2002
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Dossier « Le développement durable des réseaux techniques »
Diffusion et utilisation des nouvelles technologies de l’information et de la communication à Lima
Ana María Fernández-Maldonado
Ana María Fernández Maldonado est chercheur en urbanisme au département de planification urbaine de la faculté d’architecture de l’Université de Delft (Pays-Bas). Elle collabore depuis 1997 à un projet intitulé The Network City VROM et consacré à l’étude des liens entre villes et technologies d’information et de communication (projet développé conjointement par sa faculté et par le ministère du logement, de l’aménagement et de l’environnement néerlandais). Elle prépare en outre une thèse de doctorat sur les télécommunications dans les métropoles latino-américaines. Elle a notamment publié récemment : ICT and Urban Deprivation. Focus on the least connected (avec P. Drewe et E.D. Hulsbergen), rapport pour le ministère néerlandais du logement, de l’aménagement et de l’environnement, 2001 ; « Opportunities and risks of the Latin American cyberspace », communication au Second Global Congress on Community Networking, Buenos Aires, 5-7 December 2001.
Malgré l’absence de stratégie, de politique spécifique, de projets ou de subventions de la part du gouvernement comme de la part des entreprises, la diffusion des nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC) au Pérou est un cas intéressant de diffusion de techniques nouvelles. Celà est dû au grand nombre de cabinas públicas de Internet dans les principales villes, où la plupart des utilisateurs d’Internet accèdent au Web. Cet article examine la diffusion et l’usage des TIC dans les différents secteurs socio-économiques de Lima, avec une attention particulière aux ménages à bas revenus, en se fondant sur une série d’études quantitatives sur l’utilisation d’Internet à domicile, l’utilisation des cabinas, et l’utilisation d’Internet en général dans la capitale péruvienne, ainsi que sur un ensemble d’observations et d’entretiens effectués récemment par l’auteur. Les résultats de ces travaux montrent que les cabinas améliorent effectivement la vie quotidienne d’une grande part de la population de Lima, notamment les jeunes, en offrant une gamme de services urbains absents des quartiers pauvres (bibliothèques, bureaux de poste, équipements de loisir, lieux d’étude, maisons des jeunes, etc.). Mais l’accès aux services ne fait pas tout. Le démarrage prometteur observé doit être soutenu pour aboutir à des applications et un contenu local plus riches susceptibles de produire du développement local.
Despite the lack of a vision, policies, programs, subsidies or support from the government or private firms to promote and facilitate the development of ICTs in Peru, it constitutes a good practice example in terms of access to the new technologies. This is thanks to the widespread availability of cabinas públicas de Internet in the main cities, where most Internet users access the Web. This paper documents the diffusion and use of ICTs in the different socio-economic sectors in Lima, with a special attention to the lower-income groups, using successive (quantitative) surveys on ICT use in households, cabinas users, and Internet users in Metropolitan Lima, and recent observations and interviews to people working in the field. The results of this study show that the cabinas are effectively improving the daily life of a great part of the residents of Lima, and especially the youth, offering different types of urban services, which have been absent in poor neighborhoods (libraries, post offices, recreation facilities, study places, youth centers, training centers, etc.). But access is not all. This auspicious first step should be supported to produce more sophisticated applications and local content, with the purpose to promote local development.
L’exemple du Pérou est intéressant sur le plan pratique en ce qu’il a su offrir un large accès aux nouvelles technologies à un grand nombre de ses habitants, grâce à la mise en place de nombreuses cabinas públicas de Internet dans toutes les grandes villes. Pour évaluer l’impact de ces cabinas dans l’ensemble du pays, on a utilisé Netsizer qui a comptabilisé une moyenne de 2,28 utilisateurs par hôte Internet, en avril 2001, aux États-Unis, pour 79,96 à la même date, au Pérou (Hilbert, 2001). Ce pays est, de toute évidence, l’un de ceux qui offrent l’accès collectif à Internet le plus élevé.
Alors que dans d’autres pays d’Amérique Latine (par exemple au Chili où les prix d’accès pour les particuliers sont très bas ou au Brésil qui prend la première place) c’est l’intervention de l’État qui a été à l’origine du large accès à Internet, le cas du Pérou est un peu particulier dans la mesure où le gouvernement n’est intervenu que pour réglementer la libre concurrence du secteur des télécommunications, l’accès et les services n’étant le fruit que de milliers d’initiatives privées de petits entrepreneurs locaux. Ces derniers ont vite compris que la demande était forte dans le domaine des technologies de l’information et de la communication (TIC) et que l’on ne pouvait pas y répondre en adoptant le schéma traditionnel de l’accès individuel, surtout compte tenu de la situation économique nationale actuelle. Ce modèle d’accès public via les cabinas montre que des solutions alternatives innovantes peuvent surmonter les difficultés que rencontrent les pays en voie de développement dans le domaine des communications.
Au cours des années quatre-vingt-dix, l’Amérique latine a procédé, plus qu’aucune autre région au monde, à une très large politique de privatisation du secteur des télécommunications ; en effet, 70 % des pays de ce continent ont privatisé leurs compagnies de téléphone durant cette période (ITU, 2000). C’est ainsi qu’au Mexique, au Chili, au Venezuela et au Pérou, les nouvelles sociétés de téléphonie sont devenues les plus grosses entreprises privées (Hilbert, 2001). Dans certains cas même un monopole privé a remplacé, au moins pendant quelques années, un monopole public ; et le Pérou n’a pas été une exception à cet égard. La privatisation et la libéralisation du secteur des télécommunications, démarrées au début des années quatre-vingt-dix, se sont traduites par la fin du monopole public par la société espagnole Telefónica ; dans le même temps, afin d’encourager la concurrence, d’autres tentatives ont eu lieu pour attirer de nouvelles compagnies étrangères. La modernisation et l’extension des réseaux qui se sont ensuivies ont permis un plus large accès à la téléphonie fixe. Durant la même période, le développement d’Internet et de la téléphonie mobile ont contribué à la croissance foudroyante du secteur des télécommunications.
Cependant, malgré les progrès notoires observés récemment, l’accès aux réseaux de télécommunications reste très limité au Pérou, si on le compare aux pays plus septentrionaux très bien connectés, mais également aux autres pays d’Amérique latine. On ne compte actuellement que 6,7 lignes téléphoniques fixes pour 100 habitants, alors que la moyenne générale de l’ensemble de l’Amérique latine est de 12 (ITU, 2000). De plus, le calcul de cette moyenne est biaisé par le fait que le nombre de lignes installées est beaucoup plus important dans la capitale que dans le reste du pays. En ce qui concerne l’accès individuel à Internet, peu de foyers en ont les moyens, à savoir 2,3 % dans l’agglomération urbaine de Lima (INEI, Instituto Nacionale de Estadistica e Informàtica, 2000), pourcentage pourtant bien supérieur à ceux observés dans le reste du pays. Ces chiffres moyens masquent également les énormes différences qui existent entre les différents groupes socio-économiques, ce qui n’est guère une surprise dans ce pays très inégalitaire.
