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Métropolis

I.S.B.N.sans
112 pages

p. 47 à 60
doi: en cours

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Hors Dossier

n° 46 2001/4

2001 Flux Hors Dossier

De la gestion des grandes voiries à la planification des déplacements urbains

Systèmes d’acteurs et politiques publiques dans l’agglomération grenobloise

Gilles Novarina Gilles Novarina est professeur à l’Institut d’Urbanisme de Grenoble et chercheur au Centre de recherche sur l’espace sonore et l’environnement urbain (UMR CNRS 1563). Il a publié notamment, en collaboration avec Jean Pierre Gaudin, « Politiques publiques et négociation » aux Éditions du CNRS en 1997. Il dirige actuellement un programme de recherche comparée sur les échelles de planification en France et en Italie.Institut d’Urbanisme de GrenobleUniversité Pierre Mendes France – Grenoble 2 Sciences sociales14 avenue Marie Reynoard 38100 GrenobleTéléphone : 04 38 49 84 50 – télécopie : 04 38 49 84 51
La question des déplacements urbains mobilise, depuis la fin des années 1970, les acteurs de la scène publique grenobloise. La décision de créer un réseau de tramways est au centre des controverses qui conduisent au printemps 1983 à un changement de majorité municipale. La mobilisation des associations, qu’il s’agisse des unions de quartiers ou de groupements spécialisés, explique en large partie le succès du « oui » lors du référendum organisé à l’automne de cette même année par la municipalité grenobloise à propos de la première ligne de tram. Pourtant, à cette époque, si les transports collectifs intéressent les acteurs de la société civile, les problèmes de voirie restent encore l’affaire des ingénieurs et des techniciens.
Lors de la préparation des Jeux Olympiques (1968), Grenoble est raccordée au réseau autoroutier en provenance de Chambéry d’une part, de Lyon de l’autre. À cette même époque, le contournement de l’agglomération est amorcé sous forme d’une voie expresse de trois voies. Après une pause de plus de dix ans, les investissements routiers reprennent. Le milieu des années 1980 est l’occasion de nombreux travaux : passage à 2 x 2 voies de la rocade sud qui est reliée aux autoroutes A 480 et A 41 (Chambéry-Grenoble) ; nombreux aménagements de la traversée nord-sud sur la rive gauche du Drac (A 480). Malgré cet effort financier soutenu, le contournement de Grenoble n’est pas achevé et il manque un chaînon, appelé rocade nord ou tangentielle est-ouest, qui suppose le percement d’un tunnel qui doit passer sous l’Isère et sous la colline de la Bastille.
Cette rocade nord est depuis longtemps inscrite dans les documents de planification urbaine à l’échelle de l’agglomération, qu’il s’agisse du plan directeur d’urbanisme de 1963, dit plan Bernard, ou du schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme de 1973, mais n’a fait que récemment l’objet d’études techniques approfondies. C’est à l’État, plus particulièrement à la direction départementale de l’Équipement, qu’il revient d’avoir relancé des propositions en la matière à l’occasion de la publication en 1993 du dossier de voiries d’agglomération (DVA).
Mais le contexte a profondément changé entre la fin des années 1970 et le début des années 1990 : l’initiative de la DDE se heurte à l’opposition des associations de défense de l’environnement et de promotion des transports en commun, ce qui amène les élus à prendre position. L’échelle des problèmes a elle aussi changé : si la première ligne de tramway concernait principalement la ville-centre, le contournement autoroutier, l’extension du réseau de tram, les pistes cyclables impliquent l’ensemble de l’agglomération ou plus exactement de la région urbaine. En lieu et place des communes, un nouvel acteur voit son rôle conforter, la communauté d’agglomération ou Métro.
 
Le dossier de voiries d’agglomération : une initiative de l’État et une approche sectorielle
 
