2002
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Dossier « Usagers et régulation des réseaux »
Quel modèle de relation entre l’organisation municipale et l’usager-citoyen depuis la décentralisation ?
Virginie Waechter
Virginie Waechter prépare actuellement une thèse de sociologie visant à caractériser les effets organisationnels et institutionnels du mouvement de modernisation des services publics locaux, orienté vers une refonte de la relation à l’usager. Elle est notamment l’auteur de « La relation usager - service public : d’un modèle à l’autre ou vers la confusion des sphères d’action privée et publique », Revue des sciences sociales, n° 28, 2000, pp. 55-62.UMR du CNRS « Sociétés, cultures et représentations en Europe », Université Marc Bloch StrasbourgUMR Cemagref-ENGEES - Laboratoire « Gestion des services publics »1 Quai Koch - BP 1039F - 67070 Strasbourg cedextéléphone : 03 88 24 82 49 - télécopie : 03 88 24 82 84
Partant de l’analyse statistique d’un corpus d’articles de la Gazette des communes, des départements et des régions, parus au cours de la période 1983-1999, le texte cherche à caractériser l’évolution de la relation organisation municipale/usager-citoyen, depuis la décentralisation. Cette évolution sera interprétée comme un phénomène lié à la recomposition de la légitimité du pouvoir local.
Based on the statistical analysis of a corpus of articles published between 1983 and 1999 in the review Gazette des communes, des départements et des régions, the text tries to characterize the evolution of the relation between municipal organizations and user-citizens, since the French decentralization. This evolution will be related to the reorganization of the legitimacy of the local power.
Cet article a pour objectif d’appréhender l’évolution de la relation entre le gouvernement local et son environnement depuis 1982, en l’interprétant comme un phénomène lié à la recomposition de la légitimité du pouvoir local. Notre étude résulte de l’analyse d’un corpus d’articles publiés dans la Gazette des communes, des départements et des régions
[1] et traitant plus ou moins directement de la relation entre les municipalités et leurs usagers-citoyens
[2]. Cette analyse vise à offrir un éclairage global de l’évolution du rapport à l’usager-citoyen, combinant les aspects politiques et technico-administratifs de cette relation et couvrant l’ensemble des secteurs d’activité de l’organisation municipale. Pour mettre en perspective cette analyse, nous proposons de rappeler en introduction les grandes lignes des enseignements apportés par les nombreux travaux consacrés à ce que l’on a pu appeler, avant la décentralisation, le système politico-administratif local. Nous donnerons ensuite, dans une première partie, quelques éléments d’explication à propos de l’approche et de la méthode analytique retenues dans cet article. Enfin, nous mettrons à jour, dans la deuxième et la troisième partie de l’article, l’évolution de la relation entre la municipalité et l’usager-citoyen dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix.
La loi municipale de 1884 attribue aux communes un double rôle de gestion patrimoniale des intérêts locaux et d’administration de la politique générale de l’État. Subordonné à la tutelle préfectorale, le pouvoir local est pensé comme le relais du pouvoir central qui détient seul la capacité de gouverner la République une et indivisible. On parle d’ailleurs d’administration locale plutôt que de gouvernement local. Ainsi, la relation à l’usager-citoyen présente-t-elle deux facettes : une facette administrative, orientée vers la satisfaction de l’intérêt général, qui conduirait à établir une relation d’assujettissement de l’usager
[3] ; une facette domestique, consistant à établir une relation interpersonnelle avec l’usager. Si le droit reste silencieux sur les modalités d’articulation de ces deux modes de légitimation du pouvoir local, les travaux de sociologie de l’organisation menés par Michel Crozier et Jean-Claude Thoenig dans les années soixante-dix ont permis, grâce au concept de régulation croisée, de comprendre comment le système politico-administratif local articule concrètement la légitimité de l’intérêt général et la légitimité de l’intérêt local (Crozier M., Thoenig J-C., 1975). La régulation croisée consiste à établir, autour de la mise en
Å“uvre des politiques publiques, un jeu caché de négociations entre l’échelon territorial de l’administration centrale et les élus locaux. Les acteurs de la négociation disposent à cet effet de ressources différentes : la légitimité démocratique pour l’élu ; les normes technico-juridiques et les subsides de l’État pour l’administration déconcentrée. Les parties ont toutes deux intérêt à trouver un terrain d’entente : les fonctionnaires pour réaliser les programmes publics de l’État, les élus locaux pour faire prendre en compte les intérêts locaux. On assiste ainsi à une politisation de l’action administrative et à une technocratisation de la politique communale (Crozier M., Thoenig J-C., 1975). C’est en ce sens que les auteurs parlent de régulation croisée, celle-ci n’étant pas réalisée au sein d’une même filière, politique ou administrative, selon une logique hiérarchique, mais établie entre les filières : un échelon de la filière administrative sera régulé par l’échelon supérieur de la filière politique et réciproquement. Dans ce système qui organise la composition entre la rationalité de l’intérêt général et celle des intérêts locaux, la légitimité de l’élu découle de sa capacité à faire le lien entre l’intérêt général et l’intérêt local.
La relation entre l’organisation municipale et son environnement se définit à partir de cette fonction de relais. Pour asseoir son pouvoir, le notable cherche à développer un réseau relationnel permettant de relayer les intérêts locaux, qu’ils soient organisés — profession agricole par exemple —, ou individuels — intérêts exprimés sur le mode de la plainte —. L’organisation bureaucratique locale doit donc concilier deux règles de gestion de la relation à l’usager : une règle affichée, consistant à assujettir l’usager au principe unilatéral de l’intérêt général ; une règle cachée, de traitement personnalisé co-défini avec le politique. Ainsi, du point de vue gestionnaire, la relation organisation municipale/usager-concitoyen combine-t-elle un principe officiel de fermeture administrative avec un principe caché de « régulation quotidienne » (Lorrain D., 1989), qui s’établit au fil des réclamations transmises et traitées par les élus locaux et les agents municipaux.
Ajoutons que la logique de la régulation croisée inhibe doublement la relation politique au plan local : d’abord, parce que la responsabilité des résultats de la gestion locale est essentiellement imputée à l’État, les élus locaux échappant largement au mécanisme du vote sanction. Ensuite, parce que le maintien dans l’ombre des ajustements locaux est une condition fondamentale de possibilité de la régulation croisée, ce qui interdit la publication des négociations. Ainsi, alors que la commune apparaît dans l’imaginaire politique comme le niveau territorial naturel de la démocratie, le système politico-administratif local semble plutôt affirmer le principe d’une « démocratie d’accès » (Duran P., Thoenig J-C., 1996), d’une « démocratie de contact », fondée sur une double proximité géographique et compréhensive (Paoletti M., CURAPP, 1999), en somme d’une démocratie « sans les citoyens » (Mabileau, 1995).
