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Métropolis

I.S.B.N.sans
112 pages

p. 59 à 62
doi: en cours

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Dossier « Paquebots urbains »

n° 50 2002/4

2002 Flux Dossier « Paquebots urbains »

Les centres commerciaux dans la recomposition économique et culturelle des territoires urbains

Sophie Lestrade Maître de conférences à l’université de Limoges. Elle est l’auteur de nombreux articles sur le commerce et la ville, les loisirs, les transports et le commerce électronique.Elle est membre du Groupe Scientifique CNRS-Commerce et a soutenu en 1999, à l’université de Paris-Sorbonne, une thèse de géographie intitulée « Images, stratégies et pratiques des centres commerciaux dans la recomposition des espaces marchands et socioculturels des banlieues parisiennes ».Université de Limoges, groupe CNRS 118 « Commerce »5, rue Pasteur 78400 ChatouTéléphone : 01 30 71 22 37
Suivant un schéma encore largement répandu dans les conflits professionnels et souvent médiatisé par la presse, les centres commerciaux fonctionnent comme de grands « paquebots urbains » n’ayant que des rapports ténus ou conflictuels avec le continent quotidien. En fait, l’étude approfondie des comportements et perceptions des consommateurs montre que ces grands paquebots sont maintenant des parties intégrantes « d’univers d’approvisionnement » qui se sont édifiés à partir des nouvelles mobilités de consommation et des nouvelles disponibilités en matière d’équipements commerciaux. Ces nouveaux réseaux d’approvisionnement, intégrant les centres commerciaux, ne sont cependant pas fondés que sur des pratiques économiques : ils reposent aussi sur des représentations socioculturelles qui impliquent de nouveaux schémas de perception de l’espace marchand et urbain qui lui est associé. Il en résulte que ces grands paquebots commerciaux ne sont plus seulement des centres d’achat (shopping centers) mais qu’ils peuvent être considérés comme des lieux pleinement constitutifs d’une recomposition socioculturelle de l’urbanité, à travers les nouvelles pratiques marchandes.
 
Les centres commerciaux dans la construction des « univers d’approvisionnement » : pratiques et significations
 
