Flux
Métropolis

I.S.B.N.sans
104 pages

p. 34 à 41
doi: en cours

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Dossier : 2001, Réseaux en orbite

n° 43 2001/1

2001 FLUX Dossier : 2001, Réseaux en orbite

Enjeux et perspectives du marché des télécommunications spatiales

La vision d’un acteur français : Alcatel Space

Entretien avec Pascale Sourisse Directeur Général d’Alcatel Space, Présidente de Skybridge. Pascal Griset
Flux. Pascale Sourisse, vous avez intégré l’École Polytechnique dans la promotion 1981 et choisi en 1984, le corps des Télécoms.
Pascale Sourisse. C’est exact. J’aimais bien ce secteur qui me paraissait promis à beaucoup d’avenir et de croissance ; je n’ai d’ailleurs pas été déçue. J’ai cependant suivi un cursus un petit peu particulier dans la période de formation du corps, puisque j’ai suivi l’option « Mines » qui m’a permis de recevoir la même formation que les ingénieurs des Mines pendant trois ans et d’être ainsi en contact étroit avec un certain nombre d’entre eux. Mes priorités restèrent cependant orientées vers les télécommunications avec deux stages longs d’un an chacun, chez Vivendi d’une part, et chez Jeumont Schneider, dans la division Télécoms, d’autre part.
Flux. Vous rejoignez la DGT en 1987.
P. S. En effet, j’ai alors été nommée chef du service Réseaux d’entreprises de l’Ile-de-France. C’était un service qui fonctionnait comme une petite société, fournissant des prestations d’ingénierie et d’exploitation de réseaux privés d’entreprises. C’était un contexte assez intéressant parce que le domaine était déjà soumis à la concurrence de nombreux installateurs privés et SSII. En 1990 j’ai rejoint le ministère de l’Industrie, plus précisément le service des industries de communications et de services, le SERICS, au sein de la Direction Générale de l’Industrie. J’y ai pris en charge les activités Audiovisuel et Électronique grand public. J’ai d’abord été adjoint au sous-directeur puis sous-directeur de la communication audiovisuelle et électronique grand public. C’était un domaine toujours en liaison avec les télécoms, mais orienté audiovisuel et multimédias. J’ai donc beaucoup travaillé sur l’introduction de la télévision numérique.
Flux. En 1995 Jean-Claude Husson, président-directeur général d’Alcatel Space, (Alcatel Espace à l’époque), vous appelle à ses côtés comme directeur du plan et de la stratégie. Quelle était alors votre analyse sur le positionnement de l’entreprise, sur l’état du marché ?
P. S. Alcatel Espace est issu des activités de Thomson dans le domaine spatial reprises par Alcatel dans les années 1980. En 1995, Alcatel Espace était spécialisé dans les charges utiles de satellites et cherchait à développer un positionnement de maître d’Å“uvre de systèmes de télécommunications par satellite, ce qui paraissait, effectivement, une perspective tout à fait intéressante, notamment compte tenu du rattachement au groupe Alcatel qui apportait, et qui apporte toujours d’ailleurs, des compétences dans le domaine des réseaux et des services de télécommunication. Ce positionnement de « systémier » s’est concrétisé par la prise en charge en tant que maître d’Å“uvre de certains programmes, comme le programme WorldStar obtenu en 1995, quelques mois après mon arrivée. C’est un programme de diffusion numérique du son par satellite. Depuis ce moment-là, le positionnement d’Alcatel Space en tant que systémier et maître d’Å“uvre s‘est considérablement renforcé. On peut dire que cette stratégie a été positive puisque Alcatel Space a pu absorber, en quelque sorte, les activités satellitaires de l’Aérospatiale à l’occasion d’une opération qui impliquait une prise de participation d’Alcatel dans le groupe Thomson. Cette opération a donné lieu à beaucoup de discussions en 1996-1997 et s’est concrétisée mi-1998. Depuis ce moment-là, Alcatel combine toutes les compétences, aussi bien en matière de charges utiles de satellites et de plate-forme issues de l’Aérospatiale que les compétences en matière de système global, de système de bout en bout et de capacités de réseau issues d’Alcatel.