 
Le dossier de voiries d’agglomération est un document de programmation, de la responsabilité de l’État, élaboré en concertation avec les collectivités territoriales (région, département, groupements de communes, communes). Mis à l’étude dans la plupart des grandes villes françaises, les dossiers de voiries d’agglomération auraient dû faciliter la répartition des crédits d’État notamment de ceux qui sont distribués dans le cadre des contrats de plan État-Régions. Dans l’agglomération grenobloise, la direction départementale de l’Équipement de l’Isère est désignée pour conduire des études techniques. Le diagnostic est centré sur la question des déplacements automobiles et l’accent est mis sur l’amélioration nécessaire du réseau de grandes voiries urbaines.
Avec l’ouverture de Grenoble vers le sud, un risque de saturation de la rocade
Entre 1975 et 1990, l’agglomération (qui comprend les vingt-trois communes de la cuvette centrale) a gagné cinq mille habitants et vingt-six mille emplois, alors que les cent trente-quatre communes, composant le reste de la région urbaine (réparties entre trois vallées au nord, au sud et à l’est de la ville-centre), ont vu leur population croître de vingt-six mille habitants et ont accueilli seulement sept mille emplois supplémentaires [1]. Le déséquilibre entre bassin d’habitat et bassin d’activité s’est donc accru, ce qui explique la croissance rapide des déplacements domicile-travail, rendus particulièrement difficiles par l’étroitesse de la vallée alpine où est implantée Grenoble.
Les déplacements sont constitués pour l’essentiel par du trafic interne à l’agglomération (853 000 véhicules/jour) ou par des échanges entre agglomération et reste de la région urbaine (272 000 véhicules/jour), alors que le trafic de transit (25 000 véhicules/jour) reste minoritaire car Grenoble est en position de dérivation par rapport au schéma autoroutier national [2]. Reliée à Lyon et à Chambéry par des autoroutes, elle n’est raccordée que par des routes nationales sinueuses aux Alpes du Sud et à la côte méditerranéenne. La part des transports en commun est minoritaire en ce qui concerne les déplacements internes (21 %), marginale pour les échanges (entre 3 et 6 % selon les vallées) et nulle pour le transit.
L’inscription, au schéma national autoroutier, des liaisons Ambérieu-Bourgoin d’une part, Grenoble-Sisteron de l’autre transformera Grenoble en un nÅ“ud important sur un nouvel axe nord-sud permettant de relier l’Europe septentrionale à la côte méditerranéenne. Cette décision, prise en 1993, entraînera à coup sûr un bouleversement de la situation des déplacements dans l’agglomération grenobloise. Tenant compte à la fois de l’augmentation générale du trafic à l’échelle nationale et de l’impact de l’ouverture de nouvelles autoroutes, le dossier de voiries d’agglomération estime que la circulation de transit devrait doubler d’ici à l’horizon 2010, passant de 25 000 à 50 000 véhicules/jour et prévoit une saturation du réseau des grandes voiries urbaines.
La solution : la réalisation de deux tunnels autoroutiers
L’analyse du dossier de voirie d’agglomération ne porte en effet que sur trois avenues (une nord-sud et deux est-ouest), les deux autoroutes Grenoble-Lyon et Grenoble-Chambéry et les deux autoroutes urbaines (l’A 480 le long du Drac et la rocade sud). Cet angle d’approche limité empêche les techniciens de la direction départementale de l’Équipement d’avoir une vision d’ensemble du réseau viaire de la région urbaine, de prendre en compte d’éventuels reports de trafics sur d’autres boulevards ou rues, comme de calculer de manière précise l’impact d’un développement des autres modes de déplacements (transports en commun, marche à pied et deux roues). Malgré un diagnostic s’appuyant sur des données incomplètes, la direction départementale de l’Équipement n’hésite pas à proposer trois scénarios fondés sur des hypothèses différentes quant à la maîtrise de l’étalement urbain et des implantations d’activités, quant aux niveaux de développement des transports collectifs et quant au bouclage de la rocade autoroutière.
Répartition de la population et des emplois par secteur entre 1975 et 1990Agrandir l'image Répartition de la population et des emplois par se...
Sur la base de ces trois scénarios, le dossier de voirie d’agglomération envisage de mettre fin aux discontinuités de liaison autoroutière et appelle de ses vÅ“ux la réalisation des tangentielles nord-sud en tunnel sous le Vercors et est-ouest en tunnel sous la Bastille. En effet, « le résultat des différents scénarios testés et les études de trafic du grand quart sud-est et de l’agglomération montrent que, même avec un programme de transports en commun poussé jusqu’à l’irréalisme, il ne sera pas possible de faire l’économie de deux infrastructures routières nouvelles pour les axes nord-sud et est-ouest. Ces nouvelles voies permettront : d’assurer l’écoulement du trafic de transit ; d’alléger les trafics des grandes voiries actuelles, qui pourront être réservées au fonctionnement de l’agglomération et de la desserte des parcs d’échanges avec les transports en commun ; de réduire la circulation automobile et le stationnement dans le centre de l’agglomération et de favoriser le développement des modes alternatifs de déplacements » [3].
Les propositions formulées par la direction départementale de l’Équipement, à la différence du diagnostic, ont trait à la fois à la circulation automobile, aux transports en commun et aux modes doux.
- La réalisation des deux tangentielles doit à la fois assurer une continuité autoroutière et favoriser les accès à l’agglomération depuis les communes extérieures.
- Le développement des transports en commun, notamment du réseau de tramways, doit se faire conformément aux prévisions formulées par le syndicat mixte des transports en commun [4].
- Un nouveau plan de circulation et une politique plus restrictive du stationnement automobile peuvent permettre une reconquête des espaces publics du centre-ville par les piétons et les deux roues.
 
