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Métropolis

I.S.B.N.sans
112 pages

p. 16 à 27
doi: en cours

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Dossier « Réseaux, risques et crises »

n° 51 2003/1

2003 Flux Dossier « Réseaux, risques et crises »

Gestion de l’alerte et de l’information lors des crues : conditions et limites d’une démarche participative locale. L’exemple des Deux-Sèvres

Bastien Affeltranger Consultant-Chercheur, Risques Majeurs & Concertation, diplômé de l’ESC Lille, du DESS Gestion globale des risques et des crises (Paris I–Sorbonne) et du DEA Géographie et pratique du développement (Paris X–Nanterre).Spécialité : gestion participative des risques majeurs, des crises et des ressources en eau.Références : MATE-DPPR, UNESCO, OMS, OMM, Centre Européen de Prévention des Risques (CEPR), Ville de Niort, Mekong River Commission.Missions en Europe, Afrique, Asie.Doctorant, Université Laval, Québec. Nancy Meschinet de Richemond Agrégée et Maître de conférences en Géographie (Université de Cergy-Pontoise).Thèse de doctorat (1997, Paris X–Nanterre) : « Les inondations catastrophiques sur la bordure montagneuse du Roussillon : dégâts et sinistrés ».Spécialités : risques d’inondation en milieu méditerranéen, inondations historiques (XVIIIème–XXème siècles), jeux d’acteurs à l’échelle européenne, évaluation et perception des dégâts et des indemnisations (cartographie, SIG).Secrétaire de la Commission Géographie Physique et Environnement du Comité National Français de Géographie.
À partir d’une enquête conduite en Deux-Sèvres sur les bassins de la Sèvre Niortaise, du Thouet, et de la Sèvre Nantaise, il s’agit de réfléchir aux conditions d’une implication de la société civile (habitants, associations de riverains) dans la gestion de l’alerte et de l’information de crise. La concertation entre acteurs est envisagée comme un moyen de réguler les recherches en responsabilité pour défaut d’alerte. On rappelle les difficultés liées à la mesure de l’efficacité d’une stratégie d’alerte. En l’absence d’un système officiel sur le Thouet, les riverains ont jusqu’à présent développé, avec plus ou moins de succès, leur propre réseau d’alerte et d’information sur le risque et élaboré des conduites de gestion de crise. L’enjeu est alors pour les pouvoirs publics d’articuler ces réseaux locaux lors de la mise en place d’un système d’alerte officiel. Based on a field survey conducted on three watersheds in the Deux-Sèvres district (Sèvre Niortaise, Thouet and Sèvre Nantaise), this paper focuses on the social efficiency, or relevance, of « institutional » flood warning systems. We study the coping strategies developed by riparian communities to generate and disseminate flood-related warning and information. Expected added-value of user-based approaches is twofold : first, an improvement of existing and planned official warning systems ; second, a reduction of post-disaster legal cases triggered by actual or perceived failures in the warning process.
 
Introduction
 
 
À partir d’une enquête conduite en 2001 sur la partie deux-sévrienne de trois bassins versants (Sèvre Niortaise, Thouet, Sèvre Nantaise), le but de cet article est de contribuer à la réflexion sur les conditions d’implication de la société civile et des acteurs locaux en particulier (habitants, associations de riverains), pour une gestion plus efficace de l’alerte et de l’information de crise lors des inondations. L’analyse des mécanismes sociaux existants de gestion de l’information constitue un pré requis à toute démarche participative. Cette analyse, qui s’appuie sur la description détaillée d’entretiens individuels réalisés auprès de riverains, s’inscrit dans la logique du retour d’expérience « essentiel pour identifier les conséquences et les usages opérationnels de l’alerte » [1].
Notre attention portera ainsi sur l’organisation de l’alerte lors des crues (production et diffusion du message) et sur la gestion de l’information pendant l’inondation (production, validation et circulation), telles qu’elles sont mises en Å“uvre par les habitants situés en zone inondable, et développées en parallèle du circuit « officiel » d’information animé par les pouvoirs publics. En effet lors des inondations, coexistent généralement plusieurs réseaux d’information (sources, canaux et relais multiples ; messages, langages et discours spécifiques). Dans le cas qui nous intéresse ici, « des pratiques spontanées de réseau remplissent le vide d’information laissé par des autorités et se substituent aux réseaux officiels quand le contenu de ceux-ci est défaillant » [2]. Cette complexité des réseaux de production, de validation et de diffusion de l’information sur le risque (données sur l’aléa et prévisions, consignes de gestion de crise, expression de la demande sociale, « remontée d’information » du terrain), rend souvent difficile tant la gestion de crise par les pouvoirs publics, que le « vécu social » de l’inondation par les populations.
Également, après la crise, les défaillances réelles ou perçues attribuées à la gestion de l’information sont susceptibles d’alimenter au sein de la société civile (ou de certaines catégories d’acteurs), une incompréhension, une amertume, voire une recherche en responsabilité. On envisage ici la définition concertée de la stratégie d’alerte comme un moyen d’anticiper les demandes sociales en information lors des inondations. L’enjeu est de réguler, autant que faire se peut, les éventuelles démarches post-crise de recherche en responsabilité pour défaut d’alerte (procédures engagées par les élus locaux à l’encontre du préfet, ou par les habitants à l’encontre de la municipalité ou de la préfecture). La perspective de ces poursuites, réelles ou perçues, est une source de blocages de l’action publique, voire ultérieurement un facteur de conflit.
Le souci d’anticipation qui anime cette réflexion pose une question essentielle : Comment évaluer un système d’alerte sans attendre l’après catastrophe ? La question qui se pose est bien de savoir comment intégrer les demandes sociales des usagers ou des bénéficiaires de l’alerte, dès la conception du système d’annonce des crues et d’alerte. L’enjeu est double. D’une part, on recherche une amélioration technique par une adéquation accrue de la demande et de l’offre d’information. D’autre part, on vise une meilleure appropriation sociale du système d’alerte, à travers une connaissance partagée des besoins et des contraintes de chaque acteur et dans un esprit de respect, de dialogue et de confiance.
Après une présentation rapide du cadre et du contexte de l’étude, on envisage ici les difficultés caractérisant la mesure de l’efficacité d’une stratégie d’alerte. Enfin, on s’intéresse au mode actuel d’organisation de la société civile [3] pour la gestion de l’alerte et de l’information de crise, essentiellement sur le bassin du Thouet.
 