Malgré le très petit nombre des connexions domestiques, 41,45 % des ménages habitant Lima déclarent qu’au moins un membre de la famille utilise Internet (INEI, 2000), et que, parmi ces derniers, plus de 70 % y ont accès à partir des cabinas públicas (INEI, 2000 ; Apoyo, 2000a ; El Comercio y Apoyo, 2001 ; A y G Asociados, 2000). La figure 1 montre le pourcentage, calculé en mars 2000 dans l’agglomération de Lima, des utilisateurs en fonction du lieu où ils se connectent. La prolifération des cabinas a permis aux utilisateurs à faibles revenus d’avoir accès aux nouvelles technologies, car les coûts y sont jusqu’à 70 % moins chers que ceux d’une connexion téléphonique domestique. En juillet 2000, 420 500 des 787 000 utilisateurs d’Internet appartenaient à des tranches de populations à bas ou très bas revenus (Apoyo, 2000a).
Figure 1
Lieu d’accès à Internet dans l’agglomération de Lima ; situation au mois de mars 2000 (d’après INEI, 2000)
Le principal objectif de cet article est de fournir des informations sur les modes de diffusion et l’utilisation des TIC au sein des différents groupes socio-économiques de l’agglomération de Lima, et en particulier les plus défavorisés, et d’en suivre l’évolution. Nous avons donc étudié les résultats de plusieurs enquêtes successives (quantitatives), effectuées auprès des ménages, des utilisateurs des cabinas, et des autres utilisateurs d’Internet, et analysé les observations et les commentaires des professionnels du secteur. Nous avons étudié l’ensemble des TIC, à savoir la téléphonie fixe et mobile, les câbles téléphoniques et ceux de la télévision, l’ordinateur individuel, et enfin plus particulièrement l’accès à Internet. En fin d’article, la discussion se concentre sur la question de savoir dans quelle mesure, d’après les informations recueillies, les TIC peuvent améliorer la vie quotidienne de la population défavorisée de Lima.
L’« informalité » : un mode de vie
Lima, cinquième plus grande ville d’Amérique latine, donne l’image typique d’une métropole du Tiers-Monde. Près de huit millions de personnes, soit 30 % de la population du pays, y habitent. Le taux de croissance annuel de la ville est très élevé car s’y concentrent plus de 50 % de toute l’activité économique du pays. De nombreux facteurs ont concouru à en faire une ville socialement disparate, largement affectée par une urbanisation qui a favorisé l’afflux massif des populations rurales vers la ville depuis les années 1950 ; aujourd’hui, bien que la croissance de Lima soit essentiellement interne, 62 % des chefs de famille qui y résident ne sont pas nés dans la capitale (El Comercio y Apoyo, 2001 : p 246). Face à cette évolution, la ville se montre de plus en plus incapable de fournir emplois, logements et services publics à la majorité de ses habitants.
Les nouveaux arrivants répondent à cet état de fait en tentant de conquérir ces droits de leur propre initiative, soit collective, soit individuelle. Les résultats sont éloquents : la plupart d’entre eux vivent dans des logements insalubres, installés sur des zones investies spontanément, ne bénéficiant d’aucun équipement collectif de première nécessité. La plupart des habitants travaillent dans le secteur informel et seulement 22 % des foyers sont déclarés au centre des impôts (Apoyo, 2000b : p. 8).
Chaque jour, de nouveaux services informels se mettent en place dans cette ville dont « l’informalité » est devenue le mode de vie. L’organisation des transports publics, aux mains du secteur informel, engendre un chaos que Lima n’avait jamais connu auparavant, mais fournit cependant un service indispensable et à un prix abordable pour la majorité de la population. Telle semble être la fatalité de Lima : des décennies de laisser-faire ont permis au seul secteur informel de pouvoir fournir les services dont la plupart des habitants ont besoin à un prix abordable.
Lima a, depuis le début des années quatre-vingt, davantage souffert de l’instabilité économique et politique que les autres mégalopoles de l’Amérique latine. Cette « décennie perdue » de l’Amérique latine a vu l’effondrement de l’économie péruvienne après des dizaines d’années de politique de croissance industrielle. La crise a atteint si dramatiquement les plus pauvres que Lima a été le théâtre d’affrontements politiques violents, pendant plusieurs années.
Au cours des années quatre-vingt-dix, le nouveau gouvernement néo-libéral a réussi à faire cesser les mouvements insurgés et a entrepris la restructuration de l’économie, conformément aux mandats du Fonds monétaire international. Mais l’application de la politique économique de ce gouvernement a induit de considérables coûts sociaux, dégradant les conditions de vie du citoyen péruvien moyen ; la pauvreté a augmenté et les inégalités se sont encore accrues. Les effets de la crise asiatique et le phénomène climatique El Niño ont entraîné une nouvelle période de récession encore plus grave qui a débuté à la fin de l’année 1988 et affecte encore aujourd’hui l’économie du pays.
Le long cycle de récession économique qui a atteint la ville de Lima a modifié son paysage socio-économique, provoquant une augmentation inquiétante de la pauvreté, qui atteint maintenant 49,3 % de l’ensemble de la population. Les foyers, composés en moyenne de 5 personnes, subsistent grâce aux revenus de 1,9 d’entre eux. Le revenu moyen mensuel, qui était en 2000 de 409 dollars US (valeur médiane 235 dollars) a subi une réduction de 10 % par rapport à 1999 et de 23 % par rapport à 1998 (Apoyo, 2000b). Ces données dramatiques ont, de toute évidence, obligé la plupart des habitants à modifier leur budget et leurs habitudes de consommation.
Le tableau 1, qui présente les pourcentages des différentes catégories socio-économiques des années 1991 et 2000, montre clairement l’accroissement des inégalités. La tranche des revenus moyens (B) a été réduite de 36 % (un nombre absolu de plus d’un demi-million de personnes), témoignant du processus de dissolution de la classe moyenne.