La contestation des orientations de l’État par les élus de l’agglomération
 
 
L’appel à des experts extérieurs
Les élections municipales de 1995 se traduisent par un changement de majorité dans la ville-centre [5] et de nombreuses communes de périphérie [6] et entraînent la constitution d’un nouvel exécutif [7] de la Métro [8]. Les nouveaux dirigeants de cette instance d’agglomération ont pour ambition de réaffirmer son rôle et ses pouvoirs face aux différents interlocuteurs que sont les communes, les autres collectivités territoriales (département, région) et les services dépendant de l’État (préfecture et administrations déconcentrées). Dans ce dessein, la Métro cherche à assumer pleinement les responsabilités qui lui sont confiées par les communes dans le domaine des transports en commun d’une part, des voiries rapides urbaines de l’autre. Cela conduit tout naturellement les élus à tenter de promouvoir une approche plus globale des problèmes de déplacements en critiquant les approches sectorielles qui résultaient jusque-là d’un partage de l’expertise entre d’une part l’agence d’urbanisme [9] et les services techniques du syndicat mixte, ayant en charge les transports en commun, et d’autre part la direction départementale de l’Équipement, ayant la responsabilité des études de voirie.
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Pour mener à bien un tel programme, la communauté de communes décide de soumettre le dossier de voiries d’agglomération à une expertise extérieure. C’est la première fois que les élus ne prennent pas officiellement pour argent comptant les propositions de l’État pour réguler la circulation automobile et décident de s’appuyer sur des tiers pour mesurer l’impact d’une politique. Le conseil de communauté demande à deux universitaires, Alain Bonnafous (professeur au Laboratoire d’Économie des Transports de Lyon), Philippe Bovy (professeur à l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne), et à un responsable associatif, Jean Sivardière (ancien président de l’Association pour le développement des transports en commun, président de la Fédération nationale des usagers des transports, ancien administrateur de la SNCF), de formuler des avis circonstanciés sur le travail fait par la direction départementale de l’Équipement lors de la préparation du dossier de voiries d’agglomération. Alors que les deux premières personnalités sont connues pour avoir des idées libérales en matière de déplacements et sont partisanes d’une politique d’offre capable de répondre aux demandes des différentes catégories d’usagers (piétons, cyclistes, automobilistes, usagers des bus ou des tramways), le troisième est réputé pour son combat en faveur des transports en commun et des deux roues et son opposition au tout automobile.
Des avis contrastés
Malgré la brièveté du temps imparti (deux mois), les avis rendus apparaissent détaillés, mais leur mode de formulation et leur contenu sont très différents.
Alain Bonnafous, qui s’est adjoint les compétences en matière d’environnement d’un collègue de son laboratoire, porte principalement son analyse [10] sur les hypothèses de calcul sur lesquelles sont fondées les estimations de trafic proposées par la direction départementale de l’Équipement. Après avoir fait part de son accord avec les prévisions de croissance retenues, il écrit que l’ouverture de l’A 51 devrait entraîner un report de trafic en provenance de la vallée du Rhône de l’ordre de 8 800 véhicules/jour en moyenne, pouvant monter en été jusqu’à 22 600 véhicules/jour, ce qui est proche des données fournies par les services de l’État. Parce que cette augmentation de la circulation concerne pour l’essentiel des voitures particulières, le report du trafic sur la voie ferrée sera particulièrement limité. Les risques de saturation du réseau de voirie concerneraient donc particulièrement les pointes du soir qui, dans le dossier de voiries d’agglomération, ne sont pas étudiées de façon approfondie.
Par contre, ce dossier est trop optimiste quant à la progression de la part des transports en commun et des deux roues dans les modes de déplacement. Les nouvelles lignes de tram desserviront des bassins de clientèle bien moindres que celles qui actuellement sont en service. Par ailleurs, les objectifs de maîtrise de l’étalement urbain préconisés par le DVA apparaissent quasi impossibles à atteindre. Tous ces arguments plaident par conséquent en faveur de la réalisation des deux tangentielles avec tunnel qui doivent être gratuites. Il y a là, avec la mise en place d’une politique restrictive de stationnement (augmentation du prix du parking), une des conditions à remplir pour limiter la circulation automobile en centre-ville. Et Alain Bonnafous d’ajouter que la réalisation de l’autoroute Grenoble-Sisteron permettrait à Grenoble de s’ouvrir sur le sud et d’affirmer son rôle de métropole régionale. L’avis formulé par l’universitaire lyonnais reconnaît, malgré les critiques formulées, la pertinence du diagnostic de la direction départementale de l’Équipement, ce qui l’amène à préconiser de nouvelles infrastructures routières.
Le ton du rapport [11] de Jean Sivardière est d’une tout autre nature. À une critique de la politique des élus locaux, qui fait la part trop belle à l’automobile, est associée une véritable déclaration programmatique en faveur des modes alternatifs de déplacements. Après avoir rappelé que, contrairement à bon nombre d’idées reçues, il n’y a pas, depuis le milieu des années 1980, fléchissement des investissements routiers et autoroutiers, le responsable associatif constate que l’effort des collectivités territoriales en faveur des transports collectifs s’est ralenti au long de cette même période : neuf kilomètres de ligne de tramway en 1987 (réalisation de la ligne A), six kilomètres en 1990 (ligne B) et seulement trois kilomètres et demi en 1996 (prolongement de la ligne B jusqu’au nouveau centre-ville d’Échirolles). En matière de transports interurbains, l’action des collectivités publiques s’est limitée à proposer de nouveaux services (RER cadencé) sur le réseau ferré existant et ce pour un montant d’investissement limité. Les élus grenoblois se sont donc cantonnés dans une stratégie libérale qui consiste à répondre à la demande actuelle et prévisible de déplacements automobiles, tout en développant les modes alternatifs.
Or il faut s’atteler à bâtir une stratégie alternative en donnant la priorité aux transports en commun et en favorisant l’usage du vélo. L’ouverture de nouvelles infrastructures routières conduit inévitablement à une croissance de l’usage de l’automobile qui est facilité. Nous sommes en effet dans un domaine où c’est l’offre qui crée la demande et non le contraire. La tangentielle est-ouest, en tunnel sous La Bastille, réduit considérablement le temps de traversée de l’agglomération et permet un accès beaucoup plus aisé au centre-ville, tant et si bien qu’elle risque d’être saturée dès son ouverture. Il convient donc de procéder au gel des crédits publics destinés à la route afin de reporter l’effort sur les autres modes de déplacements. Par ailleurs il faut réduire considérablement l’offre de stationnement dans les quartiers centraux de Grenoble. Et pour étayer son propos, Jean Sivardière se réfère aux expériences de nombreuses villes d’Europe du Nord où la part des deux roues est beaucoup plus conséquente qu’à Grenoble (12 % à Strasbourg, 27 % à Fribourg et même 40 % à Delft) et propose de s’inspirer des expériences de Karlsruhe en matière de train-tram [12].