Flux. En cette occasion Alcatel Space devient-il une sorte de champion national dans ses domaines de compétences ?
P. S. Oui, Alcatel Space est bien un leader national dans le domaine des télécommunications par satellite. C’est aussi, aujourd’hui, la société dans le domaine spatial qui emploie le plus de personnes. Il y a un deuxième français, Astrium, qui fait partie du groupe EADS issu de Matra. Astrium a des effectifs répartis entre la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne notamment. Alcatel Space a des effectifs présents dans de nombreux pays, la France, l’Espagne, la Belgique, l’Europe du nord mais avec un pôle français extrêmement important. En fait, en termes d’emplois, Alcatel Space est de loin le premier français dans l’espace. Par ailleurs, en termes de positionnement mondial dans les télécommunications par satellite, Alcatel Space a une position excellente. Si on prend les résultats de l’année 2000, Alcatel Space a été le numéro un mondial, devançant même les Américains, pour les prises de commandes de satellites de télécommunications civiles. En outre, bien que 70 % du chiffre d’affaires d’Alcatel Space soit réalisé dans les télécommunications, celles-ci ne constituent pas sa seule activité. Satellites d’observation et scientifiques, systèmes de navigations s’affirment également comme des activités significatives pour notre entreprise.
Flux. Dans le domaine des télécommunications, avec l’évolution très rapide des fibres optiques, quel est l’avenir des satellites ?
P. S. Premièrement, Alcatel, dans son ensemble y compris au niveau corporate (direction générale), considère qu’il y a un excellent potentiel dans les satellites de télécoms en complémentarité des solutions terrestres, mais sur certains créneaux seulement. L’idée n’est plus de faire concurrence aux réseaux de fibres optiques, longue distance ou câbles sous-marins. Il y a eu dans les années 1980, et jusqu’au début des années 1990, un positionnement des satellites pour offrir des communications longue distance, avec, par exemple, dans le cas français, les satellites Télécoms 1, Télécoms 2, les liaisons avec les départements et territoires d’Outre-Mer, etc. Ce type de positionnement, bien sûr, est fragilisé par le déploiement intensif des réseaux fibres optiques. En revanche, les satellites se sont développés de façon extrêmement forte et avec beaucoup de succès dans la diffusion, qu’elle concerne la télévision ou la radio. Plus récemment, avec l’apparition d’Internet et du multimédia, nous avons regardé quel pouvait être et quel devait être le positionnement des satellites. Ils ont un rôle très important à jouer dans ce domaine soit dans l’accès à l’utilisateur final, soit dans tout ce qui concerne la diffusion de données. Prenons un exemple de diffusion de données qui n’est pas forcément destinée à atteindre directement par satellite l’utilisateur final : l’alimentation par satellite des points d’accès de boucles locales à large bande. Je m’explique : dans les réseaux à large bande, quand on veut offrir un accès à Internet à haut débit, il y a un certain nombre de solutions possibles. Les technologies terrestres tout d’abord comme l’ADSL qui offre des débits plus importants que le réseau téléphonique de base pour l’accès à Internet. À partir du moment où l’on veut diffuser ou transmettre à l’utilisateur final qui est équipé de l’ADSL des gros fichiers, il faut alimenter les points d’accès qui desservent les utilisateurs par ces boucles locales ADSL. On s’aperçoit alors que, sur le territoire français, la plupart des points d’accès ont besoin, plus ou moins, des mêmes contenus. L’intérêt de le faire par satellite est qu’avec une seule transmission par satellite, on alimente tous les points d’accès d’un seul coup, avec un coût extrêmement attractif. Dans la solution terrestre, si on fait la diffusion du contenu vers tous ces points d’accès par fibre optique, il y aura autant de transmissions que de points d’accès, donc N fois le coût de transmission. Par satellite, on a besoin que d’une transmission. Quand on regarde l’architecture des réseaux de télécommunication, on s’aperçoit que finalement le segment le plus attractif pour les satellites n’est pas celui des réseaux longue distance ou des réseaux de transit qui sont massivement équipés de fibres optiques. Ce sont plutôt les parties en aval du réseau, celles qui touchent l’utilisateur final, ce qu’on appelle la diffusion vers « the edge of the Internet » qui comprend tous les points d’accès des opérateurs, lesquels points d’accès desservent les réseaux locaux (ou boucles locales), celles-ci desservant elles-mêmes les utilisateurs.
