2001
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Repères bibliographiques
Notes de lecture
• Réseau et Coordination, Michel Callon, Patrick Cohendet, Nicolas Curien, Jean-Michel Dalle, François Eymard-Duvernay, Dominique Foray, Éric Schenk, Économica, 1999, 194 pages
Dynamiques de proximité, Jean-Pierre Gilly et André Torré (sous la direction de), L’Harmattan, (coll. Emploi, Industrie et Territoire), 2000, 301 pages
Cet ouvrage présente un état des recherches menées par le groupe « dynamiques de proximité ». Les membres de ce réseau appartiennent à différents laboratoires français spécialisés en économie régionale. Leur objectif général commun est de clarifier les interdépendances complexes existantes entre les systèmes productifs et les territoires.
Le propos essentiel du livre concerne l’éclaircissement du rôle que jouent différentes formes de proximités (géographiques, organisationnelles, culturelles, technologiques) dans les processus de développement territorialisés. Les huit contributions qui y sont rassemblées déclinent cette problématique autour de quatre axes : la coordination économique, les rapports entre territoire et action collective, les mécanismes de territorialisation de la R&D et les politiques technologiques locales, les relations firme-territoire et les externalités de proximité. Au-delà de ce découpage thématique, les différentes contributions peuvent se regrouper autour de deux démarches distinctes, l’une est essentiellement méthodologique, l’autre est appliquée.
La contribution de A. Rallet appartient à la première catégorie. Elle traite des rapports entre la globalisation de l’économie et le phénomène d’agglomération en cherchant à définir le rôle de la proximité géographique dans la coordination des agents économiques. Pour comprendre la dynamique d’évolution d’un territoire donné, il faut situer l’action des agents qui y sont localisés en fonction des contraintes de coordination qu’ils rencontrent dans l’exercice de leurs activités. Contrairement à ce que prétendent les théories de l’économie géographique, ces contraintes ne se limitent pas aux seuls coûts de transport et de congestion, mais concernent aussi des aspects organisationnels, technologiques et institutionnels dont la dimension géographique ne se résume pas à la proximité. Le territoire ne forme pas un système en soi, il est traversé par des faisceaux de relations économiques associant des échelles géographiques très variées. À partir de là, l’auteur met en avant trois principes méthodologiques qui lui paraissent essentiels pour comprendre la dynamique spatiale de l’économie contemporaine (ce que l’auteur appelle « la globalisation locale ») : 1- les formes localisées de développement économique ne peuvent pas être considérées comme des pôles pré-constitués s’ouvrant sur l’extérieur, 2- la relation centre/périphérie n’est pas susceptible de rendre compte du fonctionnement réticulaire des activités économiques, 3- les formes spatiales de l’économie sont fondamentalement discontinues (économie d’archipels).
M. Storper insiste également sur des éléments de méthode. Il s’intéresse, dans sa contribution, aux règles et aux normes (les conventions), qui régissent l’action collective dans les processus d’innovation. Il montre de manière détaillée que pour chaque type de produits, les innovateurs entrent en interaction et développent des processus d’apprentissage collectif parfois fortement territorialisés. Pour analyser un territoire et définir éventuellement des moyens d’action publique visant à favoriser l’innovation, il est nécessaire de repérer préalablement les interrelations qu’entretiennent les technologies, les organisations et les territoires pour cerner la nature de la convention en vigueur.
Une analyse des relations que nouent les firmes et les territoires à travers les notions de nomadisme et d’ancrage territorial vient compléter le volet méthodologique (J-B. Zimmermann).
En se situant dans une perspective plus appliquée, A. Dupuy et A. Torre étudient les conditions de renouvellement des aires de production localisées, définies comme un tissu homogène de petites et moyennes entreprises se caractérisant par d’intenses relations de confiance et de coopération. La question que se posent les auteurs est de savoir comment ces structures productives cohérentes réagissent à l’arrivée d’éléments extérieurs. Il s’agit en particulier de savoir si la proximité géographique joue un rôle dans le maintien de la confiance à l’intérieur du territoire. Des tests réalisés à partir d’un modèle de simulation de jeux évolutionnistes montrent bien en effet une influence positive de la proximité sur le renforcement des relations de coopération au sein du tissu productif en renouvellement.