 
Dans le contexte actuel d’une mobilité généralisée des consommateurs, les centres commerciaux se trouvent intégrés dans la construction « d’univers d’approvisionnement » très complexes. Nous désignons, par ce terme, l’ensemble des lieux marchands, que chaque consommateur utilise pour réaliser son approvisionnement.
Ces univers d’approvisionnement se composent, chacun, d’une multiplicité de lieux marchands correspondant à des circuits de distribution, des échelles et des motivations de déplacement très différentes. En effet, si le centre commercial est devenu presque incontournable dans les pratiques de consommation actuelles, il constitue cependant rarement une source d’approvisionnement exclusive : le consommateur hypermobile d’aujourd’hui fréquente non seulement un, voire plusieurs centres commerciaux, mais également le petit commerce situé à proximité de son domicile, les boutiques du centre urbain voisin, sans oublier le ou les marchés qui sont à sa disposition. À cette liste s’ajoutent parfois des types de commerce plus a-spatial, tels que le commerce ambulant, le commerce électronique, ou la vente par correspondance : ces derniers ont certes un poids très faible au regard de la consommation globale des français (moins de 2 % pour les dépenses alimentaires et environ 9 % pour les dépenses non-alimentaires, ce dernier chiffre étant principalement réalisé par la vente par correspondance) [1] mais ils jouent un rôle, parfois très important, dans les pratiques d’approvisionnement des consommateurs qui les utilisent. La liste des points d’approvisionnement qui s’ajoutent aux centres commerciaux s’allonge et se complexifie encore, si on tient compte de tous ces lieux qu’un consommateur peut juger importants dans la réalisation de son approvisionnement, en raison de leurs combinaisons possibles avec les déplacements domestiques, de travail ou de loisirs. D’ailleurs, les « consommateurs » étant en fait, pour la majorité, des « consommatrices » [2], l’augmentation du taux d’activité chez les femmes a participé au développement de ces achats « combinés » (près de l’école des enfants, sur le lieu de travail, sur les lieux de vacances…) [3] et donc, à une complexification des univers d’approvisionnement. Quoi qu’il en soit, les centres commerciaux se trouvent insérés par les consommateurs d’aujourd’hui, dans des ensembles spatiaux constitués de points d’approvisionnement nombreux et diversifiés.
Plus encore, chacun de ces univers d’approvisionnement est constitué comme un système : le consommateur établit des relations entre les différents points de son approvisionnement et c’est l’ensemble du réseau qui fonctionne, pour chacun, avec une étroite interdépendance des différents éléments, dans une logique non seulement économique mais aussi socioculturelle. La mise en relation est de type fonctionnel : par exemple, tel consommateur fréquente à la fois un centre commercial et la rue commerçante du centre-ville, parce qu’il utilise le premier pour ses achats courants et la seconde pour ses achats de loisirs et de luxe. Toutefois, la mise en relation est aussi d’ordre plus symbolique : ainsi, le consommateur que l’on vient d’évoquer utilise le centre commercial et le centre-ville, non seulement parce qu’il y trouve des offres commerciales différentes, mais aussi — voire essentiellement — parce qu’il associe ces deux lieux à des significations différentes : par exemple, le centre commercial incarnera pour lui une voie d’accès privilégiée vers la scène mondiale et ses nouveautés, tandis que le commerce du centre-ville constituera plutôt, à ses yeux, une fenêtre ouverte sur la vie urbaine de sa région. Autrement dit, le consommateur d’aujourd’hui segmente non seulement ses achats mais également les significations qu’il rattache à l’approvisionnement.
Les univers d’approvisionnement, dans lesquels s’insèrent les centres commerciaux, sont donc plus que des ensembles spatiaux devenus particulièrement hétéroclites et étendus avec l’accroissement de la mobilité : ce sont de véritables systèmes de lieux, appuyés sur des logiques d’achats et de représentations, que les consommateurs d’aujourd’hui mettent en Å“uvre pour optimiser leur approvisionnement.
 
Les centres commerciaux dans les « univers d’approvisionnement » : redécouverte ou remodelage des différenciations socioculturelles
 