Cadre et contexte de l’étude
 
 
Le Centre Européen de Prévention des Risques (CEPR) est une association à but non lucratif, établie à Niort et créée en 1997 à l’initiative de mutuelles d’assurance françaises et européennes, du Conseil Général des Deux-Sèvres et de la Ville de Niort. Le CEPR conduit des études, assure des formations et organise des événements dans les domaines suivants : risques alimentaires et domestiques, risques routiers et industriels, risques naturels et liés à l’environnement [4]. Bien qu’inscrivant son action au niveau européen, à travers notamment un réseau de partenaires industriels et universitaires, le CEPR demeure un centre de ressources privilégié pour accompagner les collectivités locales du département dans la prévention des risques naturels et industriels majeurs, en appui de l’action des pouvoirs publics.
C’est dans ce contexte que le CEPR a fait réaliser en 2000 un Audit départemental de la demande en information préventive sur les risques majeurs (Affeltranger, 2000). Cet audit, conduit à travers des entretiens individuels et de groupe, avait deux objectifs principaux. Il s’agissait d’abord de recueillir les attentes des différents acteurs (services publics, forces de secours, élus locaux et services municipaux, acteurs économiques, milieu associatif, médias) en matière de mise en place de l’information préventive sur les risques majeurs, aux différents niveaux de gouvernement et de territoire, et dans les différents domaines d’activité. L’enjeu était également d’identifier les contraintes ou conditions à la mise en place d’une information efficace sur le risque, puis de définir les axes d’une stratégie concertée et cohérente à l’échelle du département. Cette consultation départementale a duré plusieurs mois et a été coordonnée avec les auditions conduites par le Conseil Général pour la définition d’un plan de développement socio-économique des Deux-Sèvres (Élan 2000 pour les Deux-Sèvres). Il s’agissait là d’articuler la prospective territoriale avec la prévention des risques majeurs.
Cet audit, qui constituait une première du genre pour le département, a été accueilli favorablement par les différents interlocuteurs et a été perçu comme une opportunité pour engager une série de débats de fond sur les différents aspects des risques naturels et industriels majeurs, bien au-delà de la seule information des populations. Ainsi, ce sont notamment les pratiques foncières et le marché de l’immobilier en zone inondable, le transport et le stockage de matières dangereuses, les schémas d’aménagement et de gestion de l’eau ou encore la gestion de crise par les pouvoirs publics, qui ont été abordés par les acteurs rencontrés. En conséquence, le CEPR s’est vu remettre, à l’issue de l’étude, un rapport dont les conclusions — et les recommandations, reflet des attentes exprimées — dépassaient elles aussi le cadre strict de l’information préventive. Au cÅ“ur de ces attentes, l’amélioration de l’annonce des crues, de l’alerte aux populations et de l’information en temps de crise, constituaient des priorités fortement exprimées par les acteurs rencontrés sur les trois principaux bassins du département.
Le CEPR a donc décidé, avec le soutien financier du Conseil Général, qu’une première réalisation concrète de l’Audit départemental serait de procéder en 2001 à un retour d’expérience afin d’évaluer l’efficacité sociale de l’annonce des crues et de l’alerte aux populations sur les bassins de la Sèvre Niortaise, du Thouet, et de la Sèvre Nantaise. Les principaux objectifs de ce retour d’expérience, conduit sur une période d’environ six mois, sont révélateurs de la complémentarité des bassins.
Sur la Sèvre Niortaise, il s’agissait d’étudier un système d’alerte aux populations parvenu à une certaine maturité. Sur la Sèvre Nantaise, l’objectif était d’identifier les attentes des riverains du segment de rivière non couvert par le système d’alerte (soit en amont de Cerizay). Sur le Thouet enfin, un projet longtemps repoussé de réseau d’alerte semblait se concrétiser. À partir d’une observation de l’auto-organisation sociale pour l’alerte, l’enjeu était d’y analyser les attentes locales en information sur les crues afin d’anticiper les modalités techniques de la stratégie d’alerte, et de contribuer à l’acceptabilité sociale du futur règlement d’annonce des crues. Enfin, le but était de mutualiser les leçons retenues sur les trois bassins, et d’en partager les bonnes pratiques.
L’enjeu des entretiens individuels et des réunions de groupe (focus groups) conduits sur le bassin était autant d’identifier les ressources techniques mobilisées par les acteurs (repères physiques du niveau d’eau et indicateurs paysagers, mémoire des crues passées et modes de calcul, mécanismes de validation) que les processus sociaux institués pour transformer les observations en action (sources d’information, réseaux et canaux de diffusion, lien avec les structures associatives). Nous avons envisagé ces deux dimensions de l’organisation locale de l’alerte (savoirs et savoir-faire ; processus et organisation) comme les clefs d’une complémentarité technique (partage de compétences) et socio-politique (reconnaissance de la société locale par l’État) entre le système d’alerte existant et celui mis en place par les pouvoirs publics. Au-delà de cet enjeu de co-construction de l’efficacité de l’alerte, l’objectif était de proposer (aux habitants, aux élus locaux et au Préfet) un mécanisme de concertation pour renforcer l’acceptabilité, puis l’appropriation sociale du nouveau système d’alerte, et du partage des responsabilités qu’il implique. Notre hypothèse était également qu’un système d’alerte compris et accepté par ses usagers (ou bénéficiaires), pouvait contribuer à la stabilité de la vie locale et des relations société civile-État en limitant le risque de recherches post-crise en responsabilité pour défaut d’alerte.
À la clôture de l’étude (octobre 2001), le règlement d’annonce des crues établi en 1996 est toujours en vigueur sur la Sèvre Niortaise (communes de Coulon, La Crèche, Échiré, François, Magné, Niort, Saint-Maixent L’École, Saint Gelais, Sansais) et le SID-PC [5] envisageait une mise à jour. Sur le Thouet, un système d’annonce des crues vient d’être mis en place, qui était prévu et attendu depuis de nombreuses années (figure 1). L’élaboration du règlement d’annonce des crues relatif à ce bassin a fait, au cours des derniers mois, l’objet de plusieurs réunions visant à impliquer des acteurs locaux, dont l’une a concerné plus particulièrement le choix des seuils de crue (vigilance, pré-alerte et alerte). Selon les participants (DDE [6] 79, Syndicat Mixte de la Vallée du Thouet - SMVT, Association des Riverains et Eclusiers des Deux-Sèvres - AREDS), cette réunion n’aurait pas produit les résultats attendus. Sollicités pour expliquer leur perception des raisons de cet échec relatif, ils estiment que la rencontre n’a pas permis d’aborder des questions liées à la stratégie de bassin pour la gestion globale du risque inondation, et « indissociables de la réflexion sur l’alerte ». Enfin, sur la Sèvre Nantaise, existe un système d’annonce des crues, depuis la commune de Cerizay et en aval de celle-ci, géré par le service maritime et de navigation (SMN) à Nantes (DDE).
Sur le Thouet, le système récemment installé n’a pas encore été calibré, ni testé à l’occasion de crues réelles. L’enjeu pour le CEPR était donc d’établir les termes d’un « cahier des charges social », dont on attend qu’il contribue à la définition des modalités techniques de l’alerte (source, canal, temporisation, contenu, forme). Le but est en effet de favoriser l’appropriation sociale (intégration, visibilité, lisibilité, crédibilité, légitimité) du nouveau système d’alerte, en évitant que sa mise en place ne procède d’une logique de « table rase » vis-à-vis de l’organisation sociale préexistante et ne constitue le motif de tensions ou de conflits. Une mise en place non concertée peut en effet être vécue par les riverains comme une ingérence centralisatrice de l’État, et plus généralement comme une dépossession de la gestion de la rivière [7].
Réseau d’annonce des crues du bassin du ThouetAgrandir l'image Réseau d’annonce des crues du bassin du Thouet
 
