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Métropolis

I.S.B.N.sans
104 pages

p. 58 à 69
doi: en cours

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Hors dossier

n° 43 2001/1

2001 FLUX Hors dossier

Le transport à la demande comme innovation institutionnelle

Eric Le Breton Sociologue, il est chercheur au laboratoire Théories des mutations urbaines (Institut Français d’Urbanisme) et au GIP Mutations des industries et des services. Sa thèse portait sur les enjeux liés à la prise en compte de l’utilisateur dans la conception et la mise en Å“uvre des transports collectifs. Il travaille actuellement sur le développement des services à la mobilité et leur impact sur les comportements de déplacement des citadins.Laboratoire Théories des mutations urbainesGIP Mutations des industries et des servicesLe Descartes I29, promenade Michel-Simon93166 Noisy-le-Grand cedex
Le transport à la demande est un service de mobilité combinant certains avantages de la voiture (souplesse des horaires et itinéraires) et du transport collectif (moindres coûts individuels et collectifs), dont l’intérêt est d’être adapté aux nouveaux comportements de mobilité des citadins. Néanmoins, les nombreuses expérimentations en cours dans les agglomérations françaises ne sont guère concluantes. À travers l’étude de trois systèmes de transport à la demande, l’article tente de repérer les enjeux institutionnels de l’innovation, et suggère quelques axes de réflexion qui permettraient le développement de ce type de service. Para transit is a mobility service combining some advantages of individual (adaptable timetables and routes) and public transports (lower individual and collective costs). Its main interest is to be adapted to the new mobility behaviour of city dwellers. Nevertheless, the numerous experiments currently carried out in French agglomerations are not very satisfying. Through the study of three systems of para transit, this article tries to spot the institutional innovations at stake and suggests some reflections that would allow this type of service to develop.
 