C’est ce mode de régulation de la relation à l’usager-citoyen, conciliant le point de vue gestionnaire de la fermeture administrative et de la régulation quotidienne avec le point de vue politique de la « démocratie d’accès » qui évolue à partir de la décentralisation.
Analyse des articles de la Gazette : méthodologie et grille de lecture des résultats
Pourquoi la Gazette ?
Pour caractériser cette évolution, nous sommes partis de l’analyse d’un corpus de cent soixante-quatre articles, publiés dans la Gazette entre 1983 et 1999. La volonté d’appréhender globalement l’évolution de la relation organisation communale/usager-citoyen justifie que nous ayons choisi la Gazette pour réaliser cette étude. Contrairement aux revues du même type mais plus spécialisées, la Gazette s’intéresse en effet à la double dimension politique et administrative des organisations municipales et à l’ensemble de leurs filières d’activités. En outre, la Gazette privilégie l’analyse empirique de la gestion communale, en restituant et en croisant de nombreuses expériences concrètes réalisées localement. D’autres revues, comme La lettre du cadre territorial, adoptent plutôt une approche normative et théorique, défendant une certaine vision de l’organisation municipale moderne. Là où la Gazette fait une description analysée de la gestion politico-administrative locale, ce type de revue développe en quelque sorte une théorie du fonctionnement municipal idéal
[4]. Il ne s’agit cependant pas d’affirmer que la Gazette donne une image en tous points fidèle de la réalité et de la diversité de la gestion municipale. Il apparaît notamment que les expériences municipales citées dans les articles sont majoritairement réalisées dans des communes urbaines
[5]. On peut en déduire que la Gazette privilégie les expériences les plus innovantes, dessinant les contours idéal-typiques
[6] de l’évolution locale, et non le profil moyen de la gestion des municipalités et de leur interface avec l’environnement. En ce sens l’étude a pour ambition de faire ressortir une tendance, et non pas la réalité dans sa diversité.
Règles d’interprétation des résultats de l’AFCM
L’analyse des articles de la Gazette s’appuie sur l’utilisation d’une méthode statistique
[7], l’Analyse Factorielle des Correspondances Multiples
[8] (AFCM - voir graphique). La méthode de l’analyse factorielle des correspondances multiples consiste à éclairer un phénomène par une approche typologique, en repérant des régularités statistiques. Pour le sujet qui nous occupe, il s’agit d’analyser l’évolution de la relation usager/organisation municipale sur une vingtaine d’années. Mais avant de passer à cette analyse, il nous faut présenter les règles d’interprétation qui permettront de comprendre les résultats graphiques de l’AFCM (voir graphique).
Pour réaliser une AFCM, il est nécessaire, en amont, de traduire et de résumer l’information relative au phénomène étudié — dans notre cas le contenu des articles de la Gazette traitant de la relation à l’usager — sous forme de variables caractérisées par des modalités. Dans le cas de l’étude « Gazette », nous avons par exemple créé une variable « sujet de l’article », regroupant sept modalités correspondant aux types de sujet identifiés. Parmi ces modalités, nous avons notamment distingué : la démocratisation°
[9] (par exemple, articles relatifs au renforcement des lois de décentralisation ou à l’amélioration de l’accès à l’information), la participation° (participation des usagers à la vie de la cité, par des moyens ad hoc — participation à une campagne sur le civisme… — ou réglementaires — référendum… —), le management à caractère financier (management 1°), le management davantage tourné vers la qualité de service (management 2°), etc. D’autres variables se réfèrent au contexte de l’article (contrainte économique° pesant sur les collectivités, crise socio-politique° — insécurité, précarisation… —, etc.) ; aux mots utilisés pour désigner le destinataire du service municipal ou de la politique locale (client°, contribuable°, usager°, consommateur°, citoyen°…) ; aux adjectifs accolés pour le qualifier (inquiet°, agressif°…) ; à la façon de formuler la satisfaction de l’usager (maintenir le coût du service°, améliorer la fiabilité et l’accès au service°, renforcer la cohésion sociale°, développer la proximité et l’écoute°…), etc.
Disposant d’un échantillon de cent soixante-quatre articles caractérisés par des variables et leurs modalités, l’information pouvait être traitée par un logiciel statistique utilisant la méthode de l’AFCM. Le produit de l’analyse est une représentation graphique, visualisant la projection des modalités sur un plan structuré par deux axes (voir graphique).
Par convention, les modalités des variables nominales
[10] sont représentées par des points. En revanche, les modalités des variables ordinales
[11] sont reliées entre elles par une ligne brisée ou une courbe orientée. Lorsqu’une ligne de ce type se déploie bien dans le graphique, elle est jugée significative. Dans le cas de la variable « date des articles » par exemple, le large déploiement de la courbe signifie que l’on constate une variation sensible du pourcentage de certaines modalités en passant du début des années quatre-vingt à la fin des années quatre-vingt-dix : diminution relative du pourcentage d’articles traitant du management financier (management 1°) ou évoquant la figure du contribuable° ; augmentation significative du nombre d’articles évoquant la nécessité de responsabiliser l’usager°, parlant de défavorisés°… (voir graphique).
Pour les variables nominales, l’interprétation graphique repose sur un double critère : la proximité entre les modalités et leur distance par rapport au centre du graphique. Au centre du graphique, on trouve les modalités dont le pourcentage d’apparition est proche du pourcentage moyen de la population étudiée (ici, les articles de la Gazette). Ces modalités sont, en d’autres termes, non significatives. De fait, il est généralement convenu de ne pas les représenter, sauf si l’on considère que leur caractère non discriminant mérite d’être signalé. L’AFCM réalisée à partir des articles de la Gazette montre ainsi que le pourcentage d’apparition du mot usager°, situé au centre du graphique, est sensiblement le même quels que soient l’année de l’article, son sujet, la façon dont il conçoit la satisfaction de l’usager… Autrement dit, l’utilisation du terme usager dans les articles est neutre, contrairement à d’autres mots, comme client° ou contribuable°, placés, cette fois, à la périphérie du graphique. Les modalités situées à la périphérie du graphique se caractérisent en effet par un pouvoir de discrimination important. Lorsque ces modalités sont par ailleurs situées du même côté par rapport au centre du graphique, elles sont mutuellement surreprésentées. Ainsi, le pourcentage d’apparition du terme client° est sensiblement plus élevé dans les articles de la Gazette de la première moitié des années quatre-vingt-dix, dans les articles traitant du management de la qualité (management 2°) ou de la gestion de l’accueil°, que dans l’ensemble des articles de la Gazette. À l’inverse, lorsque les modalités sont situées dans des directions opposées par rapport au centre, elles sont mutuellement sous-représentées. Comparé à la moyenne, le terme administré° apparaît ainsi moins souvent dans les articles de la première moitié des années quatre-vingt-dix
[12].
