues. Sa robe tient lieu de corps. Toutefois, cela n’est pas suffisant, aussi elle a recours à d’autres traitements du corps : le tatouage, le piercing et des pratiques sexuelles sadomasochistes. Certaines lacérations de type « body modification » ou le bondage réveillent en elle ce corps qui a tendance à s’oublier ou à filer.

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Du côté du langage, elle s’est bricolé une véritable boussole ; pour elle, toutes les langues sont soumises à une hypostructure de réseau qui s’apparenterait à une toile d’araignée. Facebook n’a pas de secret pour elle, elle a su extraire la logique à l’œuvre. Elle a une affinité élective pour les « mots gigognes », écrit sous plusieurs pseudonymes, et souvent jusqu’à l’épuisement. Polyglotte, elle arrive à survivre de piges et de traduction, en attendant, dit-elle, de se faire un nom. En effet, elle souffre, encore aujourd’hui comme hier, de la parole incendiaire d’un père qui n’a jamais cru en elle. Son père, dit-elle, n’a jamais supporté, ni compris qu’elle ait ce goût pour l’écriture et ce depuis ses carnets qu’elle tenait dans son enfance. « Écrire ne t’amènera nulle part, tu es une incapable ! »

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Pour pallier au paiement des séances, elle me « rencarde » sur des lectures ou des auteurs, m’apporte un livre en prêt. Elle m’écrit également de longs mails philosophico-littéraires ou, avec parcimonie, des SMS interprétant mes paroles sans que j’arrive toujours à saisir ce qu’elle sous-entend. Aujourd’hui, après deux années et demie, elle occupe un poste confortable, embauchée en CDI mais en qualité d’handicapée, ce qui présente des avantages financiers pour l’entreprise, mais également pour elle : elle peut écrire à loisir dans son petit bureau emmuré, et avoir l’argent nécessaire à sa subsistance. Elle, qui a déjà publié plusieurs ouvrages techniques, vient de remettre son premier recueil de nouvelles autobiographiques à une maison d’édition. Elle a rencontré un autre homme, marié, mais avec qui elle vit une aventure, dit-elle, « banale » mais « exaltante ». Sa suppléance a largement basculé du côté de l’écriture. Si c’est dans le milieu très restreint de l’intelligentsia parisienne qu’elle évolue, œuvrant « férocement » à se faire un nom, ce n’est pas par soif de pouvoir, mais pour se faire entendre, entendre au lieu du point de surdité du père. Elle règle aujourd’hui normalement ses séances, non pas d’analyse mais, si je puis le dire ainsi, de « bavardage logico-littero-philosophicus », n’en déplaise à Wittgenstein.

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Quant à Aphélien, il fait de son corps, dit-il, « un véritable chantier ». Il le façonne par la pratique intensive de la musculation et a recours à des injections de stéroïdes pour le modeler. Dans son enfance, entre 4 et 6 ans, il se faisait des balafres avec du scotch, il utilisait des morceaux de sucre pour se scarifier ; à 26- 27 ans, il a même songé à consulter un chirurgien pour se faire faire des cicatrices au visage. Dans ses jeux sexuels, la peau est un élément qu’il affectionne : passant du latex au caoutchouc comme matière fétichisée, il fait également état d’une fascination pour les fluides corporels (sueur, sperme, urine), et leur attache une attention particulière qui lui permet de valoriser leur viscosité. Sa suppléance perverse l’amène même à affubler ses partenaires sexuels, d’un vagin en plastique pour masquer leur pénis : c’est un traitement du corps de l’autre.

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C’est autour d’un travail de construction en analyse, au sens freudien du terme, qu’Aphélien dépliera l’énoncé signifiant « perdre pied », sur lequel était venue se briser sa parole. Surgit alors un moment de vérité historique : la révélation qu’il a un pied brûlé, et le souvenir corollaire et traumatique de cette fameuse casserole de lait que sa mère a laissé tomber sur son pied alors qu’il avait moins de six ans. Cette re-construction lui permet de constituer dans le transfert l’objet-mère sur le versant haine, mère fautive de n’avoir pas pu assurer sa sécurité enfant. Autour de cet incident, une des associations qu’il fit consista à souligner que l’élément peau, qui est si prégnant dans ses fantasmes, relève par homophonie à la surface bouillie du lait, qu’on désigne également par le terme de peau, dit-il.