Introduction
 
 
Depuis le milieu de la décennie quatre-vingt [1], de nombreuses agglomérations françaises [2] expérimentent différentes formules de transport à la demande, c’est-à-dire d’un service de mobilité, généralement assuré par des taxis ou des minibus, dont la particularité est d’être mis en Å“uvre sur réservation des utilisateurs. Ces systèmes intermédiaires entre la voiture et le transport collectif semblent adaptés aux nouveaux comportements de mobilité quotidienne des citadins dont on peut rappeler quelques traits essentiels. En premier lieu, ils sont désynchronisés. Une enquête de la Commission européenne établit l’érosion, voire la disparition des heures de pointe (CERTU/CETE Nord Picardie, 1999). Désormais, les habitants des grandes agglomérations d’Europe se déplacent presque autant en soirée qu’au cours de la journée, et presque autant le week-end que la semaine. La seconde caractéristique réside dans la fragmentation des déplacements. Le domicile n’est plus le point de passage obligé entre deux activités. Les personnes pratiquent des « sauts de puce », des déplacements courts et multi-motifs, elles enchaînent la dépose des enfants, le travail, les courses, les visites et l’activité culturelle de soirée avant de rentrer chez elles. Enfin, les déplacements sont de plus en plus multimodaux. Les citadins effectuent des arbitrages entre les différentes possibilités de réaliser un déplacement. En 1997, une équipe de l’INRETS montrait que, pour la première fois, les multimodaux de la région parisienne étaient plus nombreux (53 %) que les utilisateurs exclusifs de la voiture (30 %) ou du transport collectif (14 %) [3] (Massot, Monjaret et Kalfon, 1997).
Le transport collectif satisfait difficilement ces nouvelles mobilités urbaines. Si les habitants des parties denses des agglomérations sont efficacement desservis par les bus, les métros et les tramways, de nombreux citadins sont astreints à des correspondances multiples et à des temps de trajet considérables. Pour eux, le transport à la demande constitue une alternative intéressante. Mais ce type de service peut aussi contribuer à ce que la voiture ne soit pas l’unique bénéficiaire de la complication des déplacements. Dans cette perspective, le transport à la demande peut jouer un rôle dans la lutte contre les congestions et les pollutions urbaines.
Pourtant, les bilans disponibles [4] montrent que les différentes expériences de transport à la demande ne sont pas significatives au regard des enjeux de la mobilité urbaine. Les utilisateurs des systèmes se comptent souvent par dizaines, parfois par centaines, rarement par milliers. Les taux d’occupation des véhicules sont inférieurs à 2 personnes pour les taxis, à 5 personnes pour les minibus. Les ratios recette/dépense sont très faibles, situés entre 5 et 15 %. Plusieurs éléments éclairent ce constat.
D’abord, le détail des projets est foisonnant. D’une agglomération à l’autre, tout diffère. Les combinaisons entre les horaires et les itinéraires, qui peuvent être fixes ou variables. Le service est parfois création d’une nouvelle desserte, parfois substitution à un service existant, parfois complément de soirée ou de week-end d’une ligne existante. Dans certains cas, le transport à la demande propose un rabattement sur des lignes classiques, et dans d’autres cas des liaisons directes. Lorsqu’ils existent, les dispositifs techniques mis en Å“uvre (borne, téléphone, serveur vocal) diffèrent également, ainsi que les montages juridiques et économiques des services. À ce jour, le transport à la demande n’a fait l’objet d’aucune tentative de rationalisation. Chaque expérience procède d’arrangements locaux de gré à gré, ce qui est une source de fragilité. Le changement de président du GIE des taxis, la mutation d’un cadre innovateur des services de la collectivité ou de l’entreprise de transport, le départ d’un élu condamnent les expériences. Il faut noter aussi que si les systèmes disparaissent rapidement, ils refont surface aussi vite car ils sont peu coûteux, et faciles à organiser dès lors qu’il ne s’agit jamais de projet d’envergure. Ces allers-retours répétés entre la création et l’abandon nuisent cependant à l’image du transport à la demande.
Par ailleurs, tout ce qui concerne l’appréhension de la « demande » est inexistant. Les opérateurs s’en tiennent aux enquêtes « montées/descentes » et « origines/destinations ». Ils ne réalisent pas d’études plus fines visant à saisir les comportements de déplacement des utilisateurs potentiels. Ils n’opèrent aucun investissement dans la conception du service, sur le plan de son contenu, de son image, de son environnement, de son articulation avec d’autres services. Ce déficit d’innovation s’explique par le manque d’intérêt des opérateurs pour une prestation quantitativement négligeable. Le transport à la demande représente en moyenne moins de 1 % du nombre de voyages produit annuellement par un transporteur. Les élus et les exploitants des réseaux se contentent de donner suite, à coûts réduits, aux protestations d’habitants particulièrement mal desservis par le transport collectif. Or l’on sait que la « demande » explicite, et au-delà la mobilisation, sont rares dans le transport urbain. En cas de mécontentement, le report sur la voiture est facile, et les personnes âgées, les scolaires et les captifs économiques qui n’ont pas accès à la voiture, n’ont pas accès non plus au débat public. Ipso facto, les « demandes » sont rares, discrètes et s’épuisent rapidement.