La relation à l’usager dans les communes. AFCM des articles de la Gazette des communes, des départements et des régions parus entre 1983 et 1999
La méthodologie utilisée est celle de l’analyse factorielle des correspondances multiples. Les variables illustratives sont différenciées des variables actives par un astérisque.
Grille de lecture des résultats
Le graphique résultant de l’AFCM peut être découpé en trois parties correspondant à trois périodes types de régulation relationnelle : la partie gauche du graphique correspond aux années quatre-vingt ; le quart droit supérieur caractérise la première moitié des années quatre-vingt-dix ; le quart droit inférieur, la fin de la décennie quatre-vingt-dix.
Les figures de l’usager
[13], en tant qu’elles sont définies par le type de relation nouée avec l’organisation municipale, sont de bons marqueurs des modes de régulation relationnelle. D’après le graphique, la figure de l’usager glisse de l’administré et du contribuable dans les années quatre-vingt, au client, puis au consommateur-citoyen dans les années quatre-vingt-dix.
En même temps qu’elle se diversifie, la figure de l’usager se clarifie au cours de la décennie quatre-vingt-dix, par une description de plus en plus détaillée. Les articles de la Gazette évoquent désormais les multiples facettes socio-démographiques de l’usager — jeunes, personnes âgées, défavorisés° —. Ils mettent par ailleurs en lumière les qualités psychosociales de l’usager — on évoque pêle-mêle son inquiétude (usager inquiet°), son agressivité (usager agressif°), sa fragilité —. En même temps que ses facettes se multiplient, l’usager prend un visage de plus en plus concret (par opposition à l’usager insaisissable° des années quatre-vingt), jusqu’à devenir son propre porte-parole dans les articles (usager cité dans l’article°). Enfin, en réponse à l’attention grandissante manifestée à l’égard de l’usager, le thème de la relation au public apparaît progressivement en tant que tel dans les articles de la Gazette. La présence significative du thème en couverture (terme usager en couverture°), dans la deuxième moitié des années quatre-vingt-dix, est à ce titre fort suggestive.
Au-delà de l’importance grandissante accordée à la question de l’usager dans les articles de la Gazette, l’AFCM montre que ce sont les modalités mêmes de gestion de la relation à l’usager qui évoluent. La lecture du graphique montre ainsi que les responsables locaux privilégient, jusque dans la première moitié des années quatre-vingt dix, un mode de gestion de la relation à l’usager que l’on peut qualifier de marchand. Nous verrons, dans la deuxième partie de l’article, que le contenu du registre marchand varie au cours de la période. Dans les années quatre-vingt (quart supérieur gauche du graphique), le traitement marchand de la relation à l’usager consiste à faire de la maîtrise du coût du service rendu à l’usager la pierre angulaire du rapport entre les élus locaux et leurs mandants. Les discours et les pratiques des responsables locaux rapportés par les articles de la Gazette construisent en effet le prix du service et la pression fiscale exercée sur le contribuable local comme des critères décisifs d’évaluation de la relation à l’usager-citoyen. Au début des années quatre-vingt-dix (quart supérieur droit), les responsables locaux continuent à appréhender la relation à l’usager sur un mode essentiellement marchand, mais en élargissant ce registre à la question de la qualité du service rendu à l’usager. Les responsables locaux font désormais de la qualité du service (fiabilité°, facilité d’accès°, etc.) et de la qualité de la relation politico-administrative (proximité°, qualité d’écoute°, etc.) des éléments moteurs de la construction de la relation à l’usager. Alors que l’analyse met en lumière une certaine continuité entre les années quatre-vingt et le début de la décennie quatre-vingt-dix, l’AFCM suggère que la fin des années quatre-vingt-dix constitue un tournant dans la gestion municipale de la relation à l’usager (quart inférieur droit). Nous verrons ainsi, dans la troisième partie de l’article, que les responsables locaux développent désormais une approche plus globale et politique de la relation à l’usager, fondée sur un engagement et une responsabilisation des partenaires de la relation.
Les années quatre-vingt et le début des années quatre-vingt-dix : du management financier au management de la qualité, ou la construction d’un registre d’action marchand
Prépondérance du souci de maîtrise des coûts
Peu caractérisée dans les années quatre-vingt, la figure de l’usager est en outre clivée, apparaissant dans certains articles comme un administré°, sujet de droits et de devoirs°, et, dans d’autres, comme un contribuable°.
Traiter l’usager comme un sujet de droits et de devoirs…
L’administré, sujet de droits et de devoirs est principalement évoqué dans les articles consacrés à la démocratisation°, faisant suite à l’annonce du projet de relance de la décentralisation qui ne sera concrétisé qu’en 1992 (loi ATR). On précise dans ces articles que la relance de la décentralisation a pour objectif d’améliorer la démocratie locale, en instituant de nouvelles modalités d’expression citoyenne°. Néanmoins, loin d’être prioritaire, le sujet est souvent traité en fin d’article, après d’autres questions comme le statut de l’élu ou la réforme des moyens financiers et des outils d’action économique. On se garde par ailleurs de s’engager trop avant dans l’exigence démocratique, en utilisant les termes « d’expression » et de « consultation citoyenne » plutôt que de « participation », et en rappelant la supériorité du principe représentatif : « Le débat est ouvert sur les consultations directes de la population, à la condition que celles-ci ne se substituent pas à la représentativité des élus »
[14]. En réalité, dans le contexte de promotion et de mise en
Å“uvre du droit à l’information
[15], la démocratisation s’apparente davantage à la transparence° administrative et à la diffusion d’une information générale° qu’à la participation. Il n’est pas étonnant, en ce sens, que les articles de la Gazette des années quatre-vingt évoquent moins la figure de l’usager participant, que celle du sujet de droits et de devoirs.