Pour leur part, J-P. Gilly et B. Pecqueur appréhendent le territoire comme un construit social qui débouche sur une représentation collective partagée par les individus qui le compose. De cette représentation collective émergent des formes de régulation (concernant à la fois la sphère de production et la sphère institutionnelle) qui se combinent avec le mode de régulation macro-économique pour assurer l’articulation entre le local et le global. C’est ce que les auteurs appellent le « Dispositif Régulatoire Territorial » : c’est-à-dire « une modalité originale de coordination basée sur la proximité géographique » (p. 143). En prenant l’exemple du pôle spatial toulousain et des Baronnies, ils montrent comment, à partir de ressources locales spécifiques, le couplage proximité géographique/proximité organisationnelle établit une dynamique territoriale à chaque fois particulière.
Les travaux empiriques présentés par M-C. Belis-Bergouignan et C. Carrincazeaux complètent ces résultats. Ils concernent les fondements de l’agglomération spatiale des activités de R&D et portent sur les secteurs automobile et pharmaceutique. Leur conclusion est que la diversité des modes de localisation s’explique par le jeu varié des formes de proximité, ces dernières étant mobilisées différemment selon la dynamique d’apprentissage et d’accumulation du savoir propre à chaque secteur.
Enfin, J. Perrat s’attache à préciser les rapports entre externalité et proximité à travers l’exemple des entreprises de génie biologique et médical en Rhône Alpes.
La réflexion appliquée se termine par un développement sur les politiques technologiques régionales (M. Bellet).
Cet ouvrage fait donc une présentation très complète des avancées théoriques et des grandes questions ouvertes par l’Économie de la Proximité. Nous retiendrons son message essentiel : il est indispensable de décrypter les différents modes de coordination mobilisés par les acteurs économiques pour comprendre sur quelles bases reposent les dynamiques territoriales.
Pascal Chauchefoin
Université de Poitiers
La pluie, le métro et l’ingénieur. Contribution à l’histoire de l’assainissement et des transports urbains (XIXe-XXe siècles), Konstantinos Chatzis, L’Harmattan, Coll. « Villes et entreprises » 2000, 216 pages
Contrairement à ce que son titre pourrait laisser supposer, ce n’est ni le métro, ni la pluie, ni l’ingénieur qui constituent le sujet principal de ce livre. Ce que Konstantinos Chatzis, ingénieur en génie civil de l’Université nationale technique d’Athènes, se propose d’analyser dans cet ouvrage tiré d’une thèse en économie et sciences sociales, soutenue à l’École nationale des ponts et chaussées, c’est un objet qu’il construit et qu’il nomme « mode de régulation ». « Un mode de régulation désigne de manière générale un complexe de pratiques mobilisant des objets techniques et des hommes, mis en Ĺ“uvre à l’intérieur d’un système socio-technique » (p. 44) expose-t-il. Ayant ainsi défini l’objet central de son analyse, l’auteur émet l’hypothèse que, à la manière des paradigmes de Thomas S. Kuhn, le mode de régulation obéit à un cycle de vie et passe par trois phases successives : la genèse, l’institutionnalisation ou routine, enfin la crise. Pour tester cette hypothèse, K. Chatzis choisit de considérer l’histoire sur la longue durée de deux systèmes socio-techniques particuliers, deux réseaux urbains : le métropolitain de Paris d’une part, le réseau d’assainissement d’eaux pluviales des villes occidentales d’autre part. Comme le montrent les notes de bas de page, situées en fin de volume, ces choix, tant problématiques qu’empiriques, doivent beaucoup au contexte de production de ce travail qui est né et a mûri à la fin des années 1980, au sein du laboratoire techniques, territoires et sociétés (LATTS). En proposant de faire du mode de régulation un objet d’histoire, K. Chatzis emprunte ses questionnements et ses façons de faire principalement à deux registres de la sociologie, la sociologie des sciences d’un côté, la sociologie des organisations de l’autre.