Il faut enfin chercher du côté des utilisateurs des éléments éclairant la fragilité du transport à la demande. Ils sont confrontés au caractère aléatoire des systèmes, et n’ont aucune certitude quant à leur pérennité ; généralement, ils ont même la certitude de services non pérennes. Les utilisateurs estiment donc risqué, voire inutile, d’effectuer les apprentissages d’utilisation des systèmes, et d’intégrer cette offre dans leurs arbitrages en matière de mobilité. De plus, les systèmes de transport à la demande sont d’une complexité certaine. Les réservations s’effectuent souvent au moyen des touches des claviers de téléphone (appeler le numéro, faire la touche « réservation », indiquer le jour, l’heure, la destination, etc.), sans parler de la nécessité d’être adhérent, des questions tarifaires (certains trajets, c’est un ticket, d’autres c’est deux…). Sachant que la clientèle de ces services se recrute largement parmi les personnes âgées, cette complexité d’usage est rédhibitoire.
Un regard sur les dimensions institutionnelles de l’innovation
La combinaison de ces facteurs empêche le développement du transport à la demande. Pour interpréter ce fait, les opérateurs produisent des analyses tendant à montrer que ce service n’est pas viable économiquement (TRANSCET, 1996). Dès lors qu’il est jugé non rentable, le transport à la demande est cantonné dans une logique « moins disante » : les élus locaux ne peuvent pas négliger entièrement les réclamations de quelques électeurs de périphérie ; les concessionnaires des réseaux de transport collectif ne peuvent pas refuser aux autorités organisatrices la mise en place d’un service minimal, ne serait-ce que pour éviter que le marché soit concédé à un autre opérateur [5]. Lorsqu’ils sont sollicités, les taxiteurs s’engagent sans modifier leur prestation de base, en escomptant seulement accroître leurs parts de marché.
Pour notre part, nous formulons l’hypothèse selon laquelle des innovations dans les registres juridique, tarifaire et de l’appréhension des comportements de déplacements des utilisateurs pourraient, en créant de nouvelles conditions d’implication des acteurs, améliorer significativement les ratios économiques d’exploitation du service. La relance des transports collectifs s’est effectuée sur la base de ce type de retournement de perspective, alors même que le marché automobile enregistrait une formidable croissance. Une approche étroitement économique du service prévalait jusque dans les années 1970. Elle n’a donné lieu qu’au cercle vicieux de la faillite : faibles recettes, faibles investissements, dégradation du réseau, etc. C’est en portant l’effort dans les registres institutionnel (extension des périmètres de transports urbains, création du versement transport), juridique (loi sur les contrats de transports publics d’intérêt local), et organisationnel (le marketing dans les entreprises) que les opérateurs ont permis le redéploiement de l’activité, et sa meilleure adéquation aux besoins des citadins.
Pour étayer cette hypothèse, nous examinons trois systèmes de transport à la demande : Pti’bus à Poitiers, où des taxis offrent un service de mobilité minimum aux habitants de hameaux situés à l’écart des lignes de bus ; le Touc à Toulouse, où une société privée met en service des voitures de golf effectuant des navettes entre un supermarché et le domicile des clients ; Allobus qui permet, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, aux habitants des communes entourant Roissy d’accéder aux emplois de la plate-forme aéroportuaire [6]. Ces systèmes de transport à la demande diffèrent sur bien des points. Ils desservent une périphérie urbaine peu dense à Poitiers, une zone de centre-ville à Toulouse, et une périphérie fortement maillée par les transports collectifs autour de Roissy. La gestion des services repose sur le tandem standard téléphonique et phonie à Poitiers, des walki-talki à Toulouse, et un appareillage plus sophistiqué pour Allobus, composé d’un logiciel de traitement des réservations et de conception en temps réel des itinéraires des minibus. Enfin, les systèmes sont portés par des configurations d’acteurs variées : à Poitiers, une association entre la collectivité locale, l’opérateur du réseau de transport collectif et un GIE de taxis ; à Toulouse, le service est mis en Å“uvre dans le cadre d’un partenariat entre une petite société privée et un groupe de la distribution ; à Roissy, on observe la mobilisation de plusieurs collectivités autour de l’opérateur du service.
Cependant, par delà ces différences, les systèmes sont confrontés à une difficulté de même nature, la fragilité des partenariats entre les porteurs des projets. Dans ces trois cas, l’accord sur la définition du service, sa pertinence au regard des besoins des utilisateurs et ses modalités de mise en Å“uvre fait défaut. Il reste à formuler un cadre d’action qui incite à une mobilisation collective durable des parties prenantes, et stabilise suffisamment les partenariats pour permettre aux services de s’implanter sur le marché de la mobilité urbaine.
Dans un premier temps, nous présentons les trois systèmes de transport à la demande, et nous tentons de rendre compte des difficultés et des fragilités de la coordination entre des acteurs dont les finalités et les intérêts divergent pour partie. Puis, nous identifions les obstacles communs aux trois sites qu’il conviendrait de dépasser afin de développer le transport à la demande.
 