Des analyses très poussées ont été faites, en particulier par Alcatel, bien sûr, pour regarder quel était le potentiel de marché des satellites dans ce domaine. Il y a convergence sur le fait de dire : les systèmes terrestres à large bande, comme l’ADSL, vont connaître un très gros développement, mais ne couvriront pas 100 % du marché. Ils couvriront, selon les pays, 70 à 80 % du marché et les 20 à 30 % qui restent seront, de toute façon, un marché potentiel largement suffisant pour permettre un développement important des solutions satellitaires. Cela est vrai dans les pays développés mais évidemment, plus encore dans les pays en développement où les réseaux terrestres sont beaucoup moins déployés et offrent des niveaux de qualité inférieure. Pour y offrir des services attractifs, la solution satellite apparaît bien meilleure. Pour les liaisons point à point longue distance, il est vrai que les fibres optiques deviennent dominantes.
Flux. Une fois placé en orbite, le satellite voit sa performance figée en terme d’écoulement de trafic. Les câbles à fibres optiques peuvent en revanche évoluer grâce à l’adaptation de nouveaux équipements terminaux. Cela ne constitue-t-il pas, dans vos stratégies, un domaine de fragilité ?
P. S. Nous prenons en compte ces paramètres. Les satellites géostationnaires d’aujourd’hui ont une durée de vie de l’ordre de quinze ans. C’est quelque chose de très long par rapport aux rythmes d’évolution des télécoms. Mais, quand on regarde un système de télécommunication par satellite, il n’y a pas que le satellite. Il y a aussi le « segment au sol ». Prenons un exemple :
J’ai pris en charge en 1996 un grand projet multimédia, dénommé Skybridge, dont l’objectif est de fournir, au plan mondial, des services à large bande, des services multimédias à des entreprises ou à des résidentiels. Pour ce réseau qui offrira par satellite un accès rapide à Internet, nous avons fait le choix d’avoir des satellites transparents. Ce sont des tuyaux, tout simplement. Toute l’intelligence du réseau est au sol, notamment dans les stations de connexion, ce qui présente beaucoup d’avantages. Notamment, on peut faire évoluer de façon simple les stations de connexion, et on peut réutiliser, dans ces stations de connexion, les mêmes technologies que pour les autres réseaux d’accès à large bande. Il y a beaucoup de points communs, finalement, avec l’ADSL ou avec les technologies qui sont utilisées dans la boucle locale radio. Les avantages, si on liste tout, sont les suivants : premièrement, une fonction réalisée au sol est moins chère que dans un satellite ; deuxièmement, en réalisant ces fonctions dans des stations au sol, on peut réutiliser de façon beaucoup plus simple des technologies qu’Alcatel développe aussi pour d’autres types de système à large bande ; et, troisièmement, la flexibilité, bien sûr, la capacité de faire des remises à niveau beaucoup plus facilement que s’il fallait télécharger de nouveaux logiciels, même si c’est techniquement possible. Nous sommes donc particulièrement attentifs à cette nécessité de flexibilité, bien conscients du fait que les générations de produits télécom changent extrêmement vite et qu’il faut que les satellites soient capables d’être utilisés de façon compétitive pendant toute leur durée de vie.