Cette remise en cause du modèle de déplacement axé sur une priorité à l’automobile doit aller de pair avec une critique de l’étalement urbain. Pour tendre vers la « ville aux courtes distances », ville à la fois dense et conviviale, offrant de nombreux services de proximité, les moyens existent : fermeture des grandes surfaces et relance du commerce de proximité, rapprochement des lieux d’habitat et d’emploi, création de pôles secondaires dotés d’une mixité fonctionnelle, structuration de l’habitat urbain autour des gares SNCF et des stations de tramway.
Jean Sivardière n’a pas répondu de la manière attendue à la commande des politiques. Son rapport ne constitue pas à proprement parler un avis ou une expertise sur l’ensemble des études techniques qui constituent le dossier de voiries d’agglomération. Le responsable associatif a au contraire cherché à prendre du champ par rapport aux questions posées et à élargir le plus possible son propos pour replacer les problèmes de déplacements dans une réflexion sociétale qui prenne en compte l’inégale répartition des crédits publics (que ce soit au niveau de l’État ou des différents échelons de collectivités territoriales) entre infrastructures routières et transports collectifs, comme les mécanismes économiques et sociaux qui sont les causes de la diffusion de l’urbanisation à des territoires de plus en plus éloignés des centres d’agglomération. Mais en adoptant cette ligne de conduite, Jean Sivardière est sorti du rôle d’expert technique qui lui a été assigné par les élus et prend le risque d’apparaître comme un idéologue lié au mouvement écologiste.
Il revient au seul expert étranger d’avoir fourni l’avis le plus détaillé qui prend l’apparence d’un pré-rapport d’études (diagnostic personnel de l’agglomération grenobloise, production de schémas et de cartes, bibliographie) [13]. Philippe Bovy s’est d’ailleurs adjoint les compétences des deux ingénieurs appartenant à deux bureaux d’études, l’un spécialisé dans la programmation des déplacements et la gestion du stationnement, l’autre dans les impacts environnementaux des politiques de transports.
Les critiques formulées à l’égard du dossier de voirie d’agglomération portent sur la non-prise en compte des contraintes géomorphologiques, l’ancienneté des données chiffrées utilisées et l’approche trop sectorielle. Philippe Bovy part de la situation de Grenoble vis-à-vis des grands systèmes d’infrastructures à l’échelle européenne. Que ce soit par rapport au réseau autoroutier ou à celui du TGV, cette ville occupe une position de « dérivation ». Elle est en bout de ligne. Mais ce relatif enclavement, qui a, dès le début du siècle, été souligné par le fameux géographe Raoul Blanchard [14], risque de se transformer avec l’ouverture des deux nouvelles autoroutes que sont Ambérieu-Bourgoin et Grenoble-Sisteron. En effet, si Grenoble occupera toujours une position de dérivation par rapport au réseau TGV [15], elle peut aspirer à devenir un nÅ“ud international voire le « nÅ“ud autoroutier principal du sillon alpin ». Or cette perspective n’est pas véritablement prise en compte par les études de la direction départementale de l’Équipement. En effet, « il y a tout lieu de craindre que le réseau autoroutier de Grenoble soit beaucoup plus sollicité par le trafic de grand transit national et international que ne le laisse apparaître le dossier de voirie d’agglomération » [16]. La réalisation de la tangentielle est-ouest en tunnel sous la Bastille réduira de dix kilomètres l’itinéraire entre les échangeurs de Montmélian et Voreppe, ce qui incitera de nombreux véhicules (et notamment des poids lourds) à emprunter le trajet par Grenoble, plutôt que par Chambéry, lorsqu’ils se rendront de la Suisse ou des départements savoyards à Lyon.
Or les données sur lesquelles s’appuie le dossier de voirie d’agglomération sont très incomplètes. Elles ne permettent pas d’identifier les différents types de trafic de transit : les véhicules qui traversent l’agglomération viennent-ils de la région urbaine et cherchent-ils à rejoindre un autre secteur de cette région urbaine ? viennent-ils de l’extérieur et se rendent-ils dans la région urbaine ? ou viennent-ils de l’extérieur et se rendent-ils à l’extérieur ? Les distances parcourues n’étant pas les mêmes, le comportement des automobiles quant à l’utilisation de telle ou telle infrastructure autoroutière ne peut être identique et il faut s’attendre à des réactions diverses si les nouvelles tangentielles sont à péage ou non. Par ailleurs le dossier de voiries d’agglomération ne distingue pas le nombre moyen de déplacements et le trafic aux heures de pointe. Or il s’avère souvent nécessaire de dimensionner les infrastructures en fonction de ce volume exceptionnel de trafic. Ces nombreuses incertitudes plaident en faveur d’un approfondissement des études, ce qui n’empêche pas Philippe Bovy de formuler une série de suggestion pour « un développement soutenable des transports ».
« Hors du centre-ville et mis à part des encombrements momentanés de circulation, l’impression générale (à Grenoble) est celle d’une ville à l’américaine très orientée vers l’automobile » [17]. Le taux d’utilisation du tramway y est par exemple deux fois et demie moins élevé qu’à Genève. Grenoble doit donc prendre exemple sur de nombreuses villes d’Europe du Nord qui prévoient une stabilisation des flux automobiles urbains. Pour atteindre un tel objectif, deux types de mesure sont proposés :
  • en ce qui concerne les échanges entre les secteurs extérieurs de la région urbaine et l’agglomération, pour augmenter la part des transports collectifs (inférieure à 5 %), il faut mettre fin aux discontinuités dans la chaîne de déplacement grâce à la mise en place d’un train-tram qui emprunterait à la fois le réseau ferré et celui du tramway ;
  • en ce qui concerne les transports en agglomération, il faut prendre en compte l’ensemble du réseau viaire et intégrer tous les modes de déplacement.
Il n’est donc pas possible de répondre sur l’utilité des deux tangentielles proposées par la direction départementale de l’Équipement. Des compléments d’études sont nécessaires qui doivent aller dans le sens d’un plan multimodal des déplacements : « Le rôle, la fonction et l’utilité de la rocade nord ne peuvent êtres déterminés en l’absence d’un plan multimodal des déplacements et de gestion des grandes voiries d’agglomération » [18].
 