Annonce des crues et alerte : d’un processus socio-technique à une efficacité sociale
 
 
Une alerte est le déclenchement d’une action sur la base d’une observation et de l’interprétation de celle-ci. En matière d’annonce des crues, c’est en théorie l’observation (ou l’anticipation) de l’évolution à la hausse d’une ou plusieurs des caractéristiques du bassin versant et de l’écoulement (précipitations, ruissellement, débit, hauteur d’eau) qui génère un stimulus d’alerte. La fonction de l’alerte est de disposer d’un temps d’avance sur le danger, afin de pouvoir prendre, avant le passage du pic de crue ou de l’inondation, les mesures visant à en limiter l’impact sur les enjeux humains et matériels. L’existence d’une stratégie d’alerte vise à rendre supportable, sur le plan fonctionnel, l’absence de risque zéro et la présence d’un risque résiduel.
L’organisation de l’annonce des crues constitue un processus socio-technique dans la mesure où la transformation des observations physiques en message d’alerte implique des éléments techniques et des modes de calcul des individus et des perceptions, des procédures organisationnelles et une part d’imprévisibilité. Ainsi en France, la chaîne de l’alerte engage différents lieux (appareils de mesure, bureaux du Service d’Annonce des Crues), différents acteurs (techniciens, agents administratifs, élus locaux, forces de secours, habitants, médias), différents niveaux hiérarchiques au sein de l’administration (ingénieur DDE, Préfet) et surtout différents temps et rythmes (cinétique de l’événement physique et cinétique des procédures et de la réponse organisationnelle ou individuelle).
Aux différentes étapes de la chaîne de l’alerte, la prise de décision et l’action sont la résultante d’un arbitrage individuel ou collectif, entre connaissances et incertitude, savoir et savoir-faire, réalité et représentation/perception, préparation et adaptation, réaction et anticipation, ou encore dispositions réglementaires et prise d’initiative. Ces différents facteurs, qui interagissent et procèdent également de leurs propres dynamiques, fondent la nature complexe [8] des processus d’annonce des crues. La faillibilité des systèmes techniques assurant la collecte et le traitement des données, ainsi que le facteur humain engagé dans les dynamiques de représentation et les jeux d’acteurs alimentent l’instabilité relative de l’organisation de l’annonce des crues, ainsi que le manque fréquent de lisibilité de l’ensemble par les destinataires du message d’alerte.
L’alerte aux populations, dont l’enjeu est de transmettre aux acteurs situés dans les zones inondables l’information sur le danger, s’inscrit dans une logique similaire de complexité. Une fois le message d’alerte transmis à son utilisateur « final » [9], l’information n’implique pas l’action de manière linéaire ou systématique, mais engage des mécanismes de validation et subit l’influence de facteurs internes et externes au récepteur du message. Le traitement de l’alerte est un processus social, qui engage autant la crédibilité et la légitimité de la source de l’alerte, que la mémoire du risque et l’inscription sociale du destinataire [10].
Comment mesurer l’efficacité d’un système d’alerte ? Peut-on assimiler un bon fonctionnement technique et organisationnel du réseau d’alerte à une alerte socialement efficace ? On entend par efficacité sociale une stratégie pertinente en regard des besoins en information des destinataires de l’alerte. Ces besoins couvrent les différents aspects du message d’alerte : contenu et précision, forme et langage, canal de diffusion et relais éventuels, temps disponible entre l’alerte et l’arrivée effective du pic de crue ou de l’inondation.
La nature socio-technique, multi-acteurs et complexe du système prive le gestionnaire d’une valeur numérique de synthèse, qui résumerait à elle seule la performance de l’ensemble. Une analyse fonctionnelle, effectuée par étape de la chaîne d’alerte, demeure cependant possible et souhaitable, mais le risque est alors de laisser échapper les mécanismes de rétro-action, et les effets de seuil dans le comportement du système réel. Le tableau ci-contre présente différents modes d’analyse post-crise qui ont sous-tendu la méthodologie d’enquête.