Flux. Est-ce que globalement le risque n’est quand même pas plus fort dans votre secteur que dans celui des câbles ?
P. S. L’aspect risque, en fait, est quelque chose qui est totalement intégré dans les programmes par satellites. En ce qui concerne les risques techniques, plusieurs commentaires peuvent être faits. D’abord, en ce qui concerne le fonctionnement des satellites, il y a une exigence de qualité qui est extrêmement élevée. L’objectif est d’obtenir des satellites qui, une fois en orbite, fonctionnent sans nécessiter d’opération complexe ou d’interventions qui pourraient s’avérer impossibles. Il y a donc une exigence de qualité extrêmement importante dans la phase de fabrication qui est intégrée dans le prix d’un satellite. Par rapport à nos concurrents, nos résultats en orbite sont très bons. Cela vient de ce qu’on fait très attention à obtenir des solutions très fiables.
Il y a un aspect très spécifique à l’industrie spatiale qui est la phase de lancement du satellite. Évidemment, à chaque lancement d’un satellite, il y a un risque. C’est la raison pour laquelle, systématiquement, les lancements sont assurés. Il se trouve que les sociétés de lancement ont réussi à développer des lanceurs particulièrement fiables. Arianespace, pour citer l’exemple européen, a quand même un historique de fiabilité extraordinaire. Bien sûr, il y a eu quelques échecs au lancement, mais au total, par rapport au nombre de satellites lancés, la fiabilité est extrêmement élevée. Il y a d’autres fournisseurs notamment américains ou russes. Nous faisons très attention au choix du lanceur en privilégiant les solutions éprouvées.
Plus globalement, au-delà du technique, les business plans doivent être particulièrement soignés. Lorsqu’un nouveau système par satellite doit apporter un complément par rapport à des solutions terrestres, il faut faire très attention à ce que le service offert à l’utilisateur soit dans une gamme de prix suffisamment proche des gammes de prix du terrestre. C’est un des points qui a été extrêmement difficile pour Iridium. Iridium reposait sur le principe que le cellulaire terrestre laisserait des zones importantes non desservies. Il se trouve que le cellulaire s’est beaucoup développé. Néanmoins, malgré le développement très important du cellulaire, il reste des marchés qui ne peuvent pas être desservis par du cellulaire terrestre, donc il y avait un marché potentiel pour le satellite mais qui n’a pas réussi à être touché de façon satisfaisante parce que le prix du service était extrêmement élevé. Le prix des terminaux et le prix des communications étaient beaucoup plus élevés que sur les systèmes terrestres. Avec des terminaux aux alentours de 3 000 dollars et des prix de communication entre 2 et 8 dollars la minute, les prix étaient disproportionnés par rapport au cellulaire terrestre.
Ce point précisé, peut-on considérer que les satellites s’avèrent moins flexibles que les systèmes terrestres pour passer d’une offre de service à une autre ? Une fibre optique, on le sait, passe beaucoup de débit et des types de services de télécoms très divers. Les satellites peuvent être flexibles. Ce sont des outils qui permettent de transmettre un peu n’importe quoi. C’est notamment le cas des systèmes qui utilisent des satellites transparents. Mais il y a des programmes qui sont très liés à un service. Dans ce cas il faut être évidemment plus sûr de son coup quand on lance le programme, être bien sûr qu’il y a réellement un marché. Et donc il vaut mieux avoir sécurisé les accords de partenariat avec ceux qui vont utiliser le système satellitaire en question, notamment les fournisseurs de services ou les opérateurs de Télécoms qui seront les utilisateurs du système. L’aspect risque est présent. Il est tout à fait gérable. Il y a eu des exemples malheureux, comme Iridium c’est vrai. Cela a fait beaucoup de bruit, car les problèmes touchant aux systèmes spatiaux ont immédiatement une grande exposition médiatique. Je considère cependant que ce n’est vraiment pas parce qu’Iridium a eu des difficultés qu’il faut en tirer des conclusions générales sur l’ensemble de l’industrie spatiale ou des systèmes spatiaux. Il y a une façon d’aborder les questions qui permet de réduire de façon importante les risques.