L’élaboration de scénarios de déplacements
 
 
La proposition de Philippe Bovy a tout pour séduire la majorité des élus de la communauté de communes, qui sont soumis aux pressions de deux groupes d’intérêts : d’une part les associations de protection de la nature et de défense des transports en commun, qui ont trouvé des porte-parole efficaces dans les élus verts, présents depuis 1995 dans de nombreux conseils municipaux, d’autre part le lobby automobile qui s’exprime à travers les associations de commerçants, les organisations patronales et les Chambres consulaires (Chambre de commerce et d’industrie, Chambre des métiers). Poursuivre les études apparaît comme un moyen de temporiser et de dégager une voie réaliste de compromis entre les demandes des automobilistes et les exigences des protecteurs de l’environnement sensibilisés au problème de la pollution de l’air. Au printemps 1997, la Métro dégage un budget de trois millions de francs et met en concurrence deux équipes (composées d’un bureau spécialisé dans les déplacements, d’un urbaniste et d’un environnementaliste), ayant chacune en charge un scénario particulier. La première d’entre elles (dont la tête de pont est le bureau français Sogelerg) travaille à un scénario A sans ouverture du tunnel sous la Bastille et la seconde (dirigée par le bureau lausannois Transitec) s’attaque à un scénario B avec tunnel. Les propositions sont ensuite soumises pour avis à un jury international [19], présidé par Philippe Bovy, avant un choix définitif par les élus.
« Priorité aux modes alternatifs » ou « développement tous modes »
Les deux équipes prennent en compte les données les plus récentes, fournies par l’agence d’urbanisme, qui garantissent une connaissance de déplacements tous modes confondus. Les déplacements quotidiens internes à l’agglomération sont estimés à 1 250 000 (80 %), les échanges entre la région urbaine et l’agglomération à 275 000 (18 %) et les déplacements de transit à 25 000 (2 %). La voiture individuelle représente 54 % des déplacements internes, 94 % des échanges et 100 % du transit. Les transports collectifs assurent 14 % des déplacements internes et 5 % des échanges. Depuis 1966 la marche à pieds est en chute (de 45 à 27 %) alors que s’est stabilisé l’usage des deux roues (5 % des déplacements internes) [20].
Lors du rendu des études, les deux équipes sont d’accord pour dire que la tangentielle nord-sud (avec tunnel sous le Vercors) est trop onéreuse (neuf milliards de Francs) au regard des résultats obtenus (diminution de 15 à 20 % du trafic sur l’autoroute A 480). Ils proposent cependant des scénarios radicalement différents [21].
- Le scénario A formule un ambitieux projet de développement des transports collectifs autour d’un « super-lazer » (RER), qui permettra de rejoindre Pontcharra à Vif ou Voreppe en passant par le centre de l’agglomération, et d’une extension de toutes les lignes de tramway. Un prolongement des lignes A et B devrait permettre de créer une boucle de tramway. Aucune infrastructure nouvelle n’est envisagée pour l’automobile et la congestion prévue en la matière devrait favoriser un report sur les autres modes de déplacements.
- Le scénario B préconise la construction du tunnel sous la Bastille, mais dans la perspective du bouclage d’une rocade urbaine, afin de garantir une desserte complète de la cuvette grenobloise. La circulation automobile dans le centre-ville devrait être dissuadée par différentes mesures : création de parkings relais extérieurs à proximité des stations de tramway, usage du vélo rendu plus sûr par la création de pistes cyclables, politique restrictive de stationnement pour les automobiles.
Une décision qui ménage les différents groupes de pression
Le jury, après avoir rappelé la nécessité de maîtriser la circulation et le stationnement automobiles, se prononce en faveur du scénario B car il respecte un équilibre entre les différents modes de transports et reconnaît la position de « carrefour alpin » de Grenoble. Le scénario A apparaît peu réaliste lorsqu’il préconise « une saturation automobile généralisée ». Le tunnel sous la Bastille (rocade nord) semble avoir un impact sur l’environnement moins négatif que la solution alternative qu’est le passage à 2 x 3 voies de la rocade sud [22].

Les déplacements dans l’agglomération grenobloise. Histoire d’une démarche (sources : Le Métroscope, octobre 1998, n° 9)
Agrandir l'image Autorité compétente	État	Communauté ...
Autorité compétente État Communauté d’agglomération (Métro) Syndicat miste des transports en commun (Métro + Département) Syndicat mixte du Schéma Directeur Territoire concerné Sud-Est 23 communes de l’agglomération 23 communes de l’agglomération 157 communes de la région urbaine Modes de déplacement Routes Multimodal Multimodal Multimodal 1993 Dossier de voiries d’agglomération (DVA) Révision du Schéma Directeur 1995 Expertise sur le DVA par MM. Bovy, Bonnafous et Sivardière 1997 Lancement de la démarche d’avant-projet d’organisation générale des déplacements (APOGD) Lancement des études préalables au plan de déplacements urbains (PDU) Travail thématique 1998 Rendu des études, information et vote d’orientation sur l’APOGD Choix du scénario Approbation du document d’orientation 1999 Élaboration du 12ème Plan Programmation des voies rapides urbaines et contrat de déplacement Concertation puis adoption du PDU Concertation sur le Schéma Directeur 2000 12ème Plan (2000-2016) PDU (2000-2010) PDU (2000-2010) Schéma Directeur approuvé (2000-2025)