 
Cependant, ces univers d’approvisionnement sont extrêmement différents selon les profils socioculturels des consommateurs. C’est du moins ce que nous avons pu constater dans des enquêtes [4] menées en banlieue parisienne, dont certaines ont été effectuées auprès de personnes résidant au même endroit mais appartenant à des catégories socioprofessionnelles distinctes : des femmes cadres supérieures d’une part, des employées de maison d’autre part.
On constate ainsi que ces personnes ne fréquentent pas exactement les mêmes lieux marchands : elles fréquentent toutes le centre commercial régional situé à proximité de leur domicile, mais les unes — les femmes cadres supérieures — ont tendance à compléter leur approvisionnement en se rendant régulièrement à Paris, alors que, les autres, les employées de maison, délaissent presque entièrement le commerce parisien ; elles préfèrent, quant à elles, combiner l’utilisation du centre commercial avec celles des solderies et des marchés banlieusards [5].
En outre, ces personnes bâtissent autour d’elles des logiques d’achat très différentes, y compris, parfois, à partir du même lieu marchand. C’est ainsi que le même centre commercial régional est utilisé par les femmes cadres supérieures à un rythme bimensuel pour un approvisionnement rapide et économique en produits de base (conserves, surgelés,…) alors que les employées de maison y ont recours chaque samedi après-midi, durant plusieurs heures, pour le plaisir des yeux et la réalisation d’achats en tous genres. Ce lieu, qui offre pourtant à toutes les mêmes possibilités de comportement, se retrouve finalement associé à des pratiques qui ont peu de choses en commun.
Plus encore, les univers d’approvisionnement de ces femmes reposent sur des logiques de représentations différentes. Les femmes cadres supérieures de nos enquêtes, par exemple, se distinguent non seulement par leur pratique très opérationnelle du centre commercial régional, mais aussi par le fait qu’elles utilisent les autres lieux de leur approvisionnement (notamment les rues commerçantes des quartiers parisiens et de leur résidence de vacances) comme des lieux de pure détente, de loisirs, de convivialité et d’achats « coups de cÅ“ur ». Dans l’univers d’approvisionnement de ces femmes actives et pressées, le centre commercial a la fonction d’une « usine à vendre » tandis que les rues commerçantes endossent le rôle de « centres de vie » : les deux significations achat pratique/achat plaisir sont segmentées spatialement et d’ailleurs aussi, temporellement, puisque le centre commercial est surtout fréquenté dans les périodes de la vie active (en semaines, lors des pauses déjeuner ou après les heures de bureaux) alors que les petits commerces sont associés au temps du délassement et des loisirs (durant les week-end et les vacances). En revanche, dans l’univers d’approvisionnement des employées de maison, l’organisation des significations relève d’un tout autre schéma : l’achat-pratique et l’achat-plaisir sont rarement dissociés ; ils sont bien conciliés d’une part dans le centre commercial régional et d’autre part, dans les marchés, chacun de ces lieux ayant, par ailleurs, un rôle bien spécifique dans les sphères de l’utilitaire et du plaisir : celui de procurer la plupart des produits alimentaires et de s’immerger dans le monde moderne pour le centre commercial, celui de fournir les produits frais et de se resituer dans une communauté à taille humaine, pour les marchés.
Cet exemple montre le lien non pas exclusif mais étroit que l’on peut établir entre l’univers d’approvisionnement d’une personne et son appartenance socioprofessionnelle. Cependant, plusieurs autres de nos enquêtes menées sur d’autres populations montrent que les univers d’approvisionnement sont en fait influencés par bien d’autres critères socioculturels que ceux fondés sur le simple niveau de revenu, notamment : l’âge, le sexe, la composition de la famille mais aussi la conception que l’on se fait de la famille, des loisirs, de la ville, etc. Aussi, bien que l’étude détaillée de ces différenciations socioculturelles relève sans doute plus de la tâche du sociologue que de celle du géographe, on peut cependant émettre l’hypothèse que ces clivages socioculturels correspondent moins à une reproduction de différenciations anciennes qu’à une recomposition de ces dernières, à partir notamment du positionnement qu’a suscité le phénomène « centre commercial ».
Quoi qu’il en soit — qu’il s’agisse de différenciations socioculturelles redécouvertes ou recomposées — ce qui nous intéresse ici, c’est que celles-ci se traduisent par des « univers d’approvisionnement » très différents dans la ville.
 
Les centres commerciaux dans la recomposition des territoires urbains
 
 
Ainsi, lorsqu’on adopte un angle d’analyse centré sur les consommateurs, les centres commerciaux dans la ville s’identifient non pas à des « paquebots urbains », à des équipements partiellement autarciques dans l’espace urbain, mais plutôt à des éléments de recomposition urbaine.
En effet, les centres commerciaux ont participé à une recomposition des pratiques commerciales en banlieue : au terme de trente années d’intense développement, ces équipements ne se sont pas substitués aux anciens lieux de l’approvisionnement urbain (tels les quartiers commerçants et les marchés) mais ils s’y sont plutôt ajoutés et articulés, à l’intérieur de systèmes de lieux d’achats qui exploitent les progrès de la mobilité et sont éclatés dans l’espace.
Cependant, ces systèmes de lieux d’achats que nous avons appelés « univers d’approvisionnement » sont extrêmement complexes. D’une part, ils relient le centre commercial à d’autres lieux urbains dans une logique qui n’est pas seulement économique mais également socioculturelle. Autrement dit, la fréquentation d’un centre commercial interagit avec celle d’autres points dans la ville (les places de marché, les rues commerçantes, etc.), non seulement sur le plan des pratiques d’achat mais aussi sur celui des significations que l’on accorde à ces différents lieux. D’autre part, ces « univers d’approvisionnement » dans lesquels s’insèrent les centres commerciaux, se différencient — parfois profondément, nous l’avons vu — selon le profil socioculturel des banlieusards.
En conséquence, les centres commerciaux ont participé non seulement à une modification des pratiques commerciales en banlieue, mais aussi, au-delà d’elles, à une recomposition socioculturelle des pratiques et des significations urbaines.
 