Tableau 1
Évolution des catégories socio-économiques des habitants de Lima de 1991 à 2000 (calculs effectués par l’auteur d’après les données de Apoyo, 2000b)
Tranche des hauts revenus (A) Tranche des revenus moyens (B) Tranche des bas revenus (C) Tranche des très bas revenus (D) 1991 3,8 % 21 % 38,7 % 36,5 % 2000 3,3 % 13,4 % 34 % 49,3 % Évolution - 0,5 % - 7,6 % - 4,7 % + 12,8 %
Diffusion des technologies de l’information et de la communication et limites
Dans le contexte d’« informalité » et de récession économique évoqué plus haut, il n’est pas surprenant que, malgré le développement des télécommunications, la diffusion des nouvelles technologies reste limitée. Même si, au vu du contexte inégalitaire de Lima, les chiffres moyens ont une valeur limitée, la figure 2 peut mettre en évidence quelques caractéristiques de la diffusion des TIC.
Figure 2
Évolution de quelques indicateurs de la diffusion des télécommunications dans l’agglomération de Lima en 1999 et 2000 (compilation effectuée d’après les données de Apoyo, 2000b : p. 64)
Le phénomène le plus significatif est la diminution de 3 % de la téléphonie fixe dans ce contexte de développement considérable des télécommunications. Depuis le dernier trimestre 1998, la téléphonie fixe a subi un revers tel que 10 % des utilisateurs ont annulé leur abonnement, en grande partie à cause des coûts trop élevés pour le citoyen moyen. Ces coûts sont plus de deux fois supérieurs à la moyenne des autres pays du continent (voir la figure 3) ; et ceci, malgré les efforts de la société Telefónica qui tente d’attirer les niches à bas revenus grâce à la promotion de « téléphones populaires » fixes avec cartes de pré-paiement.
Figure 3
Prix de l’abonnement mensuel au téléphone pour les particuliers (en dollars US) dans les différents pays d’Amérique latine en 2000 (d’après ITU, International Telecommunication Union, 2000 : p. 36)
Par ailleurs, la figure 2 montre la forte demande de téléphonie mobile qui a augmenté de 8 % l’année dernière et qui s’est accrue, depuis 1995, avec la mise en service de cartes de pré-paiement. En mars 2000, on comptait, au Pérou, 1,1 million d’utilisateurs de téléphones mobiles et 1,68 million de lignes téléphoniques fixes. (Gestion, 2000).
En ce qui concerne le nombre de connexions de particuliers à Internet, sa croissance, très lente, est essentiellement freinée par le coût élevé des télécommunications téléphoniques. Le câble vient juste de faire son apparition (environ 1 000 utilisateurs en février 2000), mais ne peut être installé que chez les abonnés au câble de la télévision. De plus, le coût élevé de l’abonnement à Internet par le câble (40 dollars US par mois) le rend inabordable pour la plupart des ménages.
Le prix est, de toute évidence, l’entrave la plus importante au développement de la diffusion des TIC, et tout spécialement celui du réseau téléphonique qui bloque à son tour l’essor d’Internet. Le prix moyen d’une connexion individuelle à Internet, à savoir environ 40 dollars US par mois, est un luxe que peu de citoyens ont les moyens de s’offrir. On notera que, pour une même utilisation, la connexion par le réseau téléphonique (coûts téléphoniques et abonnement Internet) ou par le câble revient à peu près au même prix.
La progression de la diffusion des TIC se heurte également au fait que de nouvelles règles du jeu se sont mises en place dans le secteur des télécommunications après le retrait de l’État, laissant ainsi libre cours aux intérêts commerciaux des grandes compagnies privées, pour la plupart étrangères. D’une manière générale, cet état de fait favorise les lieux où la demande est forte et exclut ceux, nombreux, qui ne rapportent rien.
La faible prise de conscience par la classe politique des enjeux de l’utilisation et du développement des TIC, qui va de pair avec l’insuffisance des ressources financières nationales, constitue une barrière supplémentaire. Malgré le battage médiatique et l’intérêt général porté aux nouvelles technologies, il n’existe, à ce jour, aucune stratégie politique visant à évaluer le rôle que pourraient jouer les TIC dans le développement local ou national. En juin 2001, cependant, après des années d’instabilité politique et de difficultés économiques qui avaient entravé toute tentative de promotion de ces nouvelles technologies, le gouvernement de transition a créé une Commission nationale relative à « la généralisation de l’utilisation d’Internet ». L’objectif, modeste, était d’allouer une somme d’un peu plus de 2 millions de dollars US aux élèves de quelques 3 000 écoles situées dans des régions distantes de la capitale. Le Président récemment élu a promis d’investir dans le développement d’Internet dans les écoles, mais les gros financements requis paraissent difficiles à obtenir dans cette période de récession économique. Ces initiatives sont à peu près les seules entreprises à ce jour.
De plus, au niveau national, il n’y a aucune transparence sur ce qui se passe réellement ; les informations sont imprécises, fragmentaires et difficilement accessibles dans la mesure où les compagnies privées qui les détiennent ne les divulguent pas pour des raisons de soi-disant « haute stratégie ». Le monde de l’éducation et de la formation générale ne s’intéresse guère au problème, si ce n’est pour ses retombées commerciales. En effet, à Lima, comme dans la plupart des pays en voie de développement, la formation et l’éducation (des plus jeunes) est une activité florissante et lucrative. La publicité faite autour des TIC a fait éclore des centaines d’instituts dispensant des formations et des cours accélérés.
La figure 4 est éloquente ; elle illustre la diffusion moyenne des TIC dans les cinq catégories socio-économiques présentes à Lima en 2000. Depuis 1999, la société de sondage Apoyo Opinion y Mercado a décidé de scinder l’ancienne catégorie D en deux sous-catégories D (très bas revenus) et E (extrême pauvreté). Pour information, en 2000, 12,1 % des habitants de Lima appartenaient à la catégorie E.
Figure 4
Diffusion des TIC dans l’agglomération de Lima, en fonction des catégories socio-économiques (compilation effectuée par l’auteur d’après les données de Apoyo, 2000b : p. 64)
Le graphique permet de constater rapidement le haut degré de polarisation entre les différentes catégories sociales, à savoir que les catégories A et B (haut et moyens revenus) sont correctement desservies, alors que les catégories C, D et E, qui représentent 83,3 % de la population sont, de toute évidence, dépourvus d’équipements. Dans la prochaine partie de cet article, nous examinerons la situation relative à ces trois dernières catégories.