Deux membres du jury [23] font néanmoins part de leurs divergences car le scénario A n’a pas été poussé jusqu’à son terme (nécessité de revoir ses propositions coûteuses en matière de transports collectifs, étude peu approfondie des possibilités d’usage des deux roues) et que le scénario B sous-estime le coût du tunnel sous la Bastille et n’aborde pas les problèmes de déplacements à l’échelle de la région urbaine [24]. Selon ces deux personnes, il apparaît nécessaire de poursuivre les investigations entreprises.
C’est dans une autre voie que s’engagent les élus de la Métro. Afin de légitimer encore un peu plus leur décision, après avoir organisé une exposition publique présentant les options principales des deux scénarios, ils décident de recourir à la technique du sondage d’opinion. Un questionnaire est adressé au début de l’année 1999 à cinq mille personnes et son exploitation montre que la population grenobloise apparaît à la fois favorable aux transports collectifs (91 % des sondés pensent que de nouvelles lignes de tramway sont un moyen efficace pour améliorer les conditions de circulation contre 68 % pour le tunnel sous la Bastille) et sensible aux difficultés de se déplacer en voiture (70 % pense que la circulation est difficile et 90 % qu’il est difficile de stationner dans le centre). Trois alternatives sont soumises à l’avis des personnes sondées (« réaliser le tunnel sous la Bastille avant d’améliorer les transports collectifs », « améliorer les transports collectifs sans réaliser ce tunnel », « améliorer les transports collectifs puis réaliser le tunnel ») qui obtiennent respectivement 25 %, 28 % et 44 % des préférences [25]. Les élus se trouvent, par le biais du sondage d’opinion, confortés dans l’idée que la voie médiane est la plus judicieuse et en février 1999 le conseil de la communauté d’agglomération se prononce en faveur d’un scénario qui envisage le développement des transports en commun (à savoir la réalisation d’une troisième ligne de tramway, dite ligne C, empruntant les Grands Boulevards), avant la construction du tunnel sous la Bastille.
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Une telle décision est perçue comme une défaite par les écologistes, qu’il s’agisse des élus verts ou des associations (fédération Rhône-Alpes de protection de la nature, association pour le développement des transports en commun…). Ces dernières s’attachent à renforcer la mobilisation contre le tunnel et, regroupées dans le « collectif 3D », présentent leur propre scénario fondé sur un prolongement des lignes de tramway existantes, la création de parkings relais aux entrées de ville, la réduction du stationnement en centre-ville et la mise en place d’un réseau de train-tram [26]. Les milieux patronaux font eux aussi entendre à maintes reprises leur voix, en multipliant les interviews dans la presse locale. Le président de la Chambre de commerce et d’industrie n’hésite pas à prendre le contre-pied des propositions écologistes. Il ne faut pas tout mettre sur le dos de la voiture et au contraire faire confiance à la mise au point de véhicules propres pour réduire la pollution. L’accès automobile au centre-ville est une nécessité pour le commerce (la journée « une ville sans voiture », organisée sous l’égide du ministère de l’environnement, s’est traduite par une baisse de chiffres d’affaires pouvant atteindre 75 %). Avant de réduire les voies réservées aux voitures sur les Grands Boulevards (afin de permettre le passage du tram), il faut faire le tunnel. De plus, cet ouvrage est nécessaire afin que Grenoble puisse affirmer son rôle de nÅ“ud d’échanges [27].
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Le plan de déplacements urbains
 
 
L’adoption par le parlement de la loi sur l’air (30 décembre 1996) contraint les grandes agglomérations à adopter avant la fin de l’année 1999 un plan de déplacements urbains (PDU) qui fixe les objectifs de réduire la circulation automobile, de développer les transports collectifs, d’améliorer l’efficacité du réseau principal de voiries d’agglomération, de mieux organiser le stationnement et de limiter l’impact du transport de marchandises sur l’environnement. La démarche retenue par les élus de la communauté d’agglomération (soumission pour avis à des experts extérieurs du dossier de voiries d’agglomération, mise au point de scénarios alternatifs de déplacements, exposition publique, enquête auprès de la population) apparaît comme une longue phase d’études préalables au plan de déplacements urbains. Deux années s’avèrent donc suffisantes pour mettre au point ce document dont la maîtrise d’ouvrage est confiée non pas à la communauté d’agglomération mais au syndicat mixte des transports en commun (SMTC), qui associe, en plus de la Métro, le département de l’Isère [28].
Un diagnostic complet
Le projet de plan de déplacements urbains [29], adopté le 26 avril 1999 par le comité syndical du SMTC, fournit un diagnostic complet des déplacements urbains. L’agglomération concentre deux tiers de la population et trois quarts des emplois et ce déséquilibre explique l’accroissement des déplacements. La prédominance de la voiture est sensible pour les déplacements internes (54 %) et surtout pour les échanges (94 %) et le transit (100 %). Les transports en commun, dont l’usage est en croissance depuis 1973 (+ 22 %), représentent 14 % des déplacements internes et seulement 5 % des échanges. Quant aux deux roues, leur part est très minoritaire (5 % des déplacements internes et 1 % des échanges). Les marche à pieds est en régression (27 % des déplacements internes). C’est à propos des motifs de déplacement que le plan de déplacements urbains apporte le plus d’informations nouvelles : entre 1973 et 1992 les déplacements domicile-travail sont en baisse (de 36 à 24 % du total), les déplacements domicile-école sont stables (12 %), alors que les autres déplacements (pour faire des courses, pour se rendre sur un lieu de loisirs ou chez des amis, pour accéder aux équipements culturels…) passent de 52 à 64 %. La mobilité, qui se développe le plus, concerne une grande variété d’usagers, qui se déplacent pour des motifs différents, sur des parcours nombreux et c’est celle pour laquelle les transports en commun sont les moins adaptés. Un recensement du stationnement est fourni, qui met en lumière le déséquilibre qui existe entre le nombre de place dans le centre de Grenoble (24 000 dont 40 % gratuites) et celui dans les parkings relais extérieurs (1 500).

L’évolution des différents modes de déplacements selon les scénarios retenus (sources: PDU 1999)
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Marche à pied 2 roues Transports collectifs Voitures individuelles Répartition en 1992 24 % 5% 14 % 54 % Scénario 1 « Prolongement des tendances passées » : extension des lignes de tram, nouvelle ligne C, réalisation des lignes de bus, A 480 en 2 x 3 voies 24 % 10 % 16 % 50 % Scénario 2 (ou A) « Priorité aux modes alternatifs » prolongement des lignes de tram afin d’assurer un bouclage, nouvelle ligne C, superlazer 24 % 10 % 16 % 50 % Scénario 3 (ou B) « Développement tous modes » bouclage de la rocade, tram sur les Grands Boulevards, desserte RER sur les lignes ferroviaires 24 % 10 % 15 % 51 %