Différents modes d’analyse post-crise
Dimension de l’alerteQuestions
Scientifique – Technique- Les informations et prévisions des messages d’alerte se sont-elles révélées exactes ou d’une précision satisfaisante ?- Les informations diffusées étaient-elles géographiquement adaptées aux enjeux exposés ?- Les destinataires de l’alerte reconnaissent-ils la validité technique et la compétence de l’émetteur de l’alerte ?
Opérationnelle – Organisationnelle- La procédure d’alerte reflète-t-elle la réalité de la crise in vivo ?- Le message d’alerte a-t-il permis une prise de décision utile aux besoins locaux ?- Le délai de transmission de l’alerte et des mises à jour a-t-il rendu possible des actions efficaces ?- La gestion de l’information et la communication auprès du public a-elle facilité la gestion organisationnelle de la crise ?
Sociale et culturelle- Les modalités de l’alerte et de l’information (fond, forme, média) correspondaient-elles aux catégories de publics destinataires ?- Le message a-t-il été compris, correctement interprété et les éventuelles consignes ont-elles été suivies ?- Le système institutionnel/officiel de l’alerte et de communication est-il entré en concurrence avec une organisation traditionnelle ou locale de gestion de l’information de crise ?
Économique et financière- L’alerte a-t-elle permis une réduction des pertes humaines et des dommages, matériels et financiers ?- Quelle est la relation entre le coût du système d’alerte, et le montant les dommages évités ?
Politique- Y a-t-il une correspondance entre la procédure d’alerte et les dispositions légales de partage des responsabilités ?- Y a-t-il satisfaction sociale, absence de contestation, amélioration de la confiance société civile/pouvoirs publics ?

Pour utiles qu’elles sont, ces méthodes d’évaluation comportent deux principaux écueils, l’un d’ordre technique, et l’autre de nature socio-politique. D’une part, il s’agit du manque fréquent de données sur la situation pré-crise, qui rend délicates les comparaisons, tout au moins à une échelle fine de territoire ou de mécanisme organisationnel. Également, les données sur la crise et notamment sur le montant des dommages, constituent souvent des enjeux de désaccord entre acteurs, pour des raisons d’ordre économique ou financier (indemnisation), ou d’ordre politique (sous ou sur-estimation de l’impact d’une crise sur un territoire ou une population). D’autre part, la nature socio-technique de l’annonce des crues et de l’alerte aux populations engage des mécanismes et des jeux d’acteurs susceptibles d’entraîner ultérieurement tensions ou conflits, dans le cadre notamment d’une recherche en responsabilité pour un éventuel défaut d’alerte. Cela constitue une des difficultés de conduire une évaluation de l’alerte dans la période de l’immédiat post-crise : un lien est le plus souvent établi, par les différents acteurs, entre évaluation de l’alerte, et résultat de l’évaluation comme recherche de coupable. L’enjeu est donc de déconnecter, dans la mesure du possible, l’évaluation du système d’alerte de la recherche de fautes et de coupables.
Une solution envisageable peut être de chercher à anticiper la demande sociale, à travers une élaboration concertée du système d’annonce des crues et des modalités de l’alerte. C’est l’idée d’un « cahier des charges sociales de l’alerte », établi dans le cadre d’une démarche participative, et transmis aux techniciens concepteurs du système d’alerte, et aux autorités administratives responsables de sa traduction réglementaire et organisationnelle [11].
La méthodologie élaborée pour l’étude s’est organisée autour de plusieurs démarches parallèles d’analyse, en fonction des bassins versants étudiés. Tant les objectifs de l’étude que les axes de la méthodologie ont fait l’objet d’un consensus dans le cadre d’une réunion collégiale de lancement de projet, organisée au début de la démarche de retour d’expérience. Dans les bassins où existe déjà un système d’alerte (Sèvre Niortaise, Sèvre Nantaise), on ne peut étudier la pertinence d’une stratégie d’alerte en interrogeant les seuls destinataires (élus locaux, habitants, acteurs économiques, etc.). En effet, le mode d’organisation technico-administrative et institutionnelle, ainsi que les procédures à l’Å“uvre, constituent des facteurs déterminants de l’efficacité de l’alerte et du traitement social qui lui est finalement réservé. La démarche de retour d’expérience doit donc comparer le fonctionnement réel du système d’annonce des crues et d’alerte aux populations, avec le fonctionnement tel qu’il est décrit dans les différents documents administratifs (exemple : Règlement d’Annonce des Crues). Les entretiens individuels ou de groupe sont conduits auprès de personnels de l’administration et la description de la réalité (fonctionnement technico-administratif, perception de l’accueil réservé au message d’alerte au niveau local, etc.) que fournissent ces interlocuteurs est comparée aux propos d’élus locaux et d’habitants, à qui il est demandé de décrire, de leur point de vue, des situations identiques.
Sur le bassin du Thouet, l’identification des interlocuteurs s’est appuyée sur deux étapes successives. Tout d’abord, les contacts pris lors de l’Audit départemental ont été réactivés (acquis relationnels). Cette approche, conduite en partenariat avec les élus locaux et les associations, a permis d’accélérer l’identification des participants à l’étude (entretiens individuels, réunions). La démarche a ensuite consisté à localiser les différentes zones inondables, puis à y solliciter des interlocuteurs, parfois de manière aléatoire mais le plus souvent sur une base de cooptation par les élus locaux ou les associations. Dans un deuxième temps, des entretiens individuels et collectifs ont été conduits, qui avaient pour fonction de permettre l’expression des pratiques sociales d’alerte face à l’inondation. Il s’agissait d’écouter les différents acteurs sur leur gestion de l’information, la prise des décisions, et la conduite d’actions individuelles ou collectives. L’enjeu de cette étape était également de repérer les dysfonctionnements liés à l’auto-organisation locale de l’alerte, tels que les exprimaient nos interlocuteurs, ou tels que nous les percevions lors de l’animation des séances de travail.
Dans les deux cas (bassins avec et sans système d’alerte), une synthèse des propos recueillis est réalisée, et elle est donnée à lire aux différents acteurs (administration, élus locaux, habitants, associations, médias, acteurs économiques) puis discutée par un comité collégial. C’est ce même comité qui prononce la clôture de la démarche de retour d’expérience, et qui identifie, le cas échéant, les priorités et les actions concrètes à mettre en Å“uvre pour améliorer la stratégie d’alerte : installation d’échelles-relais limnimétriques, création de « tableaux de correspondance » (échelle/situation locale) pour les municipalités, organisation de tables rondes sur l’alerte au niveau local, rédaction après chaque inondation de rapports d’activité (rendus publics), etc.
On présente ci-dessous les entretiens conduits auprès de deux riverains du Thouet, qui par leur prise d’initiative face aux inondations sont progressivement devenus des personnes-ressources essentielles en matière d’alerte locale. L’expérience spécifique de ces interlocuteurs a été repérée lors des réunions de groupe (organisées sur la base de critères tels que : ancienneté de l’implantation en bord de rivière, type d’activité économique, proximité de la zone inondable, etc.) [12]. Des entretiens individuels sont venus compléter le matériel obtenu lors des séances collectives, afin de préciser la façon dont ces habitants avaient mis en place, autour d’eux, un réseau d’alerte local. La pratique et l’expérience de ces deux habitants ne sont pas représentatives de l’attitude de l’ensemble des riverains, mais révélatrices des ressources cognitives, organisationnelles et collectives mobilisables par le tissu social local en matière d’alerte lors des crues.
 