Flux. Dans ce nouveau contexte, comment Alcatel Space redéfinit-il sa stratégie ? Équipementier ou opérateur ?
P. S. Alcatel Space est un fournisseur de systèmes, de solutions. Nous mettons l’accent sur les fournitures de réseau par satellite, en développant de façon importante la composante sol. Bien sûr, nous avons toujours des ambitions importantes en matière de fourniture de satellites. Alcatel est le groupe le mieux placé dans le monde pour être simultanément un leader des télécoms et d’Internet, d’une part, et un leader du spatial, d’autre part. Aucun de nos concurrents dans le domaine spatial n’est un groupe de télécoms. Boeing n’est pas un groupe de télécoms, Lockheed-Martin non plus, Loral non plus, pour citer les trois grands américains. Du côté européen, le deuxième européen est, bien sûr, Astrium, donc EADS, qui n’est pas non plus un groupe de télécoms. À l’inverse, si on prend les groupes de télécoms, les Nortel, etc., ce ne sont pas des groupes qui ont des activités spatiales particulières. Motorola en a eu dans le passé, justement autour d’Iridium, mais a laissé tomber depuis. En fait, Alcatel est le seul grand groupe mondial qui fait la synthèse des deux types de compétences, ce qui est un atout considérable. On se développe en tant que fournisseur de systèmes et de solutions, ce qui reste l’activité prédominante d’Alcatel Space. On se développe en même temps sur les satellites et sur les réseaux.
Nous avons, par ailleurs, développé une activité dans les services, non pas pour faire concurrence aux opérateurs de télécommunications ou de satellites mais plutôt pour être en mesure de leur offrir des solutions plus complètes. En fait, Alcatel joue un rôle très actif pour développer le marché. Dans le domaine des services, par exemple les services à large bande, on considère qu’il faut arriver à mobiliser toutes les compétences du groupe Alcatel pour favoriser le développement de ces services par satellite. Cela veut dire que nous proposons aux opérateurs de satellites des solutions où eux fournissent la capacité de transmission des satellites qu’ils exploitent en orbite, et nous, les équipements au sol ; mais, en plus, nous sommes prêts à exploiter ces satellites de manière à offrir une sorte de service « clé en main » aux opérateurs de télécoms qui sont, eux, les entités qui commercialisent ces services au client final.
Flux. C’est-à-dire que le personnel des stations au sol sera Alcatel Space ?
P. S. Oui, on peut fournir ce genre de services si cela s’avère utile. Notre analyse est la suivante. Il y a les utilisateurs d’un côté et, juste en amont des utilisateurs, il y a les fournisseurs de services qui sont typiquement les opérateurs de télécommunication ou les fournisseurs de services Internet. Ces fournisseurs de services doivent pouvoir utiliser des solutions à large bande qui sont composées d’équipements et d’applications essentiellement gérés au sol et qui utilisent de la capacité de transmission sur des satellites. En fait, Alcatel se positionne là où ne sont vraiment ni les opérateurs de satellites ni les opérateurs de télécommunications. Fournisseur de système en amont, nous nous positionnons également entre les opérateurs de satellite et les opérateurs de télécoms pour faire un « package », c’est-à-dire un service complet qui est ensuite commercialisé par les opérateurs de télécoms au client final.