Conclusions
 
 
De « grands paquebots » en marge de l’urbain quotidien, les centres commerciaux se sont intégrés aux pratiques marchandes et urbaines et à toutes les significations qui leur sont associées. Ils jouent même un rôle dynamique essentiel dans l’évolution de l’urbanité puisqu’ils en constituent aujourd’hui l’un des éléments perturbateurs ou innovateurs qui amène le remaniement des systèmes de références, tant en ce qui concerne les traditionnelles différenciations culturelles que l’organisation et le fonctionnement urbains. Il en résulte que toute une réflexion peut s’engager aujourd’hui sur les nouvelles relations entre espace marchand et espace social, entre espace commercial et espace public dans la mesure où la relation traditionnelle entre le commerce et la ville s’est complexifiée en raison de l’apparition et du développement de l’utilisation des centres commerciaux.
 
NOTES
 
[1]INSEE, Enquête « Lieux et habitudes d’achat », 1998. À titre de comparaison et selon cette même source, le « grand commerce » (hypermarchés, supermarchés, grandes et moyennes surfaces spécialisées) représente, à lui seul, les deux tiers des dépenses en produits alimentaires et un peu plus du tiers en non-alimentaire.
[2]Ainsi, 60 % des déplacements pour les courses de la semaine d’un ménage sont le fait des femmes (INSEE, Enquête « Transports et Communication », 1994).
[3]De nombreuses enquêtes récentes sur la mobilité des ménages (CREDOC, INSEE, RATP) mettent en évidence l’existence de ces « achats combinés ». Sur la mise en relation que l’on peut établir entre le développement de ces « achats combinés » et les modifications de gestion du temps engendrées par l’activité féminine au sein des ménages français, voir : R-P. Desse, « Le nouveau commerce urbain », Dynamiques spatiales et stratégies des acteurs, Presses Universitaires de Rennes, 2001, 198 pages.
[4]Trois séries d’enquêtes ont été réalisées par l’auteur de ce texte en 1997 et 1998, dans trois communes appartenant aux départements de la proche couronne parisienne : Courbevoie (Hauts-de-Seine), Drancy (Seine-Saint-Denis), Ivry-sur-Seine (Essonne). Chaque enquête a consisté à interroger entre vingt-cinq et cinquante personnes, à l’aide d’un guide d’interview, sur la composition et le fonctionnement de leur « univers d’approvisionnement ». Par ailleurs, chaque enquête a visé un type d’échantillon différent : un échantillon contrasté à Courbevoie (composé pour moitié de femmes cadres supérieurs et pour une autre moitié, de leurs employées de maison), un échantillon de jeunes défavorisés à Drancy (filles et garçons âgées de douze à vingt ans, avec famille en difficulté), un échantillon de populations intermédiaires entre les classes populaire et moyenne (parents d’enfants d’une école maternelle d’Ivry-sur-Seine disposant, pour chacun de leur ménage, de deux salaires proches du SMIC ou légèrement supérieurs). Dans cette note de recherche, nous utilisons principalement les résultats de l’enquête de Courbevoie.
[5]Ainsi, dans nos enquêtes réalisées à Courbevoie, seule une femme de ménage sur dix a signalé un quartier parisien parmi les lieux de son approvisionnement (elle y avait exercé le métier de « gardienne d’immeuble » dix ans auparavant et a gardé l’habitude de s’y rendre une fois par an). À l’inverse, les femmes cadres supérieures signalent toute une utilisation au moins bimensuelle du commerce parisien. De même, la fréquentation d’au moins deux marchés et l’utilisation de solderies apparaissent dans tous les interview des employées de maison, alors qu’elles ne figurent que très exceptionnellement dans les interview des femmes cadres supérieures.
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[4]
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