Un exemple d’auto-organisation pour l’alerte : le cas du Thouet
 
 
L’exemple du bassin du Thouet permet de mieux comprendre le contexte naturel d’inondation à l’origine de la préoccupation des inondations. Ce bassin s’étend à l’amont sur des terrains granitiques (Bocage Gâtinais), puis essentiellement calcaires (Thouarsais et sud Saumurois). De tels substrats sont presque totalement imperméables et expliquent le caractère relativement torrentiel du Thouet. La montée des eaux peut atteindre 15 à 20 cm/h à Saint-Loup-sur-Thouet en cas de grande crue. Les premières pluies d’automne saturent rapidement les terrains de surface et les petits réservoirs naturels (fossés, contre talus de haies). La capacité de rétention naturelle du bassin amont est faible, de 20 à 40 mm de pluie sur 1 à 2 jours selon les saisons, sachant que la pluviométrie moyenne annuelle sur l’ensemble du bassin est de 836 mm [13], avec une moyenne mensuelle hivernale de l’ordre de 90 à 100 mm. La crue de référence reste celle de janvier 1961, provoquée par des pluies de 124 mm en quelques jours tombées sur des sols déjà saturés. Cette crue provoqua la plus importante inondation recensée, après celle de 1910 : on mesura une hauteur d’eau de 2,64 m sur la place des Poulies à Saint-Loup.
Les habitants rencontrés se disent informés des temps de propagation des ondes des différentes crues sur le Thouet : « les gens connaissant bien la rivière savent le temps de propagation de la crue entre Parthenay et Saint Loup, et entre Saint Loup et Thouars » [14]. On peut penser que cette connaissance empirique et vécue de la rivière donne ensuite à ces habitants une certaine confiance dans l’estimation qu’ils font du risque. Ainsi, certains des riverains expliquent avoir progressivement mis en place leur propre système d’alerte, le cas échéant en partenariat avec les sapeurs pompiers qui disposent d’un système de télé- mesure sur le Thouet : « les pompiers nous préviennent, et on a le temps, du coup ».
En l’absence d’un système officiel d’annonce des crues sur le Thouet, les riverains ont développé une relative autonomie (sources d’information, repères locaux) pour l’appréciation du risque ainsi que pour l’adoption d’une conduite de gestion de crise. C’est ce que traduisent les propos d’un riverain habitant en aval de Saint-Loup-sur-Thouet: « (…) quand on voyait le Thouet monter, on téléphonait à la gendarmerie de Saint-Loup, pour savoir où était le niveau d’eau, puis quand la Place des Poulies était recouverte, je prenais mes dispositions, car sept heures après, d’après mon expérience, [la crue] c’est pour moi ». Un autre riverain ajoute : « on est bien averti [lors des crues] car on surveille le Thouet, (…) on fait [les] chiens de garde [de la rivière] pour la mairie, (…) un voisin agriculteur vient et on sait ». Faut-il en déduire que les riverains se considèrent comme étant les plus aptes à produire pour eux-mêmes une alerte efficace ? Rien n’est moins sûr. Ainsi, la plupart des riverains du Thouet rencontrés, tout en se disant aptes à anticiper la crue par eux-mêmes, demandent dans le même temps une plus forte implication des mairies concernées, pour la gestion de l’alerte : « (…) je suis inondé, sans être prévenu, (…). La mairie m’a dit ne pas être au courant, (…) la mairie est alertée [de la crue] par le bouche à oreille, (…) les mairies et la gendarmerie ne savent rien ». On note des propos similaires en matière d’information sur les lâchers d’eau du barrage de Puy Terrier : « j’ai appelé la mairie de… pour savoir s’il y avait un lâcher d’eau, j’ai alors été dirigée vers la mairie de …, qui m’a [envoyée sur les roses] ».
Collecte des données et production de l’alerte
Dans la pratique, Monsieur H… explique avoir créé un historique des crues et fait des graphiques, « sur la base d’entretiens avec des habitants ». Ainsi, il dit arriver à prévoir le comportement de la crue, mais identifie des « éléments étrangers » qui faussent l’estimation de l’aléa : affluent du Thouaret, lâchers d’eau du barrage sur le Cébron. Au niveau de la collecte en temps réel des données, peut aussi exister un partenariat avec d’autres riverains. Ainsi Madame R…, qui dispose d’un pluviomètre, « met Monsieur H… en pré-alerte », qui va alors chercher l’information chez les pompiers, « qui sont vigilants sur les niveaux d’eau ». Également, le déclenchement de l’alerte peut être décidé sur l’appréciation personnelle de Monsieur H… : « on regarde la météo, et si on a de la pluie, on se met en alerte, mais les prévisions météo sont souvent pessimistes, et on déclencherait l’alerte pour un oui ou pour un non ». Cet habitant indique cependant que l’échange d’information avec les pompiers n’obéit pas aux pratiques en vigueur dans la hiérarchie : « le chef des pompiers s’est fait rappeler à l’ordre », mais ce riverain ajoute « le système que j’applique, qui est moins scientifique, n’a pas besoin de l’assentiment du préfet ».