Les cabinas públicas : un nouveau service informel dans la ville
On a vu dans la partie précédente que les catégories à bas revenus étaient globalement tout à fait défavorisées vis-à-vis de l’accès aux TIC. Cependant, les indicateurs utilisés dans cette analyse chiffraient exclusivement l’accès individuel aux TIC et masquaient le fait que ces groupes sociaux pouvaient y avoir un certain degré d’accès grâce à l’implantation des cabinas públicas de Internet dans tous les quartiers de la ville. Le secteur informel a très bien su reconnaître la forte demande de ces populations à bas revenus et a pénétré le marché avec succès (Fernandez-Maldonado, 2000a). La mise en place de ces cabinas a débuté à la fin de 1998 et a coïncidé avec le début de la dernière période de récession, au moment où 10 % des usagers avaient, pour des raisons financières, remis leurs lignes téléphoniques (environ 150 000 lignes) à la compagnie (Fernandez-Maldonado, 1999).
En fait, le secteur informel avait commencé à s’impliquer dans le secteur des TIC bien avant la mise en place effective des cabinas públicas. La première étape commerciale avait consisté à diffuser tous les produits dérivés, louer les ordinateurs et les périphériques, et fournir certains services de bureautique. C’est alors que le potentiel de ces cabinas a été reconnu et que, capables de fonctionner à très peu de frais, elles ont intéressé les entrepreneurs informels qui ont ainsi répondu à la demande des populations à bas revenus.
Le fonctionnement des cabinas públicas n’est pas très différent de celui des autres cafés Internet implantés dans les autres villes du monde, à savoir offrir une connexion moyennant un tarif horaire fixe. La différence réside surtout dans les prix qui s’adaptent à la demande des usagers locaux qui ont très peu de revenus et dans leur importante implantation de proximité dans toute la ville. Ces cabinas sont donc essentiellement le fruit de milliers de petites initiatives commerciales informelles et ne dépendent d’aucune organisation ou administration centralisée.
Les ordinateurs sont connectés à Internet par une liaison spécialisée, moyennant un abonnement mensuel différent suivant le fournisseur d’accès. Les deux raisons qui ont assuré le succès populaire de ces cabinas sont ses tarifs très bas et la bonne fiabilité et efficacité de sa connectivité. D’une part, la connexion par liaison spécialisée est beaucoup plus rapide et fiable qu’une ligne téléphonique ordinaire domestique, d’autre part la facilité d’accès est assurée par une aide fournie sur place à l’utilisateur profane, aussi bien au niveau des logiciels que des principales applications.
En outre, la durabilité du succès de ces cabinas est due à la diversification des services. Après avoir offert un simple accès à Internet — courrier électronique et connexion au Web —, elles ont su évoluer pour répondre à la demande locale. On y trouve maintenant des services vocaux, de plus en plus demandés pour les communications téléphoniques internationales (dans 67 % des cabinas), et d’autres services tels que l’émission et la réception de fax, l’organisation de vidéoconférence, des scanners (62 %), des services d’édition de documents (46 %) et de photocopies (33 %). Dans environ 40 % d’entre elles, on y sert même des friandises et des boissons (Apoyo, 2000a : p 64). Certaines fournissent des connexions à grande vitesse, des graveurs de CD, alors que d’autres peuvent offrir des modules privés.
Les cabinas se sont d’abord implantées dans les quartiers du centre de la ville ou dans les zones habitées par les catégories à moyens revenus, puis, durant ces deux dernières années, dans le reste de la ville, y compris dans les Cônes, zones périphériques informelles de Lima, où 70 % des logements ont été construits par les habitants eux-mêmes (Apoyo, 2000c : p 41), et où résident 60 % de la population de la ville. Il est intéressant de noter que le pourcentage des utilisateurs d’Internet qui se rendent dans les cabinas situées dans les trois Cônes et le centre ville, est plus élevé que celui des usagers de celles des quartiers plus riches du sud-est et ouest (voir la figure 5).
Figure 5
Pourcentage des usagers des cabinas parmi les usagers d’Internet dans les différents quartiers de la ville (d’après Apoyo, 2000a)
En s’implantant dans les banlieues, les cabinas sont devenues les nouveaux lieux les plus populaires de convivialité ; elles représentent les nouvelles places publiques où les jeunes se rencontrent (Toledo, 2001). On notera que 52 % des usagers s’y rendent accompagnés d’un ami ou d’un parent, surtout les jeunes, que 64 % fréquentent une cabina où ils peuvent se rendre à pied de leur domicile, 15 % dans une cabina située proche de chez eux, et seulement 20 % dans une cabina située hors de leur quartier (Apoyo, 2000a).
Les cabinas se sont beaucoup développées la première année, en 1999, où leur nombre est passé de 200 à un millier (Fernandez-Maldonado, 2000a). En 2000, cette croissance s’est ralentie et de nombreuses cabinas ont même dû cesser leur activité ; quant aux cafés Internet (cybercafés) des quartiers du centre ville, ils ont souffert de la concurrence des bas tarifs des cabinas. De plus, à Lima, comme dans d’autres villes qui souffrent d’une forte criminalité, il s’est posé de graves problèmes de sécurité ; à la suite de nombreux vols de matériel informatique, un grand nombre de cabinas, spécialement celles des quartiers pauvres facilement accessibles, ont dû fermer. C’est pourquoi certaines cabinas sont aujourd’hui protégées par des clôtures en fer ou gardées par des vigiles.
Malgré ces difficultés, l’installation de nouvelles cabinas se poursuit. À Villa El Salvador, dans une barriada du Cône sud, le nombre de cabinas est passé de 8 en décembre 2000 à 15 en mars 2001 (Zabalú, 2001). Toutefois, la société Telefónica déclare rejeter 5 % des demandes d’installation de liaisons spécialisées (pour l’implantation d’une nouvelle cabina), pour cause de mauvaise accessibilité, en particulier dans des régions au relief montagneux et dépourvues de voies carrossables (Perez, 2001).
Des études quantitatives tendent à montrer qu’en fait le nombre des cabinas augmente plus rapidement dans les quartiers les plus pauvres de la ville. Une enquête menée en 2000 auprès des utilisateurs d’Internet des catégories C et D (bas et très bas revenus) montre que 49 % des utilisateurs à bas revenus et 65 % des utilisateurs à très bas revenus ont accédé pour la première fois à Internet il y a moins d’un an (A y G Asociados, 2000). La figure 6 confirme ce fait, à savoir que 65 % des utilisateurs de la catégorie C (à bas revenus) n’ont eu accès à Internet qu’au cours de l’année précédente, et ceci uniquement grâce à l’existence des cabinas.
