2001
Flux
Dossier « Espaces de la coordination économique »
Avant-propos
Pascal Chauchefoin
Depuis une vingtaine d’années, les conditions de la compétition économique ont imposé un renforcement de la coordination dans les relations interentreprises qui a conduit à l’émergence d’« entreprises-réseaux » articulant plusieurs échelles spatiales. L’une des conséquences majeures de ces nouvelles formes d’organisation de l’activité économique est une dissociation entre l’espace des firmes et celui des régulations politiques remettant en cause les découpages traditionnels de l’espace et en particulier le statut du territoire comme catégorie de l’analyse spatiale. Une abondante littérature s’est développée dans le champ de la géographie économique et des sciences régionales pour tenter de mieux saisir les rapports entre réseaux d’entreprises et territoires et d’en tirer des enseignements pour l’orientation de l’action publique. Si de nombreux travaux ont contribué à révéler l’importance de la proximité géographique comme facteur facilitant la coordination, d’autres, plus récents, insistent sur la nécessité de partir des pratiques et des représentations des acteurs pour restituer la variété des dynamiques spatiales. Ils soulignent, en particulier, l’existence de multiples modes de coordination mobilisés par les acteurs économiques ainsi que l’enchevêtrement des formes organisationnelles adoptées.
Flux a souhaité apporter sa contribution à cette réflexion à travers ce dossier thématique consacré aux « espaces de la coordination économique ».
Dans le premier article du dossier, P. Chauchefoin (enseignant chercheur à l’Université de Poitiers) souligne la nécessité de reconnaître l’influence qu’exercent les réseaux interentreprises sur les dynamiques territoriales et en dégage les enjeux pour les politiques de développement local. Avec le renforcement de la coordination entre les activités, rendue nécessaire par l’évolution des conditions de la concurrence, ces réseaux se complexifient. Le positionnement des entreprises locales dans l’entrelacs des « chaînes de valeur ajoutée » est difficile à cerner et la définition des politiques de développement local est devenue très problématique. Dans ces conditions, une bonne gouvernance territoriale passerait d’abord par la connaissance des logiques d’entreprises et de leurs relations aux territoires. Pour les décideurs locaux, une question essentielle est de savoir comment réaliser l’articulation entre les facteurs endogènes et exogènes de développement. Après un bref rappel des conditions d’émergence des problématiques actuelles du développement local, l’article souligne les dangers d’une définition localiste de l’intervention publique. Les théories économiques de la coordination montrent, en effet, que les réseaux interentreprises relèvent d’abord de la compatibilité organisationnelle entre les activités et que la concordance avec la proximité géographique constitue l’exception et non la règle. Même si les outils statistiques permettant d’identifier ces réseaux sont encore largement embryonnaires, l’auteur insiste sur la nécessité d’enrichir l’expertise territoriale par la prise en compte la plus systématique possible des différentes logiques réticulaires intéressant, de près ou de loin, le territoire observé. Quelques pistes sont proposées.
Les deux autres textes du dossier rejoignent cette conclusion en s’appuyant sur des matériaux empiriques.
Pour O. Bouba-Olga et C. Carrincazeaux (enseignants chercheurs respectivement à l’Université de Poitiers et de Bordeaux IV), la logique de l’organisation réticulaire ne se déduit pas de l’existence d’un nÅ“ud de réseaux locaux mais de l’analyse des processus de coordination multiscalaire mis en Å“uvre par les acteurs d’un territoire donné. Une telle démarche permet plus sûrement de comprendre comment se structure l’espace économique. Insistant sur les multiples dimensions que peut revêtir la proximité pour les agents économiques (proximité physique, organisationnelle, technologique, culturelle), les deux auteurs proposent de restreindre l’utilisation du terme réseau aux relations que tissent les entreprises à l’occasion de leurs activités de production (la dimension organisationnelle) en réservant la notion d’espace à la définition de la distance physique entre les acteurs. Dans cette optique, l’organisation des activités sous forme de « système productif localisé » serait exemplaire de la superposition entre la proximité physique et la proximité organisationnelle. C’est seulement dans cette configuration que les auteurs considèrent avoir affaire à un territoire.
Leur objectif est de mieux comprendre en quoi les exigences de coordination ont des effets sur l’espace des relations interentreprises. Pour cela ils privilégient les problèmes d’articulation de compétences.
L’analyse des activités d’innovation sert de support à leur démonstration. Les résultats de l’enquête qu’ils ont réalisée en France auprès d’établissements pratiquant la R&D montrent une corrélation positive entre le niveau de complexité des connaissances mobilisées et l’intensité des relations interentreprises. Mais, contrairement à une idée très répandue dans la littérature sur les milieux innovateurs ou les districts technologiques, l’intensification des relations ne concerne pas toujours prioritairement le milieu local. Les auteurs ont identifié des secteurs pour lesquels les relations à longue distance, donc fondées sur la proximité organisationnelle, se développent plus vite que les relations locales basées sur la proximité physique. Ce constat a de fortes implications pour les politiques de développement local. Les deux auteurs insistent finalement, eux aussi, sur la nécessaire évolution des méthodes d’élaboration du diagnostic territorial préalable à la définition des politiques publiques. Celui-ci doit reposer sur une prise en compte de toutes les dimensions de la proximité.
Dans le troisième article de ce dossier, A. Torre, chercheur à l’INRA, traite de la coordination économique à partir de l’exemple de la politique d’implantation des réseaux de diffusion technologique en Corse. Il montre en particulier combien il est difficile, pour les pouvoirs publics, d’interférer sur les pratiques résiliaires.
Dans les économies dites « périphériques », la coordination économique repose, plus qu’ailleurs, sur un lien social particulièrement fort. Cela se vérifie dans le cas de la Corse où les relations entre les agents économiques débordent largement la sphère marchande et s’appuient sur des règles tacites héritées des spécificités culturelles locales. Ces caractéristiques sont d’ailleurs renforcées par l’insularité : le marché local est de petite taille et les coûts de transport sont élevés. Les réseaux locaux existants ont l’avantage d’alimenter ce que l’auteur appelle « un réservoir de savoirs tacites », mais, les règles localisées de coordination se heurtent à des impératifs de compétitivité imposés par les logiques de marché et les conditions de la concurrence internationale. A. Torre montre que le renforcement des règles formelles a contribué à l’éclatement des réseaux locaux existants. Certains acteurs se sont repositionnés pour intégrer le nouveau dispositif, d’autres sont restés insensibles au discours institutionnel et ont refusé d’adopter des règles de coordination plus contraignantes pour préserver leurs espaces de libertés. Le paradoxe est que cet éclatement est le fruit d’une politique développée par les pouvoirs publics dans un objectif d’amélioration des performances du développement économique local. L’auteur utilise cette illustration pour insister, plus généralement, sur le risque de déliquescence des réseaux informels locaux, voire d’éclatement du système productif local. On retrouve là un problème récurrent en termes de politique de développement économique : comment renforcer le potentiel local sans contrarier l’organisation spontanée des acteurs ?