Plus encore, le traiter comme un contribuable
Plus que la démocratisation, c’est le renforcement du rôle économique des communes et l’amélioration de l’efficience des services municipaux qui semblent profondément préoccuper les édiles locaux dans les années quatre-vingt, comme si l’action municipale devait désormais s’inscrire dans le registre marchand. La valorisation du registre marchand se traduit en premier lieu par l’intensification des interventions économiques, avec la restructuration au cours de la décennie de « l’espace public local autour d’un référentiel mettant en avant le développement économique local » (Gerbaux F., Muller P., 1992, p. 100) et l’émergence de la figure du « maire entrepreneur ». À la qualité d’entrepreneur du premier magistrat s’ajoute souvent celle de gestionnaire. Le registre marchand se manifeste en effet, en second lieu, par le souci d’améliorer la productivité et l’efficience des services municipaux. Cette préoccupation se justifie notamment par la volonté de maintenir le coût du service°, afin de ménager le contribuable° : « La décentralisation est une formidable incitation à la responsabilité, donc à mesurer (…) les services rendus au regard des impôts prélevés. Donc à écouter tout aussi attentivement le citoyen-usager des services collectifs que le citoyen contribuable »
[16]. L’inscription de la relation à l’usager dans un registre marchand consiste, en d’autres termes, à évaluer cette relation à partir du rapport service rendu/coût, la priorité étant de maintenir le coût à un niveau acceptable. Ainsi, d’après l’AFCM des articles de la Gazette, il apparaît que les responsables locaux des années quatre-vingt considèrent relativement plus souvent que ceux des années quatre-vingt-dix que « ce qui compte pour l’usager », c’est le maintien du coût du service. Le terme contribuable apparaît dans 21 % des articles de la Gazette des années 1983-1987, dans 14 % des articles de 1988 à 1990, et seulement dans 5 % des articles parus entre 1991 et 1999. Pour satisfaire le contribuable, on se tourne vers le management financier (organisation en 1987 des premières journées sur le financement et le management local) et vers les outils de management de la qualité susceptibles d’entraîner des gains de productivité et d’accroître l’efficience de l’organisation municipale (essentiellement, analyse de la valeur et cercles de qualité). L’analyse de la valeur est, par exemple, définie comme : « une méthode pour concevoir un produit, de manière à réaliser au moindre coût, toutes les fonctions que le client désire et qu’il est prêt à payer, et seulement celles-là »
[17]. Plus globalement, la prégnance des valeurs marchandes se traduit par la référence récurrente à la concurrence et au privé° : on parle par exemple de « marché politique local » ou de « gestion d’entreprise ». Dans un climat où les opérateurs privés sont en odeur de sainteté, on se positionne par ailleurs largement en faveur de la délégation des services publics industriels et commerciaux ou de la gestion associative des services. Notons au passage que la conception de la participation associative est ici davantage économique que citoyenne : « On a longtemps été habitué en France à ne voir dans les associations, soit qu’une commodité administrative (…), soit le mode d’expression d’un contre-pouvoir ou des besoins collectifs insatisfaits. (…) Or, comment mieux relever le double défi d’une meilleure productivité du côté de l’offre et d’une meilleure écoute des demandes sociales, de plus en plus diversifiées, que de faire confiance au secteur associatif ? (…) »
[18]
Le souci de la qualité du service rendu
Prépondérante dans les années quatre-vingt, la figure du contribuable passe au second plan au début des années quatre-vingt-dix, alors que l’administré et la relation qu’il incarne semblent désormais sous-représentés dans les articles de la Gazette. À l’inverse, le terme client° tient dans cette période le haut du pavé. On voit par ailleurs émerger la référence à un mode de gestion managériale orienté vers la qualité du service rendu, ainsi que la thématique de la gestion de l’accueil°. Il est remarquable que le thème de la gestion de l’accueil, totalement absent des articles de la Gazette dans les années quatre-vingt, concerne 19 % des articles dans la période 1991-1993 et surtout 36 % des articles en 1994-1995.
Avec l’émergence d’une gestion moins financière que dans les années quatre-vingt et davantage tournée vers la qualité, l’action orientée vers l’usager vise la professionnalisation de la relation par opposition à la relation réglementaire, qui, en tant qu’elle symbolise le rapport classique d’assujettissement au service public, constitue une catégorie repoussoir : « Là où souvent il y avait une barrière physique — le guichet — et psychologique — la logique administrative — entre le public et les services municipaux, on parle aujourd’hui de « responsabilité » et de « fonction accueil »
[19]. Comme dans le cas de la régulation quotidienne, la professionnalisation de la relation a pour objectif d’établir une proximité physique et compréhensive avec l’usager (développer la proximité et l’écoute°). Néanmoins, à la différence de la régulation domestique fondée sur un rapport interpersonnel spontané, la gestion de la relation repose dans ce cas sur des dispositifs et des procédures formels, c’est-à-dire sur des construits intermédiaires (développer les dispositifs relationnels de proximité°).
Dans son volet consumériste, la professionnalisation consiste à segmenter l’offre° de service pour l’adapter à différents types de population, jeunes, personnes âgées… Nous n’insisterons pas sur cet aspect. Plus fondamentalement, la professionnalisation de la relation à l’usager consiste à ne plus réduire ce dernier à une catégorie administrative, mais à tenir compte de sa qualité de personne° par une relation faite d’écoute, voire d’empathie : on parle de « proximité “affective” qui suppose une empathie avec les citoyens »
[20]. La relation usager/agent municipal semble désormais devoir engager les personnes dans ce qu’elles ont de plus humain, leur morale et leur sens de la justice… Il faut se mettre « au diapason » avec l’usager, se « mettre dans sa peau » ou à « sa place ». La Gazette cite à ce sujet la règle proposée par un ouvrage consacré au traitement des réclamations : il faut, « bien lire la lettre, se mettre à la place de son expéditeur et apprécier non seulement ce qui est écrit, mais aussi son esprit, ce qui ressort du courrier en termes “psychologiques” : agressivité, compréhension, amabilité »
[21]. Néanmoins, contrairement à l’époque qui précède la décentralisation, la proximité ne s’établit plus sur le mode interpersonnel : « Les agents ne doivent pas s’impliquer personnellement mais professionnellement : un service social ne doit pas être une association caritative »
[22]. « Recevoir dignement » l’usager, signifie qu’il faut prendre en compte sa dimension spécifiquement humaine qui est proprement universelle et de fait impersonnelle. Il s’agit moins, en somme, d’établir une relation subjective à l’usager que de développer une personnalisation objective. D’où la nécessité de professionnaliser les fonctions d’accueil (développer un savoir être°) : en les valorisant par des dispositifs d’intéressement, comme l’inscription dans une logique de carrière ; en leur donnant une plus grande visibilité et en élargissant leurs attributions — les gardiens d’immeuble des OPHLM deviennent des agents de proximité ayant une fonction de dialogue avec la population — ; mais surtout en développant la formation (développer de nouvelles compétences°). Citons ici le référentiel de compétence pour l’accueil établi par un CNFPT régional
[23]. Ce référentiel distingue quatre types de compétences : un « savoir », consistant à maîtriser l’information susceptible d’intéresser le public ; un « savoir-faire », basé sur la capacité de clarification de la demande ; un « savoir être », consistant à développer une aptitude relationnelle ; un « faire savoir », reposant sur la capacité à promouvoir la municipalité. Notons au passage que la promotion de la gestion municipale apparaît comme un des enjeux de la professionnalisation de l’accueil : « (…) Les agents chargés directement de l’accueil sont les premiers à véhiculer l’image de la collectivité. Longtemps laissés pour compte, ils commencent à voir leur fonction reconnue et valorisée »
[24].