Une innovation incomplète : Pti’bus à Poitiers
 
 
Les caractéristiques urbaines du district de Poitiers se prêtent bien au développement du transport à la demande. Le périmètre de transport urbain est émaillé de « poches » rurales mal desservies par la Société des transports de Poitiers (STP). Après l’abandon de diverses formules, le transport à la demande est relancé en septembre 1994, sous l’appellation de Pti’bus (PTI pour Poitiers Transport Individuel). Ce service comprend deux formules. La première est celle des « préfixés », dont les itinéraires, les arrêts et les horaires sont fixes, le voyage étant pris en charge par des taxis sur réservation des abonnés. La seconde formule est celle des « souples ». Ce sont également des taxis qui assurent le service, mais ils prennent les clients à leurs domiciles, et non pas à l’arrêt de bus, et l’itinéraire est fonction des réservations. Les « souples » n’offrent que trois destinations possibles : le centre-ville de Poitiers (90 % des demandes), le centre-bourg de la commune de résidence de la personne, et des points de correspondance au réseau de bus. Le trajet du retour s’effectue à partir d’un de ces trois points.
L’association AGIR dressait en décembre 1995 un bilan de la première année du fonctionnement du service (AGIR, 1996), faisant apparaître que Pti’bus a démarré nettement en-deça des prévisions les plus modestes. Un tiers des 6 000 voyages prévus ont été consommés. Le taux de couverture des dépenses par les recettes, espéré à hauteur de 10 %, n’a été que de 6,5 %. Néanmoins, les élus rencontrés pour l’évaluation étaient satisfaits de la tournure des événements, parfaite illustration des propos de M. Bigey observant que « pour l’élu, le service de transport urbain, c’est un autobus qui circule, au moins de temps en temps, dans le maximum de rues. Le droit au transport n’est souvent qu’un droit au poteau d’arrêt », (Bigey, 1993, p. 79). Les utilisateurs interviewés plébiscitaient le service, ce qui est compréhensible à partir du moment où ils ne disposent de rien d’autre.
C’est à ces utilisateurs que nous nous sommes intéressés, pour tenter de comprendre comment le transport à la demande participe de leurs comportements de mobilité.
L’univers de la mobilité dépendante
En 2000, 311 personnes adhèrent à Pti’bus. Ce sont majoritairement des femmes (4,5 femmes pour 1 homme), inactives à 80 % et âgées, la moitié de l’effectif ayant au moins 60 ans. Un adhérent sur trois est détenteur du permis de conduire. Un adhérent sur trois habite à Poitiers même, mais dans des quartiers excentrés ; les deux tiers restants sont dispersés sur les communes de périphérie. Les clients de Pti’bus sont fidèles, puisque les 4/5ème d’entre eux l’utilisent effectivement. Parmi cette population, nous avons rencontré 8 personnes : un homme actif de 45 ans, une jeune femme artiste peintre de 30 ans, une étudiante de 19 ans, un couple de retraités, une mère de famille active et deux femmes à la retraite. Ces entretiens n’ont qu’une valeur exploratoire, mais ils présentent l’intérêt de nous renseigner sur la manière dont est pratiqué le type de transport à la demande le plus fréquemment instauré en milieu urbain comme en milieu rural, à l’initiative des conseils généraux.
Nos interlocuteurs habitent des secteurs boudés par le réseau de la STP, et, pour cette raison, ils ne sont pas abonnés au transport collectif. Aucun d’entre eux n’a l’usage personnel d’une voiture. Notre échantillon est composé de deux catégories de personnes : des retraité(es) qui n’ont pas la nécessité quotidienne de se déplacer, et des travailleurs ou des étudiants qui y sont contraints. Toutefois, les pratiques de mobilité des uns et des autres présentent des caractéristiques communes.
La mobilité est considérée comme une variable d’ajustement entre les différentes activités d’un individu. Les personnes rencontrées procèdent à l’inverse. N’étant pas autonomes sur le plan de la mobilité, elles réduisent leurs activités au minimum. Les personnes âgées s’approvisionnent auprès des commerçants ambulants qui circulent sur les communes périphériques du district poitevin ; ceux qui travaillent ou suivent des études se privent ou privent leurs enfants d’activités de loisirs, de soirée et de week-end. Leur mobilité est tributaire des ressources relationnelles dont ils disposent. Ce sont les voisins, les amis, les amis des voisins, les parents qui offrent l’occasion d’un déplacement, quitte à se débrouiller pour le retour. Il faut être à l’affût des opportunités, et se rendre disponible rapidement pour en profiter. Lorsque le ménage est équipé d’une voiture, la mobilité individuelle dépend de l’organisation du collectif, et donne lieu à des arbitrages quotidiens, à des enchaînements complexes entre les lieux de travail des parents, l’école d’un enfant, le domicile de la nourrice d’un autre enfant, le centre commercial, etc. Les déplacements doivent être rentabilisés. Le déplacement « gratuit » est rarement de mise. La sur-captivité de nos interlocuteurs les oblige à prévoir à l’avance leurs activités, leurs rendez-vous. Ils doivent se tenir constamment informés des possibilités d’aller et de retour sur lesquelles ils peuvent compter, auxquelles ils adaptent leurs emplois du temps, en raccourcissant une activité pour bénéficier du dernier trajet d’un voisin, ou en perdant deux heures en ville plutôt que de se priver d’une soirée chez des amis.
Nos interlocuteurs se sont précipités sur Pti’bus lors de sa mise en service. Les premiers mois, ils l’utilisaient au rythme de plusieurs allers-retours par semaine. Puis, le recours au service s’est ralenti, tempéré les critiques à l’égard de sa qualité globale. Pti’bus ne fait pas de cabotage et ne dessert pas les centres commerciaux auxquels les utilisateurs voudraient accéder. Il ne dispense pas les personnes âgées de devoir emprunter le transport collectif qu’elles n’apprécient pas, du fait de l’attente, de la marche, du bruit… Les horaires de Pti’bus, de 9h 00 à 19h 00, ne sont pas adaptés à ceux d’un travailleur, d’une mère de famille ou d’une étudiante. Le service n’autorise pas les visites et les activités de soirée, et il ne circule pas le dimanche. Les taxis ne sont pas suffisamment fiables. Ils privilégient les « vraies » courses et « oublient » les clients de Pti’bus ; ils n’arborent pas les insignes qui les identifieraient comme un service spécifique. Enfin, le service, minimal, ne permet pas aux utilisateurs de délaisser les autres solutions de mobilité offertes, ponctuellement, par les voisins, les parents, le bus, parfois le « vrai » taxi. En fait, Pti’bus ne diffère pas fondamentalement du transport collectif, et sur certains points (horaires, accessibilité), il fournit un service moins pratique. Ce n’est qu’une solution partielle parmi d’autres, qui complique les arbitrages. Au bout du compte, Pti’bus est une « prothèse » appréciée, mais qui ne libère pas de la sur-captivité, et ne modifie pas les pratiques de la mobilité dépendante.
On peut raisonnablement conjecturer qu’en l’état actuel des choses Pti’bus connaîtra le sort des systèmes qui l’ont précédés : la disparition, qui sera imputée, à tort, au manque d’intérêt des utilisateurs. La préservation du service nécessite qu’il soit amélioré. L’effort peut porter sur l’extension des horaires et des jours ouvrés, au moins à hauteur des horaires et des jours ouvrés du réseau de transport collectif, de 6h 00 à 23h 30, dimanche et jours fériés compris. Ensuite, sur la plus large information quant à l’existence même du service. Les taxis doivent apposer les « flancs de voiture » et les « calots » aux couleurs de Pti’bus. Le standard de réservation doit être sûr et efficace, et la prise en charge des clients doit être fiable. Dès lors que les taxiteurs facturent leurs prestations pour Pti’bus au tarif du compteur, les clients du transport à la demande doivent être traités sur un pied d’égalité avec les clients « normaux ».
Intégrer le taxi à la gestion des mobilités urbaines
L’intérêt de Pti’bus est de montrer que le développement du transport à la demande suppose de reconsidérer la manière dont les taxiteurs s’impliquent dans la gestion des mobilités urbaines. À Poitiers, comme ailleurs (FNAT/GART/UTP, 1998), les taxis font valoir leur volonté de participer au service public de la mobilité urbaine. Mais cette volonté affichée est traitée sur le mode d’un positionnement patrimonial. Ils n’acceptent de s’associer au service qu’à la condition que cela ne leur coûte rien. Leurs prix sont garantis par une convention reconduite annuellement, et c’est la STP qui gère le système de réservation. Du point de vue des taxiteurs, il ne s’agit que de récupérer une clientèle perdue au profit de transports collectifs plus conquérants (Pti’bus représente entre 10 et 15 % de l’activité du GIE), en ne consentant à l’autorité organisatrice que des ristournes financières de l’ordre de 10 à 12 % du chiffre d’affaire réalisé. Cet accord ne donne lieu qu’à un service minimal aux usagers, dont ils se détournent peu à peu.
Une réflexion peut être engagée sur les conditions d’une association plus intégrée entre les taxiteurs, le transporteur local et l’autorité organisatrice. Elle peut porter à tous les niveaux de la conception d’un transport à la demande comme service spécifique, de son articulation avec l’ensemble des autres modes de déplacement, et de la prise en charge concrète du service à travers la gestion par le GIE d’une centrale de mobilité. Une alliance dynamique entre les opérateurs de la mobilité urbaine bénéficierait aux sur-captifs que nous avons rencontrés, mais elle permettrait aussi éventuellement au transport à la demande ainsi redéfini de gagner d’autres catégories de citadins.
 