Il nous a semblé que les opérateurs, bien que conscients des atouts du satellite pour satisfaire la demande d’une partie de leur clientèle, n’étaient pas toujours prêts à mettre en Å“uvre par eux-mêmes cette solution assez complexe. Avec Skybridge, nous sommes prêts à remplir ce rôle pour faciliter le développement du marché et offrir aux opérateurs de télécoms ou aux opérateurs de satellites tout ce dont ils ont besoin pour que le marché se développe. Donc oui, nous avons un rôle en tant qu’opérateur, notamment, opérateur technique de réseau, et nous avons un rôle en tant que fournisseur de services mais fournisseur de services en gros. Nous ne cherchons pas à fournir le service à l’utilisateur final, nous fournissons plutôt une solution ou un service en gros à un opérateur de télécoms ou à un fournisseur de services.
Flux. En fait, cet aspect des choses n’est pas, pour vous, une recherche directe de profitabilité mais plutôt une manière de mieux diffuser vos produits.
P. S. C’est une manière de bien diffuser nos produits, mais, bien sûr, nous avons une exigence très claire de profitabilité sur tous les segments d’activités, aussi bien sur les activités purement industrielles que sur les activités de services. Cela est très clair.
Flux. Êtes-vous confrontés au problème que doivent affronter, à l’heure actuelle, les équipementiers en matière d’UMTS, contraints de financer très largement les investissements des opérateurs ?
P. S. Il est vrai que, dans la mise en place de solutions par satellite, il peut y avoir un souhait des clients opérateurs que l’industriel participe au financement des programmes. Ce sont des choses que nous avons faites dans certains programmes qui restent néanmoins d’une ampleur limitée par rapport aux montants que l’on observe dans l’UMTS. Il est vrai que les opérateurs de satellite, en tout cas les nouveaux opérateurs, peuvent souhaiter que les industriels participent au financement des projets ; ce sont des choses que l’on sait faire.
Les types de prestations, de fournitures, que les opérateurs demandent aux industriels ont considérablement évolué depuis le milieu des années 1990. À cette période, on était encore dans un monde assez régulé, il y avait Intelsat, Eutelsat, Inmarsat, de grands opérateurs de satellites qui jouaient leur rôle et qui, sur la base de spécifications complètement établies par eux-mêmes, commandaient des satellites aux industriels ; et les industriels se limitaient, en gros, au rôle de fournisseurs de satellites. Depuis lors, avec la déréglementation, et l’évolution des technologies, on s’est aperçu qu’il fallait que les industriels sachent aller beaucoup plus loin vis-à-vis des nouveaux opérateurs qui n’ont pas nécessairement les ressources techniques pour spécifier leur propre système, ni les ressources financières pour financer entièrement leur opération. Il faut savoir répondre en prenant parfois en charge l’ingéniérie d’un système pour le compte d’un client, d’un opérateur en participant au financement. La perception de l’évolution technologique par les différents acteurs économiques a évolué au cours de la dernière décennie.
Les nouvelles technologies sont identifiées de manière privilégiée par les industriels car ce sont eux qui investissent le plus dans la R & D. Il y a un certain nombre d’années, l’effort de R & D était plutôt accompli par les opérateurs notamment par le CNET à France Télécom ou l’équivalent du CNET chez les autres opérateurs. Maintenant les équilibres se sont inversés et les nouvelles technologies, que ce soit dans le terrestre ou dans le spatial, viennent des industriels.
Flux. Dans un modèle français, qui a changé, quels sont, à l’heure actuelle, vos rapports avec France Télécom ? Est-ce que vous avez des partenariats plus spécifiques ?
P. S. Nous avons toujours d’excellentes relations avec France Télécom. France Télécom a joué un rôle très important dans le développement d’Alcatel Space. En lançant ses programmes de satellite Télécoms 1, Télécoms 2, France Télécom a donné l’occasion à Alcatel de développer significativement ses compétences. Évidemment, les relations avec France Télécom, plus récemment, ont évolué. Nous avons mis en place des partenariats. Nous avons notamment lancé en 2000 le programme Stellat, qui utilise un satellite géostationnaire cofinancé par France Télécom, qui en a le contrôle, et par Alcatel, par l’intermédiaire d’une de ses filiales. Outre l’aspect cofinancement, Alcatel est fournisseur de la solution industrielle et travaille aussi à la mise en place avec France Télécom des partenariats qui seront nécessaires pour préparer l’offre de services ; le satellite sera lancé en 2002.