Fin des années quatre-vingt-dix : l’action civique revisitée
Vers une contractualisation de la relation à l’usager
La volonté de traiter l’usager comme un partenaire apparaît, à la fin des années quatre-vingt-dix, comme le point d’aboutissement de la professionnalisation de la relation à l’usager. Certes, l’usager peut désormais légitimement prétendre au statut de consommateur°. On en attend pas moins qu’il se comporte en partenaire, c’est-à-dire en consommateur responsable, conformément d’ailleurs à l’éthique défendue par le consumérisme
[25]. On voit ainsi germer l’idée de remplacer ou de compléter la relation réglementaire usager/service public par une relation de type contractuel, c’est-à-dire une relation reposant sur un engagement mutuel.
Ainsi, la volonté de contractualisation avec l’usager, quasi absente dans les années quatre-vingt, est relativement plus fréquente à la fin qu’au début ou au milieu des années quatre-vingt-dix. Les pratiques d’engagement et de charte de service constituent un bon exemple de cette volonté de contractualisation. Ces documents apparaissent en effet comme des guides de bonne pratique auxquels souscriraient d’un commun accord les responsables publics et les usagers. Dans un article de la Gazette présentant la démarche qualité entreprise par un OPHLM, un responsable évoque en ces termes la mise en place d’une charte de gestion locative : « Quand j’ai rencontré la première association, on m’a dit : “Montrez-nous votre charte, on vous dira ce qu’on en pense” ! J’ai répondu : “Elle n’existe pas. Nous allons la faire ensemble” ! »
[26].
En suggérant la contractualisation de la relation avec l’usager, on convoque ce que Jean-Pierre Gaudin appelle l’imaginaire politique du contrat, reposant sur la croyance d’un accord fondé sur la volonté et le libre engagement des parties. Le contrat aurait plus de légitimité à fonder l’action publique qu’un principe transcendant, car portant en lui la promesse d’un rapport plus juste (Gaudin J-P., 1999). Selon cette vision idéalisante et désincarnée, le glissement vers une forme de relation contractuelle serait par ailleurs source de liberté. C’est oublier la force contraignante du contrat. D’abord, parce que l’usager est souvent invité à y adhérer sans avoir participé à son écriture. Ensuite, et plus largement, parce que l’objectif du contrat, qu’il ait une valeur juridique ou simplement symbolique, est de créer un lien qui engage les partenaires : d’une part, pour rétablir la confiance° — « Il n’y a pas de qualité, il n’y a que des preuves de qualité »
[27] —, la certification étant le point d’aboutissement de cette logique ; d’autre part, pour responsabiliser l’usager° en l’engageant à limiter ses attentes à partir d’une définition légitime — car reconnue et connue des partenaires de la relation — de la qualité.
L’émergence d’un mode de participation pragmatique
Partenaire car cocontractant d’une relation donnée comme équilibrée, l’usager l’est également en vertu de son statut de citoyen°. Ainsi, La fréquence d’apparition du terme citoyen° dans les articles de la Gazette passe de 19 % dans les années quatre-vingt, à 26 % entre 1991 et 1995 et à 40 % dans la période 1996-1999. Parallèlement, la relation partenariale établie avec l’usager semble prendre un tour plus ouvert avec l’apparition d’une participation pragmatique°, largement suscitée et organisée par les responsables locaux. « Les élus ne peuvent plus faire passer leurs projets d’aménagement tout seuls, il est essentiel que la population puisse se les approprier »
[28]. On attribue ainsi à la participation pragmatique la vertu de désamorcer la critique publique.
D’abord, parce que la mise en débat public d’une question concrète permet de décrédibiliser à la fois les points de vue idéologiques, trop éloignés de l’objet du débat, et l’expression des intérêts strictement personnels. Commentant la participation pragmatique au sein des comités de quartier, un responsable public affirme : « Les premières réactions sont souvent négatives : on se protège contre le changement. Mais au fil de la discussion, se construit un accord sur un noyau de propositions. On dépasse les intérêts particuliers pour aboutir à une prise de conscience collective »
[29]. Des procédures de cadrage, tel qu’« un code de bonne conduite » ou « une charte de concertation servant de référence pour le maître d’ouvrage, les élus, les fonctionnaires, les associations et les riverains… »
[30], viennent éventuellement renforcer cette logique de « montée en généralité » (Boltanski L., Thévenot L.).
Ensuite, parce que la question étant pratique et non pas idéologique, il est possible de la diviser en sous-questions sur lesquelles il est plus facile d’obtenir l’accord du public, façon de « l’intéresser » et de l’engager progressivement dans le processus décisionnel
[31].
Au total, on peut définir la participation pragmatique comme un processus de décision concerté, relatif à une question concrète et limitée, et qui implique l’engagement de la responsabilité de chacun des participants, grâce notamment à des procédures de cadrage.
Le souci de renforcer la cohésion sociale
Responsabiliser l’usager, c’est assurer une régulation contractuelle de la relation à celui-ci et développer une relation participative fondée sur une citoyenneté pragmatique. Mais c’est aussi rendre l’usager plus civil°, c’est-à-dire dissuader les comportements agressifs et l’incivisme (usager agressif°, usager gêneur), pour répondre à une inquiétude sourde qui, selon la Gazette, caractériserait la société actuelle (usager inquiet°).
Ainsi, dans les années quatre-vingt-dix, et surtout à la fin de la décennie, la pierre angulaire de l’action intégrative des communes n’est plus le développement économique promu dans les années quatre-vingt, mais la lutte contre l’exclusion
[32] et le renforcement de la cohésion sociale°. Les responsables locaux participent ainsi à la mise en
Å“uvre d’une citoyenneté territorialisée appelée à prendre le relais de la citoyenneté sociale et professionnelle émanant du projet d’intégration universaliste porté par l’État-Providence (Jobert B., Théret B., 1994). On passe en d’autres termes de la solidarité nationale, fondée sur une logique universaliste de redistribution, à des solidarités éclatées construites localement, notamment à partir des projets personnels des individus en voie de désaffiliation. Pour favoriser la construction de ces solidarités « situées », les organisations municipales cherchent à créer de nouveaux points de contact avec la population locale, de façon à développer une approche globale de la demande au lieu de la classique logique sectorielle de prestation de service. D’où notamment l’institution des « maisons des services publics »
[33], réunissant en un même lieu différents services et ayant pour mission de développer une plus grande proximité et une « approche globale des problèmes des usagers, notamment pour les publics défavorisés » (Leroy M., dans Decreton, p. 325)
[34]. Pour définir la fonction de ces guichets de proximité, le secrétaire général de Brest affirme : « Nous sommes au début de la réflexion sur un nouveau type d’accueil qui se situerait à mi-chemin entre la réception du public aux guichets traditionnels, et les entretiens conduits par des travailleurs sociaux qui ont actuellement du mal à faire face aux besoins »
[35].