Une innovation bridée : Le Touc à Toulouse
 
 
Le transport à la demande revêt à Toulouse des caractéristiques originales à travers l’entrée d’opérateurs inhabituels dans le domaine de la mobilité urbaine: une petite société privée et un groupe de la distribution (Casino), et l’invention d’un nouveau concept : des voitures de golf ramènent à leur domicile les clients d’un supermarché.
En observant les encombrements de la circulation, le directeur de la SARL « Le Touc » (créée en 1997) a l’idée d’un transport de personnes qui ait les avantages d’une voiture : place assise, voyage à l’abri, vitesse convenable, possibilité de transporter des bagages, et qui soit plus facile d’utilisation qu’un taxi ou qu’un autobus. Après avoir péniblement franchi les étapes d’homologation technique d’un véhicule importé des États-Unis, la société Le Touc engage la commercialisation du système. À ce moment, le Casino du Pont-des-Demoiselles change de directeur. Ce dernier, qui multiplie les démarches pour relancer l’activité (aménagements intérieurs, livraison à domicile), trouve avec le Touc la possibilité d’offrir à ses clients — et uniquement eux — un service supplémentaire, d’autant plus intéressant qu’il résout un problème de stationnement. La fréquentation du magasin avoisine les 20 000 clients par semaine, mais le parking ne compte que 80 places, et n’est pas extensible puisque situé dans une zone dense.
Après avoir réglé ses achats, le client se présente au stand du Touc installé dans le hall d’entrée du magasin. L’hôtesse prend connaissance de sa destination, qui ne doit pas sortir d’un périmètre correspondant à l’aire de chalandise du magasin. L’attente n’excède pas 5 à 10 minutes. Le premier jour, 50 clients ont utilisé le Touc, 100 le deuxième jour, 150 le troisième jour. L’accord entre Le Touc et Casino a trois ans. C’est un indicateur clair de l’intérêt bien compris de Casino, qui règle 80 000 F. mensuels à son prestataire. L’impact du service s’apprécie à deux niveaux : la clientèle du magasin a augmenté de 10 % et le panier moyen de 20 %.
Le transport à la demande comme service à la personne
Le Touc est un service singulier sur bien des points. Il est d’une grande simplicité d’usage tant pour les utilisateurs que pour les personnels. Les systèmes de réservation, les logiciels de conception des trajets, la phonie et la localisation GPS sont inutiles. La seconde originalité réside dans l’espace desservi, qui est l’espace connu, de proximité du quartier. À cette échelle de déplacement, le Touc ne concurrence ni les bus du transporteur local, la SEMVAT, ni le taxi, ni la voiture. Le service intervient sur un chaînage basique de la vie quotidienne : les courses et la maison. Ce positionnement facilite son intégration immédiate aux comportements de déplacement. La relation nouée entre les utilisateurs et les personnels est également particulière. L’hôtesse prend les clients à la porte du magasin, charge leurs sacs, ouvre et ferme derrière eux le rideau de la voiturette. Durant le trajet, les passagers sont assis au plus près de la conductrice, dans un véhicule de quatre places dont le design et l’ambiance sont celles du train touristique davantage que du bus. Le Touc se gare au domicile des passagers, et l’hôtesse aide les personnes à descendre, décharge leurs affaires et les pose devant leur porte. Quelques jours plus tard, l’on retrouve les mêmes conductrices, avec qui s’instaure facilement une relation conviviale [7]. Les hôtesses bénéficient d’autonomie dans la gestion des relations avec les utilisateurs, et notamment elles ne sont astreintes à aucun « timing » (horaires de départ, d’arrivée, fréquence, temps de parcours), ce qui différencie leur activité de celle d’un chauffeur de bus. Les personnels ont toute latitude dans l’organisation du trajet. Enfin, et c’est sans doute assez déterminant dans l’appréhension du service et de la relation, les agents n’ont aucune relation commerciale avec les utilisateurs. La transaction se règle entre le magasin et le prestataire. Du point de vue du client, le Touc est un service gratuit. Ces caractéristiques : la desserte d’un espace de proximité, la simplicité d’usage, l’interconnaissance entre conductrices et passagers, font du Touc une véritable innovation dans le domaine de la mobilité urbaine.
À partir du succès rencontré à Toulouse, la société Le Touc est parvenue à séduire de nouveaux clients, mais ces derniers ne s’engagent que pour des opérations ponctuelles : desserte d’un parking de l’aéroport de Toulouse-Blagnac durant une période de travaux, navettes estivales sur la commune du Palais à Belle-Ile-en-Mer, salons et foires, « journée sans voiture », coupe du monde de football, etc. L’enjeu pour l’entreprise est de s’émanciper de cette logique expérimentale, et de routiniser l’activité. La simplicité du concept invite à penser qu’il est aisément adaptable sur un ensemble de sites (centres-villes, campus universitaires, centres commerciaux et hospitaliers) [8], et à Toulouse, plusieurs opérateurs publics et privés imaginent des utilisations potentielles du Touc.
Faire sa place dans le système institutionnel
Les modifications du réseau de transport collectif (bus et métro) envisagées dans le cadre du plan de déplacements urbains pourraient faire une place au Touc. Les principes du PDU sont de densifier l’offre de transport collectif sur les axes et des plages horaires les plus chargés, et de mettre en Å“uvre des modes alternatifs dans les zones moins denses et les horaires creux. Le fonctionnement du réseau articulerait les lignes du métro, les lignes des autobus et le transport à la demande en rabattement sur les axes réguliers. L’Agence d’urbanisme de l’agglomération toulousaine mène une étude d’identification des zones susceptibles de se prêter à cette organisation. Par ailleurs, les entreprises de la zone d’activité de Basso Cambo [9], regroupées en GIE, ont souhaité proposer à leurs salariés un rabattement commode sur le métro. Un partenariat s’est esquissé entre le GIE, la SEMVAT, la ville de Toulouse et la société Le Touc, qui devait mettre à disposition une flotte de voiturettes. Le projet a été abandonné. Signalons aussi que la Chambre de commerce et d’industrie de Toulouse (CCIT) prête une oreille attentive au Touc, qui pourrait desservir, depuis les parkings périphériques, l’hyper-centre de la ville. Les projets existent donc, nous pourrions en évoquer d’autres. Quels sont les obstacles à leur mise en Å“uvre ?
La première difficulté est relative à la confrontation des systèmes de contraintes public et privé. Le projet de Basso Cambo a échoué car il a mis en présence des opérateurs aux logiques différentes. D’un côté, une jeune entreprise pressée de survivre. De l’autre, des instances publiques aux calendriers formels, distinguant les études, les phases de test, la validation par les élus. Ces difficultés renvoient à la question des stratégies possibles de l’innovation dans des domaines fortement institutionnalisés comme celui de la mobilité urbaine.
La seconde difficulté est liée à l’identification du concept du Touc et aux choix de positionnement dans le système d’acteurs local. Le service participe-t-il du transport public ? Dans ce cas, les interlocuteurs pertinents sont l’autorité organisatrice et l’exploitant du réseau, le SMTC et la SEMVAT. Le service vise la création d’un nouveau marché à destination de consommateurs ? Alors les interlocuteurs sont plutôt les services techniques de la ville, la CCIT, les associations de commerçants, éventuellement les taxis. La société Le Touc n’a pas répondu à ces questions, et a multiplié les contacts aussi bien avec les opérateurs du transport collectif qu’avec les opérateurs privés.
Une troisième difficulté réside dans la complexité des montages partenariaux. L’opération menée à l’aéroport de Blagnac a nécessité deux conventions distinctes et rassemblé, en sus de la CCIT et de la société Le Touc, l’ADEME, EDF et le conseil régional de Midi-Pyrénées. À Aix-en-Provence, une opération de navette entre les parkings et le centre piéton a mobilisé la société Le Touc, l’Association des commerçants du centre d’Aix-en-Provence (APACA), la municipalité, la CCI, l’ADEME, le CETE et le CERTU. Se croisent le plus souvent sur un même projet des logiques d’autorisation réglementaire, de financement, de labélisation [10] et de partenariat stratégique, l’engagement des uns étant conditionné par celui des autres.
Enfin, l’absence de définition juridique claire du transport à la demande engendre des difficultés spécifiques. Sur un mode mineur, l’administration considère que les personnels du Touc relèvent de la convention collective des réseaux de transports publics urbains de voyageurs. Ils doivent respecter les mêmes temps de pause, alors qu’ils pratiquent une activité différente des conducteurs de bus. Le second point porte sur l’espace juridique dans lequel peut s’insérer un système de transport à la demande tel que le Touc. L’absence de définition de cet espace facilite les manÅ“uvres dissuasives de découragement des partenaires et des clients du Touc. Ainsi, les taxiteurs d’Aix-en-Provence ont obtenu l’abandon d’une expérimentation du Touc en exploitant à leur profit le manque de clarté des textes définissant l’initiative privée en matière de transports urbains. La démarche d’implantation du service est compliquée par la nécessité de trouver des clients acceptant de courir le risque juridique de l’innovation.
 