Flux. Au sein du groupe, peut-il arriver que votre division câble et la division Alcatel Space se retrouvent sur des objectifs potentiellement contradictoires ? Des arbitrages sont-ils nécessaires ?
P. S. La coordination est constante sur les plans technique et commercial. Les développements qui ont lieu dans les télécommunications terrestres nous apportent énormément d’informations technologiques et d’informations sur le marché et nous aident à développer de façon plus efficace nos nouveaux systèmes par satellite.
Nous n’avons en revanche été en concurrence que de manière très exceptionnelle. Cela n’a pas grand sens de chercher à positionner un système satellitaire directement en concurrence avec un système terrestre. L’usage des satellites se fait toujours dans des cas où il y a une raison particulière de le faire, soit parce qu’on ne peut pas couvrir une région par voie terrestre de façon économique, dans les régions relativement peu denses notamment, soit pour tout autre raison faisant que tel opérateur a intérêt à utiliser un satellite plutôt qu’une solution terrestre. Notre analyse a toujours été que, dans les cas où l’analyse économique ne démontre pas un avantage net pour le satellite, c’est assez naturellement la solution terrestre qui est mise en Å“uvre.
Alcatel a une vision globale des réseaux de télécommunications. Le groupe est l’un des rares au monde à pouvoir compter sur un véritable potentiel technologique et commercial dans le domaine des câbles tout comme dans celui des satellites. Alcatel a un positionnement de généraliste dans les télécommunications, à la différence de Nokia ou même d’Ericsson qui sont beaucoup plus focalisés sur certains segments. Alcatel est présent sur beaucoup de créneaux, notamment tout ce qui est systèmes à large bande, Internet, fibres optiques mais aussi mobiles et composante satellitaire. En fait, comme l’a confirmé récemment Serge Tchuruk, son large portefeuille d’activités est un véritable atout pour Alcatel.
Flux. Votre entreprise intervient-elle dans le domaine militaire ?
P. S. Oui, nous avons par exemple obtenu, fin 2000, la maîtrise d’Å“uvre du nouveau système de télécommunications militaires, Syracuse 3, qui prend la suite de Syracuse 2, lequel avait été développé conjointement avec les satellites Télécoms 2 de France Télécom. C’est un programme très important. Nous sommes également présents dans l’observation militaire, à travers le système d’observation Hélios.
Flux. L’Europe n’est-elle pas un peu timide dans ces programmes ?
P. S. Oui, l’Europe consacre des budgets, même toute proportion gardée, beaucoup plus faibles que les États-Unis sur les programmes spatiaux militaires. C’est très clair.
Flux. Vous avez espoir, à terme, de devenir fournisseur de l’armée américaine ou de la Navy ou de l’US Air force ?
P. S. Les militaires américains ont toujours, bien sûr, une préférence pour les industriels américains. Les discussions de coopération avec des industriels américains pour pouvoir fournir ensemble des systèmes se développent significativement. L’existence de l’OTAN favorise la coopération puisqu’il n’y a pas de raison que les systèmes de l’OTAN soient fournis par les Américains ni d’ailleurs uniquement par les Européens. Il est donc assez naturel d’imaginer des partenariats transatlantiques pour fournir des systèmes à l’OTAN. Et il y a un deuxième élément à prendre en compte, les militaires, partout, ont aussi le souci de réduire les coûts et sont donc de plus en plus disposés à rechercher les meilleures solutions possibles, y compris des solutions à base de technologies civiles mais aussi, pourquoi pas, étrangères si tel industriel non américain propose des solutions très compétitives. Il y aura toujours des règles de sécurité, etc., auxquelles les gouvernements, les ministères de la défense sont toujours très sensibles. Mais les partenariats, y compris sur des programmes militaires, entre Européens et Américains, ont tendance à se développer. Nous n’excluons pas du tout de participer à des programmes militaires qui ne soient pas strictement européens.