Il faut ajouter, comme le note Robert Lafort, qu’en plaçant le bénéficiaire au cÅ“ur d’un projet d’insertion, la globalisation du traitement des difficultés sociales autorise l’émergence d’une logique de « contrepartie ». L’usager bénéficiaire de l’aide sociale doit en effet s’engager personnellement dans la réalisation et la réussite de son projet d’insertion. Le mouvement de territorialisation de l’intégration sociale conduit bien en ce sens à responsabiliser l’usager. Certes, une certaine logique de contrepartie a toujours existé. Mais contrairement à la tendance actuelle, elle était, dans le modèle de l’État-Providence, absente de la conscience des ayants droits, puisque voilée par les mécanismes collectifs de redistribution (Lafort R., dans Decreton, 1999).
Mais tout se passe comme si l’impératif de raffermissement de la cohésion sociale se globalisait à la fin des années quatre-vingt-dix, débordant le cadre de l’action sociale contre l’exclusion pour toucher toutes les sphères et les niveaux d’activité de l’organisation municipale. L’analyse de la Gazette montre en effet que, devant le sentiment conjoint de dilution de l’unité sociale et de perte de civisme, les communes cherchent à activer un « civisme ordinaire », c’est-à-dire l’expression d’une conscience du collectif dans les activités les plus prosaïques de la vie quotidienne : « Crise de société, triomphe de l’individualisme, perte des repères : les Français ne savent plus qui ils sont exactement, et à quelle communauté ils appartiennent. Le lien social et civique se délite à vu d’
Å“il. Un des stigmates les plus visibles de ce malaise s’appelle, en langage politique correct, l’incivilité. Plus prosaïquement, cela commence par le papier gras jeté par terre, alors qu’une poubelle se trouve à quelques mètres »
[36]. Le civisme ordinaire que l’on invoque ici renvoie davantage à la volonté de rendre l’usager civil, dans le sens d’une conversion à la sociabilité et au respect d’une certaine morale sociale, que de le rendre civique, c’est-à-dire dévoué à la collectivité nationale.
Les élus locaux se considérant dorénavant comme « des réparateurs du lien social » (Warin P., dans Decreton, 1999, p. 96), le thème du civisme se diffusant à tous les niveaux de l’action municipale. Certaines communes, comme Melun, vont jusqu’à en faire un sujet de mobilisation managériale, constituant les agents municipaux en modèle de civisme : « Pourquoi privilégier le civisme ? Il s’agissait non seulement d’un des leitmotive de la dernière campagne municipale, mais encore (…) le thème est à la mode. Les études sociologiques montrent en effet, un affaissement de cette valeur, parmi les jeunes notamment, et “les fonctionnaires se doivent de montrer l’exemple” »
[37]. Plus largement, les municipalités promeuvent l’exercice d’un « civisme ordinaire » à travers les expériences de médiation sociale et de communication citoyenne : « La mairie banlieusarde est allée chercher Georges Wolinski (…), pour titiller le civisme des Montreuillois dans le domaine de la propreté »
[38]. Pour garantir l’impact de ce type de campagne, on n’hésite pas à impliquer personnellement l’usager : « Trois séries de photos de locataires adressent un message à leurs voisins, du type “en bas de mon immeuble, c’est déjà chez moi, chez toi, chez nous” »
[39]. On note au passage que la participation pragmatique de l’usager se nourrit de son appartenance à un territoire et à une microsociété. On voit ainsi se dessiner une citoyenneté concrète, reposant sur la capacité d’engagement subjectif dans la construction du lien social. Cette expression citoyenne s’écarte de la vision classique, fondant la citoyenneté sur la capacité de l’individu à s’affranchir de sa dimension privée. Selon cette conception de la citoyenneté, « l’individu est invité à oublier ce qu’il est et d’où il vient pour pouvoir accomplir sa condition humaine de citoyen » (Briant V., Palau Y., 1999, p. 108).
Ainsi, la légitimité du pouvoir local, assise avant la décentralisation sur la capacité de relais de l’organisation municipale, se recompose à partir de 1982 autour d’une compétence de réalisation ; d’abord économique, puis managériale et, enfin, sociale.
Plus qu’un déplacement des compétences du centre vers la périphérie, la décentralisation apparaît, en effet, comme un glissement « des ressources symboliques » vers l’élu local, désormais considéré comme « responsable de l’ensemble des affaires de son territoire » (Jobert A., 1998). Du coup, il est de plus en plus difficile pour les édiles locaux d’imputer la responsabilité du bilan de leur mandat à l’État et à ses représentants ; les élus sont désormais appelés à comparaître devant leurs mandants. Le développement d’une compétence de réalisation, au cours des années quatre-vingt/quatre-vingt-dix, est sans aucun doute lié à ce déplacement de responsabilité.
Cette compétence de réalisation s’appuie — pour reprendre les catégories d’analyse proposées par Armand Hatchuel et Benoît Weil à propos des techniques managériales — sur une philosophie, sur un substrat technique et sur une vision simplifiée des relations entre les acteurs (Hatchuel A., Weil B., 1992).
Quelle philosophie et quel substrat technique pour édifier les compétences de réalisation ?
Dans le contexte de l’austérité budgétaire des années quatre-vingt, lié à la construction massive d’équipements et au gonflement des effectifs des services municipaux des années soixante-dix (doublement du nombre des agents municipaux entre 1970 et 1980 — Lorrain D., 1989 —), la compétence de réalisation prend d’abord une forme économique, s’appuyant notamment sur des outils de management financier. La philosophie qui irrigue cette compétence de réalisation économique est la quête d’efficience. Conjointement, et pour ne pas totalement éluder les revendications participatives exprimées avec force dans les années soixante-dix (dissémination des groupes d’action municipale ; création, contre le centralisme de la gestion de certaines municipalités, des premiers comités de quartier auto organisés)
[40], les responsables locaux promeuvent la mise en
Å“uvre de la réglementation relative à la transparence administrative.