Estimant ne recevoir lors des crues « aucune information du SMVT », Madame P…, adhérente de l’AREDS (Thouet), a également mis en place un système d’alerte, dont elle est en temps de crue la cheville ouvrière. Le déclenchement de ce système est généralement effectué suite à un appel du président de l’AREDS (Section Thouet), et Madame P… s’informe alors du niveau du Thouet ou du Thouaret. Cette habitante cite également le cas « d’un monsieur qui interroge le Minitel, avec un numéro secret, grâce auquel on connaît le débit éventuel du Cébron et la montée de l’eau à Saint-Loup ». Monsieur H… précise toutefois que le risque de saturation des lignes téléphoniques n’est pas nul, « si tout le monde utilise le Minitel », problème que l’autre riveraine suggère de résoudre « en autorisant une ou deux personnes à le faire, qui seraient des relais pour le reste du public ».
On constate ici que l’étape de la collecte des données comporte un grand nombre d’incertitudes, que l’appréciation personnelle et l’expérience des crues passées ne sont pas absentes de la décision de déclencher l’alerte, et qu’enfin la saturation des réseaux de communication constitue un risque non négligeable.
La diffusion de l’alerte aux habitants et les sources d’information sur le risque
Monsieur H… est en contact « avec la mairie de T… [15] ainsi qu’avec sept ou huit riverains le long de la rivière (environ 30 km de linéaire du Thouet), tout autour de T… » et dont il a les coordonnées, avec « un responsable par secteur » (par commune). Ces personnes relais se sont également organisées afin de répercuter l’alerte et « l’information va à toute vitesse ». Toutefois, il n’a pas été possible à ce riverain de nous préciser le nombre total de personnes effectivement alertées par ce système.
Madame P… fait remarquer que ce système concerne « un territoire relativement réduit » et qu’elle n’a été, pour sa part, « jamais informée » par Monsieur H… Pour sa part, et contrairement au système décrit précédemment, Madame P… ne fait que centraliser l’information : « les gens m’appellent, pour demander des informations ». Monsieur H… ajoute que les enjeux exposés aux inondations sont connus : « les pompiers ont répertorié les enjeux et savent, en fonction des différents cotes, ce qui va être inondé ». On peut toutefois s’interroger sur la précision de cette connaissance : les pompiers disposent-ils de cartes ? de tableaux de correspondance niveau d’eau/zone inondée ? Comment ces données sont-elles mises à jour pour refléter l’évolution des enjeux (peuplement, activités économiques) ?
Un des participants, Monsieur T…, riverain du Thouet et vivant en zone inondable à proximité de Saumur, se félicite d’être membre de l’AREDS et indique appeler « de temps en temps Monsieur H… ou Madame P… », lors des crues. Son appel est déclenché par l’observation de « repères » personnels [16] (« quand je vois le Thouet monter, ou l’Argenton, ou la couleur de l’eau, ou des objets » portés par le courant). Monsieur S… habite dans une commune où peu d’enjeux humains et économiques sont exposés (« un maximum de 50 cm dans quelques maisons en 1995 ») et les principales sources d’information sur le risque sont, pour cet habitant, « les personnes qui connaissent la région du Thouet, qui y habitent depuis longtemps, ou dont les familles y sont installées de longue date ». On note ici une confiance implicite des habitants en l’existence d’une transmission « intrafamiliale » de la culture du risque. On notera que cette confiance est également susceptible d’alimenter ultérieurement des situations de crédibilités concurrentes.
Nous avons souhaité connaître plus en détail les modes de circulation de l’information pendant les crues. En effet, ces réseaux d’information constituent une réalité sociale dont les gestionnaires du futur système d’annonce des crues sur le Thouet devraient, sinon s’inspirer, tout au moins tenir compte. Ainsi, lorsque l’eau monte, « tous les riverains viennent mesurer, …l’information circule, …on s’entraide, …c’est même prétexte à faire la fête quand l’eau descend ». L’intérêt des médias, comme vecteurs de l’information de crise, est ici relativisé par une riveraine : « on parle toujours de l’information qui passe par les journaux, mais on n’est pas obligés de les acheter ». À la question de savoir ce que les riverains attendent des médias, lors des inondations, les réponses varient: « pas grand-chose, … il faudrait qu’ils disent des choses vraies, … ils font du journalisme, … ils cherchent le sensationnel ». Plus précisément, la presse écrite « arrive trop tard, pour les crues rapides du Thouet », et les radios locales et la télévision régionale « n’existent plus ». L’analyse d’autres événements [17] montre en effet que l’appréciation des sinistrés potentiels vis-à-vis des médias est très contrastée et dépend beaucoup de leur propre expérience passée.
Les difficultés rencontrées par les animateurs des réseaux locaux d’alerte