Flux. Corollairement, la grande séparation qui existait, par le passé, entre les domaines civil et militaire semble s’estomper.
P. S. Il y a en effet une volonté des administrations, des ministères de la Défense concernés de favoriser ce qu’on appelle la dualité entre les technologies militaires et les technologies civiles pour essayer de profiter de tous les développements accomplis dans le domaine civil et des niveaux de prix qui en général sont plus bas dans le civil. Il reste des exigences de sécurité, de protection des systèmes qui sont très spécifiques au domaine militaire mais chaque fois qu’on peut utiliser des technologies civiles, on le fait pour réduire les coûts.
Flux. Dans les années qui viennent, quels pourraient être les nouveaux domaines, les nouveaux usages portés par les satellites de télécommunications ?
P. S. Oui. Les grandes pistes de développement, ce sont d’abord les plus hauts débits, les systèmes à large bande ; que ce soit sur le terrestre ou sur les satellites, il y a l’objectif de fournir de plus en plus de bande passante, de débit à des coûts de plus en plus bas. Qu’il s’agisse des satellites eux-mêmes ou bien des stations terrestres, cela nécessite des recherches importantes. Il y a aussi le créneau des mobiles qui va se développer, y compris les mobiles vers les avions, les bateaux. Il y a un certain nombre de groupes, dont Alcatel, qui travaillent pour offrir des services de télécommunications et d’internet mobile y compris dans les avions, de manière à ce que, lorsqu’on prend l’avion, on puisse rester connecté à son bureau et travailler.
Flux. Est-ce que votre entreprise intervient, d’une manière ou d’une autre, dans ce qu’on appelle, un peu romantiquement, la conquête spatiale, qui avait été très porteuse pour l’industrie américaine au cours des années 1960-1970 ?
P. S. Oui, bien que notre activité dans le domaine de la station spatiale internationale soit relativement modeste. Nous sommes présents sur les grandes missions scientifiques dédiées à l’exploration des planètes et à l’étude de l’Univers.
Flux. Quel est votre niveau de coopération avec Arianespace ?
P. S. Nous coopérons bien évidemment avec Ariane, ne serait-ce que pour exprimer nos besoins, mais nous travaillons également avec ses concurrents. Arianespace a toujours eu des concurrents, en particulier maintenant, comme Boeing, comme I.L.S. qui est une filiale de Lockheed-Martin. Des lanceurs russes ou ukrainiens ont également des partenariats avec des sociétés occidentales. L’un d’eux, Starsem, réunit la Russie et Arianespace, sur les lanceurs Soyouz. D’autres impliquent I.L.S. sur les lanceurs Proton. Il y a aussi des lanceurs chinois. Les Japonais longtemps handicapés par des accords avec les Américains reviennent progressivement dans ce domaine.
Nous prenons en compte toute la gamme de lanceurs et nous avons des réunions régulières avec les fournisseurs pour exprimer nos besoins et examiner leur offre. Nous recherchons prioritairement la combinaison fiabilité-performance-coût. Évidemment la fiabilité est primordiale. Malgré les assurances, les retards liés à l’échec d’un lanceur sont très pénalisants.
Sur les masses des satellites au lancement, il y a un dialogue constant entre l’industriel et le fournisseur de service de lancement. Ils nous dessinent les perspectives de développement de leur propre programme de lanceurs et nous leur indiquons la demande du marché. L’augmentation des charges a été spectaculaire. Maintenant un satellite de 5 tonnes, c’est gros, mais ça ne fait pas bondir les gens, alors qu’il y a quelques années, on se disait que 2,5 tonnes, 3 tonnes, c’était déjà beaucoup.
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