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Dès lors est localisé l’objet forclos, « la mère » dont il reste comme oripeau, l’élément peau. Aussi, a-t-il recours à une certaine version du père, sa père-version à lui, pour venir faire suppléance. Cette version, il la revisite en analyse au travers d’un rêve exemplaire. Dans ce rêve, son père quitte la grange de ses grands-parents paternels, et Aphélien le voit de dos, nu, et se retrouve avec cet énoncé qui le surprend : « Quelles sont belles ces fesses ! » C’est une suppléance esthétique qui fait tenir son corps à distance de tout morcellement possible.

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Un épisode qui pourrait sembler anodin en témoigne : lors d’une after, soirée au cours de laquelle Aphélien prend pour la première fois de la cocaïne, il passe devant les toilettes. Dans le miroir, il est fasciné par l’image d’un homme. Il se fait cette réflexion : « Qu’il est beau cet homme », avant d’y reconnaître son propre reflet. Il dit avoir eu envie de reprendre de la cocaïne, histoire de gonfler à bloc son ego ! Après le décès de sa mère, Aphélien décida d’arrêter l’analyse, prétextant qu’il n’avait plus rien à démontrer à sa mère, que ce n’était plus lui, mais elle qui avait perdu pied. Il rajouta : « Désormais j’ai des choses à faire, ma vie est en chantier ! »

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C’est dans une deuxième tranche d’analyse que sa suppléance va prendre un autre tournant. Revenu, il est décidé cette fois-ci à comprendre pourquoi, au cours de l’analyse, son corps s’était mis à tressaillir, les larmes à lui monter aux yeux, lorsqu’il s’était entendu dire qu’il n’arrivait pas à « mettre l’amour en équation ». Se poursuit alors aussi le travail de deuil de l’objet Mère.

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Un cauchemar : il est un nourrisson, une très belle femme, sa mère rajeunie, s’approche de lui, belle chevelure au vent, pour lui décocher un baiser. Horreur, le nourrisson qu’il est a une érection. La nouveauté tient à cette angoisse particulière, signe de la présence du réel, la présence d’un objet fait de l’étoffe du réel : l’objet (a) « regard ». En effet, Aphélien se réveille angoissé car ce rêve le regarde lui ! Il est regardé par le rêve. Le rêve s’est détaché du rêveur, le rêveur se retrouve regardé par le rêve. Ce moment de perte de tout repère puis d’étrangeté renforça sa honte et le décida de n’en rien dire à l’analyste. Cette angoisse du réel est l’affect témoin de la subjectivité : la marque que l’objet (a) « regard » a produit du sujet. Aphélien dit non à la mère et accepte dès lors de s’en passer. Il met un point final au travail de deuil de la mère, ce qui permet d’ouvrir un accès possible à l’amour. L’amour sera pour lui traversé par le décès de la mère, perte réelle, mais symbolisée également par le travail du rêve. Cela lui ouvre un accès sur la castration dès lors non plus contournée, mais assumée. La suppléance perverse au sens d’une certaine version du père, qu’un travail de deuil de l’objet forclos mère vient compléter, lui permet désormais de passer à une suppléance qui est celle de l’amour. Ce sera sur une rencontre amoureuse, en effet, qu’il mettra un terme à son analyse. Trouvant en son nouveau compagnon, le partenaire idéal pour tenter de mettre en équation l’énigme de l’amour, il peut désormais se passer de son analyste sinthome. Aphélien ne sait pas s’il est possible d’attribuer à l’analyse les plus belles réalisations de sa vie : la création de sa propre entreprise et du succès conséquent, la sortie du sida dont il était en échec thérapeutique, et enfin cette rencontre avec l’amour. Ce qu’il sait, c’est que l’analyse a compté pour lui.

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En conclusion, la psychose nous renseigne sur la fonction de la perversion en tant que suppléance à une fragilité dans la tenue du nœud borroméen. La perversion est la réponse inaugurale du sujet, sa première invention, pour se distancier de la jouissance de la langue maternelle, la lalangue. Intervient ensuite un opérateur logique, le mythe d’Œdipe comme nouvelle suppléance perverse. Si inconsciemment, on ne peut y consentir, alors il s’agira de se construire une autre version du Père, sa propre père-version. Certains nous conduisent sur cette voie et l’illustrent brillamment en inscrivant leur nom propre dans la scène du monde. D’autres, abîmés par les foudres du destin, se rendent chez un analyste pour y trouver un partenaire sinthome. Dès lors, déconstruire la perversion en père-version, suppose la rencontre singulière de deux êtres, décidés à s’atteler à cet ouvrage. Dans le calfeutrement du cabinet, au rythme de deux grandes pulsations – l’amour de transfert et le transfert de travail –, le désir inconscient indestructible s’élève à la dignité d’une éthique propre au sujet.