Figure 6
Ancienneté d’accès à Internet (d’après Apoyo, 2000a)
Par ailleurs, on a récemment assisté à un début de regroupement des gérants et propriétaires de cabinas en une Asociación Nacional de Cabinas de Internet (ANCI), phénomène qui illustre bien la dynamique de ces initiatives, mais n’est guère étonnant au sein d’une ville où la vie associative est très active. D’autres initiatives ponctuelles ont également été prises, notamment à Villa El Salvador, où des entrepreneurs locaux envisagent d’organiser, en mai 2001, un symposium sur Internet et le commerce électronique à l’occasion du 30ème anniversaire de ce quartier du Cône sud (Zabalú, 2001).
Enquêtes effectuées dans les cabinas relatives aux utilisateurs et à leurs motifs d’utilisation
Différentes études ont tenté de définir le profil et la motivation des utilisateurs des cabinas de Lima. La majorité des échantillons de population sur lesquels ont porté ces enquêtes ont été intentionnellement choisis parmi les résidents des quartiers à bas revenus.
Une première étude (200 entretiens) a été menée en janvier 1999 (Nagaro, 1999) auprès des usagers de cinq cabinas situées dans le quartier de Wilson, le marché informel des nouvelles technologies situé au centre de Lima, et à Villa El Salvador (dans le Cône sud) ; la capitale comptait alors un total d’environ 200 cabinas públicas (Fernandez-Maldonado, 1999). On notera que les utilisateurs des cabinas de Wilson provenaient d’autres quartiers de la ville alors que tous ceux de Villa El Salvador résidaient à Villa même.
La plupart des personnes interrogées étaient de jeunes étudiants : à Wilson, leur pourcentage était de 62 % et leur âge moyen de 23 ans et un mois ; à Villa, ils étaient 74 %, d’âge moyen 20 ans et quatre mois. Dans les cabinas de Villa, on a également observé un pourcentage important, 60 %, de femmes. Trente-cinq pour cent de l’ensemble des utilisateurs, pour la plupart provenant de Wilson, possédaient par ailleurs un ordinateur individuel, mais 4 % seulement avaient un accès à Internet.
Il est intéressant de noter que 11 % des utilisateurs des cabinas ne se connectaient pas à Internet, et que 45 % ne le faisaient qu’occasionnellement. En fait, les premières cabinas — qui se sont installées précisément à Wilson —, n’étaient à l’origine que des commerces qui louaient des ordinateurs, mais n’offraient pas nécessairement un accès à Internet (Fernandez-Maldonado, 1999). Les services comprenaient, entre autres, la production de documents universitaires ou scolaires, des mises en pages de textes ou de sites Web, mais aussi des groupes de discussion en ligne et un accès au courrier électronique ; ces deux dernières applications étaient spécialement appréciées des jeunes, surtout les groupes de discussion. Ces centres servaient également de lieux où l’on pouvait se perfectionner en informatique, en particulier s’initier ou utiliser différents logiciels, souvent dans le but d’améliorer sa formation en vue de la recherche d’un travail.
Une deuxième étude a été menée un an plus tard, en janvier 2000, (Fernandez-Maldonado, 2000a) dans 25 cabinas públicas à Surco et Villa El Salvador (quartiers respectivement habités par les populations à moyens et bas revenus). La croissance de la demande est visiblement mesurable : le nombre de cabinas públicas avait alors énormément augmenté et dépassé le millier (Lama, 2000) ; les utilisateurs y affluaient tous les jours de la semaine. Cette étude, bien que privilégiant les populations jeunes, a également analysé le comportement d’autres groupes d’utilisateurs, à savoir des enfants et des adultes plus âgés.
Cependant, l’évolution la plus significative observée durant cette période a été la généralisation de l’utilisation d’Internet comme outil d’information et de communication ; dans les cabinas, pratiquement tous les ordinateurs disponibles étaient connectés à Internet et largement utilisés par les usagers. Le courrier électronique — surtout par l’accès gratuit — et les groupes de discussion ont continué à être les deux applications les plus utilisées, mais la navigation sur le Web a également beaucoup progressé. Les portails et chambres de discussion latino-américains connurent un énorme succès.
Une troisième étude, menée en mars 2000 pour le compte de la Banque Interaméricaine de développement (BID) (Proenza et al, 2000), comprenait 1 752 entretiens effectués dans 14 cabinas situées dans diverses régions du Pérou, dont trois dans des quartiers pauvres de Lima. Son objectif était de vérifier que ces cabinas étaient effectivement utiles aux groupes de population à bas revenus.
Les résultats de l’étude ont confirmé le profil des utilisateurs analysés dans l’étude précédente ; il s’agissait de personnes jeunes — la moyenne d’âge était de 20 ans et huit mois pour les étudiants et 28 ans et dix mois pour les autres — qui se rendaient aux cabinas au moins une fois par semaine (84,5 % d’hommes, 79 % de femmes) et y restaient, dans 68 % des cas, de une à deux heures. Quarante-quatre pour cent d’entre eux se rendaient dans une moyenne de 2,3 cabinas, situées dans un rayon de moins d’un kilomètre de leur domicile. La plupart (83 % de la population étudiée) étaient célibataires, et le pourcentage hommes-femmes étaient de 56 % - 44 %. La plupart des utilisateurs avaient un niveau d’éducation supérieur à la moyenne du pays (42 % étaient de niveau universitaire) ; 40 % possédaient un ordinateur individuel, mais seulement 5,1 % étaient connectés à Internet. Malgré leur niveau intellectuel, l’analyse des revenus de leurs familles a montré qu’au moins un sur trois vivait en deçà du seuil de pauvreté.
En ce qui concerne l’usage des cabinas, 57 % des étudiants et 26,3 % des autres utilisateurs disaient s’y rendre à des fins universitaires, scolaires ou de formation, et 24 % les utilisaient surtout pour rester en relation avec leurs amis ou famille. Globalement, les principales et plus fréquentes utilisations étaient le courrier électronique (60 %), la recherche d’informations (51 %), et les groupes de discussion (39 %). En outre, 11 % ont affirmé qu’ils se rendaient aux cabinas pour s’initier ou se perfectionner aux logiciels informatiques et à la navigation sur Internet ; la plupart ont d’ailleurs déclaré que leurs compétences s’étaient considérablement améliorées depuis qu’ils fréquentaient les cabinas.
Les conclusions de ces études ne laissent pas de doute quant au profil général des utilisateurs des cabinas et de leurs objectifs. Les cabinas répondent bien à la demande d’un public très jeune, souvent étudiant, de niveau intellectuel supérieur à la moyenne. Ces observations, bien qu’elles concernent plus particulièrement les utilisateurs des cabinas situées dans des quartiers de population à bas revenus, peuvent aussi s’appliquer, par certains aspects, à d’autres catégories d’utilisateurs.