Ce diagnostic débouche sur un constat : si Grenoble a été pendant longtemps un « bon élève » en matière de transports collectifs (deuxième ville française à avoir implanté un tramway, adoption en 1987 d’un premier plan de déplacements urbains alors que celui-ci était facultatif), elle n’a pas réussi à freiner l’usage de l’automobile qui a même été encouragé par une offre abondante de stationnement dans le centre de l’agglomération. Le nouveau plan de déplacements urbains se veut en rupture avec ces tendances passées, se proposant d’instaurer un « nouvel équilibre modal » qui permette à la fois d’améliorer la qualité de vie, de renforcer la vitalité économique, sociale et universitaire et de conforter la solidarité entre les territoires qui composent l’agglomération. Trois scénarios sont alors proposés et leurs conséquences quant à la part des différents modes de déplacement sont évaluées.
L’évaluation des trois scénarios ne fait pas apparaître de différences notoires quant à l’évaluation de la part respective des transports en commun et de la voiture dans les modes de déplacements. C’est parce qu’il est moins coûteux, qu’il assure une meilleure fluidité de la circulation et qu’il satisfait mieux les différentes catégories d’usagers qu’est retenu le scénario 3.
Un concept de déplacement et un phasage des actions
Les propositions du plan de déplacements urbains s’organisent autour d’un « concept » central basé sur le report progressif de la circulation sur un véritable boulevard de ceinture, le cÅ“ur de l’agglomération devant être réservé aux transports en commun, aux piétons et aux deux roues. Un phasage des actions est défini :
  • dans un premier temps (2000-2005), la majeure part de l’effort financier des collectivités locales sera consacrée au développement des transports en commun avec notamment l’implantation d’une nouvelle ligne de tramway est-ouest allant de Gières et Saint Martin d’Hères à Seyssins en passant par les Grands Boulevards ; l’action en faveur des deux roues sera poursuivie et les investissements routiers se limiteront à des actions de requalification des voies existantes ;
  • dans un second temps (2005-2010), le bouclage de la rocade sera mené à bien avec la construction du tunnel sous la Bastille.
C’est là la principale innovation du plan de déplacements urbains : donner la priorité dans la programmation des crédits publics aux transports en commun et non plus à l’automobile. Le PDU, parce qu’il reprend les conclusions du scénario B élaboré par le bureau d’études Transitec, se heurte aux mêmes oppositions de la part des milieux économiques locaux d’une part, des écologistes de l’autre.
Les controverses à propos de la politique des déplacements
La Chambre de commerce et d’industrie s’associe à la Chambre des métiers et aux organisations patronales (MEDEF, CGPME), pour rappeler, dans une lettre ouverte aux élus, la nécessité de réaliser le tunnel sous la Bastille avant la troisième ligne de tramway par les Grands Boulevards [30]. Les écologistes se mobilisent et réussissent à influencer la commission d’enquête publique qui le 2 février 2000 rend un avis négatif sur le plan de déplacements urbains. Les commissaires enquêteurs estiment d’une part que l’absence d’éléments d’analyse de la faisabilité du tunnel sous la Bastille a faussé le déroulement de l’enquête, d’autre part que le coût de cet ouvrage est sous-estimé et qu’il n’est donc pas possible de conclure à son utilité publique [31].
Les élus sont donc invités à revoir leur copie et se donnent deux mois de réflexion à l’issue de laquelle, le 22 mai 2000, le comité syndical du SMTC adopte un projet modifié de plan de déplacements urbains. Le tunnel sous la Bastille n’est pas abandonné. Le phasage des projets est rappelé qui donne une priorité aux transports collectifs dans la programmation des crédits publics : troisième ligne de tramway, tunnel sous la Bastille et schéma de redistribution de la circulation en marguerite, prolongement vers Saint Égrève et Sassenage de la ligne A du tram, parkings relais aux entrées de ville, amélioration du réseau ferré, train-tram, requalification de l’A 480, tangentielle nord-sud (en tunnel sous le Vercors) [32]. À l’occasion de cette nouvelle présentation, les élus ont pris soin d’intégrer un projet (le train-tram) qui donne satisfaction aux écologistes et un autre projet (la tangentielle nord-sud) qui donne satisfaction à la direction départementale de l’Équipement et au lobby autoroutier. Cette nouvelle ligne de conduite ne mange guère de pain puisqu’aucun financement n’est prévu pour ces projets.
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Au cours des années 1990-2000, la question des déplacements est progressivement devenue une affaire publique. Les associations ont joué un rôle de premier plan dans la sensibilisation de la population. L’association pour le développement des transports en commun s’est faite expert pour convaincre les décideurs locaux de l’efficacité du train-tram. Elle a par ailleurs contribué à la mise en place des « zones 30 ». La fédération Rhône-Alpes pour la protection de la nature, spécialisée dans la sauvegarde de l’environnement, compte parmi les principaux organisateurs du mouvement d’opposition à l’autoroute Grenoble-Sisteron et au tunnel sous la Bastille. Les associations de promotion du vélo suivent de près la réalisation d’un véritable réseau de pistes cyclables. L’acteur associatif est donc devenu un expert technique qui conteste l’approche sectorielle de la direction départementale de l’Équipement, qui souligne les insuffisances des études préalables et critique l’absence de débat public.
Ce contexte de controverses a paradoxalement contribué à affermir le rôle de la Métro. Les problèmes de transports ne peuvent désormais plus être gérés comme une simple affaire technique, car ils supposent information de la population, confrontation des points de vue et négociation. La Métro a donc cherché à se positionner en tant que médiateur. Pour ce faire, elle a fait appel à une expertise diversifiée (universitaires, responsables associatifs, bureaux d’études étrangers) et a organisé une concertation. Elle a ainsi gagné en autonomie par rapport aux communes qui la composent et s’impose de plus en plus comme le maître d’ouvrage d’une politique qui intègre les différents modes de déplacements. L’adoption, au cours de l’année 2000, du statut de communauté d’agglomération devrait encore renforcer le rôle de la Métro qui se heurte cependant à une difficulté de taille, celle de son échelle limitée d’intervention. Elle ne représente en effet que les communes de la cuvette (Grenoble et la première couronne de banlieue), alors que les problèmes de déplacement se gèrent à l’échelle de la région urbaine. Le projet de création d’une communauté de transports, qui associe, outre la Métro, les autres communes de la région urbaine, le département et la région, sera-t-il suffisant pour combler ce handicap ?
 