Après l’introduction, le livre s’organise en deux parties, suivies d’une conclusion, puis d’une annexe de dix pages résumant la teneur de l’ouvrage. La première partie comprend deux chapitres. Dans le premier, il est question de l’histoire du métropolitain parisien. Par cette étude de cas, l’auteur s’emploie à mettre en évidence les ruptures et à identifier les trois phases du mode de régulation de ce réseau analysé comme système socio-technique. La première phase, qui correspond aux années de gestation, s’étend de 1850 à 1925. K. Chatzis montre que les pratiques de régulation du réseau, conçues par « l’ingénieur », sont alors fondées sur la logique de l’omnibus et sur le principe de lignes indépendantes. La deuxième phase court sur la période 1925-1965 : ce sont les années de routine, où l’on voit le portillon automatique des quais régler les flux de voyageurs accédant aux rames. À partir de 1965, commencent les années de crise du système, dont on ne serait pas encore sorti. Se fondant sur les observations tirées de l’analyse de ce cas particulier, le second chapitre de cette première partie introduit et explicite le concept de mode de régulation, puis les trois étapes par lesquelles il passe : la naissance tout d’abord, puis les années de stabilité, marquées par une institutionnalisation mais aussi par une production de normes, la période de remise en cause enfin.
La seconde partie du livre, qui est nettement plus étoffée que la première, teste ce schéma explicatif en développant l’analyse de l’histoire d’un autre réseau urbain, celui de l’assainissement pluvial. Trois chapitres la composent. Le premier, le plus copieux du livre, retrace « le long cheminement vers la formule rationnelle ». L’auteur y détaille comment « l’ingénieur » est passé progressivement de formules locales pour dimensionner les conduites de l’égout gravitaire à une formule à vocation universelle, adoptée à partir des années 1910 et devenue depuis la référence unique en matière de calcul des réseaux d’assainissement. Il montre notamment que l’élaboration d’une nouvelle mise en équation du phénomène de l’évacuation des eaux de pluie a été rendue possible par un « déplacement conceptuel », une façon différente d’aborder la question. Sur la base de la formule élaborée à la fin du XIXe siècle, un nouveau mode de régulation se met en place et se stabilise. Le chapitre suivant examine plus particulièrement les objets dont se compose alors le réseau d’assainissement (collecteurs, déversoirs et régulateurs) puis les acteurs impliqués. Enfin, le cinquième et dernier chapitre traite de la crise, qui survient en partie du fait même de l’application généralisée de ce modèle, et de la manière dont s’esquisse une période transitoire vers un nouveau mode de régulation encore à inventer. L’étude du cas particulier du réseau d’assainissement de la Seine-Saint-Denis dans les années 1970 permet ici d’illustrer le rôle joué par les services gestionnaires, mais aussi l’évolution des structures organisationnelles consécutive à l’adoption d’une gestion automatique. L’invention d’un nouveau mode de régulation apparaît aujourd’hui comme le principal défi qui se pose aux acteurs impliqués dans la conception et la gestion de ces réseaux urbains.
La démonstration d’ensemble est d’autant plus convaincante qu’elle est servie par un style clair et, à cet égard, on ne peut que louer le souci manifeste de l’auteur de bannir de son écriture tout jargon. Elle invite à prolonger la réflexion sur une possible extension à d’autres réseaux, voire à d’autres systèmes socio-techniques, du modèle explicatif exposé.
Le contenu de cet ouvrage appelle toutefois quelques observations. Comme l’indique son sous-titre, ce livre se veut en effet également une « contribution à l’histoire de l’assainissement et des transports urbains ». De ce point de vue, les développements qu’il comporte appellent deux remarques principales. La première concerne la façon de considérer les acteurs, en particulier « l’ingénieur ». Dans le livre de K. Chatzis, « l’ingénieur, entité collective abstraite et isolée du monde, résout les problèmes techniques rencontrés par la société. Ce « démiurge des mondes techniques » (p. 9), cet acteur « omniscient et omnipotent » (p. 171), tel un personnage sorti tout droit d’un roman de Jules Verne, traverse imperturbablement le livre, voyage dans le temps et dans l’espace, sans en être affecté, comme s’il s’agissait là d’une catégorie donnée et sans histoire. Or on sait que tel n’est pas le cas : l’histoire et la sociologie des sciences et des techniques l’ont bien montré. D’où un premier sentiment d’insatisfaction pour l’historien à lire certains passages de cet ouvrage. La seconde remarque concerne le fil privilégié pour rendre compte des processus historiques. À cet égard, le chapitre central consacré à l’évolution des façons de concevoir l’assainissement pluvial est révélateur. K. Chatzis retrace l’histoire généalogique, et détachée de tout contexte de production, de la formule qui finalement s’impose à partir des années 1910. Ce faisant, il adopte les arguments des acteurs/auteurs des écrits imprimés sur lesquels il fonde cette histoire et reprend à son compte l’idée de la « rationalité » comme unique moteur des différents choix réalisés. Il y a pour le moins dans cette démarche une contradiction avec la volonté d’accéder à une meilleure compréhension des systèmes socio-techniques.