Cependant, malgré le grand nombre d’associations locales qui fonctionnent dans des quartiers de population à bas revenus, l’utilisation d’Internet reste, dans l’ensemble, individuelle. Les associations féminines, pourtant très désireuses de s’initier aux nouvelles technologies, n’ont cependant pas encore mis au point ni publié de site Web (Kerrigan, 2001). Le fossé qui sépare l’utilisation individuelle de l’utilisation collective requiert des compétences techniques et une réflexion plus approfondie qui sont, sans aucun doute, appelées à se développer. Par ailleurs, on aura noté la proportion égale de femmes et d’hommes fréquentant les cabinas, pourcentage que l’on retrouve dans les autres pays d’Amérique latine tels que le Mexique ou le Brésil (Fernandez-Maldonado, 2000b).
Les études et observations précédentes ont mis en évidence l’évolution des utilisations des cabinas durant les trois années de leur fonctionnement. À l’origine, elles étaient principalement destinées et utilisées à des fins professionnelles, scolaires ou universitaires et n’étaient pas toujours connectées à Internet. Puis les utilisateurs ont progressivement découvert les possibilités d’Internet comme outil de recherche et de communication, provoquant ainsi l’explosion des services tels que le courrier électronique, les groupes de discussion, et finalement la navigation sur le Web. Peu après, les techniques vocales sont apparues, qui se sont également très vite développées et se sont rapidement et largement substituées aux moyens de communications traditionnels tels que le courrier ou les appels téléphoniques de longue distance (nationaux et internationaux). Durant la dernière année, l’aspect ludique d’Internet s’est imposé, surtout auprès des plus jeunes.
L’utilisation massive d’Internet par les jeunes qui privilégient les activités ludiques, de communication et de formation, met en évidence l’absence totale de son rôle au sein de l’économie. En effet, malgré quelques observations faisant état de l’utilité d’Internet pour la recherche ou le choix d’un emploi, il n’existe aucun lien avec le monde du travail. Certains domaines d’activités, tels que les transactions électroniques, sont en fait limités par le peu d’occasions présentes sur le cyberespace local, et le Pérou est, à cet égard, spécialement dépourvu. Les produits disponibles par le biais du commerce électronique sont destinés à une clientèle à hauts revenus, et la plupart des sites Web, y compris ceux qui sont gérés par les autorités locales, ne sont destinés qu’à fournir de l’information.
Il est important de souligner que, malgré l’évolution observée, une grande proportion d’utilisateurs ne fréquentent les cabinas qu’à des fins scolaires, universitaires ou pour leur formation personnelle. Et ce fait est encore plus marquant dans les cabinas situées dans les quartiers à population à bas revenus, où l’on compte une majorité d’étudiants. John Zabalú, propriétaire d’une cabina à Villa El Salvador, témoigne en effet que son activité augmente de manière significative en période de rentrée scolaire et universitaire (Zabalú, 2001).
Utilisateurs et utilisations des catégories de populations à bas revenus
Afin d’approfondir les observations relatives aux utilisateurs provenant de catégories sociales à bas revenus, nous présentons, dans cette sous-section, les conclusions d’une étude, menée à Lima, et ciblée sur cet objectif (A y G Asociados, 2000). En juillet 2000, on a procédé à un total de 1 005 entretiens auprès de 474 utilisateurs de la catégorie C et 531 de la catégorie D, habitant les quartiers centraux des trois Cônes, en centre ville et dans les quartiers proches du port. Sur toutes les personnes interrogées, 22,5 % ont déclaré utiliser régulièrement Internet. Le groupe d’âge le plus représenté était les 15-24 ans, parmi lesquels 61,1 % d’hommes et 56,8 % de femmes utilisaient Internet. Le plus bas pourcentage concernait les 40-59 ans et appartenait à la catégorie D, avec respectivement 1,2 % et 1,75 % d’utilisateurs d’Internet. Pour les trois groupes d’âge, la proportion des utilisateurs entre les catégories C et D variait environ de 3 à 1. La figure 7 illustre la composition par classe d’âges de l’ensemble de l’échantillon.
Figure 7
Composition par âge de l’échantillon d’utilisateurs d’Internet provenant des catégories C et D (d’après A y G Asociados, 2000)
La proportion d’hommes et de femmes était à peu près égale dans les groupes les plus jeunes et les plus vieux ; en revanche, dans la classe d’âge moyen (25-39 ans), la proportion des hommes était presque deux fois plus importante, soit 37,9 % contre 20,2 % de femmes dans la catégorie C et 13,2 % contre 6,6 % dans la catégorie D. Ces résultats corroborent les observations de terrain (Kerrigan, 2001), qui indiquent que, du fait de leur triple activité (travail rémunéré, gestion domestique et éducation des enfants, et aide de proximité), les jeunes femmes pauvres (appartenant à des associations féminines), n’ont plus de temps disponible à consacrer à Internet. Elles ne s’intéressent aux nouvelles technologies que plus tard, lorsqu’elles n’ont plus la charge de leurs enfants.
L’étude indique que les utilisateurs de la catégorie C et D dépensent respectivement une moyenne de 7,28 soles (2,10 $US) et 6,28 soles (1,80 $US) par semaine pour accéder à Internet via les cabinas. Ces sommes représentent respectivement 4,8 % et 5,5 % de leur revenu moyen hebdomadaire, ce qui n’est pas négligeable et montre l’intérêt de ces populations à bas revenus pour les nouvelles technologies.
Les applications les plus utilisées par ces catégories de population C et D étaient, en ordre décroissant, le courrier électronique, la navigation sur le Web et les discussions en ligne ; la catégorie D montrait une légère préférence pour les discussions (voir la figure 8).
Figure 8
Principales applications Internet utilisées par les populations à bas et très bas revenus (d’après A y G Asociados, 2000)
À la question relative à leurs principaux motifs d’usage, les utilisateurs répondent qu’ils accèdent principalement à Internet pour des raisons professionnelles ou scolaires, la communication (courrier électronique et discussions) constituant le deuxième motif d’utilisation d’Internet. Aucune différence significative n’est apparue entre les catégories C et D, bien que l’on ait observé une motivation professionnelle plus forte dans la catégorie C et un intérêt plus grand pour les groupes de discussion dans la catégorie D. La figure 9 montre les pourcentages des motifs pour les deux catégories.
Figure 9
Principaux motifs des utilisateurs des catégories C et D (d’après A y G Asociados, 2000)
La grande majorité des utilisateurs provenant de ces deux catégories à bas revenus étaient des étudiants, ce qui n’est guère étonnant au vu du groupe d’âge prépondérant, à savoir les 15-24 ans, et dans une société où l’éducation est une valeur hautement reconnue. On notera que ce pourcentage est encore plus élevé dans la catégorie D des très bas revenus. Il est également intéressant de remarquer, dans les deux catégories, le pourcentage des commerçants qui utilisent Internet. La figure 10 fournit une vue d’ensemble.