NOTES
 
[1]En 1990, la ville de Grenoble compte 150 800 habitants, le reste de l’agglomération 216 800 habitants et le reste de la région urbaine 221 600 habitants (sources recensement général de la population). La répartition des emplois entre ces trois entités est 88 400 emplois pour Grenoble, 92 600 emplois pour le reste de l’agglomération et 66 600 emplois pour le reste de la région urbaine.
[2]Direction Départementale de l’Isère, Dossier de Voirie d’Agglomération. Dossier de consultation. Note de synthèse, octobre 1993.
[3]Dossier de Voirie d’Agglomération, document cité, p. 19.
[4]Autorité organisatrice en matière de transports, ce syndicat associe la Métro et le département.
[5]La municipalité, RPR, UDF et nouvelle gauche, dirigée par Alain Carignon est remplacée par une municipalité de gauche (socialistes, communistes et verts) dirigée par Michel Destot (socialiste).
[6]Quatre communes (Meylan, La Tronche, Seyssins, Sassenage) passent de la droite à la gauche, alors que deux d’entre elles seulement (Domène et Saint Égrève) basculent de la gauche à la droite.
[7]Le député-maire de Seyssins, Didier Migaud, accède à la présidence de la communauté de communes.
[8]Le conseil communautaire de cette institution est élu au second degré par les conseils municipaux des communes adhérentes. Tout changement des majorités municipales entraîne inévitablement un changement de majorité au niveau de la Métro.
[9]L’agence d’urbanisme de la région grenobloise est une structure technique spécialisée dans le domaine de la planification urbaine (schéma directeur), de l’habitat (programme local pour l’habitat) et des déplacements (enquêtes ménages…), structure qui dépend principalement des collectivités locales (communes de la région urbaine et département) mais à laquelle est associé l’État (direction départementale de l’Équipement).
[10]Bonnafous A., Évaluation du Dossier de Voiries d’Agglomération de l’agglomération grenobloise, Laboratoire d’Économie des Transports, janvier 1996.
[11]Sivardière J., Propositions pour une politique soutenable des déplacements urbains dans l’agglomération grenobloise, février 1996.
[12]Le train-tram est un nouveau matériel roulant qui peut emprunter à la fois les voies ferrées classiques et le réseau urbain de tramways. Il permet de réduire les ruptures de charge et de minimiser le temps de déplacement entre les secteurs périurbains les plus lointains et le centre de l’agglomération.
[13]Bovy Ph., Agglomération grenobloise : expertise transports-déplacements-environnement 2010, EPFL/Communauté de communes de l’agglomération grenobloise, janvier 1996.
[14]Blanchard R., Grenoble : une étude de géographie urbaine, Paris, Armand Colin, 1935.
[15]Puisque c’est Montmélian situé à une quarantaine de kilomètres au nord qui est au croisement des futures lignes Genève-Valence et Lyon-Turin.
[16]Bovy Ph., rapport cité, p. 18.
[17]Bovy Ph., rapport cité, p. 42.
[18]Bovy Ph., rapport cité, p. 47.
[19]Outre les trois experts appelés à formuler un avis sur le Dossier de Voirie d’Agglomération, ce jury est composé de Maurice Abeille (CERTU), Alan Hennesy (urbaniste irlandais du cabinet grenoblois Groupe 6), Marc Letourneur (directeur de la Compagnie des transports strasbourgeois) et Gösta Sedelius (Ville de Göteborg).
[20]Enquête ménages 1992 (agence d’urbanisme de la région grenobloise).
[21]Pour une présentation de ces scénarios, cf. « Agglomération : déplacements. Deux scénarios pour un même objectif », Le Dauphiné Libéré, 23 juin 1998 et Le Métroscope, octobre 1998, n° 6.
[22]« Avis du jury par Philippe Bovy », Le Métroscope, octobre 1998, n° 6.
[23]Il s’agit de Jean Sivardière et Marc Letourneur.
[24]« L’avis de la minorité du jury », Le Métroscope, février 1999, n° 10.
[25]Pour une présentation synthétique des résultats de l’enquête, cf. « La Métro au bout du tunnel », Le Dauphiné Libéré, 3 janvier 1999.
[26]« Transports : scénario C comme Citoyen », Le Dauphiné Libéré, 28 janvier 1999.
[27]« Transports : le tunnel vite », Le Dauphiné Libéré, 27 novembre 1998.
[28]Le département intervient dans le syndicat mixte de transports en commun avant tout comme un financeur. Lorsqu’il s’agit d’intervenir sur les déplacements urbains, il laisse toujours cette tâche aux conseillers généraux représentant les cantons de l’agglomération. Or ceux-ci sont aussi maires et membres du conseil de la communauté de communes. Le département n’est donc pas en mesure de prendre une position indépendante de celle des élus municipaux et communautaires.
[29]Syndicat Mixte des Transports en Commun PDU. Le plan de déplacements urbains de l’agglomération grenobloise, 26 avril 1999.
[30]« Les entreprises veulent voir le bout du tunnel », Le Dauphiné Libéré, 17 mars 2000 et « PDU : verra-t-on bientôt le bout du tunnel ? », Présences, avril 2000.
[31]« Transports : mauvaise note pour les élus. Le tunnel mis en cause par les experts », Le Dauphiné Libéré, 22 février 2000, « PDU : un rapport qui fait des vagues », Le Dauphiné Libéré, 23 février 2000 et « Les points chauds du rapport », Le Dauphiné Libéré, 17 mars 2000.
[32]« Déplacements urbains : le PDU passe le cap », Le Dauphiné Libéré, 23 mai 2000.
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