Nathalie Montel
LATTS
Réseau et Coordination, Michel Callon, Patrick Cohendet, Nicolas Curien, Jean-Michel Dalle, François Eymard-Duvernay, Dominique Foray, Éric Schenk, Économica, 1999, 194 pages
Comme le suggère son titre, cet ouvrage collectif est une contribution à la socio-économie des réseaux. Les auteurs proposent une lecture générale des principes de constitution des organisations réticulaires en s’attachant à décrire les interactions entre des acteurs économiques hétérogènes. Du fait de sa cohérence interne, malgré la diversité des points de vue adoptés, il peut facilement donner lieu à une présentation d’ensemble.
À la question centrale du livre, celle de savoir selon quelles modalités se constitue une dynamique d’association entre des acteurs participant à un processus collectif de création de valeur, François Eymard-Duvernay donne une réponse générale dans le dernier chapitre : les agents en interaction dans le réseau mobilisent des compétences organisationnelles spécifiques. L’auteur oppose cette réponse à la conception selon laquelle l’enchaînement des interactions obéirait à un acteur ou à une règle s’imposant de l’extérieur. Cette position résume l’objectif méthodologique de l’ouvrage : il s’agit d’envisager des mécanismes ou des objets collectifs irréductibles à une agrégation de comportements individuels et de les analyser comme un processus dynamique. Qu’il porte sur les relations industrielles ou qu’il contribue à la diffusion des technologies et des connaissances, le réseau fait donc ici figure d’entité organisationnelle originale qui repose sur une base sociale.
Cette coordination en réseau est d’abord illustrée à partir d’un domaine qui s’y prête aisément : l’économie des sciences et de l’innovation.
Dans un premier chapitre, Michel Callon analyse des situations dans lesquelles des laboratoires de recherche académiques et des firmes industrielles entrent en interaction. Il en tire des enseignements en termes de politique technologique. Considérant que le statut des connaissances scientifiques mobilisées dans le processus d’innovation joue un rôle primordial dans la définition du mode de coordination adopté, l’auteur établit une classification de ces connaissances pour distinguer différents modes de coordination caractéristiques des réseaux d’innovation. Les connaissances scientifiques sont définies par leurs propriétés formelles (codifiées ou tacites) et leurs caractéristiques épistémologiques (degré de généralité ou largeur de leur champ d’application et d’utilité). Selon l’identité et la stratégie des acteurs impliqués, on peut en déduire deux types de réseaux : les réseaux émergents et les réseaux consolidés. Dans le premier type, « identités, intérêts et compétences sont le résultat de traductions provisoires et expérimentales » (p. 41), alors que dans le second, « l’action est programmable, les identités et les compétences sont stabilisées et fortement semblables et/ou complémentaires » (p. 44). L’auteur élabore ensuite un modèle simplifié dans lequel les relations entre des firmes et des laboratoires relèvent des deux types de configuration. Cela permet d’illustrer les conditions dans lesquelles l’efficience potentielle du système d’innovation est la plus grande.
Le rôle que joue l’organisation dans la performance économique est encore plus évident dans la diffusion des technologies en présence d’externalités de réseaux, c’est-à-dire lorsque les fonctions d’utilité des utilisateurs sont fortement interdépendantes. En utilisant abondamment des modélisations venues de la physique, Patrick Cohendet et Éric Schenk analysent les conditions d’émergence de standards technologiques (chapitre 2). Brian Arthur avait montré en 1989 dans un article devenu célèbre (Economic Journal, 99, pp. 116-131) que la technologie qui s’impose comme standard n’est pas forcément la plus efficiente car l’utilité des utilisateurs potentiels peut dépendre principalement du nombre d’adopteurs passés. Ce phénomène s’explique notamment par l’existence d’économies d’apprentissage et d’externalités de réseaux qui donnent naissance à des rendements croissant d’adoption. Un processus de blocage des comportements d’adoption sur l’une des technologies en présence met fin à la compétition dès lors qu’une certaine masse critique d’adopteurs est atteinte. Un simple « accident historique » peu faire basculer le déroulement du processus d’adoption vers une situation de blocage. D’autres structures d’interactions sont présentées par les auteurs (percolation, champs aléatoires markoviens), où l’on aboutit également à des situations irréversibles. Ces résultats mettent l’accent sur l’inefficacité du marché en cas de compétition entre technologies de réseau, ce qui soulève des problèmes pour la définition des politiques technologiques publiques.