Une première difficulté porte sur les demandes différenciées des usagers de l’alerte, et sur la capacité à entrer en contact avec eux. Selon Monsieur H…, « les riverains sont très différents » et ont donc des demandes qui diffèrent également. Notre interlocuteur propose deux catégories d’usagers de l’alerte. D’une part, les personnes âgées « connaissent la rivière et ne sont pas inquiètes [18], (…) ces personnes n’ont pas besoin d’être prévenues très tôt, mais leur mobilité est réduite, ainsi que leur capacité à déplacer [en urgence] les meubles ». D’autre part, « les autres, les jeunes qui ne connaissent pas la rivière et paniquent » et, dont par exemple, le rez-de-chaussée ou le sous-sol du domicile peuvent avoir été aménagés en méconnaissance du risque d’inondation. Également, c’est ici que la transmission de l’alerte peut poser problème : « cette [catégorie d’usager] travaille, elle est donc difficilement joignable ; tout dépend du moment de la journée où la pré-alerte est nécessaire ». Enfin, il existe également des propriétaires étrangers (Royaume-Uni), dont les biens immobiliers sont situés en zone inondable et qui sont rarement en France.
Une autre difficulté concerne le temps nécessaire pour assurer la fonction de centre névralgique de l’alerte. Ainsi par exemple, selon Monsieur H…, lors de la crue de l’hiver 2000-2001, « il fallait rassurer les gens, qui téléphonaient chez moi quand la préfecture annonçait une crue grave ». C’est également la mise à jour de l’information de crise, lorsqu’il s’agit par exemple de répercuter les évolutions de niveaux d’eau, qui est « beaucoup plus difficile, (…) moi travaillant, je ne peux pas téléphoner à tout le monde ». Ainsi, les jours de crue, ce riverain dit recevoir une vingtaine d’appels sur son portable, provenant d’habitants, des pompiers, du SMVT, et qu’en conséquence, « il [lui] faut des informations ». On constate donc que dans la pratique, se concentrent sur Monsieur H… une « responsabilité [de fait] de coordination et de gestion de l’information de crise », et les demandes de déclenchement de l’alerte. Monsieur H… cite également le cas d’un habitant riverain du Thouaret, « qui n’était pas dans le listing [des destinataires de l’alerte] » et qui avait voulu porter plainte… car il n’avait pas été prévenu lors d’une crue précédente. À cela, Monsieur H… répond : « moi, je n’ai pas de responsabilité ».
On constate ici deux choses : d’une part la bonne volonté et le sens civique certain d’un habitant, dont la fonction de lancement initial de l’alerte se révèle efficace pour une liste de diffusion restreinte et pré-établie. D’autre part l’incapacité logistique ou fonctionnelle que constitue, pour une personne seule, l’animation d’un système de gestion en temps réel de l’information de crise et les conséquences éventuelles d’une carence, en termes de recours en justice ou de recherche en responsabilité.
Madame P… indique également que la fonction d’information qu’elle s’est attribuée, lors des crues, n’est pas sans influencer ses relations avec les autres habitants. Elle cite ainsi le cas d’une habitante lui ayant reproché d’avoir été inondée « car elle ne l’avait pas prévenue ». Madame P… explique cependant qu’elle ne peut techniquement pas se charger du suivi intégral de l’alerte : « j’ai une maison inondable et je ne peux pas téléphoner à tout le monde ». Également, le relais (ou bloc) téléphonique desservant sa maison peut être inondé, « et donc certaines fois le téléphone est coupé et le système ne marche plus ». On relève ici deux éléments: également de bonne volonté, Madame P… a choisi de laisser venir à elle les demandes d’information (qu’en est-il cependant de la disponibilité de sa ligne téléphonique lors des crues ?), mais son propre statut de sinistrée potentielle ne la rend pas complètement disponible. On constate là encore que certains habitants peuvent estimer qu’il est, de fait, du devoir de Madame P… de les alerter et qu’en cas de carence d’alerte, celle-ci est jugée responsable des dommages subis. On notera enfin, que la collecte des données hydrométéorologiques semble plus solide et plus structurée dans le premier cas que dans le deuxième.
On constate ainsi que le manque de temps et de moyens techniques, ainsi que sa propre vulnérabilité, limite la capacité d’action de l’habitant qui souhaite organiser l’alerte par lui-même. On peut noter aussi la difficulté à définir une frontière entre une responsabilité de fait (action civique locale) et une responsabilité institutionnelle, légalement établie, pouvant se traduire par la suite par un recours juridique en responsabilité (civile, pénale). Cet aspect renvoie également aux difficultés de communication existant entre les différents partenaires de la gestion de crise. Ainsi, une question essentielle émerge : quelles sont les éventuelles conséquences juridiques de la prise d’initiative citoyenne en matière d’annonce des crues et d’alerte, et de gestion locale de l’information de crise ?
 