Figure 10
Catégories professionnelles des utilisateurs d’Internet des tranches de revenus C et D (source : A y G Asociados, 2000)
Il est également intéressant de connaître quels sont les comportements des utilisateurs d’Internet vis-à-vis des autres médias. Il apparaît, qu’à l’exception du cinéma, ils en sont plus consommateurs que la moyenne des autres personnes appartenant à la même catégorie socio-économique (voir figure 11), et forment donc un groupe qui se singularise par son besoin « d’être bien informé ».
Figure 11
Comportement des utilisateurs d’Internet des tranches C et D vis-à-vis des autres médias (données recueillies le jour précédant l’enquête) (source : A y Asociasos, 2000)
Les résultats de cette étude corroborent les tendances générales qui avaient été identifiées dans les études précédentes, à savoir :
- un fort pourcentage d’étudiants, qui semble encore plus élevé pour les catégories socio-économiques les plus défavorisées ;
- une utilisation à des fins majoritairement professionnelles et d’étude ;
- une égale proportion de femmes et d’hommes.
Ces résultats font également ressortir que les femmes en âge de procréer n’utilisent pas Internet autant que celles des autres groupes d’âge, que les utilisateurs provenant des catégories à bas revenus dépensent une part relativement élevée de leurs revenus pour accéder à Internet, et que les utilisateurs ont tendance à être mieux informés que la moyenne de la population.
Compte tenu de leurs bas niveaux de revenus, les habitants de Lima jouissent d’un accès relativement satisfaisant aux télécommunications. Malgré la crise qui a obligé la plupart des ménages à réduire leurs dépenses au maximum, certains observateurs sont surpris par la croissance durable du secteur des télécommunications, tout spécialement celle de la téléphonie mobile et de l’accès à Internet. Les sommes, destinées à d’autres dépenses, sont donc consacrées à ce secteur en pleine évolution (El Comercio, 2001, p. 105).
Dans cette période de crise, le principal opérateur Telefónica del Peru, très impliqué dans les TIC, réussit très bien à rester globalement bénéficiaire malgré la stagnation du marché de la téléphonie fixe. Telefónica est de loin la première compagnie du pays ; ses recettes sont beaucoup plus élevées et ses bénéfices environ six fois plus importants que ceux de la compagnie qui se place en deuxième position (El Comercio, 2001, p. 178).
Les bénéfices de la société Telefónica proviennent des différents et nombreux segments du marché des TIC qu’elle détient, notamment celui de la téléphonie mobile dont la croissance a été considérable, comme dans la plupart des pays de la région. Selon certains observateurs, en effet, cette nouvelle technologie est celle qui se répand de la façon la plus rapide en Amérique latine (Hilbert, 2001). À Lima, en 2000, même les ménages qui vivaient dans une extrême pauvreté (catégorie E) étaient 7 % à posséder un téléphone mobile (voir le tableau 2). De même, les études ont montré qu’une proportion importante, et qui ne cesse de s’accroître, des utilisateurs d’Internet proviennent des catégories de populations à bas revenus. Si l’on considère l’ensemble des utilisateurs d’Internet à Lima, 40,5 % d’entre eux ont des bas revenus et 13 % des très bas revenus (Apoyo, 2000a, p. 12), soit un nombre total de 420 000 utilisateurs pauvres ou très pauvres.
Tableau 2
Pourcentage de possession des téléphones mobiles dans les différentes catégories socio-économiques à Lima en 2000 (d’après Apoyo, 2000b)
Cat. A Cat. B Cat. C Cat. D Cat. E Moyenne Cartes de pré-paiement 27 % 32 % 17 % 10 % 7 % 16 % Abonnements 63 % 27 % 6 % 1 % 0 % 8 % Utilisation globale 78 % 53 % 22 % 10 % 7 % 22 %
Cette forte demande dans le domaine des télécommunications est, de toute évidence, la raison du succès des cabinas et de la durabilité de leur développement. Mais on peut se poser la question de savoir ce qui pousse les résidents à bas revenus à vouloir se connecter à tous ces réseaux, malgré les coûts élevés que cela implique pour eux. Il semblerait que le fait d’avoir pu se connecter au cyberespace dans les cabinas les ait aidés à comprendre les profits et les possibilités que les TIC pouvaient leur apporter, et tout spécialement les applications les plus simples et les moins chères telles que le courrier électronique, l’accès gratuit à la messagerie électronique, la messagerie instantanée, les chambres de discussion, et autres applications poste à poste. Il est, de plus, incontestable que l’attitude de la société dans son ensemble est favorable aux nouvelles technologies et que personne ne remet plus aujourd’hui en question la nécessité de vivre dans une « société de l’information » et donc d’utiliser les TIC pour le profit de tous.
D’autres facteurs méritent d’être mentionnés et peuvent cependant expliquer la demande spécifique des populations à bas revenus.
- Pendant cette longue période de crise, chaque nouvelle ressource disponible constitue, pour les pauvres, un outil susceptible d’améliorer leur chance de réussite dans la vie.
- Pour les jeunes, qui sont les principaux utilisateurs, Internet est une fenêtre sur le monde duquel ils sont exclus ; c’est le seul moyen d’accéder à la modernité, de participer, au moins virtuellement à un monde plus évolué que celui que leur offre la vie quotidienne dans les mégalopoles misérables.
- La conviction que l’éducation et l’acquisition de compétences sont le meilleur garant de succès dans la vie est également un moteur important de cette forte demande en nouvelles technologies.
Pour les populations à bas revenus, les TIC sont pourtant encore loin de faire partie intégrante de leur vie quotidienne, comme c’est le cas pour celles à plus hauts revenus. Leurs activités se limitent au domaine social, pédagogique et ludique, qui pourraient cependant présager d’un développement. Le principal frein réside dans le fait que le secteur économique local n’a pas été pénétré par ces nouvelles technologies. Dans le meilleur des cas, les utilisateurs d’Internet augmentent leur chance de se rendre disponibles pour répondre aux offres de travaux clandestins qui sont ici nécessaires à la survie. Mais le cyberespace local a encore besoin d’être pénétré par la société civile et les milliers d’associations qui existent à Lima. Malgré la vigueur de leurs revendications, elles ne bénéficient pas encore des nouvelles possibilités offertes par le cyberespace. On ne peut finalement que constater que les TIC sont encore utilisées essentiellement au niveau individuel.