Une innovation fragile : Allobus à Roissy
 
 
Allobus offre une possibilité de déplacement 24 h sur 24 h et 7 jours sur 7 jours à des personnes travaillant sur la plate-forme de Roissy. Il existe trois lignes Allobus, exploitées par les Courriers de l’Ile-de-France (CIF). Elles ont une origine à Goussainville, à Sarcelles et à Tremblay-en-France, et ont toutes la plate-forme pour destination. Ces lignes ne font pas de cabotage : un passager prenant le minibus sur l’une des trois communes ne peut descendre qu’à l’un des arrêts de la plate-forme, et réciproquement. Les abonnés réservent leur trajet avec un délai minimal d’une demi-heure, mais il n’existe pas de délai maximal : on peut réserver ses trajets avec un mois d’avance. Les CIF mettent en Å“uvre le logiciel « Loxane », qui permet d’optimiser l’itinéraire des véhicules en fonction des réservations. Si le minibus ne doit prendre aucun client à un arrêt, il peut « couper » et gagner du temps. De fait, les utilisateurs ne peuvent avoir que de l’avance sur l’horaire prévu.
Allobus réalise journellement de 600 à 800 voyages, avec des pointes à 1 000 voyages au mois d’août, liées à l’augmentation de l’activité de l’aéroport en période estivale. Depuis le lancement du dispositif, 11 000 personnes ont effectué au moins une réservation, et sont enregistrées dans la base de données. L’activité est en progression continue depuis le lancement du dispositif, en avril 1998. Une enquête téléphonique menée en juin 1998 auprès de 300 clients montre que 32 % d’entre eux viennent de la voiture. 92 % de la clientèle utilise la carte orange et les 8 % restants d’autres titres de transport.
Allobus fonctionne aujourd’hui d’une manière jugée satisfaisante par les opérateurs. Les ratios économiques d’exploitation sont ceux d‘une ligne « normale », ce qui est rare en matière de transport à la demande. La qualité et la pertinence du service font l’unanimité. Soulignons que le fonctionnement d’Allobus a permis le renforcement du trafic sur les lignes de bus, dans des proportions significatives, les utilisateurs n’hésitant plus à prendre le bus pour un voyage, le retour, en soirée ou de nuit, étant garanti.
Un montage institutionnel complexe
Le succès d’Allobus masque l’histoire compliquée de son élaboration, à travers la mobilisation progressive de nombreuses parties prenantes aux motivations différentes. On peut repérer une première étape de cette histoire dans le partenariat des Aéroports de Paris (ADP) et des CIF autour de l’enjeu de l’accès aux emplois de la plate-forme de Roissy. L’accessibilité du site est importante pour les ADP. La libéralisation des échanges au sein de la communauté européenne et le développement du réseau de TGV amplifient la concurrence entre les grands aéroports. Dans ce contexte, ADP doit renforcer ses capacités de développement, par la création de nouvelles pistes, la diversification des services aux compagnies aériennes et par l’essor des entreprises installées sur la plate-forme. Cette stratégie donne lieu à l’augmentation des effectifs employés sur le site. Entre 1990 et 1997, 11 110 nouveaux salariés entrent dans les entreprises, portant à près de 50 000 en 2000 l’effectif total des personnes employées sur la plate-forme. Une grande partie de ces emplois sont de faible niveau de qualification : personnels des entreprises de fret et de logistique, de l’hôtellerie et de la restauration, agents des entreprises de nettoyage. Mais surtout, 80 % d’entre eux fonctionnent en horaires décalés.
Ces emplois sont attractifs pour les populations des communes populaires avoisinant la plate-forme : Sarcelles, Tremblay-en-France, Roissy-en-France, Goussainville, Gonesse, etc., mais ils sont difficilement accessibles. Les transports collectifs (bus et RER) imposent des détours et des temps de parcours considérables. On peut habiter à 500 mètres de son lieu de travail et mettre une heure et demie pour le rejoindre. De plus, ils cessent de fonctionner à 1h 00, et ne sont d’aucune utilité à ceux qui débutent ou terminent leur travail à 2 ou 3 heures du matin. La marche à pied ou le deux roues sont impossibles dans un environnement d’autoroutes, de zones industrielles et aéroportuaires clôturées et surveillées. La voiture est indispensable, mais une partie importante des personnes concernées n’en ont pas les moyens financiers. Ces éléments privent les personnes d’accéder à des emplois disponibles à proximité de leurs domiciles, ou leur imposent de dormir sur place ou de faire de l’auto-stop en pleine nuit.
En 1996, cette problématique trouve un écho auprès des CIF. L’entreprise, présente sur la plate-forme de Roissy depuis 1956, intervient dans le transport de voyageurs en zone sous douane, les navettes vers Paris, et le transport urbain de banlieues à banlieues en Seine-Saint-Denis, Val d’Oise et Seine-et-Marne. Ces marchés sont caractérisés par l’extrême vivacité de la concurrence entre transporteurs. Les CIF sont tenus de diversifier leurs activités, de dégager des marges de manÅ“uvre sur de nouveaux segments d’activité, en faisant preuve de capacité d’invention. Cette contrainte à l’innovation déclenche le lancement d’Allobus. L’offre des CIF entre alors en correspondance avec la demande d’ADP. Mais la complexité des questions économiques de financement et de tarification des services, et des questions juridiques de « droit de lignes » [11], empêche la logique de marché « de prendre ». C’est à la faveur d’un élargissement de la problématique que le projet sera finalement mis en Å“uvre.
Au milieu des années quatre-vingt-dix, l’État et ADP ont le projet d’agrandir les pistes de l’aéroport de Roissy. Les populations et les élus des communes proches s’alarment et protestent à l’encontre des nuisances. Un échange s’engage entre les protagonistes : l’extension des pistes contre une aide à l’accès aux emplois de la plate-forme de Roissy.
Le conseil général du Val d’Oise est la première collectivité locale à s’impliquer dans le projet. Ses services en charge de la politique de la ville réalisent une étude montrant que seulement 18 % des emplois de la plate-forme étaient occupés par des Val d’Oisiens en 1994, et que cette part chute. L’implication dans Allobus vise aussi à « redorer le blason » du transport à la demande. Le Val d’Oise finance des services de ce type sur l’ensemble de sa partie rurale. Sept autorités organisatrices intercommunales, regroupant quatre vingt six communes, dispensent un transport à la demande qui coûte cher au conseil général (150 MF annuels). Le succès d’Allobus en milieu urbain présente l’avantage de légitimer le maintien du transport à la demande en milieu rural.
Allobus participe également d’une problématique complexe pour les communes du pourtour de la plate-forme, qui connaissent des situations socio-économiques difficiles. Les taux de chômage sont élevés, et le climat social des cités incite à une mobilité résidentielle importante. L’amélioration de l’accessibilité au pôle d’emplois de la plate-forme est susceptible de produire des effets bénéfiques dans le cadre d’une dynamique sociale et urbaine globale.
Stabiliser les partenariats
Ainsi, les collectivités locales, l’État et ADP trouvent auprès des CIF un projet à même de fonder un accord articulant leurs enjeux respectifs. Cependant, de nombreuses difficultés demeurent, à commencer par le financement. La population ciblée est modeste, et l’application des conditions tarifaires de la région parisienne est souhaitable. Il faut aussi constituer un budget de lancement de l’innovation. De plus, la question complexe du « droit de lignes » n’est pas résolue. Or, le fonctionnement d’Allobus impose que les CIF empruntent des portions de tracés « appartenant » à des transporteurs concurrents. Ces difficultés seront résolues grâce à l’entrée en scène d’un opérateur ayant à la fois la légitimité et la capacité financière de finaliser le projet : le Syndicat des transports parisiens (STP). Son rôle a d’abord été celui de monteur financier du projet, dont il est le premier acteur en affectant à l’opération 10 MF en 1999, et 12 MF en 2000. Aujourd’hui, outre qu’il continue d’assurer une grande partie du financement, le STP joue le rôle de régulateur dans le développement du système. Le succès rencontré par Allobus auprès des utilisateurs motive de nombreuses demandes de communes et de départements, qui sont arbitrées par le STP.
La complexité du montage institutionnel obère la viabilité d’Allobus. L’engagement des différents acteurs qui participent à l’innovation reste aléatoire. Le conseil général du Val d’Oise et les communes peuvent s’en retirer quand ils le veulent, sans avoir à motiver leur décision. Le STP ne s’est investi que sollicité par le gouvernement. La complexité du partenariat est patente sur le plan de l’architecture financière. Versent au pot la commission européenne à travers le Fonds social européen, le conseil régional d’Ile de France, le conseil général du Val d’Oise, certaines des communes desservies, les CIF et ADP, enfin le STP. Perdure également la diversité des motivations des uns et des autres. Certains ne s’impliquent que contraints et forcés, d’autres parce qu’ils poursuivent des objectifs de maîtrise des mobilités résidentielles ou des objectifs d’image et de marketing urbain. Il faut ajouter à cela la rude concurrence entre les transporteurs, et le « droit des lignes », qui compliquent encore la recherche d’accords. Enfin, le service ne fonctionne que grâce à l’implication financière, politique et technique du STP qui a accepté un peu à contrecÅ“ur de jouer le jeu de l’expérience. Le retrait du STP condamne Allobus.
Au final, la problématique « transport » à proprement parler n’est que faiblement fédératrice. Pourtant, Allobus n’existe que grâce à ce montage juridique, politique et financier complexe. Il faut se garder que ce soit également cette complexité qui condamne un service dont l’utilité et la pertinence ne sont plus à démontrer.
 