Conclusion : prendre en compte les réseaux locaux
 
 
Les éléments présentés ci-dessus montrent qu’en l’absence d’un système d’alerte officiel (géré par les pouvoirs publics), certains acteurs locaux (habitants, associations, acteurs économiques) sont en mesure de s’organiser pour répondre à leur besoin d’alerte et d’information sur le risque – le cas échéant en partenariat avec certaines institutions.
Cette organisation apparaît être plus particulièrement le fait de riverains, souvent présents de longue date en zone inondable, mais dont les efforts peuvent être rejoints par des habitants installés depuis peu et demandeurs d’un « savoir local du risque » auquel ils font confiance. Le cas du Thouet montre le potentiel de connaissance empirique du risque, ainsi que les ressources de créativité et de légitimité mobilisables. Cependant, cet exemple conduit également à constater les limites techniques d’une gestion civique de l’alerte et la dimension juridique caractérisant cette mobilisation de la société civile, notamment en termes de litige ou de recherche de responsabilité.
Les entretiens conduits auprès de riverains, d’élus locaux et de représentants de services de l’État, dans le cadre de la démarche du CEPR, permettent également de constater que la mise en place d’un nouveau système d’alerte (géré par la DDE, la Préfecture et les collectivités locales) ne saurait faire abstraction du capital social représenté par le rapport au risque inondation, ainsi que par, le cas échéant, la gestion civique locale de l’alerte. La prise en compte de la réponse du tissu social au risque présente en effet plusieurs avantage :
  • mobiliser les savoirs empiriques locaux du risque (caractéristiques des crues, localisation des zones inondées, analyse de vulnérabilité, correspondances amont/aval des hauteurs d’eau),
  • mobiliser certains habitants (riverains, associations) comme relais de l’information lors de l’alerte,
  • mobiliser des ressources de légitimité pour appuyer l’action des pouvoirs publics en permettant l’appropriation du système d’annonce des crues par ses bénéficiaires et en désamorçant les conflits avant même leur apparition.
Une telle mobilisation de la société civile, aux côtés des services de l’État, à travers la construction concertée d’un système d’annonce des crues et d’alerte, s’inscrit naturellement dans un projet territorial plus vaste de gestion globale du risque inondation (pratiques foncières et urbanisation, PPRi [19], information préventive, solidarité de bassin pour la gestion de crise et le retour d’expérience, etc.) et d’un nouveau partage des responsabilités face à la montée des recours en justice après la crise [20]. Notons que c’est dans cet esprit que s’inscrit l’initiative développée par la Ville de Niort et l’Association Niortaise des Riverains de la Sèvre, qui travaillent depuis 2000 à la rédaction d’une convention de partenariat pour la gestion de la rivière, la prise en compte du risque inondation et l’organisation de l’alerte [21].
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Affeltranger B., 2001a, Évaluation participative de l’annonce des crues sur trois bassins versants des Deux-Sèvres, Centre Européen de Prévention des Risques (CEPR), Niort, 85 p. + 30 p. (rapport intégral et synthèse).
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·  Affeltranger B., 2002, User-based design of flood warning strategies – Concept paper for the Lower Mekong, Mekong River Commission Meeting, Mars 2002, Phnom Penh.
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·  Dauge Y., 1999, Les politiques publiques de prévention des inondations, Rapport au premier Ministre, novembre 1999, 55 p.
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·  Meschinet de Richemond N., 2001a, Différents types d’inondations historiques dans les Pyrénées orientales, Bulletin du G.F.H.N., n° 46, CNRS Meudon-Bellevue, pp. 111-116.
·  Meschinet de Richemond N., 2001b, Expertise et indemnisation des inondations catastrophiques roussillonnaises du XVIIIème au XXème siècle, colloque Risques et territoires, UMR CNRS 5600, Lyon (ENPC, 16-18/05/2001), tome 2, pp. 231-245.
·  Peguy C.-P., 2001, Espace, temps, complexité, vers une métagéographie, Belin, 283 p.
·  Thouret J.-C., d’Ercole R., 1996, Vulnérabilité aux risques naturels en milieu urbain : effets, facteurs et réponses sociales, Cahiers des Sciences Humaines, vol. 32, n° 2, pp. 407-422.
 
NOTES
 
[1]Lallement Ch. et al., 1999.
[2]Erlich M., Sauvaget P., Taliercio G., 2000.
[3]Qu’est-ce que la « société civile » ? C’est souvent l’intervention de celle-ci dans le débat public local qui permet une première approche de la réalité que cette notion recouvre. La société civile est souvent assimilée à l’ensemble des citoyens, du secteur privé ou associatif, et des médias. Ce concept pose plus généralement la question de l’échelle adaptée pour penser et conduire l’action publique. On constate que le local est parfois défini par défaut comme ce qui est en dessous d’un échelon d’action donné (échelon administratif, décisionnel, territorial).
[4]Pour plus d’information, visiter le site http://www.cepr.fr/fr/index.htm.
[5]Service Interministériel de Défense et Protection Civile (Préfecture).
[6]DDE : Direction Départementale de l’Équipement.
[7]Certains auteurs, comme par exemple la sociologue B. de Vanssay, parlent de phénomène d’acculturation.
[8]Pour préciser la différence entre système compliqué et système complexe, nous renvoyons le lecteur intéressé au récent ouvrage de C.-P. Péguy, (2001) et à sa bibliographie, en particulier le chapitre 4 (pp. 53-78).
[9]Nous mettons ce mot entre guillemets car la notion d’utilisateur final induit une certaine ambiguïté en cela qu’elle peut laisser penser que le destinataire du message est un élément passif du processus. Nous pensons que cela n’est que rarement le cas : le destinataire du message se transforme le plus souvent en relais de l’information et devient à son tour un élément « actif » de la chaîne d’alerte, alimentant également la mécanique sociale de gestion de l’information sur le risque.
[10]Fitzpatrick C., Mileti, D.-S., 1994, (rééd. 2000).
[11]C’est dans cet esprit que s’inscrivent notamment le projet OSIRIS de l’Union Européenne, ainsi que certaines activités de l’UNESCO (Division de l’Hydrologie) au Mozambique et sur le Bassin du Mékong.
[12]On rappelle, au niveau des modalités d’enquête, l’absence d’analyse statistique de recherche de corrélation entre existence d’une démarche participative, d’une part, et réduction effective des recours en justice post-crise, d’autre part.
[13]Moyenne calculée sur trente-trois ans de mesures, de 1961 à 1993.
[14]On propose de relativiser cette connaissance, compte tenu du fait que la majorité des habitants faisant état de ce « savoir de la rivière » sont en réalité membres d’une association de riverains et sont donc susceptibles, à ce titre, de bénéficier d’informations ou de personnes, ressources auxquelles le grand public n’a pas accès.
[15]Selon Monsieur H…, la communauté de communes et l’État ont décliné son offre de partenariat.
[16]L’existence de repères « personnels », pour estimer l’évolution du risque de crue et d’inondation, est un élément que l’on retrouve chez un grand nombre de personnes interrogées.
[17]Meschinet de Richemond N., 1991.
[18]On peut toutefois émettre l’hypothèse que les personnes âgées seraient peut-être moins rassurées si la présence de Monsieur H… ne les réconfortait pas lors des crues.
[19]PPRi : Plan de Prévention des Risques – Inondation.
[20]Les récentes inondations de l’Hérault et du Gard (Septembre 2002) en apportent un nouvel exemple.
[21]Cette convention n’était pas signée à la date du 5 Avril 2002.
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