Cette évolution montre également l’émergence d’enjeux intéressants. Il n’est pas surprenant que dans cette ville qui s’urbanise principalement par la construction des barriadas, il existe de sérieux problèmes qui nécessitent des solutions au niveau de l’infrastructure ; en effet, la carence en services publics essentiels rend la situation critique dans une ville aussi étendue que Lima. En 2000, 96 % des habitants avaient l’électricité et seulement 77 % avaient l’eau courante et le tout-à-l’égout à leur domicile (El Comercio y Apoyo, 2001). Grâce aux investissements de la compagnie Telefónica, le réseau des télécommunications est le seul qui se soit nettement développé au cours de ces dernières années. Un contrat a en effet été conclu entre l’état péruvien et cette compagnie qui s’engageait à moderniser le réseau et à fournir des services téléphoniques à tous les quartiers de la capitale qui en feraient la demande.
Au niveau des services publics de proximité, la pénurie est grave ; dans cette ville qui, depuis la fin des années 1950, se développe de manière anarchique, ce ne sont en effet pas seulement les logements qui ont été construits par les habitants eux-mêmes, mais bien tout l’ensemble des services nécessaires à la vie quotidienne. Les résidents sont habitués à ne compter que sur eux-mêmes, et s’organisent pour accéder à une certaine légalité qui leur permette de faire des demandes de raccordements à l’électricité, à l’eau et au réseau d’égouts auprès des différentes compagnies concernées. Le secteur informel prend également en charge les transports publics et de marchandises ; quant aux routes, écoles, et autres aménagements urbains, ils ne sont l’Ĺ“uvre que de la population locale. Avec les années, les habitations investissent les terrains destinés aux espaces verts ou à des équipements urbains qui ne verront jamais le jour.
Dans ce contexte, les cabinas sont les seuls lieux qui tentent modestement de fournir les services qui font défaut au niveau local. On doit considérer qu’elles fournissent un nouveau service, mis en place par des entrepreneurs locaux qui ont pris conscience de la demande, en tant que membres de la communauté locale. Ainsi, les cabinas ont-elles intégré de nombreux équipements tels que des bibliothèques, des lieux d’activités ludiques, d’étude, des centres pour les jeunes notamment, qui n’existaient pas jusqu’à présent dans les barriadas. Elles jouent, sans aucun doute, un rôle social important dans la ville, et tout spécialement dans les quartiers pauvres, qui doit être reconnu et encouragé. Malheureusement, jusqu’à ce jour, aucune politique, ni au niveau national ni au niveau local, ne soutient leur développement et leur durabilité. C’est pourtant au niveau des autorités locales des quartiers des barriadas (notamment à Comas ou Villa El Salvador) que l’on observe certaines intentions ou initiatives visant à se servir du potentiel des TIC comme un outil de démocratisation.
Les nouvelles technologies de l’information et des communications se développent à Lima dans un contexte de grande inégalité socio-économique et de récession persistante. Malgré l’absence de politiques, de programmes et de subventions de la part du gouvernement, qui sont pourtant nécessaires à la promotion et au développement des TIC, l’intérêt et la demande de l’ensemble de la population sont forts.
Même si, à Lima, seulement 16,7 % de la population des catégories à hauts et moyens revenus bénéficient d’un niveau de connexion individuelle acceptable, les tranches des revenus inférieurs ont des possibilités d’accès collectifs à des coûts relativement faibles. En effet, les cabinas públicas de Internet ont remarquablement réussi à fournir un accès Internet aux catégories sociales les moins favorisées et ont montré le rôle qu’elles pouvaient jouer dans une mégalopole où règne la pauvreté et où une grande partie de la population ne jouit pas des services et droits fondamentaux.
Les conclusions de cette étude montrent que les cabinas sont capables d’améliorer de façon notoire la vie quotidienne de nombreux résidents de Lima, tout spécialement des jeunes, qui en sont les principaux utilisateurs. Ces cabinas offrent, en outre, des services dont sont totalement dépourvus les quartiers pauvres, notamment des bibliothèques, des bureaux de poste, des lieux de loisirs, d’étude, des centres pour les jeunes, des centres de formation, etc. On pourrait facilement, si les organismes publics et privés concernés se penchaient sur la question, procéder de la même manière pour accéder à d’autres services importants tels que les services électroniques de santé, administratifs, de formation et bancaires virtuels.
Les cabinas représentent donc la première étape qui permet à ceux qui en ont le plus besoin d’accéder à certains services en ligne. Elles ont également démontré leur utilité dans la prise de conscience des nombreuses possibilités offertes par les TIC, au niveau local. Mais l’accès ne constitue une solution à tous les problèmes ; si l’on veut étendre l’utilisation des cabinas — surtout fréquentées par les jeunes — et faire profiter l’ensemble de la population des bénéfices liés à l’utilisation des TIC, des efforts de formation seront nécessaires. De plus, les différents services pourraient être adaptés en fonction des besoins et des goûts des populations locales, ce qui optimiserait les bénéfices des connexions existantes.
Les utilisateurs à bas revenus semblent avoir pris conscience des potentialités qu’offrent les TIC et y consacrent une partie non négligeable de leurs maigres revenus, dans l’espoir que cela améliorera leur avenir. Cet espoir en un avenir meilleur, gagné grâce aux efforts personnels et à une meilleure formation, semble être le moteur de cette demande pour les nouvelles technologies et la clé du succès des cabinas. Jusqu’à présent, cependant, les utilisations, plus principalement liées à des activités sociales ou de communication qu’au monde professionnel et économique, ne paraissent pas pouvoir encore augurer d’une évolution favorable.
Les améliorations des conditions socio-économiques des populations pauvres de Lima ne pourront être réalisées par la simple addition des quelques cas isolés de réussite personnelle ; c’est bien au contraire un effort collectif qui doit être entrepris pour parvenir à relever ce défi. Les utilisateurs des cabinas seront-ils capables de construire un cyberespace convivial et démocratique, d’inventer de nouvelles modalités d’utilisation des TIC visant au développement économique ? Même si la créativité des populations pauvres est débordante, il faut une vision d’ensemble et une volonté stratégique qui coordonne l’utilisation des TIC au niveau local et de la ville en général et qui entreprennent des politiques et des programmes adaptés ; les populations, qui vivent au jour le jour, ne pourront seules faire le saut nécessaire à ce développement. Ces populations ont déjà fait le premier pas en mettant en place les cabinas et en les fréquentant avec enthousiasme ; c’est maintenant à la classe politique péruvienne de prendre le relais pour entrer dans l’ère numérique.
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