Le transport à la demande comme service spécifique
 
 
L’examen de ces systèmes de transports à la demande établit que c’est dans le registre des modalités de partenariat, davantage que dans les registres technique ou économique, que leurs promoteurs ont résolu les difficultés les plus importantes. Mais si les phases expérimentales sont aujourd’hui franchies, l’extension des services demeure problématique. Des efforts doivent être entrepris afin de créer les conditions d’une reconnaissance partagée du transport à la demande comme un service spécifique. Nous voudrions évoquer quelques axes d’une réflexion susceptible de contribuer au développement du transport à la demande.
Améliorer la connaissance des comportements de déplacements
L’émergence de nouvelles pratiques de déplacements, fragmentées, multimodales, dispersées, s’accompagne d’exigences de souplesse, de qualité et d’individualisation du service, caractéristiques monopolisées pour le moment par la voiture. Des progrès dans la compréhension des comportements de mobilité des citadins permettraient d’y adapter le transport à la demande et de constituer un marché spécifique pour ce service. Or les enquêtes statistiques (études de fréquentation, enquêtes ménages, « baromètres satisfaction », etc.) n’informent que faiblement les pratiques concrètes de déplacement. Des dispositifs complémentaires pourraient être mis en Å“uvre. Les outils de la billettique et de la monétique, dont l’usage est en voie de généralisation sur les réseaux de transport collectif, fourniront bientôt un ensemble considérable d’informations utiles sur les pratiques, les rythmes et les activités liées à la mobilité. Les dispositifs de concertation constituent une autre ressource, qui pourrait être systématisée et mieux exploitée. Si la concertation est désormais une pratique courante dans l’aménagement urbain, elle est nettement plus modeste pour ce qui concerne la mobilité urbaine. Il serait en particulier intéressant de réserver une place aux usagers dans les autorités organisatrices de transports urbains. Cette démarche permettrait de porter à la connaissance des opérateurs des services les catégories de besoins qui échappent aux approches statistiques. Ce type de partenariat donne lieu à des évaluations positives là où il existe, par exemple à Grenoble où l’exploitant local, la SEMITAG, et l’Association de développement des transports collectifs (ADTC) résolvent en commun de nombreux problèmes de gestion du réseau. Enfin, des études sociologiques des pratiques individuelles de déplacement, prenant en compte l’ensemble des facteurs de l’arbitrage pour tel ou tel mode, notamment les arbitrages au sein du ménage, pourraient être utiles dans l’ajustement d’une offre alternative aux transports collectifs et à la voiture.
L’enjeu des politiques tarifaires
La question du prix des services de mobilité mériterait une réflexion approfondie. Les citadins ont aujourd’hui le choix entre deux possibilités extrêmes : le coût élevé de la voiture et le coût modique du transport collectif. La conception du transport à la demande comme service spécifique, éventuellement inscrit dans un environnement de services ajoutés, pourrait donner lieu à une ouverture des politiques tarifaires. Gageons que des utilisateurs exclusifs de la voiture ou, à l’autre extrême du spectre, des sur-captifs accepteraient de payer un prix intermédiaire entre celui de la voiture et du transport collectif pour bénéficier d’un transport à la demande fiable, efficace et bien adapté à leurs pratiques de mobilité. Des opérateurs tels que la RATP et la SNCF ont engagé des réflexions sur les modes de tarification de nouveaux services individualisés (par exemple, l’information en temps réel sur les perturbations). Par ailleurs, les principes de tarification des services de voiture partagée, qui combinent abonnements et paiement de coûts kilométriques, ouvrent des perspectives intéressantes et bien accueillies par les utilisateurs (PREDIT, 2001). Il reste à étudier l’acceptabilité des tarifs qui pourraient être pratiqués. Les options des téléphonistes (Itinéris, SFR, Bouygues…) qui associent une grande flexibilité tarifaire à une diversité des prestations, peuvent fournir des modèles partiellement applicables à la mobilité urbaine.
Inscrire le transport à la demande dans le droit
La reconnaissance juridique du transport à la demande pourrait aussi accompagner son développement et sa pérennité. Si ce type de service est clairement identifié et réglementé comme une prérogative des conseils généraux, le droit est moins clair pour ce qui concerne le milieu urbain [12]. Les catégories sont nombreuses : les taxis, qui comptent neuf places assises au plus, et disposent d’une autorisation de stationnement sur la chaussée publique pour prendre et déposer leur clientèle ; les voitures de petite remise, qui ne jouissent pas du droit de stationnement sur la voie publique ; les voitures de grande remise doivent satisfaire des critères de luxe (nombre de chevaux) et ne peuvent prendre leurs clients qu’à certains endroits : hôtels, casinos ; les transports sanitaires ; les transports occasionnels qui proposent des circuits en boucle à des groupes d’au moins dix personnes constitués préalablement à leur prise en charge ; les transports privés qu’organisent pour leur propre compte des personnes publiques ou privées (associations, entreprises, collectivités publiques, établissements d’enseignement…), à condition que ces transports répondent à des « besoins normaux » [13] de fonctionnement et qu’ils soient gratuits ; enfin, le service public de transport collectif urbain, dont les horaires et les arrêts sont déterminés par avance et qui est du ressort exclusif des autorités organisatrices.
Cette architecture est complexe, elle est aussi redondante. On peut considérer que les taxis, les voitures de petite et de grande remise, les transports sanitaires, les services occasionnels et les transports privés sont différentes occurrences de transports à la demande. Il serait judicieux de simplifier cette organisation, et de prévoir formellement une nouvelle catégorie « transport à la demande ». Elle pourrait intégrer les différents modes existants, en respectant certaines de leurs particularités. Le droit pourrait en sus ménager la possibilité de fonctionnement et de délégation des centrales de mobilité [14], dont la mise en Å“uvre peut être un atout dans l’organisation du transport à la demande.
 