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Wittgenstein, Joyce, Anaïs et Aphélien font preuve de cet effort éthique dans la conduite de leurs projets ; avec rigueur et détermination, ils s’appuient sur leur propre père-version pour avancer, et nous faire avancer.

Notes

[1]

Texte d’une intervention présentée le 21 mars 2010 aux Journées d’Espace analytique sur le thème : « La direction de la cure ».

[2]

E. Hilsenrath, Fuck America, Paris, Points, 2009, p. 280.

[3]

« Plus digne » n’est pas un jugement moral, il faut l’entendre comme « en adéquation avec l’éthique personnelle du sujet », c’est-à-dire au sens où l’entendait Lacan lorsque dans « La note italienne », il militait pour qu’on fasse « l’amour plus digne ».

[4]

J. Lacan, Le Séminaire, Livre III (1955-1956), Les psychoses, Paris, Le Seuil, 1981, p. 284.

[5]

La suite de la citation est : « Les mots sont pris dans toutes les images corporelles qui captivent le sujet ; ils peuvent engrosser l’hystérique, s’identifier à l’objet du pénis-neid, représenter le flot d’urine de l’ambition uréthrale, ou l’excrément retenu de la jouissance avaricieuse. » J. Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse » (1953), dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 301.

[6]

J. Lacan, Le séminaire, Livre XVII (1969-1970), L’envers, Paris, Le Seuil, 1991, p. 71.

[7]

J. Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, (1975-1976), Le Sinthome, Paris, Le Seuil, 2005, p. 22 : « Le complexe d’œdipe est comme tel un symptôme. C’est en tant que le Nom-du-Père est aussi le Père-du-Nom que tout se soutient, ce qui ne rend pas moins nécessaire le symptôme. »

[8]

J. Lacan, Le Séminaire, Livre XXII (1974-1975), R.S.I., leçon du 11 novembre 1975, inédit.

[9]

L. Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus (1922), Paris, Gallimard, coll. « Tel », 2001, p. 112.

[10]

J. Lacan, L’envers de la psychanalyse, op. cit., p. 69-70 : « […] auprès de laquelle le rasoir d’Occam bien connu qui énonce que nous devons admettre aucune notion logique que nécessaire n’est rien. »

[11]

J. Lacan, Le Sinthome, op. cit., cf. le chapitre Joyce et les paroles imposées.

[12]

Ibid., p. 149.

[13]

Ibid., p. 150.

[14]

Ibid, p. 94.

[15]

Ibid., p. 11.

[16]

Ibid., p. 15.

Résumé

Français

Le propre d’une psychose non déclenchée tient à l’existence d’une suppléance perverse, qui fait consister la structure du sujet. Cette suppléance perverse est analysée au prisme de l’enseignement des nœuds borroméens du dernier Lacan. Il est possible de la réaménager et de lui assigner des destins plus dignes, en conformité avec l’adage éthique : aimer et travailler. Ce que Joyce, Wittgenstein, Anaïs et Aphélien viennent nous enseigner.

MOTS-CLÉS

  • Psychose
  • perversion
  • nœuds borroméens

English

What is specific about a psychosis that has been contained is the existence of a perverse supplementation, which gives coherence to the structure of the subject. I analyze this perverse supplementation in the light of the later Lacan’s teaching on Borromean knots. It is possible to rearrange this supplementation and to give it a more worthy outcome, in line with the ethical adage : love and work. That is the lesson we receive from Joyce, Wittgenstein, Anaïs and Aphelien.

KEY-WORDS

  • Psychosis
  • perversion
  • Borromean knots

Pour citer cet article

Kong Philippe, « Psychose : réaménagements de la suppléance perverse Joyce, Wittgenstein et quelques autres.... », Figures de la psychanalyse 1/2011 (n° 21) , p. 129-139
URL : www.cairn.info/revue-figures-de-la-psy-2011-1-page-129.htm.
DOI : 10.3917/fp.021.0129.


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