Puis, dans les années quatre-vingt-dix, sous l’effet notamment de la critique du personnel municipal à l’égard de la quête d’efficience, on observe un glissement de cette compétence de réalisation économique vers une compétence de réalisation managériale, qui consolide le référentiel d’action marchand apparu dans les années quatre-vingt. La philosophie qui sous-tend cet approfondissement vise la satisfaction de l’usager par la délivrance d’un service de qualité. L’émergence d’une compétence de réalisation managériale se traduit par ailleurs par l’apparition de nouveaux outils et principes de gestion : management de la qualité (cercles de qualité, qualité totale, certification…), valorisation des métiers d’interface et d’accueil, formations axées sur la constitution d’un savoir être, etc.
Enfin, à la fin des années quatre-vingt-dix, sous l’effet sans doute du sentiment de dilution du lien social et de l’apparition du syndrome NIMBY
[41] — cette forme de contestation pragmatique délestée du poids des idéologies des années soixante-dix —, les communes développent de plus en plus une compétence de réalisation sociale. Les outils de mise en
Å“uvre sont ici les chartes d’engagement et de concertation, le développement de l’accueil globalisé et des guichets de proximité, les campagnes de promotion du civisme, etc. L’horizon de sens de l’action municipale dessiné par ces outils est la responsabilisation de l’usager, tant dans sa relation avec les services publics municipaux qu’en sa qualité de membre de la société locale.
D’une vision relationnelle à l’autre
Cette transformation progressive de l’horizon de sens de l’action municipale et des pratiques locales de gestion administrative et politique s’accompagne d’une évolution des modes de régulation de la relation à l’usager. Les analyses consacrées au pouvoir local montrent que dans le double système de la régulation croisée et de la régulation au quotidien, la gestion de la relation à l’usager présentait, comme Janus, deux faces : une face cachée de régulation quotidienne, une face officielle de subordination à l’intérêt général. Cette double régulation se traduisait par trois types de configuration relationnelle usager/organisation municipale, complémentaires et se superposant largement : une relation hiérarchique subordonnant l’usager à l’intérêt général, via la figure du maire ; une relation élu/usager de type interpersonnelle, tenue dans l’ombre ; enfin, pour les services municipaux délégués, une relation triangulaire élu/usager/opérateur privé, mise en lumière et caractérisée par Dominique Lorrain
[42]. Le rôle tenu par l’élu dans cette triple configuration relationnelle était celui du notable, dont la légitimité découlait de la capacité à relayer les intérêts locaux.
Après la décentralisation, on observe un glissement vers un modèle de régulation de la relation usager/organisation municipale plus global et plus politique. Ce modèle résulte de la construction d’un engagement mutuel entre les acteurs, d’abord par la professionnalisation de la relation à l’usager, puis par la responsabilisation de l’usager. Conjointement, la frontière entre la sphère experte de l’organisation et la sphère profane de l’usager semble s’estomper. L’organisation municipale s’ouvre en effet à l’usager, désormais invité à faire profiter les experts de son expérience et de sa connaissance ordinaire.
Dans cette situation où la frontière entre le statut de l’usager et du professionnel est de plus en plus poreuse, la relation organisation municipale/usager consiste moins à connecter des rôles préétablis qu’à définir un lien en situation entre des acteurs de plus en plus indifférenciés. Les relations établies avec l’usager peuvent dès lors échapper au cadre institutionnel et prendre un tour plus informel et occasionnel, autour par exemple de projets partagés. Dans un contexte où les réponses routinières sont mal adaptées à la prise en charge de problèmes de plus en plus globaux et intégrés, la régulation relationnelle ad hoc devient incontournable. À côté des relations institutionnelles, on voit ainsi germer un nouveau genre de lien, plus informel, plus improvisé et plus discontinu.
L’élu local, dont la légitimité repose désormais sur une compétence de réalisation, voit parallèlement son rôle étoffé : d’entrepreneur et de gestionnaire, il devient un véritable animateur de la société locale : les logiques d’action se décloisonnent et la coordination entre les acteurs, tant publics que privés, devient un enjeu de taille pour les élus (Duran P., Thoenig J-C., 1996). Conduits à prendre en charge des problèmes transversaux, les élus ne peuvent plus appliquer des solutions simples conçues pour des problèmes univoques. Ils doivent tenir compte de la multiplicité des points de vue concernés, c’est-à-dire gérer les problèmes publics par la négociation étendue à des groupes tiers : acteurs économiques, associations d’usagers, de riverains, etc.
Quant à l’usager, il devient lui-même un facilitateur de lien, convié à enrôler d’autres usagers dans le champ des relations locales, à travers par exemple l’extension des pratiques bénévoles de médiation sociale. Autrement dit, en même temps que le rapport organisation municipale/usager se désinstitutionnalise, le ressort de la relation tend à se décentraliser.
Moins verticale, moins formelle, plus décentralisée, établie autour de projets ponctuels, la configuration relationnelle entre la municipalité et son environnement semble finalement prendre une forme de plus en plus individualisée et réticulaire.
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Barbier R., Waechter V., 2001, « Débat autour d’une décharge », Annales des Ponts et Chaussées, n° 97, pp. 48-53.
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Pharo P., 1985, Le civisme ordinaire, Paris, Méridien Klincksieck.
[1]
La Gazette, dans la suite du texte.
[2]
À côté des articles traitant spécifiquement de la gestion de la relation à l’usager-citoyen (information des usagers, gestion de la relation de guichet, accueil des nouveaux arrivants par la commune…), on trouve en effet des textes dont l’objet principal, sans être la relation à l’usager, conduit néanmoins à évoquer ce sujet. De façon typique, on peut citer les articles de management évoquant l’amélioration de la qualité du service rendu à l’usager.
[3]
Pour Jacques Chevallier, la relation d’assujettissement liée à l’idéologie de l’intérêt général se traduit par la fermeture administrative, définie par la non réversibilité des échanges entre l’administration et son environnement. Cette fermeture repose sur un double principe de contrainte et de mise à distance de l’usager-administré (Chevallier J., 1991).
[4]
Dans son projet éditorial, la rédaction de La lettre du cadre territorial précise « qu’elle entend dépasser l’événementiel, le factuel (…) », pour promouvoir l’innovation qui doit être « organisée, systématiquement, comme une procédure en soi. La Lettre du Cadre doit être, en conséquence, un outil permanent d’imagination et d’innovation au service de la fonction publique territoriale ».
[5]
Les communes citées dans les articles de notre corpus relèvent à 82 % de l’espace à dominante urbaine, au sens donné à cette catégorie par l’INSEE. Comparativement, seules 49 % des communes françaises se trouvent dans un espace à dominante urbaine, d’après les chiffres du dernier recensement.