Jean-Michel Dalle et Dominique Foray tentent d’apporter des éléments de réponse en revenant sur la modélisation des processus de diffusion des innovations et en repérant, d’une part, les critères sur lesquels pourrait s’appuyer une politique de l’innovation favorisant la diversité des solutions et, d’autre part, les phases du « cycle technologique » où il est opportun d’intervenir (chapitre 3).
Le propos de Nicolas Curien se démarque de l’économie de l’innovation pour se situer du côté de l’économie industrielle. Ici, la notion de réseau s’étend au-delà de l’interconnexion physique comme dans les télécommunications, les transports ou l’énergie, pour concerner des échanges marchands entre des fournisseurs et des consommateurs de biens et de services en réseau. L’auteur analyse les situations de concurrence imparfaite dans lesquelles les paramètres caractéristiques des grands réseaux techniques et les structures de marché s’influencent réciproquement. Les marchés organisés en réseaux sont composés de trois couches imbriquées (l’infrastructure, l’infostructure et les services finaux). L’étude de leur agencement renseigne sur la nature de l’organisation industrielle et sur l’état de la concurrence. L’auteur définit finalement un ensemble de critères permettant de repérer rigoureusement les réseaux-marchés et d’analyser leur évolution. Celle-ci dépend des conditions de la production, de la nature des coûts, du profil de la demande, de la structure de la tarification, de l’organisation sectorielle et du cadre réglementaire. Cette grille d’analyse débouche sur des perspectives intéressantes en termes de politique industrielle et de régulation des services de réseau qui sont évoquées en conclusion.
Au total, des spécialistes de différents champs de recherche nouent ici un dialogue fructueux pour décrire certains types d’organisations économiques comme un processus endogène modelé par le jeu complexe des stratégies d’acteurs. Par son parti pris néo-institutionaliste, la démarche adoptée est parente de recherches contemporaines en économie de l’innovation comme celles de P. David, B. Arthur et G. Dosi qui réaffirment avec force, contre le courant néo-classique, la diversité des rationalités des agents et la nécessité de décrypter les dispositifs organisationnels pour identifier les ressorts de l’efficience productive.
Cette approche n’est évidemment pas exempte de difficultés. On peut en évoquer au moins deux.
La première tient au statut très variable des acteurs dans les réseaux considérés. L’introduction générale de l’ouvrage fait la distinction entre deux dimensions analytiques indissociables de la notion de réseau, à savoir la dimension formelle (il s’agit des caractéristiques morphologiques de l’organisation, à l’instar des figures que forment sur une scène les danseurs d’un groupe folklorique pour reprendre l’image de Norbert Élias) et la dimension organisationnelle qui règle l’action collective. Certaines parties de l’ouvrage donnent l’impression d’occulter la seconde dimension. Si la notion de réseau est utile à l’économiste, c’est évidemment en complément des catégories existantes, pour mieux décrire la réalité observable et non pour concurrencer des concepts éprouvés. Puisqu’il s’agit ici d’analyser des modes de coordination, la relation d’achat-vente n’entre pas dans la définition retenue du réseau. De même, certains problèmes de coordination sont résolus et mettent durablement des agents en interaction sans pour autant que l’ensemble forme un collectif. De ce point de vue, l’analyse des réseaux-marchés développée par Nicolas Curien se trouve en partie décalée par rapport au propos général de l’ouvrage. Elle mériterait en tous cas d’être préalablement située par rapport à une acception plus restrictive (et plus communément admise) de la notion de réseau qui ne concerne que les formes de relations économiques intermédiaires entre la hiérarchie et le marché.
L’autre difficulté tient à la prise en compte, dans l’analyse des réseaux d’innovation, des contraintes spécifiques liées à l’environnement sectoriel et aux stratégies de firmes. De ce point de vue, les situations analysées dans le premier chapitre mériteraient d’être contextualisées par une présentation des stratégies concurrentielles caractéristiques de secteurs innovants.
Pascal Chauchefoin
Université de Poitiers