Conclusion
 
 
L’appréhension « compréhensive » (au sens weberien du terme) des comportements des déplacements, la possibilité d’accroître la part d’auto-financement du service et la reconnaissance juridique de son intérêt pourraient inciter les opérateurs à se saisir du transport à la demande. Un ensemble d’évolutions observables dans le domaine de la mobilité urbaine peuvent soutenir cette dynamique de conception et de diffusion d’un nouveau système de transport. Les textes visant à instituer les autorités d’agglomération, la loi sur l’Air et les plans de déplacements urbains, et la loi « Solidarité et renouvellement urbain » constituent des opportunités de mise en débat et de réflexion sur les modalités de prise en charge de la mobilité des citadins. Par ailleurs, des alliances s’esquissent entre les opérateurs traditionnels de la mobilité urbaine et de nouveaux entrants, notamment des sociétés de services maîtrisant les techniques du service individualisé, et les concepteurs automobiles de petits véhicules non polluants [15]. Ces partenaires disposent de compétences qui peuvent être mobilisées avec profit dans la conception de nouveaux outils de gestion des mobilités urbaines. C’est également le cas des technologies de l’information et de la communication. Après avoir investi les fonctions de contrôle et de commande des réseaux à travers les capteurs d’informations sur l’état du trafic ou la régulation des mobiles, la télématique développe des applications combinant la localisation extrêmement précise des véhicules et des personnes, le traitement d’informations complexes et leur exploitation en temps réel. Ces avancées technologiques peuvent contribuer, comme c’est déjà le cas avec Allobus, à la mise en Å“uvre des transports à la demande efficaces.
Ce service compléterait alors l’offre de transport collectif, notamment en améliorant le service public de mobilité en faveur des captifs et des « sur-captifs » qui n’ont pas accès aux réseaux classiques, ou dans des conditions décourageantes. Mais il pourrait apporter aussi une offre alternative à la voiture aux « accédants à la mobilité » (les jeunes, les étudiants) et aux « nomades » (actifs se déplaçant en voiture), qui sont les utilisateurs du « paratransit » dans la Silicon Valley, et du « treintaxi » au Pays-Bas. C’est dans ces catégories de population que les taux de mobilité sont les plus élevés, que la complexité, le fractionnement et la multimodalité des déplacements sont les plus marqués.
L’auteur remercie François Ascher et Jean-Paul Martin pour leurs conseils.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Ascher F., La République contre la ville, Essai sur l’avenir de la France urbaine, Éd. de l’Aube, coll. « Société », 1998.
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·  Bigey M., Les élus du tramway, Mémoires d’un technocrate, Lieu commun/Edima, 1993.
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·  Deroche L., Guy Th. et Lichtenberger Y., « Compétences de service, socialisation et professionnalisation. Réflexions à partir d’un dispositif d’intégration de jeunes sans qualification : Allégio » in Éducation permanente, n° 141, pp. 97-117, 2000.
·  IDF Conseil/IAURIF. Étude des transports à la demande en secteur peu dense d’Ile-de-France ; 2 volumes, 1997.
·  FNAT/GART/UTP, Coopération taxi-transport public, mode d’emploi, 1998.
·  GART/FORS/CODRA, Le transport à la demande. État de l’art et perspectives, 1997.
·  Kirby R. E., Kemp M. A., Wohl M., Paratransit : neglected Options for Urban Mobility, The Urban Institute, Washington D.C., 1974.
·  Laneyrie Ph., Garnier A., Nizey J., Vennin B., Le taxi en France (vol. 2) : Pratiques de la clientèle et relations offre-demande, Cresal, Saint-Étienne, 1978.
·  Le Breton E., Ascher F. et al., Le transport à la demande, un nouveau mode de gestion des mobilités urbaines, Champs-Marne, Institut français d’urbanisme, rapport pour le PREDIT, 2000.
·  Massot M-H., « La multimodalité automobile et transports collectifs : complémentarité des pratiques modales dans les grandes agglomérations » in RTS, n° 50, pp. 3-16, 1996.
·  Massot M-H., Monjaret B. et Kalfon M-A., Automobile et transport public. Complémentarités modales des pratiques de déplacement dans la zone d’influence de la RATP, RATP/Mission prospective et recherches sociétales, 1997.
·  PREDIT. L’innovation au service des déplacements urbains - Bilan de 33 recherches et expérimentations du groupe thématique « gestion des déplacements urbains », Paris, 2001.
·  RATP, Organisation collective des transports en zones peu denses. Orientations, 1983.
·  TRANSCET – CDC, Desserte des zones peu denses en milieu urbain, 1996.
 
NOTES
 
[1]Les premières expériences françaises de transport à la demande associant des taxis ont été menées dès le début des années soixante-dix. Cf. Laneyrie Ph. et al., 1978.
[2]Autant les grandes agglomérations (Lyon, Rouen, Nancy, etc.), que les agglomérations de taille moyenne (Angoulême, Blois, Vannes, etc.) et petites (Villefranche, Manosque, Elbeuf, etc.). Diverses formes de transport à la demande sont également mises en Å“uvre aux États-Unis, notamment dans la Silicon Valley, aux Pays-Bas, ou encore à Singapour. On peut aussi considérer que les taxis-brousse des pays d’Afrique sont une forme de transport à la demande.
[3]Il reste 3 % qui déclaraient ne recourir ni à la voiture ni aux transports collectifs.
[4]RATP, 1983 ; TRANSCET, 1996 ; IDF Conseil/IAURIF, 1997 ; GART/CODRA/FORS, 1997 ; CERTU/CETE Nord Picardie, 1999.
[5]Ce souci de préservation des monopoles locaux apparaît clairement dans l’étude de TRANSCET (op. cit., p. 194) : « l’exploitant doit maîtriser l’ensemble de la chaîne des transports en commun sur le périmètre de transport urbain afin de se couvrir de toute concurrence locale, même marginale ».
[6]Cet article exploite les résultats d’une enquête réalisée par l’auteur lors d’une recherche menée pour le PREDIT. Cf. Le Breton E., Ascher F. et al., 2000.
[7]On retrouve ces caractéristiques relationnelles entre conducteurs et passagers dans le cadre d’une expérience francilienne de transport à la demande, Allégio. Cf, Deroche L., Guy Th. et Lichtenberger Y., 2000.
[8]Cette configuration associant un petit véhicule fonctionnant aux énergies « propres » à un déplacement de proximité, se développe. EDF, la RATP et la société Andruet conçoivent le Cycab, véhicule électrique de 4 places, déjà opérationnel aux Pays-Bas, avec le concept « Parkshuttel » à l’aéroport d’Amsterdam et dans le centre-ville de Rotterdam. Au Japon, les constructeurs Honda et Yamaha misent sur la vente à moyen terme de 100 000 véhicules de cette catégorie.
[9]Entre autres, Motorola (2 400 employés), Alcatel (2 000 employés), Siemens (1 500) et Météo France (1 000), pour un total avoisinant les 10 000 employés sur la zone.
[10]Le programme européen Utopia sur l’innovation dans les transports urbains.
[11]Le décret n° 49-1473 du 14 novembre 1949 régissant les transports en Ile-de-France institue un droit de ligne, selon lequel une entreprise est considérée comme propriétaire de la ligne sur laquelle elle a instauré un service.
[12]Sur ce point, se reporter à l’étude de Charrel N. et Ducroux L., in Le Breton E., Ascher F. et al., 2000, pp. 160-200.
[13]Le droit ne précise pas ce qu’est un « besoin normal ».
[14]Des centrales de mobilité sont opérationnelles à Marseille (Lepilote), et à Abbeville (Filinfo).
[15]Pour les premiers, citons une filiale de Via-Cariane qui gère une forme de centrale de mobilité à Lyon ; pour les seconds, Renault et EDF impliqués dans l’expérience Praxitèle à Saint-Quentin en Yvelines, et PSA Peugeot Citroën et Alcatel CGA Transport parties prenantes de LISELEC à La Rochelle.
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