[6]
Loin de figurer un décalque fidèle ou de représenter une vérité authentique, l’idéal-type, au sens de Weber, restitue une image épurée et abstraite de la réalité. Les vocables « idéal » et « type » doivent être interprétés sous ce jour. Le terme « idéal » ne désigne pas le devoir-être d’une réalité, mais renvoie à l’abstraction de sa représentation. Cet « idéal » est par ailleurs « typique », en ce qu’il retient non pas les traits communs (type moyen) mais les traits originaux de l’empirie, de sorte à en offrir une image stylisée. (Freund J., 1966, Sociologie de Max Weber, Paris, PUF).
[7]
Nous avons bénéficié pour le traitement des données des indications précieuses apportées par Jean-Paul Villette, Maître de conférences et chercheur au BETA à l’ULP Strasbourg, ainsi que de l’assistance de Michel Casteigts, UMR Cemagref - ENGEES en GSP, et de Nicolas Blanchard, étudiant à l’UMB Strasbourg. Qu’ils en soient vivement remerciés.
[8]
Le logiciel utilisé pour l’analyse est SPAD. Pour réaliser l’AFCM nous nous sommes référés à : Volle M., (1985), Analyse des données, Paris, Économica ; Escoffier B., (1998), Analyses factorielles simples et multiples : objectifs, méthodes et interprétations, Paris, Dunod.
[9]
Les termes ou les expression suivis de ce signe (°) correspondent à des modalités apparaissant sur le graphique de l’AFCM, auquel nous renvoyons le lecteur.
[10]
Les variables nominales sont des variables qualitatives « pures », à la différence des variables ordinales.
[11]
L’AFCM est une méthode réservée au traitement de données qualitatives. Pour pouvoir être traité, le matériel quantitatif doit dès lors être transformé en matériel qualitatif. Les variables ordinales sont précisément des variables numériques que l’on a transformées en variables qualitatives (la variable « date de l’article » a par exemple été transformée en variable qualitative par découpage en modalités correspondant à des périodes (P1=83-87 ; P2=88-90 ; P3=91-93 ; P4=94-95 ; P5=96-97 ; P6=98-99).
[12]
Notons qu’il serait faux d’en conclure que le terme administré disparaît totalement des articles de cette période.
[13]
Comme nous l’avons vu, l’utilisation du terme usager dans les articles de la Gazette est neutre. Nous conférerons ainsi dans la suite du texte un caractère générique à ce terme, permettant de désigner le destinataire de la politique et des services municipaux.
[14]
La Gazette, « Le programme de relance de la décentralisation », 7 au 20 novembre 1988, p. 41-43.
[15]
Loi Informatique et Liberté du 03 janvier 1978 ; loi du 17 juillet 1978 sur la communication des documents administratifs ; loi du 3 janvier 1979 sur le statut et l’accès aux archives.
[16]
La Gazette, « Management local : austérité budgétaire et esprit d’entreprise », 3.11 au 16.11.1986, p. 40-46.
[17]
La Gazette, « Analyse de la valeur : un outil innovant », 20.02 au 5.03.1989, p. 33.
[18]
La Gazette, « Management local : austérité budgétaire et esprit d’entreprise », 3.11 au 16.11.1986, p. 40-46.
[19]
La Gazette, « Relations avec le public : repenser l’accueil en mairie », 10.06.1991, p. 18-23.
[20]
La Gazette, « Nancy mobilise ses agents pour répondre aux attentes de ses usagers », 13.01 1997, p. 22.
[21]
La Gazette, « Comment bien traiter les plaintes et les réclamations », 18.12.1995, p. 18-23.
[22]
La Gazette, « Accueil dans les services : tout le monde doit être reçu dignement », 23.02.1998, p. 122.
[23]
La Gazette, « Relations avec le public : repenser l’accueil en mairie », 10.06.1991, p. 18-23.
[24]
La Gazette, « Le renouveau des fonctions d’accueil du public », 20.04.1992, p. 30-32.
[25]
On peut dire que l’action consumériste vise un double objectif : éviter au consommateur de se faire abuser ; mais aussi, lui faire prendre conscience des responsabilités qui sont les siennes. En ce sens, les associations de consommateurs veillent à faire tendre la relation consommateur/producteur vers une relation contractuelle équilibrée, fondée sur l’engagement réciproque et équitable des cocontractants.
[26]
La Gazette, « L’OPHLM du Doubs poursuit sa démarche qualité », 15.02.1999.
[27]
La Gazette, « La qualité à l’épreuve des faits », 7.11.1999, p. 20-22.
[28]
La Gazette, « La concertation sur les projets d’urbanisme. L’état d’esprit avant les procédures », 29.03.1999, p. 22-29.
[29]
La Gazette, op. cit.
[31]
On peut citer l’exemple de la commission départementale du débat public mise en place en 1996 par le président du conseil général de la Savoie, Michel Barnier, pour répondre au mouvement de contestation liée à l’implantation d’un équipement de stockage de déchets dans le département (Barbier R., Waechter V., 2001). Par le biais d’un questionnaire, la commission a d’abord obtenu l’accord de principe des savoyards sur l’utilité publique et la nécessité d’un tel équipement pour le département, façon d’engager la responsabilité morale de la population sur la question. À partir de cet acquis, un débat a pu être organisé sur la définition des conditions d’acceptation d’un tel équipement.
[32]
Globalement, les volets économique et social de l’action publique semblent désormais traités séparément.
[33]
Loi du 12 avril 2000, relative « aux droits des citoyens dans leurs relations avec les administrations ».
[34]
Marc Leroy montre que les communes jouent généralement un rôle important dans l’établissement et le fonctionnement des guichets polyvalents de services publics, qu’il s’agisse des points publics, des plates-formes ou plus récemment des maisons de services publics.
[35]
La Gazette, « Services publics de proximités : des expériences en attente d’un cadre légal », 28.08.1995, p. 12-16.
[36]
La Gazette, « Incivilités : une communication pour rendre les citoyens plus urbains », 30.11.1998, p. 15-21.
[37]
La Gazette « Cap sur le civisme à Melun », 29.01.1996, p. 26.
[38]
La Gazette, « Wolinski signe pour un Montreuil plus propre », 19.08.1996, p. 26.
[39]
La Gazette, « Incivilités : une communication pour rendre les citoyens plus urbains », 30.11.1998, p. 15-21.
[40]
Pour Catherine Grémion et Pierre Muller, les revendications participatives des années soixante-dix s’expliquent par l’urbanisation massive et l’arrivée de nouvelles populations dans les villes qui se sont accompagnées d’exigences d’un nouveau genre, que les réseaux de contact traditionnels n’ont pas su absorber (Grémion C., Muller P., 1990).
[41]
Acronyme signifiant « Not in my back yard », c’est-à-dire « pas de ça chez moi ».
[42]
Pour en savoir plus sur le sujet, nous renvoyons le lecteur aux travaux de Dominique Lorrain.